Pearl : L'âge adulte leur réserve bien des surprises, je te laisse découvrir... ;p Merci pour la review et la fidélité au poste ! ^^

Rheas : Ravie de te retrouver, et encore plus que cela te plaise ! Merci pour les compliments, les mots doux, la fidélité, merci !

L : Oooh non, si Sherlock et John partageaient une chambre, ce serait trop simple voyons, alors que je peux les faire tellement plus souffrir ! Fichu bac ! J'espère que les résultats seront bons ;) Pour tes idées, je note sans promettre, j'ai déjà a priori ce qu'ils me faut et je n'ai aucune illumination pour l'instant donc à voir ^^ Surtout Roméo et Juliette... J'ai déjà passé BEAUCOUP trop de temps sur une nouvelle version d'un film bien connu que je te laisserai découvrir lors de la lecture, si je me lance dans Roméo et Juliette... Seigneur je n'y survivrais jamais ! Merci pour la review ;)

Le Royaume de sa paume

Partie 3

Chapitre 10

Ce fut six mois plus tard que les choses dérapèrent complètement. Ou plus exactement, que Sherlock dérapa complètement.

Le jeune génie avait eu seize ans, et connaissait désormais Londres comme sa poche. Quand John passait ses journées sur les bancs de la fac à s'assommer de principes actifs, de médicaments et autres actes médicaux, et ses nuits à bachoter ses cours, Sherlock sortait, fumait, sortait et fumait. Il avait cartographié l'intégralité de la ville de jour comme de nuit. Il avait répertorié l'intégralité des caméras de surveillance publique, et s'amusait désormais à les éviter. Derrière elles, il n'y avait que bien trop souvent l'œil de Mycroft.

Londres était devenu le plus beau terrain de jeu de Sherlock. Il vivait et respirait au rythme de la capitale, se mouvant dans les rues encombrées de touristes ou de salariés avec la grâce injuste de son âge, plus pur qu'un danseur.

John, quand il pouvait l'accompagner, restait toujours fasciné par cette grâce, cette insolence. Sherlock avait réussi son premier semestre sans aucun effort. D'après les rumeurs qui couraient sur le campus, Sherlock n'était venu qu'à quelques cours, et cela avait toujours été une catastrophe pour ses professeurs. L'un de ses malheureux enseignants, agrégé de chimie, ayant travaillé avec des cerveaux brillants et fait des études poussées s'était retrouvé mouché par un gosse de seize ans, rougissant, bégayant, incapable d'objecter quoi que ce soit de sensé à la mitraillette de Sherlock Holmes. La tirade du jeune génie n'avait laissé la place à aucune réplique, et une fois qu'il eut fini de détruire point par point ce que disait son enseignant, il était parti dans un grand mouvement mélodramatique.

Depuis, il était célèbre à travers tout le campus, ses professeurs le craignaient, et les rares fois où il daignait se montrer en cours était synonyme d'effroi pour ses enseignants, et d'ennui pour ses camarades, qui ne pouvaient pas suivre le cours tranquillement.

Et pourtant, sans aucune difficulté, Sherlock était le major de son premier semestre. John aussi, du reste, avait validé ses matières, mais certainement pas avec la même facilité et la même insolence.

Personne, sur le campus, ne semblait savoir que Sherlock n'avait que seize ans. Personne, à part John.

John, qui constatait de jour en jour qu'il perdait Sherlock. Ou bien était-ce Sherlock qui le perdait ? Il n'aurait pas cru que la fac les changerait à ce point. Ou bien était-ce Londres, énorme Londres, dévorante Londres, qui engloutissait son ami ?

Sherlock n'était jamais là, sur le campus.

Il n'aimait pas les gens, c'était un fait. Il souffrait d'ailleurs d'une relative forme d'agoraphobie dans le métro, probablement à cause du manque d'espace et d'air libre. Sur le campus, il avait acquis une certaine renommée, mais ce n'était pas flatteur. Les gens le montraient du doigt, le stigmatisaient, disaient de lui « Génie Taré », « sociopathe », « psychopathe », « cinglé », « connard »... les adjectifs étaient variés et souvent en sa défaveur.

Mais il s'en fichait, l'arrogant. John le croisait parfois involontairement. Lui, toujours en compagnie de ses amis, de ses camarades, comme il l'avait toujours été, entouré.

