Chapitre 10 : Fuite en avant

Anna se débrouilla pour le surprendre encore le lendemain matin. Le soir, déjà, elle avait semblé plus calme, même si elle n'avait pas tenté de lui faire des excuses ou quoique ce soit d'autre pour briser le silence. Mais le matin, il la trouva assise dans l'herbe humide, les épaules entourées d'un châle, le nez levé vers la course des nuages.

Il ne tenta pas de comprendre ce qui s'était passé, ni même de l'interroger. Il la contempla, silhouette encore frêle, éclairée par la lumière dorée du matin, jusqu'à ce qu'elle s'aperçoive de sa présence. Elle lui sourit à demi.

«Merci, fit-elle avec sincérité.»

Il haussa les épaules. Il n'avait que faire de sa gratitude – il avait besoin qu'elle aille mieux, qu'elle vive, qu'elle dépasse ce qu'elle avait vécu à la ferme. Il avait besoin de la voir avancer.

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Très rapidement, je me suis prise à aller marcher dehors. Je n'avais jamais été une personne d'intérieur et cette activité m'allait bien mieux que de rester cloîtrée dans une maison qui n'était pas la mienne.

La maison était entourée d'un jardin sauvage, qui devait bien plus à la région qu'à la main de quiconque pour être luxuriant. De ma fenêtre, le chêne cachait une large pelouse, parsemée de pissenlits qui a été la première chose que j'ai explorée avec Noïshe bondissant autour de moi.

Kratos partait chasser de plus en plus régulièrement, et j'en profitais pour m'éloigner de plus en plus de la maison. Il ne me fallut pas longtemps pour découvrir les ruines d'autres logements, à la toiture effondrée, aux volets fermés, me laissant l'impression que je voyais des fantômes enfouis depuis longtemps. Ils étaient plutôt éloignés de la maison que nous occupions, et le chêne en cachait une partie. Curieuse, j'ai exploré toutes les ruines dès que je pouvais y rentrer. Il devait y en avoir une cinquantaine, mais seules une vingtaine m'avaient ouvert leurs entrailles. Dans l'une, une plantation de framboisiers avait élu domicile. Dès le lendemain, j'y suis retournée avec un chiffon pour en faire la cueillette.

J'ai découvert que Noïshe adorait les framboises.

J'ai découvert que le goût des fruits était bien meilleur que dans mes souvenirs.

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Comme si la dernière marche à gravir avait été pour elle de se rendre à l'extérieur, il lui sembla qu'Anna se remettait de plus en plus rapidement de son emprisonnement. Certes, elle avait encore des périodes de fatigue extrême, où elle était veillée par Noïshe, mais il avait l'impression qu'elle redevenait la jeune fille qu'elle était avant la ferme. Elle n'avait plus besoin de lui raconter qui elle avait été, il retrouvait, au détour d'une moue ou d'un geste inachevé, celle qu'elle était à Luin, lorsqu'elle était encore insouciante.

Il la trouva un jour, une semaine après qu'elle ait réussi à aller dehors, assise sur l'herbe, un torchon plein de framboises à ses pieds. Ses yeux brillaient d'un plaisir enfantin, ses lèvres étaient rougies par les fruits qu'elle avait déjà mangés, et elle lui dédia un sourire ravi quand elle le vit revenir, un lièvre à la main. Il ne sut lui sourire en retour, se contenta d'incliner la tête et s'arrêta pour caresser Noïshe, qui avait bondit dans ses jambes. Le rose autour de son museau dévoilait aisément qu'il avait été un participant enthousiaste dans la cueillette des framboises. Il le repoussa doucement, rentra à l'intérieur, incapable d'imiter leur légèreté – dehors, le monde continuait, dehors, Kvar devait être en train de remuer ciel et terre pour la retrouver. Soudain, il l'entendit rire à une pitrerie de Noïshe – il oublia ses pensées inquiètes. Un jour de plus, quelle importance ? Le monde attendrait le lendemain.

Le monde attendrait.

