Grandeur et Déchéance II - Le temps de l'innocence - Chapitre 10


La solution aux problèmes financiers de Kanon fut trouvée en deux temps, trois mouvements. Ulysse, le frère de la défunte femme de Yorgios, se déplaça dès le lendemain pour visiter l'oliveraie. Il se montra satisfait de la qualité et de la grosseur des fruits.

- Pas souvent qu'on voit de si belles olives, je dois reconnaître. Pas de maladies, en plus. Ah, on dira ce qu'on voudra, mais ces variétés anciennes, ce sont les meilleures. A quel volume évaluez-vous la récolte ?

- Difficile à dire ...

- Bon, je vous prends le tout, jusqu'à la dernière. Vous en voulez combien ?

Kanon ouvrit la bouche pour dire qu'il n'en savait strictement rien. Il ne s'était jamais intéressé au cours de l'olive sur le marché de Rodorio, ayant bien autre chose à penser jusqu'à présent. Mais Lysandre lui coupa l'herbe sous le pied.

- Sept-cents drachmes la tonne.

- Oh là, vous y allez fort !, rigola le marchand, jovial.

- A prendre ou à laisser, trancha-t-elle, bras croisés et visiblement prendre à ne pas en démordre avant la fin du monde. Kanon la laissa faire. Pour ce qui était de conclure un marché, il lui faisait confiance les yeux fermés. Il se souvenait encore du jour où elle avait acheté Milo-Choupinet. S'il l'avait laissée faire, elle repartait avec la bestiole et de l'argent en prime. Un vrai requin, elle aurait pu bosser pour Julian Solo.

Ulysse leva un sourcil.

- On m'avait bien dit que vous ne vous laissiez pas marcher sur les pieds.

- "On" vous a bien renseigné.

Lysandre afficha un sourire narquois, tout en songeant qu'elle aurait un mot à dire au "on" en question quand elle lui mettrait la main sur le râble.

- Six-cent quatre-vingt-dix ?, tenta Ulysse.

- Sept-cent-dix ?, répliqua doucereusement la jeune femme avec un petit sourire entendu.

Il comprit qu'il ne servait à rien de s'entêter. Et puis, il n'était pas perdant à l'affaire. Ces olives étaient les meilleures qu'il ait vues depuis des années, et sa réputation en ce domaine n'était plus à faire. Il allait les transformer en la plus savoureuse huile de la région, un vrai nectar des dieux !

- D'accord pour sept-cents. Vous me les livrez quand ?

Kanon et Lysandre se regardèrent, inquiets.

- Bah, il suffit de louer des saisonniers, déclara calmement Kanon , le premier mouvement de panique passé.

- Vous en avez de bonnes. Je ne sais pas si vous êtes au courant, mais vous n'êtes pas le seul à être en pleine récolte. Tous les bras disponibles doivent déjà être pris ! Et vous allez les payer avec quoi ? Et les nourrir ? C'est à votre charge, ne l'oubliez pas ! Vous n'avez déjà pas les moyens de me payer, moi. Et il vous faut au minimum une quinzaine de personnes.

- Je les paierai après la récolte ... En attendant, les commerçants de Rodorio me feront bien crédit sur votre ... bonne mine ?

Il avait failli dire " sur votre bagout ", gaffeur comme il était. Heureusement qu'il s'était repris à temps.

- Mouais, admettons, fit Lysandre, suspicieuse. Bon, je sais ce qui me reste à faire.

- Montrez-moi ça ?

Kanon tendit une affichette à Chryséis. Lysandre avait été chargée de leur confection, et en avait fait une vingtaine, qu'il allait distribuer et coller dans Rodorio. C'était bien le diable si personne ne se présentait.

- J'aurais été ravie de vous aider, malheureusement, je suis plutôt prise ici, et avec mon énorme bedaine, je me vois mal me baisser pour ramasser des olives dans l'herbe.

C'était vrai qu'elle commençait à prendre de sérieuses proportions, pour une future mère enceinte de six mois. Ca devait au moins être des jumeaux, s'amusa Kanon, en imaginant Mu les bras surchargés par une belle brochette d'héritiers.

