Avant-propos : Ce qui se passe dans ce chapitre est très différent de ce que j'avais en tête avant de le rédiger. Ce qui en ressort est moins théâtral mais à mon sens beaucoup plus intéressant concernant Melinda - dont les reviews de cette fic m'ont fait comprendre que les lecteurs apprécient la façon dont elle se construit. La dernière partie du chapitre ouvre notamment des "perspectives" nouvelles la concernant. Bonne lecture !


APPARENCES MULTIPLES

Ma dernière réplique me forçait à le charger, je ne voulais pas qu'il puisse répliquer à une si jolie conclusion de notre brève conversation. Sauf qu'arrivé devant lui, son couteau fendit l'air et je dus l'esquiver – ce ne fut pas si difficile. L'homme mit deux nouveaux coups et mon corps fit presque automatiquement ce qu'il fallait pour ne pas finir blessée, habituée par les « cas pratiques » de Catwoman lors de nos entraînements. Je décidai alors de riposter et mit un coup de griffe un peu à l'aveugle en sa direction. Bilan, je lui déchirai le costume et une partie de l'épaule, ce qui le fit reculer tout en mettant son couteau devant lui comme garde. Il se mit presque immédiatement à saigner, son costume blanc s'imprégnant peu à peu de rouge.

J'eus un léger haut le cœur lorsque je me rendis compte que mes gants étaient de véritables armes blanches affutées qui pouvaient tuer si je ne faisais pas attention. Je n'avais cependant pas l'intention de les rétracter vu la menace qui demeurait devant moi. L'homme de main revint à la charge, plus enragé et moins prudent qu'auparavant, ce qui le rendit beaucoup moins prévisible et me fit peu à peu reculer vers le fond de la pièce.

Il fallait que je trouve rapidement une façon de me dégager de sa trajectoire et je ne parvenais pas à me concentrer sur mes gants, armes encore trop récentes pour que leur utilisation soit naturelle. Le problème était que je ne pouvais plus les enlever aussi facilement que je le faisais auparavant à cause des lames : les fourrer dans ma bouche était une très mauvaise idée. J'étais à cours d'option et ma vie ne tenait qu'à mon entrainement à éviter des coups. Il n'y avait plus qu'une dernière solution. Elle me souleva le cœur lorsque je la mis en application mais cela ne ralentit pas pour autant mon geste. L'instinct de survie agissait comme un moteur indépendamment de mon appréhension. Plus le choix.

Je ne sais pas trop si mon adversaire n'avait pas remarqué l'arme à ma ceinture ou s'il pensait que je ne m'en servirai pas. Je la sortis de mon étui rapidement, mais ne trouvant pas de moyen de seulement pointer mon arme, je plongeai sous lui, m'accrochai à sa jambe et plaçai le canon directement contre sa cuisse avant de tirer. Malgré mon début d'expérience face au sbire du Joker, je restai une bleue en matière d'arme à feu. Du sang gicla sur le côté de mon visage en même temps que le son du pistolet resté trop près de mon oreille me faisait chavirer tout en m'infligeant un très désagréable acouphène. Je me relevai assez vite, motivée par la survie, pour contempler le blessé par balle qui s'était effondré à mon côté, se tenant la jambe en poussant une série de cris étrangement étouffés. Fierté mal placée ou force de l'habitude, je ne savais pas ce qui le poussait à rester si discret, mais je n'allais pas m'en plaindre.

A cause de ma proximité avec le tir, je n'avais absolument aucune idée de la portée que pouvait avoir eu le son du coup de feu. Pour ce que j'en savais, tout l'étage pouvait bien avoir entendu mon action d'éclat – enfin, si tirer sur un homme pouvait avoir quelque chose d'éclatant. Il fallait que je parte d'ici. Observant une seconde celui que je venais de vaincre, je rétractai mes griffes, ôtai un de mes gants puis effleurai sa joue du bout de mes doigts. Ceci ne se révéla pas forcément être la plus brillante des idées puisque la première chose qui me traversa l'esprit fut une intense douleur, ou plutôt la sensation de ne pas pouvoir supporter une douleur. Difficile à décrire : sans me mettre à souffrir du genou, c'était comme si mon esprit était soudain focalisé par la douleur, avec ce que cela a d'effrayant, d'enrageant et dans ce cas présent de honteux. J'enlevai bien vite mes doigts de son visage mais ce fut suffisant et surtout, l'expérience désagréable était largement compensée. Je savais où était le cake et je savais également qui allait frapper ce soir à la fête de Wayne.

