CHAPITRE 10: En eaux troubles
Ce bar était son dernier espoir. Une tanière dans laquelle il devait s'isoler. Et penser. Il ne supportait plus de rester chez lui pour le moment, et il n'avait plus le droit de considérer le département de police comme un refuge. Tant pis. Même si l'idée ne l'enchantait guère, il allait devoir se confier au whisky que le barman lui servit. Celui-ci sembla même être contaminé par sa détresse silencieuse.
Les épaules d'Elliot s'arrondirent, se ramollirent de sorte à relâcher tout le poids de son buste sur le comptoir. Il faisait presque noir dans ce lieu qu'il n'avait pas l'habitude de fréquenter en solitaire, et il n'osait pas vraiment lever les yeux plus haut que le bord de son verre. Seule la lumière de la petite télévision calée au fond du bar parvenait à le captiver un tant soit peu. Être spectateur d'une tentative ratée d'interview de Cragen en direct sur l'affaire actuelle fut cependant loin d'être un programme à son goût. Il fixa son verre à nouveau de ses yeux vides avant d'en avoir le tournis.
Il se remémora l'instant où tout était devenu flou dans sa tête et autour de lui. L'instant où Ewan Stabler s'était introduit sans prévenir dans cette vie qu'il s'était construite, telle une barrière destinée à détruire tous les souvenirs de son ancienne existence s'ils daignaient venir se confronter à lui.
"Elliot, est-ce que ça va ?! demanda Olivia dominée par la panique et l'anxiété en tentant de soutenir le corps de son équipier avant qu'il en perde totalement le contrôle lui-même.
- ..Tu comptais m'en parler quand exactement..", répondit-il à la fois énervé et impuissant, comme si la réalité tentait de l'écraser mais qu'il réunissait ses dernières forces pour la repousser.
Elliot commença alors à s'imprégner timidement de son alcool, et sa gorge lui piqua suffisamment pour le faire grimacer pendant une demi-seconde. Une femme assise au bout du bar et élégamment vêtue fut séduite par son apparence même si sa carrure laissait à désirer sur le moment. Elle tenta donc de s'approcher de lui de façon spontanée.
"Je comptais te l'annoncer ce soir, j'attendais simplement le bon moment ! Tu allais finir par le savoir, je n'allais pas commettre la stupidité de te cacher ça plus longtemps, se justifia Olivia qui lui saisit les deux bras et s'accroupit devant lui afin de forcer la connexion de leur regard.
- Non.. non non, je ne pense pas que tu mentes, mais là maintenant je n'ai pas envie d'en discuter, haleta-t-il en ne tardant pas à rejeter le contact oculaire et tactile.
- Si tu m'avais attendue au lieu de fouiller mon portable on aurait pu en discuter calmement, d'ailleurs qui est Ewan Stabler, Elliot ?" insista-t-elle contre son gré tout en refusant de détacher son regard même si le voir dans cet état la mettait au plus mal.
L'inconnue suscita l'attention du barman pour se commander un verre, avant de jouer avec ses bouclettes et ses beaux yeux pour s'approprier celle d'Elliot. Celui-ci ne fut pas très réceptif aux signaux qui lui étaient envoyés, et préféra prendre une ou deux gorgées supplémentaires de son liquide salvateur. Elle prit alors l'initiative de lui susurrer un bonsoir d'une voix de tentatrice et de le questionner sur les circonstances de sa venue dans le bar.
"J'ai besoin d'être seul Olivia. S'il te plaît. Laisse-moi m'en aller un moment pour analyser la situation, la supplia-t-il d'une voix grave en insérant plusieurs temps morts à cause de sa respiration irrégulière.
- On est sur ton territoire, tu pars si tu en as envie, je ne te retiendrai pas. Mais reviens vite, il faut qu'on en parle, dit Olivia en faisant légèrement pression sur lui avec ses deux grandes billes brunes scintillantes pour s'assurer qu'il tienne cet engagement.
La déception de se sentir belle mais ignorée s'empara de la femme. Ce n'était pas dans ses plans de brasser de l'air, et elle pensait mériter mieux qu'un tel manque de considération. La bruyante expiration d'Elliot qui se manifestait de plus en plus en avalant sa boisson semblait de même vouloir la repousser peu à peu. Déjà lassée, elle se leva de son tabouret puis prit son manteau et son sac à main dans un dernier élan de grâce avant de vaquer à d'autres occupations.