Une semaine plus tard, le bel enthousiasme de Kanon avait fondu comme neige au soleil. Personne n'avait réagi aux affichettes de Lysandre.

- Vous êtes sûre que le texte était assez clair ?, l'interrogea-t-il pour la énième fois, debout sur la terrasse.

- " Recherche main d'oeuvre pour ramassage d'olives, payée et nourrie". Et avec l'adresse en dessous. Vous voulez que je mette quoi en plus ?

Kanon soupira.

- Je ne m'en sortirai jamais tout seul, murmura-t-il en contemplant découragé la mer bleu-gris des oliviers à ses pieds.

Ceux qui trouvaient que l'entraînement dispensé au Sanctuaire était dur n'avaient sûrement jamais participé au ramassages des olives. C'était tout sauf une partie bucolique, Kanon ne tarda pas à le constater.

Après avoir passé plusieurs jours à ronger son frein et à attendre en vain de l'aide, Kanon s'était levé à l'aube et attelé à la tâche. Il avait beau se répéter que ça ne servait pas à grand-chose, qu'à lui seul il ne pourrait pas tout ramasser, ça avait au moins la vertu de lui calmer les nerfs. Lorsque Lysandre avait pris son chapeau pour venir l'aider, il l'avait renvoyée. C'était un travail trop harassant pour elle, et elle n'était pas payée pour ça. Qu'à cela ne tienne, Lysandre était Lysandre.

Elle saisit son panier et attaqua bravement une rangée d'arbres. Comme à son habitude, elle n'en faisait qu'à sa tête, il était inutile d'insister.

Le salut vint de là où Kanon l'attendait le moins. Quelle ne fut pas sa surprise, quelques jours plus tard, en voyant une bruyante bande gravir le sentier vers la maison. Des gamins, pour la plupart, avec à leur tête ... Aiolia, chevalier d'or du Lion.

- Salut Kanon, entonna joyeusement celui-ci.

Kanon lui répondit d'un signe de tête dubitatif.

- Tu recrutes toujours ?

- Euh ... oui !

Et comment donc , qu'il recrutait !

- Je t'amène du monde ! Allez, les gamins, au boulot ! Celui qui ramassera le plus d'olives aura le droit d'essayer mon armure d'or.

Il n'en fallut pas plus pour motiver la troupe, et en un éclair tout ce joyeux petit monde s'égaya dans la verdure en piaillant.

- Mais qu'est-ce que c'est que ça ?, s'écria Lysandre qui avait suivi la scène de sa cuisine.

- Mes apprentis ! Ca va les changer de l'entraînement. Je me suis dit que ça leur ferait du bien de prendre un peu l'air, et puis c'est aussi intelligent que de casser des cailloux qui ne leur ont rien fait, non ?, rigola le Lion.

- Ben, euh..., bafouilla Kanon, qui ne savait pas trop quoi dire.

- Ils sont combien ?, interrogea Lysandre, inquiète.

- Vingt-sept .

Avec un contingent pareil, la récolte allait se faire en deux temps trois mouvements, pensa Kanon qui n'en revenait encore pas de ce retournement de situation providentiel. Mais Lysandre était moins enthousiaste.

- Vingt-sept bouches de plus à nourrir ! Je ne vais pas chômer, dites donc !

- Vous n'avez qu'à embaucher Yorgios pour vous aider en cuisine, suggéra Kanon.

- Excellente idée, tiens ! Il est passé où, celui-là ? Encore en train de lézarder à l'ombre ?

Et sans perdre une seconde, elle partit le débusquer.

- Bon, on y va pendant que les gamins nous laissent encore quelque chose à ramasser ?, plaisanta Aiolia.

Kanon sourit et lui emboîta le pas, ému malgré lui.

Trois heures plus tard, le tas d'olives accumulées était déjà impressionnant. Tout le monde était en sueur, à l'exception de Choupinet-Milo qui, en digne représentant de son espèce, s'était mis en grève sans préavis au bout de deux paniers et pour une durée indéterminée. Les estomacs commençaient à gagner en sonorité, et ce fut avec un cri de joie général que fut saluée l'heure du repas, annoncée par Lysandre à grands coups de cuiller sur un fond de casserole. Une table de fortune avait été dressée à l'aide de tréteaux et de quelques planches sous le grand oranger devant la maison, à l'abri du soleil qui commençait à transformer l'air en feu liquide, et était encombrée de victuailles toutes plus alléchantes les unes que les autres. Lysandre et son cuistot improvisé avaient bien travaillé. Les gamins se ruèrent en leur direction comme une nuée d'étourneaux affamés.