Je savais également comment frapper un homme sur la nuque pour l'assommer avec une crosse d'arme de poing, ce que je ne me privai pas de faire avec celui qui gisait à mes pieds. Je rangeai ensuite le pistolet, me rééquipai, fonçai dans la cabine où se trouvait auparavant le vaincu, non sans avoir l'impression que mon genou allait me lâcher – contrecoup de mon petit « scan » – et sortis mes griffes pour détruire de quelque coup l'équipement de communication qui y était stocké. Ainsi il serait moins facile pour l'instigateur de tout ce bordel de préparer son intervention. Je me dirigeai ensuite prudemment vers la sortie : il se pouvait très bien que d'autres hommes de main rappliquent après mon petit coup de feu. Il me fallait toujours prévenir Batman ou intervenir car ce que j'avais livré n'était pas ici et pour une bonne raison.

En effet, pourquoi me demander de livrer le colis si les malfrats avaient pu faire entrer du matériel à côté d'eux-mêmes ? Je n'avais pas encore totalement la réponse à cette énigme, mais les pièces du puzzle s'ajoutaient peu à peu. J'avais retenu de ma lecture d'esprit que la préparation et l'acheminement de la bouffe pour la petite sauterie était surveillée par des agents de sécurité qui n'étaient pas vendus aux malfrats. D'où la nécessité de faire entrer le cake hors circuit, via un serveur qui à l'occasion de sa « pause cigarette » pourrait ensuite glisser un cake parmi tant d'autres sur un chariot. Et sans savoir exactement quelle était la fonction de mon colis, j'avais une bonne idée de ce que l'instigateur de cette attaque comptait faire.

Voyant que la voie était libre dehors, je me rapprochai de ce que je savais être la sauterie. Il n'était plus temps d'être subtil, l'homme de main dont je venais de pénétrer la psyché avait un tempérament assez rentre-dedans et il me donnait le courage de simuler une attaque par moi-même, de quoi entrainer une évacuation générale et semer la confusion dans les plans du grand méchant.

La cuisine ne devait plus être très loin et cela me semblait être le bon endroit pour lancer mon assaut, me donnant une chance de filer dans l'autre sens par les escaliers avant toute intervention de qui que ce soit – y compris le Chevalier Noir.

Sauf que la providence m'envoya une autre approche. Alors que j'entendais des bruits d'ustensile et des ordres donnés à des serveurs, j'aperçus également les panneaux annonçant des toilettes. Lorsque je passais devant ceux-ci, des gémissements féminins me parvinrent de la section « femmes ». A moitié intriguée, à moitié intéressée, je pénétrai dans le local pour trouver une femme en robe de cocktail d'un rouge pétant, tentant de se remaquiller les cils avec des gestes pour le moins maladroits. Je ne mis pas longtemps à remarquer à sa posture mal assurée et le nez presque contre le miroir que la femme était déjà éméchée alors que de ce qu'il me semblait, la fête ne battait pas son plein. Elle se plaignit d'une voix aigüe et pâteuse :

« Maiiiis… Concentre-toi Judy, tu l'as déjà fait des centaines de… de fois. Roooh… Foutus mélanges… Je t'en foutrais des « pré-soirées », Norman ! Oh ça va pas… Oh ça tourne.

Je me précipitai pour l'empêcher de basculer en arrière et la réceptionnait avec douceur, tel un prince charmant, prise par une pulsion chevaleresque que je ne m'expliquais pas. Lorsqu'elle fut dans mes bras, penchée en arrière, elle me dévisagea d'un air perdu, la bouche bée. Malgré cet air stupide, elle m'apparut ne pas être vilaine du tout… Et même sacrément craquante. Un petit baiser volé ne ferait pas de mal, je venais de la sauver d'une chute dangereuse après tout…

Je secouai ma tête un court instant. Qu'est-ce qui me prenait ? Je mis bien vite ce comportement déplacé sur le compte de celui que j'avais vampirisé mentalement et qui se trouvait donc être un coureur de jupon aux conceptions plus que discutables sur le consentement.

– Vous êtes déguisée ? s'étonna la femme d'une voix soudain plus vive. Fallait venir déguisée ? Fais chier, Norman me dit jamais rien ! Il fait chier, il fait chier !

