Dans ce chapitre, il pleut.

Merci pour les reviews ! ;)

Bonne lecture !

Leia


Chapitre 10.

LE CONTRAT


Précédemment

Tirant sur ses manches pour les ajuster, elle murmura :

— Bonne nuit, Maître Nain.

— Bonne nuit, Tûnin Razak, répondit-il sur le même ton.

Il la fixa un instant, pensif.

Puis, quand elle eut tourné les talons, il pivota pour la regarder partir et ajouta :

— Balin a terminé de rédiger votre contrat. Il viendra vous le faire signer demain matin, dès votre réveil. »

Ayrèn jeta par-dessus son épaule un regard surpris au chef de la Compagnie. Elle esquissa même un sourire, un peu malgré elle. Son expression se fit encore plus animée quand Thorin lui sourit à son tour.

Et quand enfin elle rejoignit Bilbo et qu'elle s'allongea à côté de lui, elle mit encore quelque temps à s'endormir. Des sentiments contradictoire l'assaillaient : une inquiétude grandissante s'agissant des propos de Gandalf et de Balin, beaucoup d'incertitudes et, quelque part au milieu de tout cela, l'impression que Thorin n'était peut-être pas aussi malveillant que ce qu'elle croyait.


Camp provisoire, fin des Terres Solitaires

Le lendemain matin

Ils furent réveillés par le grondement du tonnerre sur les Terres Solitaires. L'orage était arrivé sans prévenir et la pluie tombait à torrent, faisant résonner les pierres avant de ruisseler à grande eau sur les flancs de la colline où ils avaient installé leur camp.

Au moins ce matin-là, personne ne traîna dans sa couchette.

Comme promis, Balin vint à la rencontre d'Ayrèn dès son réveil pour lui faire signer son contrat.

Voici ce qu'elle lut :


« La Compagnie de Thorin Écu-de-chêne, fils de Thráin, fils de Thrór, héritier légitime du Trône d'Erebor, héritier de la Lignée de Durin,

Engage dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée Ayrèn Framdrēorig de Forodwaith, fille de Framrèn Framdrēorig et d'Aylàn du Gondor, en qualité de « Tûnin Razak », selon les coutumes et usages du peuple de Durin.

Conditions d'engagement : remboursement des faux-frais et allocation d'une prime de panier à raison de deux par jour, paiement à la livraison jusqu'à concurrence d'un quinzième des bénéfices (s'il y en a), frais d'enterrement à la charge de la Compagnie ou à celle de ses ayant droits s'il y a lieu et si la question n'est pas réglée autrement.

En contrepartie, Ayrèn Framdrēorig s'engage, afin de protéger la lignée de Durin et ses droits sur la Montagne Solitaire, à titre de clause de confidentialité, pendant toute la durée de la présente Quête et sans limitation après l'expiration de celle-ci, pour quelque cause que ce soit :

1. À la confidentialité la plus totale, en s'interdisant de divulguer, directement ou indirectement, quelques informations ou connaissances que ce soient concernant la Quête, auxquelles elle aurait pu avoir accès dans le cadre de l'exécution de ses fonctions, à moins que lesdites informations ou connaissances ne soient déjà de notoriété publique ;

2. À faire respecter cette obligation par tous les membres de la Compagnie appelés à travailler avec elle, ce dont elle se porte fort à l'égard de la lignée de Durin. »


Balin n'avait décidément pas son pareil avec les mots.

Les conditions lui convenant en l'état, elle apposa sa signature en dessous de celles de Thorin et de Balin, tout en veillant – et ce ne fut guère aisé – à ce que la pluie ne fasse pas baver l'encre de sa plume (et où diable avaient-ils stocké une plume et de l'encre jusqu'ici ?).