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Il m'a fallu un rêve, de Luin, d'une forêt sombre, d'Yvan et de mes parents pour me réveiller en me demandant ce qui m'arrivait vraiment. Il a fallu tout cela pour me rendre compte que je n'avais aucune idée de ce qu'était Noïshe malgré ses pitreries. Il me faisait penser à un chien croisé avec un lièvre, ce qui était d'une impossibilité criante. Il a fallu tout ce temps pour me demander pourquoi Kratos m'avait sauvée – pourquoi il avait attendu aussi longtemps, si c'était par simple compassion, si c'était aussi pour contrecarrer Kvar. Il m'a fallu tout ce temps pour me dire que la confiance implicite que j'avais en Kratos reposait sur bien des choses que je ne comprenaispas. Et que, peut-être, un jour, elle serait mise en échec. Je connaissais la duplicité des Désians, leur capacité à faire souffrir. Je connaissais la lâcheté des être humains, le silence criant d'Yvan quand ils m'avaient emportés.

Le premier jour, je n'ai pas osé m'en ouvrir à Kratos. Je l'ai observé alors qu'il continuait de se conduire comme le reste du temps : impassible, factuel, m'observant de loin sans jamais se rapprocher.

Comme un garde du corps.

Comme un scientifique.

Je suis allée me coucher, une boule dans le ventre. La nuit fut courte. J'ai prié, moi qui ne croyais en rien, j'ai prié pour que je me trompe et que cet homme soit bon, qu'il n'ait pas d'arrière-pensée.

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«D'où connais-tu ce village ?, demanda-t-elle un beau matin. Cette maison est la seule qui tienne encore debout.»

Kratos hésita.:

«J'y ai vécu quelques années, finit-il par répondre. Le village n'est pas si loin de la mer... nous vivions principalement du commerce. Mais lorsque la mer est devenu trop dangereuse, les gens ont commencé à partir. Cette maison appartenait à un couple de botanistes. Je crois qu'il y sont restés jusqu'à leur mort.»

Elle avait froncé les sourcils.

«Les dégâts me paraissaient plus anciens que ça...

-Je suis plus vieux que j'en ai l'air, éluda-t-il.»

Anna se mordit les lèvres, détourna le regard.

«Et Noïshe ?, reprit-elle. Je n'ai jamais vu une bête pareille à lui...»

Il ouvrit la bouche, prêt à répondre, prêt à lui demander pourquoi cette curiosité subite – un bruit lointain le retint. Tintement métallique du métal sur du métal. Son connu, retenu par cœur. Qui n'était pas du tout à sa place dans les environs désertés. D'un bond, il fut à la fenêtre. Il ne voyait rien, mais le vent lui portait les ordres secs d'une patrouille Désiane . Il sentit Anna se rapprocher de lui, prête à ouvrir la bouche – mais elle n'eut pas le temps de parler. Il plaqua une main contre sa bouche.

«Nous devons fuir, chuchota-t-il. Ils vont vite deviner où nous sommes.»

Il la sentit, tendue, inquiète contre lui. Il considéra toutes ses options pendant quelques secondes. Leur seule chance était que la patrouille avait commencé à fouiller le village de l'autre côté – ils n'avaient pas encore considéré la maison qu'ils occupaient, même si leurs silhouettes s'en rapprochaient dangereusement.

«Récupère toutes les affaires que tu peux transporter facilement, ordonna-t-il à voix basse. Fais un seul baluchon.»

Elle parut prête à lui répondre, mais comprit dans le même temps l'urgence de son regard et se pressa jusqu'à sa chambre. Il partit en direction de la cuisine, se saisit d'un sac qu'il utilisait lorsqu'il allait jusqu'à Asgard ou Hima, le remplit avec ce qui lui passait sous la main. L'habitude des jours anciens le dispensa de se poser la question de ce qu'il laissait : il savait par cœur ce qu'ils pourraient transporter avec aise.

Il revint dans le salon. Anna était déjà là, ses affaires empaquetées dans la robe qu'elle portait à la ferme. Elle caressait Noïshe distraitement, le visage pâle, le souffle court. Les Désians étaient déjà sur la route : ils pouvaient déjà voir la pelouse de l'entrée – et il n'y avait pas d'autre porte pour espérer qu'ils s'échappent discrètement tous ensemble. Il inspira un grand coup :

«Je vais les distraire.

-Mais..., commença-t-elle.

-Pas maintenant, la coupa-t-il. Grimpe sur Noïshe. Partez dès qu'ils sont un peu éloignés.»

Elle se mordit les lèvres.

«Toi ?»