Toujours dans mes bras, elle se mit à gesticuler les bras avant de se rétablir sur ses jambes et d'accomplir un 180° de la tête pour vomir dans le lavabo. Je la laissai faire en lui maintenant la taille – faisant attention de ne pas laisser ma main descendre plus bas malgré une envie contraire. Après cette régurgitation, ma demoiselle en détresse glissa lentement au sol avec mon aide. Elle était tombée dans les pommes. Je l'appuyai contre un mur et m'apprêtai à la laisser, maudissant celui dont j'avais pris une part de personnalité pour cette perte de temps, lorsqu'une idée germa dans mon esprit. Ce n'était pas l'idéal mais l'enjeu avait de quoi compenser cet aspect.

Je ne m'en sortais pas mal sur mes talons nouvellement acquis et la robe avait, comme je l'avais calculé à l'œil, exactement la bonne taille et la bonne silhouette. Le restaurant avec Selina Kyle avait été un galop d'essai utile. Alors que je me dirigeai vers le bruit de la fête en supprimant ce qui restait de plis sur ma robe, j'eus une pensée pour la pauvre Judy qui gisait inconsciente contre un mur des toilettes femmes, en sous-vêtement avec pour seule couverture une serviette que j'avais trouvé sous le lavabo.

Sa tenue allait me permettre de mettre en exécution un tout autre genre de plan, qui, je dois l'avouer, m'excitait tout autant qu'il m'angoissait. J'étais toute émoustillée de pouvoir me mêler au cocktail, mais d'un autre côté j'étais tellement dans le flou sur l'ensemble des paramètres de ma mission que je forçai littéralement mon esprit à se concentrer sur l'objectif actuel : Bruce Wayne. Le sac à main de la femme inconsciente était assez grand pour que j'y range mon pistolet, mais je comptais user uniquement de bluff et d'un peu de charme. Assez nerveuse, je dépassai un serveur en essayant tant bien que mal d'avoir l'air naturelle – et un peu hautaine, pris un verre de champagne sur le plateau qu'il me tendit puis pénétrai dans la salle des festivités. Un rafraîchissement – et un peu d'alcool – ne pouvaient pas me faire de mal.

Mon entrée dans la salle ne fut pas remarquée immédiatement, ce qui m'autorisa à m'arrêter et à observer la salle. Elle était circulaire et le buffet était disposé sur des tables entourant une fontaine centrale. L'ensemble était soit en marbre, soit dans une imitation du marbre, seulement interrompu par la baie vitrée qui occupait un tiers des murs et donnait sur la baie de Gotham, côté pas trop glauque. Les gens discutaient tranquillement par petits groupes, il y avait de temps en temps des éclats de rire, mais globalement l'ambiance restait sage, comme respectueuse. C'était du reste un fantastique étalage des richesses de la bourgeoisie de Gotham, comme au Crystal Owl : robes dans les tissus les plus exquis rivalisaient avec les smokings les mieux taillés, tandis que les colliers en pierre précieuse et les bracelets en or me faisaient de nombreux appels lumineux générés par les multiples lustres pendus au plafond. Les hommes se tenaient droit comme s'ils devaient montrer en permanence qu'ils avaient de la stature, les femmes étaient maniérées et arboraient des sourires qui pouvaient aussi bien être une véritable satisfaction d'être ici comme l'expression de la plus parfaite des hypocrisies. La crème de Gotham, un panel représentatif de la population de la ville qui vivait en occultant ouvertement la réalité du reste de ses citoyens. Une bulle éclairée du plus flamboyant des projecteurs pour ne plus distinguer dans la nuit ce qui n'était pas agréable à l'œil et à l'esprit. En face de moi se dressait un véritable tableau de clichés pourtant je n'arrivais pas à les détester. Pas alors qu'ils étaient en danger, alors qu'ils n'avaient rien fait pour. Pas lorsque sur ce point, on se retrouvait du même côté, au final.

Bruce Wayne était là, dans le fond, à contempler l'extérieur tout en discutant distraitement avec trois greluches dont je jalousais les formes tout en bénissant la nature de m'avoir donné un air moins écervelé. Je bus une gorgée de champagne avant de vérifier d'un passage de main dans ma tignasse l'état des mèches que j'avais peignés à la va vite dans les toilettes – je devais également à la dénommée Judy d'être prévoyante en matière de toilette personnelle étant donné le panel d'accessoires dans son sac à main. Pas de nœuds, bien. Je faisais sans doute moins « soigneuse de ma personne » que la plupart des représentantes de la gente féminine de cette pièce, mais j'estimai ne pas faire tâche. Aussi je me dirigeai droit vers Batman en civil.

J'avais peut-être été optimiste quant à mon apparence, car je saisis du coin de l'œil de nombreux regards surpris, réprobateurs voire même méprisants. Malgré moi, malgré toute la volonté que j'avais à être indépendante, sûre de moi, représentative de la classe sociale dans laquelle j'évoluais, ces regards me mirent mal à l'aise et je sentis des sueurs froides me traverser de part en part, synonymes que mon absence de maquillage allait être accompagnée de perles de sueur, malgré la climatisation du lieu.

