"Il a bien réagi quand il a compris qu'il a perdu."
"Tout à fait." approuva James avec un rictus ironique. "Tu parles bien du moment où il a jeté la pokéball qui lui avait servi à capturer Héo-Héo ?"
"Oui, celle qui s'est fracassée contre un rocher." répondis-je en essayant de ne pas rire.
"On doit bien admettre que c'était un très bon tir. Extrêmement précis." continua-t-il, narquois.
"Oui, c'est vr ... Hé ! Là-bas ! Une route !"
Le regard de James suivit la direction indiquée par mon doigt. Au travers du feuillage qui s'éclaircissait, on apercevait nettement la teinte assombrie du macadam. Nous nous précipitâmes dessus, laissant Héo-Héo à la traîne. Ce dernier nous suiva tant bien que mal, et arriva bien après nous. Nous étions déjà en train d'examiner la route. Penché près du sol, je commentai :
"Regarde, des traces de pneus des deux côtés. Ce coin doit être assez fréquenté."
"Et qui dit fréquenté, dit village ou ville pas loin !"
"Pas forcément, il se peut que nous en soyons loin, que les voitures aient besoin de plus d'une heure entre les deux villes."
"C'est quoi un pneu ?" intervint Héo-Héo en se glissant entre nous.
"On te montrera un pneu quand on verra une voiture." promis-je distraitement.
"Kro, dans quelle direction va-t-on ? Droite ou gauche ?"
"Logiquement, on trouvera un patelin des deux côtés, alors ... on tente la droite ?"
"En avant !" clama James, commençant aussitôt à marcher.
Nous repartîmes aussi sec en discutant des prochains achats à faire. Heureusement, le match contre Rachid nous avait permis de gagner la moitié de son argent, c'est-à-dire 68 pokédollars (il venait tout juste de commencer, sans aucun doute). Après une heure et demie de route sans histoire, puisqu'elle était totalement déserte, une voiture noire brillante traversa soudain à une vitesse folle. À peine passait-elle à côté de nous qu'elle était déjà loin. La folie suicidaire du type qui se croit tout permis parce que seul, j'imagine.
Je reportais mon attention sur James et notre benjamin, le premier apprenant au deuxième à comprendre son langage. Pour l'instant, les mots que James prononçaient correspondaient à ce qu'il voyait. Comme Héo-Héo apprenait vite, il passait aux formes. C'est ainsi qu'il fit un cercle de la main et dit :
"C'est un "Rond"."
Le petit Pokemon répétait les mots que James disait d'un ton appuyé, en se trompant parfois. Ce qui donnait des absurdités comme "Inarbre" ou "Delerbe", voire "Dleau".
Le supermarché était minuscule et tout en longueur, étroit à l'extrême. Il se terminait sur des ténèbres naissantes, dues à la perte de lumière. Même la pâle lampe ne pouvait pas rendre la vue claire au fond. Heureusement, presque tout de ce que l'on cherchait se trouvait à l'entrée. Presque. J'étais en train d'examiner le prix d'une bouteille d'eau lorsque je tombais dessus.
Ce fut comme si la température de la pièce avait chuté de plusieurs degrés en quelques secondes. Je pris doucement l'objet entre mes mains, en veillant à en cacher une partie. Je le tendis à James, et il le prit machinalement sans regarder. Tel que je le connaissais, il devait être en train de calculer le coût des courses.
"C'est bon, on a tout." murmurais-je, et comme d'habitude, ma voix résonna dans le supermarché. Je déglutis en silence, ne parvenant toujours pas à contrôler ma voix.
"Bonjour M'sieur." fit James en mettant les articles sur le tapis roulant.
Encore une habitude humaine que je ne comprendrais jamais : c'est seulement lorsqu'ils arrivent à niveau de la caisse qu'ils se saluent, comme s'ils ne s'étaient pas vu dix secondes plus tôt. Pouf, une personne apparaît dans le champ de vision du caissier, champ de vision qui ne va pas au-delà de trente centimètres. J'ai vraiment du mal avec cette tendance humaine.
Pendant que je me faisais cette réflexion, le caissier, un vieillard tout rabougri, leva très lentement ses petits yeux secs et fixa le jeune homme, puis ses pupilles revinrent à son sudoku. Le dilemne était clair, la bataille faisait rage dans sa tête, alors que choisir ? Terminer à tout prix son jeu avant l'arrivée de Francis-Charles à 14h, ce dernier exhibant son sudoku rempli avec fierté, ou bien faire payer les courses de ce jeune impudent ?