Tout juste eut-elle terminé de tracer la dernière boucle de sa signature qu'elle sentit une grande main claquer le milieu de son dos. Les yeux écarquillés, elle fit volte-face et se trouva nez à nez (1) avec Dwalin, dont le visage était déformé par un formidable sourire qui s'étirait d'une oreille jusqu'à l'autre. Puis d'autres Nains s'approchèrent d'elle et, chacun à leur tour, ignorant sa mine déconfite, ils lui assénèrent une bonne frappe dans le dos ou dans le bras, lui adressant à l'occasion quelques « Bienvenue ! » et « C'est officiel, Tûnin Razak ! ». Même Bombur se joignit aux célébrations ; il ne lui en voulait plus de l'avoir tourné en bourrique. Quand ils l'eurent tous félicitée, Ayrèn avait trois bleus sur le bras droit, un sur le gauche, et au moins une côte fêlée dans le dos (2).

Thorin, lui, s'était contenté d'une bonne poignée de main et d'un « Humf » qu'elle interpréta comme un « Je vous ai à l'œil ! ». Au moins ne l'avait-il pas frappée comme les autres.

Elle ne résista pas à l'envie de lui demander des explications :

« C'était quoi, ça ? chuchota-t-elle juste assez fort pour que Thorin fût le seul à l'entendre.

— De quoi parlez-vous ?

Ça, les... coups de poing et autres joyeusetés !

Il comprit soudain :

— Oh. « Ça ». Ils vous ont juste présenté leurs félicitations. Estimez-vous heureuse, femme des Hommes. Normalement, dans ce genre de célébrations, il est d'usage de se donner des coups de tête. Mais vous êtes bien trop grande pour cela, et il aurait été vite ridicule de sautiller devant vous pour atteindre votre front. »

Et elle leva les yeux au ciel (qui était fort gris).

Bilbo et Gandalf, qui avaient observé la scène de loin, riaient gaiement de l'expression incrédule qui n'avait toujours pas quitté le visage d'Ayrèn quand fut venu le temps de reprendre la route.


Comme prévu, Ayrèn s'enquit de confier à Bilbo tout ce qu'elle avait appris du prince Nain la nuit dernière. Il fut intrigué de ses révélations… Et, comme prévu, il n'en eut cure. Il lui assura qu'il désirait respecter les termes de son contrat et que, en tant que Hobbit respectable et bien élevé, il n'aimait pas laisser un ouvrage à moitié terminé. Un engagement est un engagement ! dit-il avec vigueur. Il ajouta quelque chose de confus sur ce que Lobelia Sacquet de Besace serait verte de jalousie qu'il rentrât avec tant de belles histoires à raconter, toute Hobbite fût-elle. Et, c'était bien connu, Bilbo ne ratait jamais une occasion de la faire verdir.

Alors, comme prévu, Ayrèn et Bilbo reprirent la route auprès de la Compagnie, sans un regard en arrière vers ce qui était, loin, très loin derrière l'horizon, leur foyer chéri.


Une heure après leur départ, la joie des célébrations était déjà tombée (3).

Le capuchon d'Ayrèn lui dégouttait dans les yeux, sa cape était saturée d'eau. Ses pieds humides faisaient 'flic-flac-floc' dans ses bottes fourrées. Bilbo, bien qu'il fût à dos de poney, n'était pas nécessairement mieux loti ; il n'avait d'ailleurs pas pensé à prendre une cape, et avait refusé d'utiliser celle d'Ayrèn. Il était trempé jusqu'aux os, de l'eau dégoulinait de ses cheveux et de ses cils. Il ruisselait comme les bruyères, les chênes et les saules autour d'eux.

Les Nains étaient tout aussi mouillés, et trop maussades pour parler. Quant à Gandalf, celui-ci usait fort ingénieusement de son grand chapeau comme d'un parapluie, n'inclinant la tête que pour permettre à l'eau qui s'y accumulait de s'écouler.

Une voix finit tout de même par s'élever parmi les clapotis de la pluie :

« Dites, Gandalf, ne pouvez-vous rien faire contre ce déluge ?

— Il pleut, Maître Dori, et il continuera de pleuvoir jusqu'à ce que la pluie cesse. Si vous souhaitez changer le temps, il vous faut trouver un autre Magicien ! répondit Gandalf, sans rien cacher de son irritation.