Bruce Wayne ne me vit pas de suite, mais lorsque ce fut le cas il tourna en revanche d'un coup bref et direct la tête vers moi, me perçant brièvement du regard avant de se redonner un air décontracté d'une rasade de champagne. Je ne saisis pas ce qu'il dit à son fanclub, mais les trois groupies partirent en s'échangeant de petits gloussements. Bien, j'allais pouvoir atteindre directement mon but. Alors que j'allais entamer la conversation, Bruce Wayne prit cependant l'initiative en déclarant sèchement :

« Tu ne vas pas nier que tu étais en bas de l'immeuble il y a une demi-heure. Je suis certain d'avoir vu Judy Perkins dans cette robe et ces chaussures il n'y a pas dix minutes. A moins que tu aies une très bonne explication, je m'arrange pour créer un scandale et que tu te fasses arrêter dans la minute qui suit. Et on se retrouvera ensuite dans ta cellule pour discuter des détails.

Il m'avait pris de court et je restai un moment interdite, figée dans une expression de panique. Vu comme ça effectivement j'étais plus que suspecte. Je ne savais pas si j'allais pouvoir être crue. Il ne fallait pas non plus que je perde trop contenance, sans quoi c'était les gens alentour qui allaient me griller. Bruce Wayne ne craignait rien à ce niveau : c'était Bruce Wayne. Tout en adoptant une posture moi-même décontractée et un sourire de façade, je lui glissai :

– Je n'avais pas d'autre moyen pour vous rejoindre rapidement sans que ça dégénère. C'est long à expliquer et on n'a pas le temps. Il y a danger immédiat. C'est l'Epouvantail. Il va venir ici et il a piégé l'un de vos amuse-gueules.

Bruce Wayne eut l'air dubitatif. Mon histoire était en effet un peu grosse. Je me décalai pour que personne ne puisse plus voir mon visage et prit un air particulièrement déterminé.

– Ecoutez, je sais que me voir débarquer comme ça dans les vêtements d'une autre, ça ne doit pas vous mettre en confiance et je suis sans doute pour vous une criminelle comme les autres, mais jusqu'ici, est-ce que j'ai eu l'air de vouloir faire du mal aux innocents ou de vous piéger ? Dans l'usine face au Joker, je n'ai pas eu l'air aussi honnête que maintenant ?

L'argument ne sembla pas perturber d'une once le Chevalier Noir. Cependant la réponse qu'il me donna me soulagea.

– Je suis disposé à te croire. Où se trouve le danger exactement ?

– Dans un cake. Le problème, c'est que si votre traiter en a prévu plusieurs identiques, je ne sais pas lequel sera le bon. Je ne sais même pas s'il est déjà servi. Je pourrai reconnaitre un… un des serveurs qui bosse pour l'Epouvantail.

– Dans quoi baignes-tu pour pouvoir savoir tout ça ? Parle.

Assurée que Batman me croyait sur l'existence d'un réel péril et sachant qu'il ne pouvait pas non plus trop m'intimider sans générer la méfiance des invités, je me permis de m'emporter un peu face au scepticisme de mon interlocuteur. Plus qu'autre chose, je me sentais surtout insultée par ce manque total de confiance.

– Non mais c'est si important que ça, où je me positionne dans l'affaire ? Il y a un danger, je viens vous en avertir, je suis de votre côté, l'équation est simple non ? Vous devez bien vous contenter des réponses énigmatiques de Catwoman quant à l'origine de ses informations, non ?

Je ne savais pas trop dans quel terrain je mettais les pieds en parlant de ça, mais la comparaison me semblait tenir la route. Pour toute réponse, Wayne resta égal à lui-même, ses yeux bleus braqués sur moi comme s'il essayait directement de lire dans mon cerveau. Son absence de réponse immédiate trahissait cependant le fait qu'il jaugeait ma réponse.

– Pour quelqu'un qui semble pourtant déterminé à rester loin de mes activités et de celle des grands ennemis de Gotham, tu es là bien au centre de la chose. Quelle est ta motivation ?

– Bordel, fis-je entre mes dents, c'est vital comme question, ça ?

– Oui. Tu devrais le comprendre.

Il fallait répondre. Je réfléchis un moment sur le sujet, ce qui me fit deviner ce qu'il voulait m'entendre dire. Et je n'allais sûrement pas le satisfaire. C'était plus complexe que ça.

