Après six mois, il les met au courant. On ne peut jamais garder un secret très longtemps, dans son expérience, et il vous revient toujours dans la figure. Surtout un secret de cette taille.
Il commence par Cap, qui n'a pas de raison personnelle de s'énerver, et lui dessine les grandes lignes. Ils sont à la terrasse d'un bar – ils ont un genre de rendez-vous toutes les deux ou trois semaines – d'où ils peuvent bien voir que personne ne les écoute. Et personne ne s'attend à voir Cap à une terrasse, ça n'arrive tout simplement pas.
Rogers se fige, la bière à la main et lui lance un regard perçant.
- J'espère que tu plaisante, fait-il, légèrement menaçant. Clint en a vu d'autres, mais il enregistre la plainte par deux mains étendues devant lui, vides.
- La guerre, c'est souvent plus compliqué que tu crois, rappelle-t-il au soldat devant lui. L'autre hoche lentement la tête, pas convaincu.
Il finit par hausser les épaules.
- Rien à dire, conclut-il, mais quand tu vas l'annoncer aux autres ? Je veux être ailleurs. J'ai ma ration de drame tous les jours, je ne voudrais pas faire une overdose.
- Traitre, plaisante Barton, et ils trinquent.
Il l'annonce à Jekyll et Hyde en même temps. Il arrive qu'ils se neutralisent dans leurs réactions opposées. Pas de chance. Cette fois, ils sont parfaitement en accord : c'est une très très mauvaise idée, et ils ne sont pas contents de ne savoir que maintenant.
Stark s'égosille en sautant d'un côté à l'autre de son bureau. Banner se tait d'une façon menaçante. Ça n'est pas bon. Mais Clint les connait bien, maintenant.
- Et vous ne savez pas le pire, leur dit-il.
Ça les fait taire.
Une des raisons pour lesquelles SHIELD est désespéré de garder ces deux-là sous clé n'a aucun rapport avec l'armure, les armes ou le géant vert. C'est juste que « génie » n'est pas juste un mot qu'on accroche sur n'importe quel type en blouse blanche. Quand les choses vont très très mal, ces deux-là se regroupent et commencent à travailler. Ou comme l'a enfin compris Rogers, « quand Stark se tait et Banner commence à parler, c'est mauvais. »
Progrès.
Ils écoutent les détails dans un silence de mort : ce qu'il a vu, ce qu'il sait pour sûr, ce qu'il a déduit, ce qu'il a deviné…
C'est un risque qu'il prend là, parce qu'il est impossible qu'ils continuent à le prendre pour un crétin après ça. Aucun d'eux n'est bouché au point de refuser de voir ce qu'ils ont devant eux ou de l'oublier après.
Et effectivement, ils le regardent pensivement sans rien dire.
Et ça lui fout la trouille, oui, parce que Stark et Banner sont bien plus redoutables que Iron Man et Hulk.
- Liaison officielle des Vengeurs, hein ? fait Stark calmement après quelques minutes.
Clint sait que la question derrière est : à quel point tu nous contrôle ?
Et la réponse est :
- Dont le boulot est de faire que tout se passe au mieux, okay ? Pas la laisse ou la muselière. La colle, peut-être.
Il hausse les épaules et ajoute.
- Ce que je fais, c'est ce que Coulson aurait fait, vous savez.
L'image effacée de Coulson devrait aider à diffuser la situation. Un peu.
Jekyll et Hyde se regardent, une conversation complète en un regard.
- Tu vas nous dire, fait Banner d'une voix douce – danger ! – et sceptique, que SHIELD ne veut pas contrôler les Vengeurs ?
Sincérité ne veut rien dire quand on est un très bon menteur. La vérité à son poids tout de même.
- SHIELD veut des tas de choses, admet Clint. Et si une bonne fée accorde à Fury un vœu, on se réveillera peut-être chez Big Brother demain. En attendant, c'est une organisation pratique, pas un tas d'idéalistes. On ne peut pas contrôler les Vengeurs, point. Même si vous n'étiez pas un ramassis d'individus à personnalité alpha, les circonstances de la formation du groupe font que personne ne peut réclamer votre loyauté ou même une dette. Fury sait très bien ce qu'il a lâché sur le monde. Est-ce qu'il aimerait que ce soit différent ? Oui, sans aucun doute. C'est pourquoi il a probablement dix mille projets parallèles qui nous reviendrons dans la figure à un moment ou à un autre.
Le regard cette fois-là veut sans doute dire que les projets en question vont rencontrer une fin subite et précoce. Il va sauter ce détail en faisant son rapport à Sitwell.