Les secondes parurent des heures lorsqu'Elliot fit une dernière fixation sur son équipière en constatant une fois de plus sa sincérité et sa bienveillance. Tout comme elle ne voulait pas l'informer de l'identité du suspect dans n'importe quelle circonstance, il ne voulait tout simplement pas l'impliquer dans ses problèmes personnels maintenant qu'il connaissait une majeure partie de la vérité. Il se retourna une dernière fois vers elle avant d'ouvrir la porte et de se fondre dans le décor nocturne de New-York.
"Ewan est mon frère" furent ses derniers mots.
Elliot attrapa l'inconnue par le bras lorsqu'elle fila derrière lui pour s'en aller. Il ne la regardait toujours pas mais il y avait une certaine agonie dans sa manière de l'agripper qu'elle interpréta automatiquement comme un geste pulsionnel, mais surtout passionnel. Exactement ce qu'elle attendait de lui. Satisfaite, elle reposa ses affaires ainsi que son bassin sur l'autre tabouret à côté du sien, espérant pouvoir développer d'autres attentes sans plus tarder.
"Toi aussi t'as accumulé les p'tits soucis jusqu'à ce qu'ils te fassent tomber dans le trou ? l'aborda-t-elle en allongeant son bras sur toute la largeur du comptoir pour s'y accouder sensuellement, faisant face au profil de sa cible.
- ..Je dois être un surhomme dans ce cas, répondit-il, hésitant à rire de sa propre personne. J'enchaîne les chutes et d'une certaine façon j'arrive toujours à m'en sortir, continua-t-il avec un demi-sourire triste, cherchant à noyer ses yeux azur dans le fond de son verre avant de s'en payer un autre.
- On dirait que cette fois-ci t'as vraiment atteint le fond. Tu veux en parler ? fit-elle mine d'être concernée même si elle lui donnait plutôt l'impression de mâcher un chewing-gum et de ne pas être de nature à se lancer dans des discussions philosophiques.
- En général on vient là pour oublier, je me trompe ? se lamenta-t-il d'une voix profonde, agitant faiblement son verre vide en attendant le prochain rempli à ras-bord.
- Si tu veux oublier c'est une autre histoire.. un bel homme comme toi, j'aurais bien envie de lui rendre ce service tous les jours.." passa-t-elle à l'offensive en plaçant une main soigneusement manucurée sur la deuxième joue d'Elliot, qui ne savait toujours pas à quoi son interlocutrice ressemblait.
Cette main était imbibée d'audace, et pourtant le visage d'Elliot demeura impassible. Il misa tout sur la solidité de cette façade en gardant les yeux fermés, convaincu qu'elle renoncerait à cette idée saugrenue de le charmer. Mais la mauvaise maîtrise de sa salive le trahissait, et cela la motiva à caresser sa joue davantage. Excédé de la tournure de la situation, il inclina le menton vers le bas de sorte à répandre son souffle nasal sur le poignet féminin. Puis, un tantinet brutal, il lui serra le bras et l'attira suffisamment vers lui dans le but de commettre un acte qui confirma à lui-même qu'il s'en fallait toujours de peu pour qu'il ne tombe pas fou. Il parvint à punir ces lèvres pulpeuses et provocatrices à l'aide d'un baiser presque torride et complètement unilatéral. A peine eut-elle le temps de participer que la langue d'Elliot battit en retraite, celui-ci sortant alors un mouchoir en tissu d'une poche de sa veste pour effacer la souillure labiale qu'il s'était lui-même infligé.
Pour la première fois depuis leur rencontre, il prit la peine de la regarder du coin de l'œil. Non pour savourer ce mélange de désir et de déception qui se manifestait chez elle à cet instant, il en était même écœuré. Non. Il devait seulement lui résister. A la loyale.
"Qu'est-ce que vous faites encore ici ? Je n'ai pas besoin de votre présence pour terminer ma soirée, dit-il en finissant sur une grave expiration synonyme d'exaspération.
- ..C'est une blague ? Tu m'agresses parce que t'as envie de moi et tu me dis de dégager ? s'offusqua-t-elle sourcils froncés, épaules haussées et mains ouvertes.
- Vous me proposez de parler, je vous dis que je veux oublier. J'avais soif de tranquillité, pas de vos "charmes", rétorqua Elliot qui luttait contre l'envie d'entrecouper son discours de bâillements significatifs.
- Dit le mec qu'est marié et qui peut pas s'empêcher d'aller voir ailleurs, tu sais que t'es une sacrée blague toi, répondit-elle en jetant une série de coups d'œil haineux sur l'alliance qu'il portait.
- ..Juste un petit conseil, lui susurra-t-il à l'oreille en préservant un ton sérieux. Occupez-vous de vos propres problèmes au lieu de chercher à empirer ceux des autres. Ce n'est pas parce que je vous ai dit que j'arrivais à enchaîner les chutes que vous avez le droit d'essayer de m'entraîner dans un nouveau trou, poursuit-il en buvant un nouveau verre cul sec.