– La bonne conscience. J'ai peur de ne pas pouvoir dormir si je me rends compte que j'aurais pu empêcher un drame. Ca ne veut pas dire que je me sens l'âme d'un héros, je veux juste m'éviter des remords. Je peux vous indiquer quel type de cake est piégé et à quoi ressemble le faux serveur qui l'a amené. Après cela, ce n'est plus mon affaire. Ca vous va ?

– Ca sera suffisant pour le moment. Mais nous aurons définitivement une petite discussion après que la situation aura été réglée. Et tu vas être plus qu'une informatrice. Ca sera une preuve de bonne foi de ta part. Sans quoi, que tu m'aies menti ou… que tu souhaites te défiler, je te le ferai ensuite payer.

– Hein ? Attendez, vous allez m'impliquer de force ?

J'avais de plus en plus de mal à garder contenance, ce dont témoignait le fait que je tapotais frénétiquement des doigts mon verre de champagne désormais vide. Il m'énervait, il voulait jouer avec mon destin, me faire entrer dans la danse sans mon autorisation. Je m'étais lancée dans cette mission de mon propre chef et je ne comptais pas le laisser prendre la direction de mes opérations. Plus encore, j'étais à la fois anxieuse et agacée par le fait qu'il comptait me faire jouer un rôle actif. Pourquoi ? Ca tenait sûrement plus de la peur que de la fierté…

Il fouilla à l'intérieur de sa veste et en sortit une sorte de porte-clés en forme de symbole de Batman. Il se décala pour me le donner à l'abri des regards indiscrets.

– Lorsque tu verras le serveur, les cakes ou l'Epouvantail lui-même, appuie sur le bouton de cet émetteur et je saurai que le danger est immédiat. Ne tente rien d'autre.

Je pris l'objet avec mauvaise humeur. Je ne pouvais pas refuser.

– De toutes façons, ce n'est pas en talon et en robe que je vais vous aider.

– Parce qu'en livreuse tu serais plus utile ?

– J'ai déjà mis à terre Harley, rappelai-je dans un élan d'orgueil. Qui vous dit que je ne peux pas faire plus ?

– Je pense que tu peux en effet faire mieux, en tout cas plus que la dernière fois. Ta masse musculaire n'est pas du tout la même qu'avant. Tu as trouvé un professeur… Je pars me changer… Je compte sur toi.

Et sans me laisser le temps de trouver une réponse à ce qui ressemblait étrangement à un compliment, il partit de la salle non sans arborer un sourire de façade et serrer quelques mains sur son chemin. Un serveur passa à ce moment près de moi, chargé d'un plateau de coupes de champagne et je l'interceptai pour reprendre une dose d'alcool tout en me forçant à faire le vide dans ma tête. J'avais beaucoup de choses à dire à Batman sur sa façon de faire, mais ce n'était pas le moment et si je la jouais bien, je n'allais pas avoir à lui reparler de la soirée. Après quelques secondes à contempler la vue prenante de la baie de Gotham illuminée qui se présentait derrière la baie vitrée, je me tournai vers l'entrée et me mis à surveiller l'arrivée de mon serveur ou de mon colis piégé.

Je n'étais pas aussi à l'aise que dans les vestiaires une dizaine de minutes plus tôt. J'étais à découvert, je n'étais pas dans une tenue qui me mettait particulièrement en confiance et ma seule défense était le flingue rangé dans le sac à main de Judy que je gardais à l'épaule. Après une minute de surveillance, ceci dit, je commençai à me détendre. Le champagne y était sûrement pour quelque chose, mais plus le temps passait et plus Wayne serait prêt à intervenir, aussi chaque seconde se rapprochait de ma libération. Je commençai à imaginer le succès de mon intervention et m'en félicitai : si j'arrivais à m'éclipser, tout se serait déroulé comme je le souhaitais.

