LIVRE I

The prisoner of Azkaban


Chapitre X – The wasted years without my only

Un climat de méfiance et de paranoïa flotta sur le château la semaine qui suivit. Les élèves, premiers concernés, se transmettaient rumeurs et bruits de couloir jusqu'à les amplifier de manière ridicule. Tantôt Ron Weasley s'était battu en duel contre Black, tantôt c'était plutôt Potter qui l'avait chassé avec véhémence. Quoiqu'il en soit, personne n'était rassuré et les allégations allaient bon train sur la manière dont il s'était introduit une deuxième fois dans l'école. Les parents d'élèves accusaient Dumbledore, Dumbledore accusait les détraqueurs, les professeurs ne savaient plus vers qui se tourner et elle était au milieu de tout ça avec la désagréable sensation d'être le point de convergence d'un certain nombre de regards – et pas des moindres. McGonagall ne la quittait plus des yeux, les portraits semblaient la suivre où qu'elle aille, Rogue lui glissait de temps en temps des sous-entendus aussi lourds que son nez et elle ne pouvait plus faire cours aux troisième année sans sentir peser sur elle les soupçons à peine dissimulés de Granger. La façon dont elle fixait Lupin quand il était dans les environs lui laissait penser qu'elle avait aussi deviné pour lui. Quel talent, ne pouvait-elle s'empêcher de penser. Dommage qu'elle n'ait ni le temps ni la patience de s'occuper d'elle. Si elle ébruitait ses doutes, elle serait capable d'encourager Servillus à lâcher la bride. Et elle n'avait pas besoin de ça en ce moment.

Depuis l'épisode de l'apparition de Sirius dans le dortoir de Potter, elle n'avait pas vraiment eu le temps de revoir Lupin. Son attitude n'avait pas dû plaire à Minerva et elle avait dû lui serrer la bride à lui aussi – juste histoire d'être certaine qu'il n'était pas lui aussi sous le contrôle de Black. Le pire, c'est qu'elle comprenait pourquoi elle était aussi intransigeante. Elle avait peur pour la vie d'Harry et se retourner contre Eva et Remus devait ressembler à une véritable trahison, pour elle. Mais elle n'avait pas le choix et il valait mieux froisser leur sensibilité plutôt que de risquer de mettre le garçon en danger. Aussi ne tentait-elle plus d'attiser la colère de sa collègue, malgré toute l'envie qu'elle pouvait ressentir. Elle essayait plutôt de se faire oublier, ce qui n'était pas évident avec toute la surveillance organisée autour d'elle.

Pour ne rien arranger, le rat de Weasley avait disparu. Autrement dit, Peter avait disparu. Il avait dû comprendre que quelque chose se tramait, dans sa stupide petite tête de rongeur. Elle avait cru entendre que le chat de Granger le harcelait mais elle doutait que ce soit la véritable raison de sa disparition. Si c'était le cas et que le félin en avait eu la peau, il aurait droit à des boîtes de thon à n'en plus finir pour les avoir débarrasser d'un traître doublé d'un meurtrier. Mais elle ne faisait pas trop d'illusions. Il était trop malin pour ça… Ou trop lâche. Elle préférait ne pas trop y penser. A chaque fois qu'elle l'imaginait, ses pensées la ramenaient vers Sirius, enfermé dans la Cabane Hurlante, prévoyant sans doute une nouvelle escapade à Poudlard. En tout état de cause, elle s'enfermait dans son travail et dans ses copies pour éviter de trop penser tout court. Quand ce n'était pas son frère, le problème, c'était Remus et ses sentiments contradictoires. Douze ans n'avaient pas suffi à le lui faire haïr définitivement et elle n'était pas certaine de vraiment le vouloir. Si elle devait le croiser régulièrement à longueur de temps, il valait mieux rétablir des relations au moins cordiales, si ce n'est tout simplement amicales. Oui, amicales. Si elle était prête à… Disons, passer outre les erreurs du passé elle n'en était pas au point de vouloir tenter le diable à nouveau.