— Et y en a-t-il ? demanda Bilbo, curieux, au Magicien qui chevauchait à côté de lui.

— Quoi donc ?

— D'autres Magiciens, précisa le Hobbit.

— Nous sommes cinq. Le plus grand de notre ordre est Saroumane le Blanc. Ensuite, il y a les deux Mages Bleus... (Il dissimula sa gêne sous un rictus.) Je ne sais plus du tout comment le premier d'entre eux s'appelle. Il a disparu à l'Est dès notre arrivée en Terre du Milieu, il y a de cela bien des années... Je ne l'ai jamais revu depuis.

— Et le second Mage Bleu ?

— Le second s'appelait Pallando.

— Il 's'appelait' ? Est-il… mort ? supposa Bilbo, hésitant.

— Pallando, mort ? Un Magicien comme lui ! C'est peu probable. Non, mon cher Bilbo. Quelque chose me dit que Pallando le Bleu n'a pas disparu de ce monde.

— Où est-il, dans ce cas ?

— Nul ne le sait. Il a disparu en même temps que le premier Mage Bleu. Et j'ignore s'il daignera revenir en Terre du Milieu un jour !

Sa curiosité titillée, Ayrèn prit part à la conversation :

— Et le cinquième ?

— Ah, le cinquième, c'est Radagast le Brun.

— Et est-il un grand Magicien, ou est-il plutôt comme vous ? demanda Bilbo avec insouciance.

La femme des Hommes passa une main exaspérée sur son visage et, les yeux ronds, elle épia la réaction de Gandalf.

Fort heureusement, s'il était offensé, il n'en fit rien paraître, car il enchaîna tout naturellement :

— Je dirais que c'est un très grand Magicien, à sa manière. C'est un être doux qui préfère la compagnie des animaux à toute autre. Il surveille sans relâche les étendues des forêts à l'Est – ce qui est une excellente chose, car le mal cherchera toujours à mettre un pied dans ce monde. »

Sa conclusion les glaça tous d'effroi, ce qui mit fin à la conversation.

Et il continua à pleuvoir toute la journée, muant les sentiers en une immense barbotière de tourbe.

La Compagnie avançait très doucement, pour préserver les articulations fatiguées des poneys. Ayrèn aussi dut ralentir le pas ; à deux reprises, elle avait glissé et failli se retrouver le nez dans la boue – et c'est ce qui ce serait passé si elle n'avait pas empoigné à temps la crinière du cheval de Gandalf la première fois, et celle du poney de Balin la seconde (ce qui, considérant sa peur des chevaux, était un exploit en soi).

Quelque part derrière les nuages gris et le rideau de pluie, le soleil devait être sur son déclin, car il commençait à faire plus sombre tandis qu'ils descendaient dans une vallée profonde, au fond de laquelle coulait une rivière. Le vent se leva et les saules, le long des berges, se courbaient en gémissant. Heureusement, ils trouvèrent assez rapidement un pont de pierre car la rivière, enflée par les pluies, suivait impétueusement le cours de son lit dans un grondement sourd ; il aurait été impossible de la franchir à la nage.

Quand ils eurent traversé, il faisait presque nuit. L'intensité de la pluie s'amoindrit. Le vent qui s'était levé plus tôt avait commencé à disperser les nuages gris : la lune parut au-dessus des collines, sa lumière se déversant en faisceaux nacrés sur la vallée.

Derrière les frondaisons, plus haut sur le sentier, ils aperçurent une vieille maison en ruine ; c'est ce moment que Thorin choisit pour faire halte.


Auberge abandonnée, Pinnath Tereg

Le soir venu

Ayrèn s'enquit de trouver un terrain sec sous le toit de la vieille demeure décrépie, à laquelle il manquait des pans entiers de murs. Une odeur de bois pourri et de terre mouillée embaumait l'air ; des insectes grouillaient le long des murs et sous les restes délabrés d'une vieille table ; des trous de serpent jalonnaient le fond de la pièce en ruine. Malgré tout cela, elle gémit de bonheur en s'asseyant lourdement sur une pierre plate et sèche qui trônait au milieu de tout cela.