Ces pensées optimistes furent rapidement interrompues par l'entrée de mon sbire livré ET de mon colis piégé, caché parmi de nombreux autres cakes à la même apparence sur un chariot. Il fallait que j'agisse vite mais surtout, mon premier réflexe fut de me retourner très vite puis de me déplacer l'air de rien jusque derrière l'un des piliers de la pièce afin que le serveur-imposteur ne me reconnaisse pas. Dans cette situation, je me fichais que quelqu'un puisse me regarder de travers, on arrivait au moment décisif. Mon serveur plaça le chariot à côté d'une des tables au centre du hall puis se posta à côté, presque au garde à vous, l'air digne. Il était loin d'être un simple homme de main décérébré. Par rapport à moi, il était désormais de profil et je me terrai presque entièrement derrière mon pilier. Je me souvins alors seulement du « bat-porte-clé » et appuyai frénétiquement sur le bouton. Seule une diode rouge anima l'objet tandis que les invités commencèrent à se rapprocher de la table avec les cakes, sous le regard attentif du sbire. Ca sentait très mauvais. Il fallait que j'agisse. Je fis le compte de mes outils et me rendit compte que seule mon arme pouvait vraiment servir – encore une fois. Devais-je tirer sur le sbire ? Ca pouvait précipiter les choses… En revanche, créer une diversion, quitte à me faire repérer et que les gens enregistrent mon visage… C'était possible, mais cela signifiait beaucoup de problèmes plus tard. Sauf que le « plus tard » n'avait plus court à ce moment précis. C'était l'option la moins dangereuse pour moi et pour les autres. J'ouvris le bouton pressoir du sac à main, près à dégainer, gardant les yeux rivés sur celui qui était peut-être armé et possédait sûrement le moyen de déclencher le cake.

Il y eut alors des bruits sourds et lointains dans les couloirs et salles alentour, attirant les inquiétudes de certains des convives, ce qui mit le sbire à cran. Je le vis trifouiller quelque chose sous sa veste et repérait un masque à gaz. C'est à ce moment qu'une invitée entra en trombe dans le hall, manqua de chuter avec sa robe cintrée et prit appui sur le premier homme à portée avant de crier :

« Il y a une femme inconsciente dans les toilettes ! Et elle n'a plus de vêtements ! »

Ce qui n'était pas vrai, je lui avais laissé ses sous-vêtements, tout de même. Aussitôt toute l'attention des convives fut dirigée vers la nouvelle venue et beaucoup se ruèrent immédiatement vers les toilettes. Il n'en fallut pas plus à l'homme de main déguisé pour commencer à s'éloigner lui aussi vers la sortie en mettant son masque à gaz sur sa tête tout en prenant de sa main libre un cylindre métallique que je devinai être un détonateur.

Pas de Batman. Juste moi, mon flingue et mon putain de cake piégé. Prenant l'arme à la main tout en la laissant dans le sac à main, je m'approchai du chariot. Ne sachant rien de la présumée bombe, il fallait s'en débarrasser. La mettre loin des gens. Le calcul fut rapide, l'action envisagée était peu prudente mais elle s'imposait dans mon esprit comme au final la plus raisonnable. Vérifiant une dernière fois que personne ne me regardait et constant que l'homme avait le pouce figé sur le cylindre, je pris le chariot à une main, le tirai de toute mes forces jusqu'à l'un des coins de la baie vitrée le plus éloigné des convives massés autour de celle qui avait découvert Judy, puis je dégainai mon arme pour tirer je ne sais combien de balle sur la baie vitrée pour fragiliser le verre à cet endroit et d'un pied poussai le chariot contre la paroi. Je suivis attentivement le parcours de mon projectile. Le verre cassa, le chariot chuta non sans que la nappe blanche qui y était installée s'accroche sur les rebords pointus du trou dans le verre et j'eus le temps d'entendre un bip ainsi qu'un bruit d'explosion sourde alors que l'ensemble disparaissait de ma vue. Me ruant devant le trou que j'avais créé, je vis le chariot chuter dans le vide dans une trainée de fumée ocre à la dispersion plus que suspecte. Le cake diffusait bien du gaz, comme je l'imaginais. Celui-ci venait de se disperser dans l'air de Gotham mais à cette hauteur et vu l'outil de propagation, je ne croyais pas trop à une contamination des passants en contrebas.

Personne ne s'approche d'un nuage de gaz. Pas à Gotham.

Soudain, des cris stridents me rappelèrent au fait que je n'étais pas seule et que malgré l'accomplissement de mon acte d'urgence, j'avais des témoins et surtout un sbire qui n'allait pas être content. Il était temps de fuir. Mu par un réflexe de préservation, je pris le drap, m'en enveloppai sans me cacher les yeux et me mis à courir vers ce que j'avais déjà repéré comme étant une sortie de secours non loin de moi. J'eus à peine ouvert la porte que des bruits de coup de feu à l'autre bout de la pièce et d'impact non loin de moi provoquèrent un raidissement soudain de mon dos et me firent prendre mes jambes à mon cou sans regarder d'où cela venait, même si je suspectais bien entendu mon serveur. Assez douée pour cartographier un lieu dans ma tête, je devinai que les toilettes n'étaient pas loin. En revanche, ils devaient grouiller de public à ce moment-là. Public qui n'avait forcément pas vu mon action d'éclat. Je jetai donc mon drap en plein couloir, rangeai mon arme dans le sac et ralentit ma marche à l'approche des toilettes que les gens commençaient à évacuer après avoir entendu les coups de feu. Judy fut évacuée alors que j'entrais moi dans les toilettes, sans personne pour m'observer, la fusillade ayant eu lieu étant plus captivante que mon entrée dans des lieux dont tout le monde s'échappait. Certains courraient, d'autres marchaient avec hésitation et je me foutais bien du mouvement de panique créé.