Il haussa les épaules et l'aida à sangler les sacs à l'arrière de l'animal une fois qu'elle fut installée.

«Je me débrouillerai pour vous rejoindre, indiqua-t-il enfin.»

Les premiers cris retentirent : ils avaient vu la maison, ils avaient compris. Kratos sortit Flamberge de son fourreau, s'arrêta une seconde à la porte, embrassa du regard Anna pâle, les sacs accrochés à Noïshe, inspira. Ouvrir la porte. Courir. S'enfoncer vers le village, ameuter toute la patrouille – une vingtaine de soldats, peut-être plus.

Il n'était pas un Séraphin ni un vétéran de la Guerre de Kharlan pour rien.

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C'est la première fois que j'ai pu voir Kratos combattre. Les images me reviennent encore clairement, du moins le peu que j'ai pu apercevoir depuis l'entrebâillement de la porte. Lui, courant sur la pelouse, un Désian en face de lui – un geste de l'épée, une gerbe de sang. Des cris – un soldat vers lui, lui tournoyant en face d'un troisième ennemi. J'ai retenu mon souffle : il a disparu de mon champ de vision. J'entendais encore le bruit du fer contre le fer, les cris d'alerte ou de douleur. Combien étaient-ils ? N'était-ce pas du suicide de...

Noïshe a geint et j'ai fermé les yeux fort. Très fort. Ensemble, nous nous sommes avancés dans le jardin. Je ne voyais que de vagues silhouettes à travers le feuillage du chêne. Noïshe s'est élancé dans la forêt et je me suis accrochée à son pelage, soudainement consciente que je faisais cela pour la première fois.

Je ne sais pas combien de temps nous avons couru, Noïshe et moi. Les deux sacs commençaient à irriter la peau de mon dos, j'avais des crampes dans les mains et dans les jambes à force de m'accrocher à son pelage : il était parti à une vitesse folle. Je sentais une ligne brûlante sur mon front, là où une branche morte m'avait égratignée. J'étais incapable de dire où nous étions, vers où nous allions, quelle heure il était. Et Kratos – où était-il ? Avait-il réussi à s'en sortir ? Était-il seulement en vie ?

Brusquement, la forêt a pris fin et nous étions à découvert dans une lande couverte de bruyère. Noïshe a ralenti sa course sans s'arrêter. J'ai relâché ma prise sur sa fourrure. Il faisait chaud. L'air avait une odeur qui m'était familière – j'ai longtemps cherché, avant de me rappeler les vacances de mon enfance au Geyser de Thoda. La mer. Nous étions près de la mer. Il faisait chaud. Mon sang ne cessait de battre à toute allure, même si le danger devait être loin derrière nous. J'avais beau me retourner vers la forêt qui diminuait dans mon dos, nulle trace d'un épéiste solitaire. Nulle trace des Désians non plus.

Noïshe a atteint une plage de galets. Il haletait... J'ai fini par descendre et marcher à côté de lui, le laissant me guider, incapable de savoir si c'était un espoir vain ou si l'animal savait vraiment où son maître voulait qu'il aille. Nous avons longtemps longé la plage, jusqu'à ce que mon estomac commence à se rappeler à moi. L'estomac plein, je me suis sentie plus sereine – il faisait chaud et j'ai enlevé mes sandales pour marcher vers l'eau, entourant ma tête d'un foulard pour ne pas risquer l'insolation. Je me suis perdue dans mes souvenirs – Thoda, et ma mère me courant après pour m'enfiler un chapeau que je ne voulais absolument pas porter. Et Kratos, où était-il ? Thoda, et mon père qui m'apprenait à pêcher. Les cris, la rencontre entre son épée et les armures – combien étaient-ils contre lui ? les expéditions avec Yvan, Marine et les autres jusqu'à la mer du côté de Luin – comment allais-je faire sans lui ? Je ne savais pas où nous étions, ni où il voulait que j'aille, ni quels endroits seraient sûrs... Quand le soleil a commencé à disparaître derrière la forêt, que l'air a fini par se rafraîchir, nous avons atteint une cuvette rocheuse. Noïshe s'est couché. Je l'ai regardé faire avec surprise : c'était tout ?

J'ai fini par décrocher les sacs pour qu'il se repose plus facilement. J'ai mâchonné un peu de pain : je n'avais pas vraiment faim. Et j'ai attendu.