Ses sourcils broussailleux s'agitèrent, faisant ployer les rides de son front, en créant même des nouvelles. Il finit par soupirer, et se mit à passer lentement nos achats sous la lumière rouge qui bippait à chaque article.
"17,90 pokédollars, merci bien." lâcha-t-il.
"Tenez ... ouplà !" fit James en faisant tomber les deux pièces de 5 centimes que le vieux grincheux lui rendait.
"Merci bien, et passez une bonne journée." conclua tristement le caissier sans conviction. Il retourna aussi sec à son jeu et nous oublia instantanément.
J'attendais que nous nous soyons éloignés pour prendre le journal que j'avais acheté et le tendit à James en montrant une photo :
"C'est pas bon du tout."
"Mince ! C'est nous !" s'alarma-t-il en s'arrêtant net.
"On est recherchés pour fugue depuis deux jours."
"Attends, lis l'article pendant qu'on retourne vers la forêt. C'est par où, l'ouest ?
"C'est à gauche. Alors ... (je m'éclaircis la gorge.) ce jeune lycéen et son pokemon ont disparu aux alentours de midi ... on ignore où ils pourraient s'être enfuis. C'est, selon ses amis, juste après sa défaite contre Rose Mulli, 79e Maître de la Ligue Pokemon, en visite dans un lycée, que son comportement a changé ... bonne nouvelle, ils ne parlent pas de notre conversation avec elle, elle n'a rien dit à propos. Les parents sont effondrés par la fugue de leur fils et de son Crocrodil, ils ne comprennent pas pourquoi ils auraient pu fuguer. En effet, une famille soudée et aimante, un groupe d'amis dans son établissement scolaire, rien n'indiquait qu'ils comptait partir sans rien dire. La police est en train d'étendre ses recherches aux abords de la for..."
James me coupa à ce moment, d'une voix sourde où pointait une colère qu'il tentait tant bien que mal de réprimer :
"Ils ont tort ! J'avais une raison de partir ! Ce sont eux qui ne s'en sont pas rendus compte ! Je ne voulais pas partir ... Jamais ! Quels égoïstes ... ils ne nous ont jamais demandé notre avis !"
"James."
"S'ils sont effondrés, bien fait pour eux ! Ils l'ont bien mérité, ils vont comprendre ce qu'on a ressenti !"
"James !" lui criais-je, grognant presque. Enfin, un grognement plus fort que les autres.
"Quoi ?!"
"Tu as raison d'être en colère." fis-je en adoptant en voix aussi mesurée que possible. "Mais ça ne t'oblige pas à être cruel avec eux. Tu ne leur feras aucun bien de cette façon, pas plus qu'à toi."
Il ne répondit pas, mouché. Il savait qu'il ne pouvait rien dire. Alors, il se contenta de baisser les yeux et d'opiner. Nous sortîmes du village un quart d'heure plus tard, droit vers l'ouest. James sortit la pokéball d'Héo-Héo dès que nous fûmes hors de vue. Il jaillit dans la lumière rouge si caractéristique des pokéballs.
"Coucou ! Comment ça s'est passé ?"
"Nous ..." commençais-je, avant de m'arrêter. Fallait-il dire à Héo-Héo que nous avions fugué ? Fallait-il lui cacher la vérité ? James et moi échangèrent un regard, et il opina. "Nous sommes recherchés par nos parents et la police. Ils veulent que nous revenions chez nos parents."
"Mais vous deux, bin vous voulez pas revenir, c'est ça ?"
"C'est ça." répétais-je.
"Mais c'est pas grave ! Moi, tant que je suis avec vous deux, je suis content !"
La brise de l'après-midi se leva et fit bruisser les feuilles sous un ciel qui se débarrassait de ses derniers nuages. Je les contemplai quelques secondes, puis sourit.
"C'est vrai. C'est vrai !"
"Bin tout va bien alors !" s'exclama joyeusement Héo-Héo.
"On continue notre voyage !" cria James, le sourire retrouvé.
Après tout, l'important est de rester fidèle à ses valeurs et à soi-même, non ?
Il cachait bien ses émotions, James ... et le caissier, pas du tout ^^