Les élèves profitèrent du week-end pour sortir de nouveau à Pré-au-Lard. Il faisait toujours froid, mais la neige n'était plus tombée depuis plusieurs jours, de sorte qu'elle s'était transformée en gadoue sombre et lourde. Elle n'avait pas assisté à leur départ – elle avait du retard dans l'examen des potions des première année, mais jeta un coup d'œil à leur retour. Elle aurait aimé sortir, elle aussi. Pas encore, mais ça va venir. C'était comme un mantra qu'elle se répétait inlassablement à chaque fois que lui prenait l'envie de partir de l'école et de braver les interdits de Minerva. Elle détourna le regard et revint à ses potions. Elles étaient assez médiocres et elle en avait assez des philtres anti furoncles. Ce n'était pas comme si elle en voyait tous les ans. Elle soupira et continua de prendre des notes. Elle s'ennuyait tant et si bien que lorsque l'on frappa à sa porte, elle manqua de tomber de sa chaise. Elle ordonna d'entrer et se releva. C'était Lupin, un morceau de parchemin à la main et l'air visiblement troublé. Elle cilla et lui fit signe de s'approcher.

« Eva, tu reconnais ça, n'est-ce pas ?

- De quoi tu parles ? » Elle baissa les yeux sur ce qu'il lui tendait et mit un instant avec de comprendre. Son visage s'illumina lorsque ce fut le cas. Elle sortit alors sa baguette et la pointa en sa direction. « Je jure que mes intentions sont mauvaises. »

Des traits se dessinèrent progressivement sur le parchemin, jusqu'à représenter le château dans son ensemble. Des petits points surmontés d'étiquettes indiquaient les mouvements de tous ceux qui s'y trouvaient et elle ne mit pas longtemps avant de se repérer. Deux points immobiles : Remus Lupin et Vega Black. Elle grimaça à l'idée que la carte ne s'était pas adaptée à son changement d'identité et la replia. Messieurs Lunard, Queudver, Patmol et Cornedrue et Miss Nocta, spécialistes en assistance aux Maniganceurs de Mauvais Coups, sont fiers de vous présenter la Carte du Maraudeur. Elle effleura les plis et les déchirures du parchemin et le soupesa. Il était plus petit que dans son souvenir, même s'il commençait à remonter à loin. Elle releva les yeux vers Remus qui ne partageait visiblement pas son enthousiasme. Elle se rembrunit.

« Eh bien ? Tu n'es pas content de la retrouver ? Ça fait des années que je me demandais où elle était. Je la croyais détruite.

- Visiblement non. Et Harry était en sa possession.

- Harry ? C'est plutôt adéquat.

- Peu importe. Rends la moi. » Il la lui prit des mains presque brusquement. « Avant que nous ne continuions je dois vérifier que tu es bien toi-même.

- C'est une blague Remus ? Tu m'as dit que tu ne croyais…

- Je dois m'en assurer. »

Il était crispé, presque rigide. Il fit les cent pas, ce que la carte dans sa main répercuta. Elle ne bougeait pas, vaguement agacée par autant de précautions, et elle croisa les bras. Il réfléchissait visiblement à une question à lui poser, une question dont elle serait la seule à connaître la réponse. Et ce n'était pas si facile, étant donné que les Maraudeurs partageaient presque tout, à l'époque. Quand enfin il trouva, son empressement sembla se transformer en gêne et il s'arrêta. Elle soutint son regard tandis qu'il vérifiait que la porte était vraiment fermée.

« Où, quand et comment t'ais-je demandée en mariage ? » demanda-t-il finalement. Il l'avait presque murmuré. Devant son mutisme, il insista. « Réponds-moi.