'Enfin un peu de repos, et au sec !' se réjouit-elle. 'Je ne l'ai pas volé !'

Thorin et Gandalf entrèrent juste après elle.

« Un paysan et sa famille vivaient ici, commença Gandalf, soucieux. Leur absence et l'état de leur demeure ne me disent rien qui vaille. Je crois qu'il serait plus sage de se remettre en route. Nous pourrions aller jusqu'à la Vallée Cachée.

— Je vous l'ai déjà dit, je ne m'approcherai pas de cet endroit ! objecta Thorin.

— Pourquoi ? Les Elfes pourraient nous aider et nous aurions à manger, un lit, des conseils. Et du vin ! ajouta-t-il, risquant un trait d'humour.

— Je n'ai que faire de leurs conseils !

Pour l'humour, il repasserait.

Mais il ne se laissa pas impressionner – c'était un Magicien après tout –, et poursuivit :

— Nous avons une carte que nous ne pouvons pas lire. Le Seigneur Elrond peut nous aider et...

— Vraiment ? l'interrompit Thorin. Quand Smaug a attaqué Erebor, quelle aide avons-nous reçue des Elfes ? Quand les Orques pillèrent la Moria, profanant nos sols sacrés, que firent les Elfes ? Rien. Ils nous ont tourné le dos ! Et je devrais aller quérir l'aide des Elfes, ceux-là mêmes qui ont trahi mon grand-père et mon père ? gronda-t-il, la bouche pleine de venin.

— Vous n'êtes ni l'un, ni l'autre, raisonna le Magicien. Je ne vous ai pas donné cette carte et cette clef pour que vous ressassiez le passé.

— J'ignorais qu'elles vous appartenaient, Gandalf ! rétorqua Thorin, les mâchoires serrées.

— Qu'on me préserve de l'entêtement des Nains ! s'écria Gandalf, que la colère gagnait. Vous êtes encore plus borné qu'Ayrèn, ce qui n'est pas peu dire !

Ayrèn, qui n'avait rien demandé, se figea sur place et dévisagea le vieil homme. Que venait-elle faire dans cette conversation ? 'Iktsvarpok !' (4) grommela-t-elle, avant de vider l'eau de ses bottes sur le sol.

— Ma décision est prise, dit le Nain avec autorité. Nous accomplirons cette Quête sans l'aide des Elfes ! »

Le Magicien, sentant qu'il ne tirerait rien de cet âne bâté, poussa un soupir exaspéré et partit en baragouinant dans sa barbe. Il passa en trombe devant la Compagnie et Bilbo, qui aidait à desseller les poneys. Le petit Hobbit comprit tout de suite que quelque chose n'allait pas quand il vit le Magicien piétiner du pied en descendant le sentier par lequel ils étaient arrivés.

Il s'en inquiéta aussitôt :

« Tout va bien ? l'interpela-t-il. Gandalf ? Où allez-vous ?

— Rechercher la compagnie de la seule personne ici qui ait la tête sur les épaules !

— Et qui est-ce ?

Moi-même, Monsieur Sacquet ! J'ai eu mon compte de Nains pour aujourd'hui ! »

Et il disparut derrière les frondaisons.

Le Hobbit se sentit rapidement mal à l'aise. Il n'était pas rassuré à l'idée que Gandalf ne fût plus avec eux pour les protéger. Il faisait confiance à Ayrèn et à sa force brute, certes, mais il fallait être fou pour nier qu'avoir un Magicien auprès de soi était la moindre des choses lorsqu'on partait pour une aventure aussi dangereuse que la Quête de la Montagne Solitaire.

Thorin, quant à lui, fit comme si rien ne s'était passé, et s'assit à côté d'Ayrèn sur une parcelle de terre sèche.