- Eh doucement, il y en aura pour tout le monde !, tempéra la jeune femme, criant presque pour se faire entendre. Venez, Yorgios, on va chercher le reste en cuisine.

Aiolia se laisse glisser sur un banc à côté de Kanon.

- Ca se présente plutôt bien jusqu'ici, non ? La récolte ne devrait pas être mauvaise !

- Je n'aurais jamais pu tout faire tout seul. Je te remercie de ton aide, sans toi je ...

Un grand cri provenant de la maison l'interrompit.

- C'est quoi, ça ?, rugit une voix féminine.

- Quoi donc ?, lui fit écho celle de Yorgios.

- Cette main !

- Quelle main ?

- Celle-là, sur mes fesses !

- Oooooooooooooh, celle-là ?

- Oui, celle-là ! Pouvez-vous me dire ce qu'elle fait là ?

- Ma foi, je n'en sais rien.

- Heureusement que vous n'en avez que deux, hein, si vous ne savez même pas ce où elles sont et ce qu'elles font ! Vous voyez ce couteau là-bas ?

- ...

- Je l'utilise pour vous faire une boutonnière dans la main si jamais elle ne disparaît pas dans la seconde, compris ?

Un petit oh dépité se fit entendre.

- On devrait peut-être intervenir ?, souffla Aiolia à l'oreille de Kanon.

- Je ne te le conseille pas, répondit-il, la bouche pleine de poivrons et de tomates. D'ailleurs, elle sait très bien se défendre toute seule.

La preuve en fut apportée lorsque les deux préposés aux fourneaux surgirent de la maison, Lysandre brandissant un énorme saladier avec un air d'impératrice outragée, suivie par un Yorgios se tenant piteusement une joue fort rouge.

En moins de deux semaines, tout fut achevé et Kanon eut un souci de moins à l'esprit. Aiolia s'était montré cordial, sans être trop amical, pourtant. Peut-être lui avait-il été reproché au Palais de s'acoquiner avec lui ? Il ne devait toujours pas être en odeur de sainteté là-bas, pas besoin de lire dans les étoiles pour le deviner. D'Athéna, point de nouvelles. Il ne sentait même pas son cosmos qui pourtant irradiait dans tout le Sanctuaire d'ordinaire. N'ayant aucune raison de le masquer, sans doute était-elle repartie au Japon.

Il n'avait pas l'esprit en paix pour autant. Les doutes de Yorgios concernant Lysandre, même s'ils s'étaient avérés infondés, le mettaient mal à l'aise. Dire que ces deux-là ne s'appréciaient pas trop n'était pas un euphémisme. Lysandre supportait mal l'intrusion du vieil homme sur ce qu'elle considérait comme son territoire. Yorgios ne s'en gênait pourtant pas, habitué à être partout chez lui et insensible à ses regards en coin. Il semblait même prendre un malin plaisir à la faire enrager et avec le caractère court qu'elle avait, ça marchait merveilleusement bien.

Et Kanon commença à se dire que ce que Yorgios reprochait à la jeune femme, à savoir qu'on ne savait rien sur elle, s'appliquait aussi bien à lui-même. Et puis il y avait ce regard vert, étrangement familier ... Où l'avait-il déjà croisé ? Il avait beau fouiller sa mémoire, impossible de s'en souvenir.

A suivre ...


Ooooooooooooooooh, que je suis rapide à publier ces temps-ci, je n'en reviens pas moi-même !

Petit clin d'oeil à ma copine Vampire no Pandora : tes géraniums se portent bien ? pas de Choupinet en vue ? ( un âne au cinquième étage d'un immeuble, même avec ascenseur, je serais quand même très étonnée ... )

Autre clin d'oeil à Lady Isabella : Cara mia, je n'ai pas eu le temps de t'écrire avant ton départ , désolée, fais-moi signe dès que tu seras rentrée !