- Dans la Cabane Hurlante, pendant ma sixième année et peu de temps après mon anniversaire. Tu es venu de Londres et tu m'as donné rendez-vous là-bas en me disant que tu avais quelque chose d'important à me dire, » finit-elle par répondre, l'air absent. « Je suis arrivée tard, j'avais cours de potion et Slughorn m'avait tenue la jambe. Tu étais déjà là et tu avais allumé un feu dans la cheminée. Ça faisait longtemps qu'on ne s'était pas vu, tu n'avais pas pu venir chez Sirius à Noël. Tu m'as prise dans tes bras et tu m'as dit que je t'avais manquée. Je t'ai répondu que toi aussi. Il y a eu un silence et je me suis inquiétée, jusqu'à ce que tu t'écartes un peu pour me serrer les mains dans les tiennes. Tu m'as dit que tu avais beaucoup réfléchi et que tu devais me demander quelque chose. » Elle fit une pause, la gorge serrée et la voix rauque. Elle se l'éclaircit avant de continuer. « Tu m'as dit que tu m'aimais et que tu voulais passer le reste de ta vie avec moi. Quand j'ai voulu répondre tu m'as arrêtée et tu m'as demandé si je désirais être ta femme, une fois que j'aurais terminé les cours et que nous serions en mesure de nous installer ensemble. Je me suis mise à pleurer, tu t'es inquiété et je t'ai arrêté en te disant que je t'aimais aussi et que je ne voulais rien d'autre que ça. Tu t'es aussi mis à pleurer et on s'est embrassé. On a passé la nuit dans la cabane, à faire l'amour et à se répéter qu'on s'aimait, jusqu'à ce que tu m'obliges à retourner en cours. »

Il resta muet de très longs instants, comme s'il revivait les évènements qu'elle avait décrit. Elle n'en était pas certaine, mais elle crut voir ses yeux luire, comme humides. Elle essuya les siens d'un revers de manche et attendit qu'il décide si elle était assez elle-même. Il lui redonna finalement le parchemin et pointa un couloir du rez-de-chaussée. Elle n'était pas certaine de l'endroit où il menait, mais elle suivit la direction de son doigt. Il indiquait des points qui tournaient en rond, frénétiquement. Au dessus de ces derniers, deux mots bougeaient paresseusement, comme lassé de devoir suivre des mouvements si erratiques. Elle réagit à peine. Peter Pettigrow. Oui, le rat devait être dans le château, en train de fuir un chat ou un énorme chien noir. Un nouveau sourire vint étirer ses lèvres, mais cette fois il était presque froid. Il était temps qu'il comprenne. Elle posa la carte sur son lit et observa Remus. Il était visiblement mal à l'aise. Il ne s'attendait pas à un tel déballage de souvenirs et il n'appréciait sans doute pas les prendre en pleine figure avec autant de violence. Elle s'assit près de la carte et lui fit signe de faire de même. Elle enchanta sa porte pour qu'elle ne s'ouvre pas et qu'elle ne laisse pas passer le moindre son et rangea sa baguette.

« Alors… Ça y est, tu me crois ?

- C'est surréaliste mais j'imagine que je n'ai pas le choix. » Il poussa un soupir exténué. « Peter vivant, ça veut au moins dire que Sirius ne l'a pas tué.

- Et que ce n'est pas lui qui a vendu James et Lily.

- Ça c'est de la surinterprétation. Mais… Oui, c'est ce que ça veut dire.

- Ça fait du bien, n'est-ce pas ? » osa-t-elle demander, d'une voix plus douce. « De savoir que mon propre frère n'est pas un monstre ? »

L'ombre d'un sourire flotta sur le visage de Remus tandis qu'il se passait une main sur le visage. Il avait vieilli mais elle n'était pas certaine que ce soit tant physiquement que psychologiquement. Quand il souriait, il faisait son âge. Mais quand il était aussi abattu, elle avait l'impression de voir un homme déjà vieux devant elle. Bien différent de celui qui lui avait demandé sa main des années plus tôt. Oh qu'il devait avoir honte de l'avoir prise pour une illuminée, et plus encore d'avoir pris son meilleur ami pour un tueur ! Que sa culpabilité devait être dévorante, d'avoir laissé croupir douze ans ce même ami à Azkaban pour un crime qu'il n'avait pas commis ! Elle approcha sa main de lui mais suspendit son geste. C'était intime. C'était ses pensées. Elle n'avait plus à s'en préoccuper, ils n'étaient plus ensembles. Elle n'était même pas certaine qu'ils soient encore des amis. Mais à ce titre, elle n'était certaine de rien. Ça faisait trop longtemps qu'ils n'étaient plus amis pour qu'elle sache si c'était bien ça, ce qui restait entre eux et qui les unissait toujours contre leur gré. Ce fut pour cette raison qu'elle finit par lui prendre la main, doucement. Il ne la repoussa pas.