Il inspecta l'aspect rabougri de ses bottes, et lança sans lever les yeux :

« Dépêche-toi de préparer à manger Bombur, nous sommes tous affamés. »

Les voilà donc assis, maussades, mouillés et marmonnant, tandis qu'Óin et Glóin persistaient dans leurs efforts pour allumer le feu et se querellaient à ce sujet. Ils semblaient n'avoir que du bois mouillé à leur disposition, et aucun de leurs efforts n'avait suffi à l'enflammer jusqu'ici – ce qui surprit fort Dracà-cwellere (5). Après une longue série de tentatives infructueuses, ils finirent par obtenir quelques malheureuses braises agonisantes au milieu d'un tout petit foyer. Bombur en fut très malheureux, car il devait réussir à cuisiner et nourrir toute la Compagnie avec ce triste feu mourant.

Les paupières lourdes et le ventre vide, Bilbo médita tristement sur ce que les aventures ne consistaient pas toujours en de joyeuses promenades à dos de poney dans le soleil couchant.

Entre-temps, Thorin avait sorti sa pipe, et fumait en silence un peu du naark kuvianartok qui lui avait été offert la veille par la femme des Hommes. Celle-ci, assise à ses côtés, aurait pu être touchée que le Nain usât de son présent si elle n'avait pas été obnubilée par l'horrible sensation de ses vêtements humides collés sur sa peau. Elle entreprit donc de détacher Scathaban de sa ceinture et d'enlever sa cape de cuir, puis son manteau, ses chaussettes, ses gants, un maximum de vêtements qu'elle jeta en boule à ses pieds, jusqu'à ne plus porter que son collant de chasse et son pourpoint de lin, dont elle remonta les manches jusqu'au-dessus des coudes.

Quand Bilbo pénétra à son tour dans la demeure en ruine, il y trouva son amie fort moins bien vêtue que dans ses souvenirs, et le chef de la Compagnie, blême, qui fixait ses pieds avec insistance ; il n'osa même pas lever les yeux pour regarder le Hobbit s'approcher d'eux.

Bilbo resta un moment immobile sur le seuil de la porte, puis vint s'asseoir de l'autre côté d'Ayrèn, qui l'accueillit d'une gentille tape sur l'épaule.

« Ayrèn, murmura-t-il, qu'est-ce que je t'ai dit à propos des différences entre les Lossoth et les autres habitants de la Terre du Milieu ?

— Qu'on a une drôle de façon de se dire bonjour (6) ? lui répondit-elle distraitement en essorant ses cheveux.

Thorin osa un regard discret dans sa direction, puis le redirigea presque instantanément sur ses pieds. Son visage était de plus en plus blanc.

— Oui, enfin, non ! se reprit Bilbo. Quoique l'idée de voir deux personnes frotter leurs nez l'un contre l'autre soit effectivement très exotique, ce n'est pas ça... (Il se racla la gorge.) Ayrèn, j'ai conscience que tu as grandi parmi les nomades du Grand Nord. Je sais aussi que vous y vivez tous dans une certaine promiscuité, et...

— Promiscuité ? l'interrompit-elle sans comprendre. Nous vivons en famille dans des tentes et des huttes. Il n'y a rien de mal à cela.

— Je n'ai pas dit que c'était mal, fit-il en secouant la tête. (Il lui coula un regard amusé.) Mais tu comprends bien que tout le monde ne vit pas comme les Lossoth.

— Je... ne vois pas où tu veux en venir, dit-elle en inclinant la tête sur le côté.

— Disons que les Lossoth ont des habitudes diffé… très différentes de celles des gens qui peuplent le Sud des Montagnes Grises. (Il réprima un sourire.) Vous communiquez parfois par le 'toucher' plutôt que par la 'voix', et votre côté familier et tactile peut en déconcerter plus d'un. Vous n'avez pas non plus la même pudeur que les gens du Sud. Les femmes d'ici sont généralement très pudiques, encore plus que les hommes.

— Je le sais très bien. C'est toi-même qui me l'a appris. Pourquoi me parles-tu de ça ?

Voyant qu'Ayrèn ne comprenait toujours pas, il s'efforça d'être plus explicite :

— Ayrèn, à ta place, j'enfilerais un pourpoint sec.