- Mais connard, c'est toi qui m'a embrassée ! lui cracha-t-elle au visage.
- Tu n'as pas vraiment cherché à m'arrêter, répondit-il en passant brusquement du vouvoiement au tutoiement sous l'effet de l'ivresse.
- J'en reviens pas.. murmura-t-elle énervée et désabusée, secouant lentement la tête comme pour se retenir de le frapper de toutes ses forces.
- Elliot ?"
Le bar était à deux doigts de lever le rideau sur une scène de discorde opposant deux chiens de race différente en cage, lorsqu'une autre voix s'interposa, aussi avenante que familière. Elliot comprit tout de suite de qui il s'agissait, et ce fut pour cette raison qu'il se retourna, et qu'il se leva pour lui faire face. Tandis qu'il tenta désespérément de puiser dans ses yeux chocolat la force de réfléchir à pourquoi et comment elle avait du procéder pour arriver jusqu'ici, Olivia masqua au mieux sa surprise devant la posture peu stable de l'homme qu'elle était venue récupérer. Elle la masqua car la priorité était de le débarrasser d'un poids gênant aux cheveux blonds bouclés qui se mettait à la fixer à son tour.
"Bonsoir mademoiselle ou madame, commença-t-elle non sans un discret bégaiement. Veuillez l'excuser s'il est un peu rude, il n'a simplement pas pris le temps de vous connaître. On forme un duo de choc, donc je peux vous le garantir, ajouta-t-elle en étirant ses lèvres pincées au maximum, passant son bras en dessous de celui de son équipier devant cette femme dont elle ne pouvait nier la beauté.
- Hmmph, souffla-t-elle sceptique. Vous êtes sa femme ? Franchement surveillez-le un peu plus, vous voyez pas à quel point il a chaud ?
- Sympa d'utiliser des joues rouges de colère pour développer des malentendus douteux, j'applaudis, lui balança Elliot en ricanant et en s'engageant jusqu'au bout dans son admiration ironique en tapant des mains.
- ..Oui, j'ai vu ce qui s'est passé, sachez qu'il est toujours un peu comme ça avant un rendez-vous, il a besoin de s'échauffer vous comprenez ? expliqua péniblement Olivia qui se força à exprimer une grande joie de vivre tout en faisant signe à son partenaire de se taire. Ne vous méprenez pas, nous sommes contre le libertinage, mais avec le travail et tous les petits aléas de la vie quotidienne, on se permet de temps en temps quelques..
- ..Quelques libertés ? compléta la fille à contrecœur.
- Euh...oui on peut dire ça ! confirma Olivia à pleines dents et qui était persuadée d'être ridicule même si c'était pour la bonne cause. Quoiqu'il en soit, nous continuons de nous aimer comme au premier jour. Bon chéri on y va dans ce restaurant ? J'ai une faim de loup", meubla-t-elle ensuite en faisant en sorte d'accélérer leur départ.
Cela faisait à peine cinq minutes qu'elle avait mis les pieds dans le pub mais ce vent nocturne qu'elle sentit sur sa peau lui avait déjà terriblement manquée. Olivia prenait plaisir à jouer des rôles lorsqu'il était question d'accomplir avec succès les missions d'infiltration. Mais elle soupira longuement en repensant à cette piètre comédie qu'elle eut livré à l'intérieur de ce lieu dans lequel elle n'allait pas revenir de sitôt. En repensant également à cette scène ardente à laquelle elle eut été contrainte d'assister dès son arrivée. Elliot, lui, multiplia les grimaces une fois à l'extérieur. Les maux de crâne le démangeaient et le faisaient légèrement tituber. Malgré tout, la compagnie que lui offrait son équipière l'intrigua tout particulièrement, assez pour lui faire oublier ce supplice.
"Je pensais avoir fermé à clé la maison en partant du principe que t'allais t'y reposer.. Et puis comment t'as su que je serais ici ? l'interrogea-t-il en étouffant quelques rots par intermittence.
- Eh bien il s'avère qu'en plus de savoir me servir d'une arme, je peux me vanter de savoir ouvrir une fenêtre, répondit-elle, son ton se voulant ironique mais son regard témoignant de son inquiétude excessive de manière inconsciente.
- Ravi de voir que tu n'es pas rancunière, sourit-il à moitié avant de tourner la tête de l'autre côté comme pour se retenir de vomir. Mais encore ?