« Je suis désolé d'avoir douté de toi, Vega. Tu cries la vérité depuis tout ce temps et je n'ai pas su l'entendre.

- Les preuves étaient contre moi, jusqu'à présent. Je ne peux pas t'en vouloir… En tout cas pas pour ça.

- Pour ça aussi, je suis désolé. Même si ce ne sont que des mots, » lâcha-t-il. « Si je pouvais revenir en arrière, je ne t'abandonnerais pas. Tu ne méritais pas ça.

- Personne ne mérite ce genre de choses. Mais le pire, dans tout ça, ce n'est pas tellement ce qui s'est passé il y a douze ans. C'est ce qui se passe maintenant. J'ai beau t'en vouloir et te haïr, au moins un peu, je n'arrive pas à me passer de toi. »

Elle se mit à sourire piteusement, presque désolée de sa mièvrerie. Il ne sourit pas, ne se moqua pas. Il ressentait peut-être la même chose qu'elle, mais autant elle ne pouvait en vouloir à personne de continuer à l'aimer… Enfin, l'aimer d'une certaine manière, autant lui ne pouvait que s'en vouloir d'oser vouloir la récupérer. Lui qui avait brisé leur confiance comme on brise un miroir ne pouvait pas la regarder sans y voir les fêlures à peine recollées. Il caressa du pouce la main qu'il avait dans la sienne et laissa le silence filer. C'était presque agréable. Fut un temps ils pouvaient rester ainsi, sans parler, pendant des heures. Evidemment, ce n'était plus pareil mais ils n'avaient pas besoin de se répéter des excuses et des reproches pour savoir que l'autre les pensait.

Dehors, la nuit était tombée et le château semblait s'être endormie. Les élèves devaient pourtant être dans la Grande Salle en train de manger, mais il n'y avait pas un son autour d'eux. Rien que leur respiration et le bruit assourdissant de leurs pensées. Et c'était largement suffisant, dans un sens. Ni elle ni lui n'osait parler de Sirius. Même s'ils ne risquaient rien et qu'elle avait vérifié une dizaine de fois si sa chambre était sure, ils n'osaient pas. Et il y avait autre chose : à chaque fois qu'ils avaient parlé de lui, ils avaient toujours fini par se hurler dessus, que ce soit maintenant ou à l'époque. Il avait toujours été un sujet sensible, dans tous les sens du terme. Elle se laissa tomber allongée sur le lit, à fixer le ciel de velours, sa main toujours dans la sienne.

« Qu'est ce qu'on fait, pour Sirius ? Je ne peux pas sortir. Minerva me surveille en permanence.

- Je peux encore aller et venir, mais je ne vois pas ce que je peux faire. Nous n'allons pas chasser le rat de Ron Weasley à travers toute l'école sans donner de raison valable.

- Non, bien sûr que non. » Elle sourit à l'idée. « Je vais écrire un mot pour lui. Tu n'auras qu'à le faire envoyer par un hibou de l'école. Il doit savoir que nous sommes avec lui.