- Mais les Vengeurs font ce qu'il voulait qu'ils fassent, et si indépendants veut dire indépendants de SHIELD aussi, c'est un prix qu'il accepte de payer… jusqu'à ce que les conditions changent.
Ils hochent la tête lentement. Ça, c'est quelque chose qu'ils comprennent.
Il est prêt à s'esquiver avec un sourire et une pirouette, soulagé que la conversation soit finie, quand Stark le cloue au sol d'un regard.
- Pas si vite, Legolas, fait-il de la même voix qu'il utiliserait pour dire « JARVIS, débarrasse-nous du corps. »
La conversation n'est visiblement pas terminée.
- Loki…, fait-il plaintivement.
- Il attendra, fait froidement l'inventeur.
- Pas exactement, souligne Clint, on devrait…
- Les Vengeurs ne peuvent pas fonctionner sans confiance, l'interrompt Banner, dont le regard est inhabituellement ferme. Et c'est ton travail de faire que tout se passe bien, n'est-ce pas ?
Pris. Le regard que Stark adresse à son collègue devrait être réservé aux vieux couples et aux jeunes danseuses. Clint se résigne.
- Qu'est-ce que vous voulez savoir ?
- Eh bien, commence Stark avec seulement une ombre de son sens de l'humour habituel, on a une idée d'où se place SHIELD et on sait à peu près où on en est. Il reste toi.
- Moi ? essaie de retarder Clint, avec peu de succès.
- On parlait de loyauté, énonce froidement Stark dont la patience s'épuise, et de dettes. Où est la tienne ? Avec nous ? Ou avec SHIELD ?
Aie. La question qu'il aurait aimé ne pas entendre.
- Jusque-là, fait doucement Banner, nous avons accepté que les intérêts de SHIELD sont ceux des Vengeurs… dans une certaine mesure. Nous n'avons pas réalisé qu'en cas de conflit, tu serais dans une position délicate. Ou peut-être une position essentielle ?
Les génies. On ne peut pas vivre avec eux et c'est du gaspillage de les tuer.
- Je t'aurais classé en personnalité beta, fait Stark avec un sourire faussement plaisant. Mais pour conduire un groupe de fortes personnalités, il faut un peu plus, n'est-ce pas ?
Là, il faut sauver ce qu'il peut.
- Alors d'abord : je ne vous conduis nulle part. Vous allez où vous voulez aller. SHIELD fournit les coordonnées et les renseignements de base, mais Banner analyse tout avant qu'on arrive et on a déjà fait demi-tour sur son ordre. Les Vengeurs sont indépendants : ça n'est pas un principe, c'est un fait.
Ils acquiescent lentement.
Pour le reste… un peu de brutalité pourrait aider.
- Bêta… Tu veux dire un suiveur ou un imbécile ?
Le mouvement de recul est léger mais bien là. Bon.
- Parce que forcément, face à deux génies, je ne vais jamais gagner au scrabble. Mais des gens avec un œil d'aigle et une bonne coordination, il en nait tous les jours. Ceux qui n'entrent pas dans l'armée ne durent pas très longtemps.
Ils mettent un peu plus longtemps à déchiffrer celle-là mais y arrivent : si Clint était un imbécile, il ne serait pas là. Point.
- Tu as peut-être raison pour le suiveur.
Ou peut-être pas. Mais restons-en-là.
- Je dois t'avouer que je trouve naturel, face à une organisation de pointe et deux génies reconnus, d'écouter ce qu'on me dit et de ne pas me croire le meilleur. Donc probablement pas une personnalité alpha, non.
Ah. Coup au but. Non, l'humilité ne règne pas chez les Vengeurs, hein ?
Espérons que c'est assez pour brouiller les pistes et faire dévier la conversation.
Banner grimace et se détourne mais Stark ne bouge pas. Merde.
- Merci pour la leçon, Legolas, j'essaierai de m'en souvenir. Maintenant tu peux m'expliquer ce qu'un agent de SHIELD fiche chez les Vengeurs ?
Question ouverte. Il peut répondre n'importe quoi, mais s'ils ne sont pas satisfaits… il perd tout.
Que dire, que dire…
- Les Vengeurs sont ma chance de sortir de SHIELD.
Devant leurs regards, il hausse les épaules.
- SHIELD traite bien ses atouts. Hawkeye est un avantage. Mais la vue d'un tireur d'élite ? Est à son maximum à trente ans. Et j'en ai vingt-huit. J'ai été assigné aux Vengeurs, ne vous y trompez pas, on ne m'a pas demandé mon avis. Mais c'est ma chance de prouver que mon arc n'est pas la seule chose qui compte.
Si ça pouvait les empêcher de regarder son dossier… même la version digitale est révélatrice (Fury a transféré les dossiers importants sur papier après Stark).