Finalement seule dans les sanitaires, je récupérai ma tenue sous l'évier et fonçai dans une cabine que je verrouillai pour réintégrer ma tenue personnelle. Une fois équipée, je me sentis malgré moi revivre. J'étais bien dans ce costume, quoique je puisse en dire. Restait maintenant à quitter ce lieu vite fait, ma part du travail étant effectuée. Quoique… Je réalisai que j'avais laissé un type armé au milieu de tous les invités et que même si ce n'était pas son plan, il avait peut-être décidé de faire une prise d'otage ou de faire quelques victimes pour la bonne forme. Me mordant la lèvre inférieure, je restai un moment bêtement dans les toilettes. Puis il y eut d'autres bruits de tir, des objets qui se cassaient, des gens qui chutaient, des cris d'hommes qui prenaient des coups. Batman était sûrement là. C'en était trop, je ne maitrisais plus rien, c'était le signe qu'il était temps de tirer ma révérence.

Je ne compris jamais pourquoi je m'étais purement et simplement arrêtée lorsque la porte de l'ascenseur s'était ouverte après avoir annoncé son arrivée d'un tintement sonore. J'aurais du continuer ma route vers la cage d'escalier et éviter cette expérience fort désagréable – mais loin d'être la pire. J'aurais du également prendre le temps de remettre mon cache-nez lorsque j'étais dans les toilettes. Lorsque je reconnus l'Epouvantail encadré de quatre hommes de main en haillons et masque à gaz, je ne pensai pas tout de suite à ce que cela impliquait. Il avait de quoi être effrayant en soi, avec son costume aux déchirures travaillées, son espace de sac en toile percé qui lui recouvrait maladroitement le visage et semblait suggérer qu'il était défiguré, son nœud coulant autour du cou, sa silhouette filiforme et courbée et surtout ses petits yeux nerveux et agressifs. Il comprit très vite que je n'étais pas un de ses alliés et tendit immédiatement le bras vers moi tout en appuyant d'un doigt sur un bouton sur sa paume. Le geste et le bruit de pression hydraulique me firent reculer mais le gaz qui sortit d'un tuyau fixé contre son poignet m'atteignit quand même. Je mis mon cache-nez tant bien que mal et me mis à courir, mais il était trop tard. J'avais ingéré la toxine pour laquelle l'Epouvantail était connu. J'avais lu des articles à ce sujet, je savais comment réagissait ses victimes. J'eus le temps de concrètement voir l'Epouvantail décider de chasser une autre proie avec ses hommes de main avant que je ne sombre dans la folie…

Je pensais être entrée dans un placard ou quelque chose du genre. Pourtant, après avoir fermé la porte, lorsque j'allumai la lumière, j'étais dans mon ancienne salle de classe. Tous les élèves que j'avais particulièrement détestés étaient là avec des sourires plus méprisants que jamais, tandis que professeurs, voisins et famille se tenaient parmi eux avec un air consterné. Toutes les sensations qui accompagnaient le souvenir de ces personnes vinrent me frapper l'esprit, le cœur et les tripes. J'entrai en panique et essayai de me terrer dans un coin de la pièce en fermant les yeux, me rappelant la solitude, le sentiment d'être jugée continuellement, le regret de ne pas être comme on le voudrait, la culpabilité incompréhensible d'être née telle que je l'étais, l'impression d'absence d'échappatoire et la suffocation qui l'accompagne.

Même les yeux fermés, je savais que le cercle de toutes ces personnes que je ne pouvais plus supporter se rapprochait de moi. Je savais qu'au travers des fenêtres de la pièce, d'autres personnes que je ne connaissais pas m'observaient, me jaugeaient, me catégorisaient : des scientifiques qui voulaient m'ausculter pour comprendre ma malédiction, des journalistes qui voulaient me voler mon intimité, des militaires intéressés par l'idée de pouvoir reproduire ce que j'étais capable de faire, des badauds pour lesquels j'étais un fait divers intriguant. Tout le monde me voyait, tout le monde voulait me voir, comme si j'étais un objet, une attraction, une bête de foire, un phénomène amusant ou dérangeant… Je ne m'appartenais plus. Je poussais des petits cris, des insultes peu convaincues, des supplications déjà plus convaincantes, mais rien n'y faisait.