- J'ai tout simplement appelé un taxi pour aller voir mon équipier traîner dans son bar préféré à une heure tardive, c'est un bon résumé tu crois ? le renseigna-t-elle gentiment même si intérieurement elle était en ébullition et avait l'impression d'être titillée par les moindres faits et gestes de son interlocuteur.
- En effet j'aurais difficilement fait mieux.. lutta-t-il pour garder la conversation fluide. Tu n'as pas de questions à me poser ? continua-t-il en plissant un œil pour mieux agrandir l'autre.
- Oh ce serait sûrement une corvée pour toi d'y répondre.. surtout en ce moment, prétendit-elle, cette réponse lui pompant une bonne partie de son énergie. Et puis je n'ai pas encore eu l'occasion de goûter à ta poêlée de légumes, remplissons-nous l'estomac avant d'amplifier ton mal de tête. Viens je te ramène, l'invita-t-elle sans vraiment lui laisser le choix.
- Olivia.. râla-t-il en affaissant brièvement les épaules. Je n'ai pas encore atteint le point de non-retour, laisse-moi gérer, se convainquit-il en ouvrant la portière du conducteur.
- Dois-je t'apprendre aussi que je suis capable de manier le volant d'une voiture qui n'est pas la mienne ? Reste bien sagement de l'autre côté", le repositionna-t-elle strictement avant de prendre place elle-même sur le siège principal.
Le cerveau d'Olivia reconstitua en boucle l'acte démesuré de son partenaire dans le bar. Elle était sûre d'une chose: en aucun cas cet acte n'était accidentel. Il n'avait pas simplement posé ses lèvres sur celles de cette inconnue par inadvertance, et elle s'étonna même de songer à cette absurde possibilité. Il semblait rechercher quelque chose qu'il avait perdu par le biais de ce baiser, comme un sentiment, une sensation.. voire quelque chose de bien plus concret. Et plus il prolongeait le contact, plus sa quête perdait de sens même s'il s'acharnait à y accorder de l'importance.
Mais ce qui chagrinait le plus Olivia était de voir Elliot embrasser une autre femme que Kathy. A deux reprises.
Prenant garde à ne pas se laisser embarquer trop longtemps dans cette torture psychologique, elle tourna la clé de contact et attendit sagement que le moteur chauffe. Elle observa furtivement son équipier pendant ce temps et constata qu'il clignait beaucoup plus des yeux que d'habitude, même si elle se doutait qu'une once de fierté suffirait à le tenir éveillé tout le long du trajet. Soupirant une dernière fois, elle commença à faire rouler la voiture tout doucement sur le bitume.
OoOoO
Dure soirée pour l'USV de Manhattan. D'innombrables appels à témoins étaient en train d'être diffusés dans le but de dénicher une piste menant au jeune Nate Harper, et Fin et Munch se chargeaient jusque là de réceptionner des coups de fil qui jouaient avec leurs nerfs, tant leur utilité s'avérait être proche du néant. Même en raccrochant, ils avaient l'impression que le téléphone était toujours collé à leur oreille. C'était à ce point-là que se manifestait leur fatigue.
"Paré pour une nuit de folie ? plaisanta Munch devant son acolyte d'un air blasé.
- Une nuit qui va nous rendre fous sur le long terme, j'suis pas sûr d'être prêt non, répondit Fin tout aussi blasé, qui eut à peine le temps de remettre le nez dans ses papiers que la sonnerie retentit à nouveau dans ses oreilles déjà bien remplies.
- Alors, on a du nouveau ?" se pointa Cragen qui réajusta sa cravate en s'arrêtant devant leurs bureaux.
L'absence de réaction instantanée fut plus qu'évocateur, ce qui ne manqua pas de faire toussoter ce dernier.
"Pas besoin d'élaborer, j'ai tout compris, déclara-t-il en comblant tout seul le vide laissé par ses deux subalternes. Mais il faut tous qu'on reste au taquet, quoiqu'il arrive. Peut-être qu'il garde le garçon séquestré depuis un bon petit bout de temps maintenant, mais notre homme peut bouger avec lui à tout moment, poursuit-il en citant une hypothèse évidente mais nécessaire à rappeler pour motiver la troupe en continu.
- On va garder le même rythme Capitaine, vous en faites pas, le rassura immédiatement Fin en remettant l'appareil à sa place tandis que ses sourcils quittèrent la leur pour former quelques traits tendus.
- Capitaine, l'appela Munch avant qu'il ne regagne son bureau. Vous êtes sûr que vous ne voulez pas au moins remettre Benson sur le coup ? Je comprends que cela devienne une affaire trop personnelle pour Stabler mais ce n'est pas un peu exagéré de devoir se passer de deux inspecteurs ?