Les regards se sont adoucis. Les postures… pas vraiment.
- Et tu veux nous faire croire, ironise Stark, qu'en cas de conflit avec SHIELD tu ne prendras pas forcément leur côté ?
La réponse appropriée est la vraie, ça tombe bien.
- Ça dépendra des cas, répond Hawkeye à leur grand scepticisme. Vous oubliez que c'est ma peau aussi que je risque, et ma réputation. Je suis en première ligne. Si les choses vont mal…
Et ces petits angelots pensent que ça signifie quelque chose, et ne réfléchissent pas que dans tous les cas il serait en première ligne et que c'est en fait sa seule chance d'avoir un peu de contrôle sur les évènements. Décidément, sa politique de ne pas mentir ouvertement porte ses fruits. Ils savent que quelque chose cloche mais ne trouvent pas les mots pour le dire. Bien sûr que Clint n'a pas dit qu'il était stupide. Ils l'ont cru mais ça n'est pas sa faute. Bien sûr qu'il y a une différence entre leur QI et le sien. (Il n'a jamais testé le sien, il a toujours menti. Il n'a pas besoin de savoir. Plus : personne n'a besoin de savoir.) Et SHIELD l'a affecté aux Vengeurs qui sont censé être indépendants : il est donc « détaché ». Sa loyauté, c'est lui qui décide où la placer et personne ne peut le blâmer (tout le monde le blâmera quand même mais il s'en fout).
Le résultat des courses, c'est que quand Thor vient annoncer la condamnation de Loki, il est accueilli par un front uni qui lui annonce que ça ne suffit pas. Il en est tout ébaubi. Visiblement la prise de décision n'est pas son point fort. Ils lui expliquent, gentiment et patiemment, que c'est bien beau de punir le coupable, mais ça n'améliore pas les choses pour les victimes.
(Il en est tout surpris. Visiblement, sur Asgard, savoir que le coupable est torturé répare tout.)
Avant qu'il ne s'énerve, Fury lui demande simplement de passer un mot à son père : le tesseract est à lui, ils ne contestent pas, mais Loki a des dettes à payer sur Midgard. Ah, et aussi, ils ont quelques renseignements qui devraient l'intéresser sur qui a envoyé les Chitauri et quelle sera leur prochaine cible.
Thor rechigne. D'abord parce qu'il espérait descendre en vacances et voir Jane Foster (qui n'est pas très heureuse qu'il ne soit pas passé la dernière fois – il faudrait que Clint lui parle d'ailleurs) ensuite parce qu'il aime les solutions simples et qu'il refuse d'accepter que ce soit plus compliqué. Loki est responsable de tout, il est prisonnier dans les donjons, fin de l'histoire. Fury est brillant mais à la fin, il faut qu'il abatte ses cartes (enfin la plupart) et demande si Thor est habilité à prendre ces décisions. Evidemment non. Il repart en grommelant et en battant froid à ses compagnons de bouclier – comme quoi la faveur des dieux et des princes…
Mais Odin descend du ciel deux mois plus tard et les négociations sont épiques. Barton insiste pour que les Vengeurs aient un lien vidéo – il fait remarquer que l'analyse des deux scientifiques vaudra son pesant d'or – mais en fait pour qu'ils perdent un peu de leur innocence. Thor leur a plu dans sa spontanéité - maintenant il faudrait qu'ils comprennent ce que ça veut dire à l'échelle d'un royaume. Effectivement, le fait qu'Odin tout puissant ne sache rien sur les Chitauri parce qu'il n'a pas interrogé Loki les refroidit considérablement. Les raisons qu'il donne – à regret, il n'a pas à justifier quoi que ce soir, c'est Odin ! – sont à franchement parler complètement stupides, contre-productives et d'une cruauté qui fait se demander si son fils n'a pas eu raison de sauter du pont. Les commentaires sur Loki et son adoption sont également éducatifs : voilà donc un gars à qui on reproche toute sa vie de ne pas être un assez bon Asgardien et qui en fait, n'était pas un Asgardien du tout. Quant aux multiples grossesses, viols, et sexualité ambiguë… il faut vraiment qu'il envoie cette vidéo à Jane Foster. Son interne, Lewis est Science Po, non ? Elle lui expliquera de quelle culture vient son beau. Pendant ce temps-là, Stark et Banner se demandent si les Jotunn ont des genres opposés ou s'ils sont des androgynes fonctionnels, ce qui expliquerait bien des choses. Odin s'en fout. Loki est imparfait, ça veut dire qu'il est sans valeur. Il est intéressé quand même par leurs renseignements, même s'ils voient bien qu'il ne les prend pas au sérieux.
Tant mieux.