- D'accord. Tu n'auras qu'à me le déposer dans mon casier. »

Il hocha la tête et se laissa tomber à son tour, près d'elle. La carte, toujours active, était posée entre eux, ainsi que sa baguette. Elle tourna la tête vers lui. Ils étaient très proches, physiquement. Leurs vêtements se touchaient et ses cheveux effleuraient le visage de Remus. Un bref instant, elle se demanda si elle pouvait s'approcher un peu plus, avant de décréter que c'était une mauvaise idée. Elle ne devait pas replonger, elle se l'était dit et répété. Les choses auraient beau allé en s'arrangeant, elle ne pouvait pas faire confiance à un homme qui l'avait déjà abandonnée par le passé, même si elle n'entendait désormais plus dans sa tête que les voix qui l'incitaient à se rapprocher un peu plus, à poser sa tête sur son épaule et à lui demander de passer la nuit avec elle. Tout pour ne plus ressentir la solitude qui l'avait habitée toutes ces années et qui semblait doucement s'effacer à mesure qu'elle laissait Remus revenir vers elle. Ce n'était pas douloureux, ce n'était pas aussi marquant qu'elle avait pu l'imaginer. C'était comme revenir chez soi après une longue absence, alors que rien n'a changé. Et pourtant tout avait changé. Elle hasarda ses doigts sur les joues balafrées de l'homme à côté d'elle et en effleura les cicatrices. Il tiqua, sur le point de se relever. Elle serra sa main plus fort pour le convaincre ne pas le faire.

Alors il se tourna vers elle et ils échangèrent un long regard. Il était lourd de sens et de sous-entendus. Il lui demandait la permission et, de son côté, elle hésitait à la lui donner. Ce n'était ni plus ni moins qu'une bataille entre son cœur et sa raison, ses souvenirs et les leçons qu'elle en avait tirées. N'importe quelle personne raisonnable et saine d'esprit aurait demandé à cet homme revenu du passé de quitter la pièce et de modérer ses ardeurs – elle ne lui avait toujours pas pardonné, après tout. Mais elle n'était pas n'importe qui, elle n'était pas raisonnable et elle n'était pas tout à fait saine d'esprit. Elle acquiesça alors imperceptiblement mais ce fut assez pour lui. Il lâcha sa main et vint poser la sienne sur sa joue. Oui, c'était comme rentrer chez soi. Tout était simple, presque routinier. La manière dont il approcha son visage du sien, la manière dont ses lèvres se posèrent sur les siennes, le goût qu'elles avaient, rien n'était nouveau. Rien n'avait changé. Tout avait changé. Ce baiser avait la saveur de l'interdit, des regrets et du manque. Elle avait embrassé d'autres lèvres que les siennes, en douze ans, mais elles n'avaient jamais vraiment comblé le trou béant qu'il avait laissé dans son cœur. Tout le temps que dura leur étreinte, elle se sentit entière, pour la première fois depuis douze ans. Les yeux fermés, ils le firent durer de peur de briser l'illusion que tout allait et que tout irait bien à partir de maintenant. Quand enfin ils s'écartèrent l'un de l'autre, elle posa son front contre le sien et resta yeux fermés. Elle sentit son souffle contre ses joues, ses lèvres. Son corps lui en demandait plus, toujours plus, comme une brûlure réclamerait de l'eau pour s'apaiser.

« On aurait pas dû faire ça, » murmura-t-il, aussi peu convaincu que convaincant. « Toi et moi…

- Je sais.

- Je devrais y aller.

- Oui, tu devrais. »

Il se redressa, dos à elle. Toujours allongée, elle se demanda s'il allait partir ou s'il allait rester. La flamme qui s'était allumée dans son ventre se calmait doucement et elle n'avait plus envie que d'une chose : ne pas passer la nuit seule. Avoir quelqu'un avec elle à côté de qui s'endormir. Il resta assis au bout du lit une minute ou deux, elle ne sut le dire, avant de se relever et de poser sa veste sur un fauteuil. Elle se mit à sourire. Lui non plus n'était pas d'humeur à écouter sa raison. Dans les couloirs, les élèves regagnaient leur salle commune dans un tumulte de rires et de bavardages. Ils n'étaient pas descendus manger mais ce n'était pas si important. Pas autant, en tout cas, que la présence de l'un pour l'autre. Elle attendit qu'il ait retiré tout ce qu'il y avait de superflu dans ses vêtements pour se glisser dans sa salle de bain et se changer. Elle défit son chignon, se démaquilla et revint. Il était en train de parcourir des yeux les copies qu'elle avait fini de noter. Elle l'observa avant de déposer son collier sur sa table de nuit, au milieu des livres et des feuilles volantes. Le contrecoup de toutes les nuits blanches qu'elle avait passées depuis le début de l'année et de son angoisse quasi-permanente lui tombaient dessus presque violemment, maintenant qu'elle avait quelqu'un pour l'épauler. Elle défit le lit, se glissa dans les draps et fit signe à Remus de venir. Il récupéra la carte et sa baguette et les déposa sur son bureau, avant de fermer les rideaux d'un coup de la sienne.