- Non seulement l'homme qu'on recherche fait partie de la famille d'Elliot mais en plus la victime a été retrouvée tout près de chez Olivia. Je ne rendrai de badge à personne et cette décision est non négociable, répondit-il le torse bombé mais le regard un brin mélancolique.
- Ouais mais c'est pas comme si le meurtre de sa voisine s'était vraiment déroulé chez elle, ça sonne plus comme une mauvaise coïncidence quand on y réfléchit, intervint Fin qui souhaitait défendre la cause d'Olivia à défaut de pouvoir convaincre son supérieur de réintégrer Elliot dans l'équipe.
- Le criminel nous a apportés la victime sur un plateau tu veux dire, rectifia Cragen qui partagea une opinion ferme. Olivia nous cache quelque chose, et cette affaire pourrait bien en cacher une autre, ajouta-t-il sur un ton résolument dramatique. Il nous faut des témoins", leur répéta-t-il enfin avant de s'éclipser.
Fin et Munch profitèrent des quelques secondes de tranquillité dont ils disposaient suite aux insinuations de leur capitaine pour se dévisager. Les mimiques de l'un se reflétèrent sur l'autre comme pour confirmer leur point commun de l'instant, qui était de maudire la situation critique dans laquelle ils s'étaient embourbés, alors qu'ils ne se trouvaient même pas sur le terrain. Ils n'osaient qu'à peine imaginer l'état d'esprit de leurs deux camarades, et encore moins se mettre dans leur peau. Tout ce qu'ils avaient à faire n'était pas de compatir, mais d'agir en leur nom.
À moins que ces deux-là ne se rebellent une fois de plus contre le système.
OoOoO
"Grand frère, quand est-ce que je pourrai sortir d'ici ? Elle va bientôt nous rejoindre Carlie ?"
La voix innocente et mature d'un petit garçon résonna à l'intérieur de ce qui semblait être un garage. L'étroitesse du lieu combinée à la basse température le faisait se recroqueviller sur une vieille chaise en paille mais il ne se sentait pas réellement oppressé à proprement parler.
"Patience patience, j'ai juste encore deux-trois choses à régler et je t'emmènerai loin d'ici, loin de cet enfer qui a pris la place de ton enfance."
Un homme mal rasé d'une trentaine d'années enleva sa casquette pour l'épousseter à la main puis nettoya ses lunettes rectangulaires noires avant de lui apporter sa réponse, sur un ton amical mêlé à un soupçon d'arrogance.
"Je déteste pas cet endroit tu sais. J'aimerais juste que papa et maman m'acceptent et qu'ils ne se tapent plus, confia l'enfant réservé qui chuchotait de plus en plus de peur que sa prière ne soit un fardeau.
- Petit, je peux exaucer ton vœu si ton cœur te le dicte. Il te suffit de me le demander, l'encouragea l'adulte en le regardant dans les yeux et en lui caressant dynamiquement la tête.
- ..C'est vrai ? J'ai le droit ? Je suis trop petit pour essayer de leur parler, peut-être qu'ils t'écouteront, toi, sourit faiblement le jeune garçon qui n'avait plus aucune confiance à accorder si ce n'était pour cet homme.
- Bien sûr, tu ne devrais même pas avoir à le demander. Au contraire, personne n'a le droit de te priver de ton bonheur. Ni même les membres de ta propre famille, retiens bien ça, répondit le trentenaire en agrippant tout à coup ses frêles épaules qui frissonnèrent légèrement au premier contact.
- Merci.. grand frère. C'est la première fois que j'ai l'impression qu'on m'écoute et.. qu'on voit que je suis là. Est-ce que tu peux parler à mes parents, s'il te plait ? se permit de demander Nate face à un interlocuteur compréhensif et protecteur, qu'il considéra presque comme un super-héros.
- Brave petit, le gâta-t-il avec une nouvelle caresse. Tu n'auras pas à attendre longtemps. Quand je reviendrai, ça te dit qu'on fasse un petit jeu ensemble ?
- Oh, oui ! se réjouit Nate qui reçut suffisamment d'ondes positives de cette proposition pour calmer son impatience.
Ewan souleva alors la porte du garage des Harper pour monter leur rendre une visite qu'ils étaient loin d'attendre.
"Qui êtes-vous ?" s'enquit aussitôt la mère en ouvrant la porte, la voix paniquée même si un poil exubérante.
OoOoO
Le lendemain matin, deux corps furent retrouvés superposés l'un à l'autre dans la demeure des Harper: celui de Connie et celui de son époux Joseph. L'enquête devait suivre son cours.