Quand Odin prend les gens au sérieux, il les détruit au cas où ils viseraient sa couronne. Mieux vaut rester les petits malins qui s'y croient, à ses yeux. Mais il finit par accepter de leur laisser Loki pour cent ans de « travaux publics », le temps de réparer les plus gros dégâts et de faire ses excuses. Il est évident qu'il le voit comme une humiliation de plus à assener, mais Clint pense que Loki est parti trop loin pour s'en soucier. Odin n'est pas enchanté à l'idée d'enlever la muselière. Encore moins quand il essaie d'expliquer les dangers d'un beau parleur et que Fury rétorque qu'ils sont sans doute moins crédules que les asgardiens qui ont l'air de croire n'importe quoi. Le visage impassible du Directeur devant la colère d'Odin est magnifique. La muselière part. Les inhibiteurs de magie sont un sujet de contention, mais là aussi ils finissent par gagner. Le dieu finit par l'équivalent de lever les mains au ciel et de partir en disant, quand vous serez tous morts vous vous souviendrez que je vous l'avais dit !
Il embarque avec lui un Thor un peu grognon de devoir partir alors que son frère reste, mais il ne peut pas dire non, et ils sont partis.
Tout le monde respire, soulagé de s'en être sorti vivants. Loki disparait dans les locaux de SHIELD et les Vengeurs retournent à la tour. Jane Foster fait une brève apparition pour montrer ses analyses du champ d'énergie de la « magie » asgardienne – ils essaient de créer des barrières et protections – et fait clairement la gueule que Thor n'ait pas laissé un mot pour elle. En essayant de lui remonter le moral, Clint laisse « échapper » une remarque sur la façon dont le temps passe en Asgard, et comment pour un dieu, cent ans ne font pas une grande différence. Il partage également l'anecdote amusante que chez les Vikings, la cérémonie de l'âge d'homme est à quinze ans, c'est là qu'un apprenti guerrier prend ses responsabilités. Et donc Thor a peut-être l'équivalent asgardien de seize ans ! Rigolo, non ? Foster est verdâtre. Clint se « rappelle » qu'elle est en relations avec l'autre et se rattrape en lui assurant qu'il n'y a aucune chance que le garçon soit puceau. « Pensez donc ! Un prince aura des femmes se jetant à sa tête, encouragées par son père qu'il voudra qu'il soit expérimenté. » Ça n'aide pas, bizarrement. Lewis, qui « aide » à sa manière, remarque qu'au moins Thor ne méprisera pas les femmes scientifiques, puisque chez lui ce sont les femmes qui font la magie. Absolument ! rajoute Clint. Même que c'est en fait un gros morceau de ses problèmes avec Loki : qu'il fasse de la magie comme une femme. Quel homme véritable ferait ça ?
Bref, il laisse Foster complètement déprimée et prête à laisser tomber une relation qu'ils lui ont pourrie – tout était vrai, mais ça ne ferait aucune différence de toute façon. Et si elle change d'avis… Clint pense que la première connerie que Thor lui dira comptera double.
Darcy Lewis a une de ces poitrines que tu ne vois que dans les films et même presque seulement dans les pornos. Ses courbes sont voluptueuses, ses lèvres pleines, sa poitrine si généreuse qu'il est difficile de ne pas céder à l'illusion que le cœur qui bat dessous se doit d'être généreux aussi.
Mais non.
Sans doute pour contrebalancer ses attributs magnifiques, Lewis a un petit cœur sec et avide qui la mènera loin.
Peut-être trop loin.
Lewis est très douée pour exploiter le naïf et le brillant. Même quand elle s'est fait plus ou moins exclure de l'Université de Culver, elle est retombée sur ses pattes en charmant Foster – qui est très facile d'entretien, a-t-elle confié à Clint et ne regarde jamais ce qu'elle signe. Une poire parfaite. Elle n'a pas du tout l'intention de laisser Thor être plus qu'une distraction pour sa scientifique qui n'est productive que quand frustrée. Jane Foster n'a pas non plus une grande ouverture d'esprit : par exemple, cette histoire de Chitauri lui passe bien au-dessus de la tête. Alors que n'importe quel autre scientifique aurait paniqué et sauté sur l'occasion de stopper une invasion future, elle continue à vouloir ouvrir des portes sur des dimensions inconnues. Lewis promet de l'empêcher de faire des conneries, par exemple d'essayer d'ouvrir une porte sur Asgard sans prévenir personne… pour un petit supplément. Clint ne voit aucun problème à l'ajouter à la liste d'employés de SHIELD et Fury approuve.
Donc Foster est sous surveillance, Thor est en Asgard, Loki est à SHIELD et les Vengeurs dans leur tour.
En un rien de temps, deux ans passent.