La chambre plongée dans le noir, elle ne put que deviner qu'il était venu s'allonger près d'elle. Il restait obstinément de son côté du lit, même s'il allait forcément s'en détacher pendant la nuit. Elle sourit toute seule, sans attendre la moindre réponse. Déjà ensommeillée, elle réprima un bâillement.

« Je suis heureuse que tu sois revenu, » chuchota-t-elle. « Merci d'être resté.

- Merci d'avoir accepté que je revienne.

- Bonne nuit, Lunard.

- Bonne nuit, Nocta. »

Elle ferma les yeux et sombra rapidement dans un sommeil profond et sans rêve. Un des premiers depuis longtemps, pendant lequel elle ne se réveilla pas toutes les heures en se demandant quand est-ce que le matin finirait par arriver. Il arriva sans qu'elle ne l'attende et elle ne rouvrit les yeux que sur le coup de huit heure. C'était dimanche, elle n'avait pas besoin de se lever tôt et, pour une fois, elle n'avait pas particulièrement envie de quitter ses draps. Elle se tourna vers Remus, toujours endormi, de l'autre côté du lit. Il ne s'était qu'à peine rapproché, comme s'il avait passé la nuit à s'assurer qu'il n'outrepassait pas la ligne de démarcation imaginaire qu'il avait tracée en eux. Elle allait se relever pour passer dans sa salle de bain quand elle le sentit bouger. Dans la pénombre à peine perturbée par les raies de lumière des volets, elle vit ses yeux s'ouvrir et fixer le vide au dessus d'elle, comme s'il tentait de se rappeler où il était et ce qu'il y faisait. Son regard finit par se focaliser et il lui sourit, presque timidement. Elle chercha à tâtons sa baguette sur sa table de chevet – en vain, elle était sur son bureau. Elle soupira et se releva, boitillant légèrement de s'être levée trop vite. Elle la récupéra et fit entrouvrir les volets, de sorte que la pièce se retrouva doucement éclairée par la lumière du matin. Elle jeta un coup d'œil à la carte, toujours là, toujours en fonctionnement. Il n'y avait pas beaucoup de mouvements, même dans les salles communes. La plupart des élèves dormaient encore, les autres révisaient les prochains examens. Elle aurait pu préparer celui qu'elle leur réservait, mais elle n'en avait absolument pas le courage. Elle réintégra le lit à peine une minute ou deux après qu'elle l'ait quitté, sous le rire de Lupin qui n'avait pas bougé.

« Quel effort, » la railla-t-il en souriant. « Tu penses que tu vas devoir dormir combien de temps pour reprendre des forces ?

- Jusqu'à demain, au moins. Et ne te moque pas, tu n'as pas plus envie de bouger que moi.

- Mes épreuves sont prêtes, je n'ai pas de copies en retard et on est dimanche.

- Les miennes le sont presque, il ne me reste que quelques… » Elle se tut quand il éclata de nouveau de rire, faussement vexée. « Continue donc de rire, mais je te rappelle que c'est ma chambre et mon lit. »