Ayrèn fixa le Hobbit en silence quelques instants, pensive.

Puis elle baissa les yeux et vit qu'on devinait les courbes de sa poitrine au travers du tissu humide de son pourpoint.

— Oh Valars..., murmura-t-elle en comprenant enfin.

— Si je puis me permettre, les Valars n'ont rien à voir avec ça ! plaisanta Bilbo.

Il y eut un silence.

— Je crois que je vais m'éclipser un moment..., dit-elle enfin, en détournant le regard. J'ai besoin de me faire un brin de toilette et de méditer... réfléchir... tout ça.

Embarrassée d'avoir baissé sa garde en présence d'un Nain, Ayrèn bondit sur ses pieds et s'habilla de sa grande cape de cuir, dont elle ferma consciencieusement tous les boutons. Pour un Lossoth, une situation de ce genre n'avait rien d'inhabituel. Il était courant de côtoyer sans arrières-pensées la nudité d'autrui. Pour survivre au froid des Terres Gelées, les Lossoth avaient en effet pris l'habitude de vivre confinés dans la chaleur réconfortante de leur hutte. Ce mode de vie les avait rendus indifférents à l'intimité de leurs semblables. Mais pour les autres peuples, et notamment pour les Nains, il était impensable qu'une personne de bonne vertu se dévoile comme Ayrèn l'avait fait. Bilbo le lui avait déjà dit, bien sûr, mais il n'était pas toujours facile de changer ses habitudes.

Tâchant de prendre un air détaché, Ayrèn ajouta :

— Je serai à la rivière si on a besoin de moi. Soyez prudents.

— D'accord. Mais ne sois pas en retard pour le dîner ! lui dit Bilbo avec un sourire moqueur.

— Oui, oui... » dit-elle distraitement.

Blanc comme un linge, Thorin fixait toujours ses pieds quand elle se précipita dehors, Scathaban serrée contre sa poitrine.

Lorsqu'elle fut loin et que Bilbo fut certain qu'elle ne pouvait plus l'entendre, il glissa quelques mots au Nain :

« Je ne vous croyais pas si émotif, Maître Écu-de-chêne.

— La ferme. »

Et Bilbo la ferma.


Notes :

(1) En l'occurrence, s'agissant d'un Nain, aurait-il fallu mieux dire « nez à poitrine » ou « poitrine à nez », mais il ne s'agissait là que d'un débat académique ;

(2) Dire qu'elle avait une côte fêlée était fort exagéré, mais c'était comme cela qu'elle l'avait ressenti sur le moment. Les bleus, par contre, étaient authentiques ;

(3) L'auteure se refuse de dire qu'elle était « tombée à l'eau ». La blague aurait été du plus mauvais goût en ces temps pluvieux ;

(4) Traduction littérale (du Lossoth) : « Va donc voir ailleurs si j'y suis, puis quand tu seras revenu, retourne vérifier si j'y suis encore, et encore, et encore ». L'équivalent du « Vieux bouc sénile » de la Langue Commune ;

(5) Aux yeux d'Ayrèn, comme aux yeux de beaucoup d'habitants de la Terre du Milieu, les Nains avaient forcément un rapport privilégié avec le feu (de fait, nombre d'ignorants les pensaient tous forgerons). Une fausse idée largement répandue. D'autres stéréotypes raciaux du genre existaient parmi l'inconscient collectif des Peuples Libres, comme : les Elfes étaient tous guindés, les Nains étaient tous pingres, les Hommes étaient tous belliqueux, les Hobbit étaient tous obsédés par la bonne nourriture, et les Orques ne se lavaient jamais. Quoique les deux derniers ne fussent pas spécialement loin de la vérité ;

(6) Ce qui était tout à fait vrai. Les Lossoth s'embrassent en frottant leur nez l'un contre l'autre : c'est le kunik, qui se partage entre membres d'une même famille ou entre amis. Le baiser avec la bouche, bien moins courant et réservé aux rapports les plus intimes, s'appelle kunikpok.