Puis je tendis mes mains devant moi, doigts écartés. Il y eut comme un bruit d'alarme assourdissant et des flammes noires balayèrent en un instant tout ce qui se trouvait devant moi. J'eus l'impression d'être aveugle un moment avant que l'environnement autour de moi ne devienne une grande cellule blanche aux murs capitonnés, sans même une porte. Apparurent un par un dans cette pièce les gens que j'avais touchés : des gamins, des commerçants, des flics, des gangsters de Gotham… Batman… Harley Quinn… Ils me fixaient mais semblaient sans vie, comme des pantins parvenant à rester debout. Je me relevai, à la fois rassurée et perdue par ce silence soudain autour de moi et dans ma tête. Puis un chuchotement à mon oreille :

« Ils sont à toi. A toi. Tu peux tout leur prendre. Tu peux tout savoir, tu peux tout avoir. Embrasse la solution. Vole ce que tu as mérité d'obtenir. Remplace-les. Fais-les disparaître.

J'avançai nerveusement de quelques pas en me retournant. C'était moi – ou presque. Une réflexion distordue, un reflet de miroir éclaté par endroits comme si du verre avait pris des coups de poings un avatar nu, constellé d'ecchymoses et de plaies, à l'attitude sombre, inquiétante et pourtant… plus attirante, plus séduisante que je ne pourrais jamais l'être. L'un des yeux et son sourire étaient bien visibles. Ils transpiraient l'envie, le ressentiment, la soif de vengeance et la folie, cette folie sous-jacente qui me guettait toujours dans mes moments d'angoisse profonde, une transformation séduisante, rassurante, qui consistait à tout foutre en l'air et regarder le monde alentour se consumer. Sauf que ce n'était pas moi en face. Moi j'étais présentement terrifiée. Je reculai tandis que le reflet avançait, avec la cadence exacte de mes pas. La réflexion tendit ses mains devant elle, les dix yeux sur chacun des doigts me regardant en face. La vision chuchota de nouveau.

– Tu le mérites. Ta vie est à chier. Il n'y a pas de raison que la leur ne le soit pas non plus. Au fond, tu sais que c'est ce qui attend le monde : le chaos lorsque tu accepteras ce que ton destin a fait de toi. Embrasse qui tu es. Prends. Prends tout. Mange-les, bouffe-les, dévore-les, agenouille-les, domine-les, écrase-les ! Tu es seule. Seule à jamais !

C'était vrai. Tout ce qu'elle disait, ce que je me disais au fond, c'était vrai. Mais je restais uniquement terrifiée. Je n'arrivai pas à franchir le pas, j'étais coincée entre mes frustrations profondes et l'acceptation de mes pulsions les plus viles, à m'accrocher à je ne savais quoi. Où est-ce que je ne savais pas, au fond ?

Des images me vinrent, des souvenirs – non, la réalité, l'actualité, ce que j'avais fait de ma vie, des rencontres récentes, nouvelles, excitantes. Je me concentrai sur cette parcelle de lucidité pour crier de toutes mes forces :

– NON, TAIS-TOI ! JE SUIS MOI, JE ME PRENDS EN MAIN, JE VAUX MIEUX QUE CA, QU'EUX, QUE DIEU, QUE TOUT CE PUTAIN DE DESTIN. ET JE VAIS SORTIR DE TOUT CA ! »

Une migraine incroyable me fit chanceler, je me cognai contre un mur et d'un coup je me retrouvai dans un débarras éclairé par une faible ampoule. Les sensations du monde alentour me revinrent, le résumé des évènements de la soirée se déroula dans ma tête en quelques secondes et j'entendais seulement cris et fracas au loin. J'en étais revenue. Et j'avais très envie de frapper à répétition celui qui m'avait fait partir dans un monde que je savais ne pas être si irréel que ça, un monde caché et hypothétique demeurant dans un coin de mon esprit.


Cette dernière partie a été faite en écoutant "Inner Demon" de l'OST du jeu Batman Arkham Knight, une musique qui m'a surpris pour son mélange d'une ligne musicale stressante et d'une autre plus fataliste, plus crépusculaire mais plus héroïque. L'OST de ce jeu est globalement oubliable mais ce morceau en particulier m'a marqué.