Elle lui adressa un regard noir et se laissa théâtralement tomber sur les oreillers. Elle pouvait presque l'imaginer en train de lever les yeux au ciel. Cela dit, il n'avait pas tort. Si elle avait presque rattrapé son retard en terme de cours et de corrections, elle n'avait pas encore terminé d'écrire les épreuves des premières et troisième année, et encore moins celles des cinquième qui passaient pourtant leurs BUSES. Elle n'avait eu la tête à ça, ces derniers temps, mais elle allait devoir s'y mettre si elle ne voulait pas subir les remarques acerbes de Rogue ou, pire, les reproches de McGonagall. Ou de Dumbledore, quoiqu'elle doutait de l'idée même qu'il puisse la blâmer de ne pas aimer les examens, d'un côté ou de l'autre de la feuille. Elle enfouit son visage dans les coussins et elle fit mine d'ignorer la présence de Remus près d'elle. Maintenir les apparences fut plus compliquer quand il se mit à caresser son dos d'une main distraite. Elle se mit à sourire et tourna finalement la tête vers lui. Il avait bravé sa propre limite imaginaire pour se glisser un peu plus près d'elle. Elle pivota pour lui faire face et posa sa propre main sur sa joue, celle qui n'était pas couverte de cicatrices. Elle envoyait paître ses propres résolutions avec la facilité d'un coup de vent, mais finalement, ce n'était pas si grave. Sa fierté n'en était pas blessée, en tout cas pas vraiment. Elle vit son regard se promener sur son visage avant de glisser sur ses épaules, son buste et dans le décolleté de sa nuisette. Il cligna des yeux et se reconcentra sur ses yeux, comme s'il venait une nouvelle de transgresser une règle tacite. On en a tellement outrepassé en l'espace d'une journée qu'elles n'ont plus aucun sens.

Ce fut pourtant lui qui s'écarta en premier pour aller se préparer. Presque déçue, elle s'assit en attendant qu'il ressorte de la salle de bain habillé pour faire de même. Quand elle revint, elle le vit en train de remettre ses chaussures. Elle s'arrêta dans l'encadrement de la porte pour le regarder faire, pensive. Son départ précipité lui laissait un goût doux-amer dans la gorge. Il n'allait rien se passer de plus entre eux, bien sûr, mais… Mais… Ce n'est pas faute de le vouloir. Elle se maudit intérieurement d'aller jusqu'à le désirer alors qu'elle s'était jurée de ne jamais lui pardonner. Elle avançait à pas beaucoup trop rapides vers une rédemption qu'elle ne voulait pas lui offrir si vite. Et le pire, c'est que ça ne la dérangeait pas vraiment. Quelle idiote.

« Tu ne restes pas ?

- Plus je reste plus on risque de faire quelque chose qu'on regrettera tous les deux. Je me trompe ?

- Non. Mais je ne pense pas qu'on le regretterait.

- Ça, c'est parce qu'on ne l'a pas encore fait, » sourit-il en se dirigeant vers la porte. « Tu la déverrouilles ?

- Et si je n'ai pas envie ?

- Sincèrement, Vega, ce n'est pas une bonne idée. Je croyais que tu me détestais.

- Je le croyais aussi, » soupira-t-elle. « Ne me pousse pas à revoir ma position.

- Je ne m'en plains pas. Je te préfère ainsi. Fais moi passer la lettre de Sirius dés que tu l'auras écrite. »

Elle acquiesça et désenchanta la serrure. Il lui lança un petit regard et sortit. Elle resta debout au centre de la chambre, bras croisés sous sa poitrine, sans vraiment savoir quoi penser. Elle était pathétique, à changer d'avis aussi facilement, mais elle n'avait pas la force et encore moins la volonté pour rejeter Remus Lupin. Si sa raison et son cerveau lui hurlaient d'arrêter immédiatement de jouer avec le feu, son cœur, lui, reconnaissait celui qui l'avait fait battre des années durant. Et elle n'était pas femme à écouter sa raison. Quoiqu'elle puisse en dire, elle aimait toujours cet homme, peu importe ce qu'il lui avait fait et peu importe l'état dans lequel il l'avait laissée. Ce n'était pas rationnel, ce n'était pas logique mais ça n'avait pas à l'être. Il était avec elle et il la croyait, c'était tout ce qui importait dans l'immédiat. Ça, et la lettre qu'elle devait écrire à son frère. Elle avait beaucoup de choses à lui dire.