Sherlock, seul, mais véhiculant une aura de grâce que personne ne pouvait toucher du doigt. Un cercle d'intimité et de sécurité se formait autour de lui quand il marchait dans les couloirs. Personne ne voulait l'approcher. Personne ne pouvait l'approcher. Sauf John. John, qui n'oubliait jamais de pénétrer ce cercle, saluer son ami, et lui dire qu'il passerait le voir ce soir. Et Sherlock qui souriait du sourire qu'il n'avait qu'en présence de John, et qui répondait normalement. Aimablement, ou selon une version très Holmésienne de l'amabilité.

Mais le soir, de plus en plus souvent, John ne trouvait personne en pénétrant dans la chambre de Sherlock. Le silence et le bazar étaient ses seuls compagnons des heures durant.

La chambre de Sherlock, comme toutes les chambres individuelles, ne possédait que deux clés : une pour le locataire, et une pour le gardien, en guise de sécurité et s'il y avait lieu pour faire des travaux ou relever les compteurs en l'absence de l'étudiant. Celle de John, comme toutes les chambres doubles, en comptait trois : une pour chacun de ses locataires, et une pour le gardien, très logiquement. Sans que personne ne sache comment, Sherlock avait un jour fourré dans la main de John un double de sa clé, en lui disant qu'ainsi il pourrait venir quand il voudrait, et rajoutant qu'il ne fallait pas qu'il se sente gêné, parce que Sherlock avait aussi le double de la clé de la chambre de John. Il n'avait même pas cherché à comprendre et avait enfourné la clé au fond de sa poche.

Depuis, il rentrait librement dans l'antre de Sherlock.

C'était étrange, le contraste avec toutes les autres chambres du campus. John en avait visité plusieurs, au cours de plusieurs soirées avec des copains de sa promo, ou de ceux de Greg, son colocataire, avec lequel il s'entendait très bien. Elles avaient toutes ce point commun de la personnalisation : les photos de famille et d'amis sur les murs, quelques livres favoris, des CDs, parfois même des affiches. Un peu de bazar, mais quel étudiant n'en fait pas ? Des brouillons d'exercices chiffonnés au sol, des livres de cours ouverts sur le bureau. De la vaisselle sale dans l'évier. Des armoires pleines de fringues à moitié propres et à moitié sales. Chez les filles, beaucoup de paires de chaussures, souvent. De la vie, en somme.

Ce n'était pas qu'il n'y a pas de vie chez Sherlock, mais clairement, c'était différent. Les murs étaient toujours désespérément blancs et vides. Il n'y avait aucune photo. Aucun souvenir de sa vie d'avant. Il n'y avait pas de livres de cours ouverts, mais des thèses de grands chimistes qui traînaient partout, empruntées au fond documentaire de la bibliothèque et raturées partout où Sherlock estimait qu'il y a des erreurs. Partout, on retrouvait aussi des béchers et des fioles. Sur le bureau, par terre, sur la table de nuit, dans l'évier, dans la douche. Les expériences de Sherlock prenaient tout l'espace. Beaucoup de notes, griffonnées de manière illisibles, sur tous les meurtres et les crimes et les disparitions inquiétantes et les suicides dont parlaient les journaux. Plus récemment, Sherlock s'était passionné pour Jack l'Éventreur et on en retrouvait des traces partout.

Dans la cuisine, presque aucune nourriture, à part des toasts, du café, et beaucoup de thé. La poubelle débordait d'emballages de nourriture à emporter, chinoise, indienne, italienne, taïwanaise... Sherlock aimait la variété. Mais l'appartement, bizarrement, était propre. En bazar, d'une certaine manière, mais maintenu plus propre que n'importe quelle chambre du campus, John en mettrait sa main à couper.

La dernière bizarrerie de la chambre de Sherlock, c'était son lit. Toujours si bien fait que c'en était à se demander s'il en y dormait vraiment, parfois.

Pourtant, quand John venait le soir et qu'il n'y trouvait pas son ami, c'était toujours là qu'il s'installait. Il se roulait en boule au milieu des draps violet foncé, il imaginait Sherlock y dormir, et respirait intensément l'odeur de son meilleur ami imprégnée dans le tissu. C'est là qu'il se sentait bien, protégé. Le meilleur endroit de tout le campus.

Même si la famille de John n'était clairement pas un modèle de normalité et d'amour débordant et démonstratif, ce n'était jamais facile de tout quitter à dix-huit ans. De partir à des dizaines de kilomètres de chez soi, de débarquer dans un lieu immense, grouillant d'inconnus de son âge. De perdre tous ses amis, repartir de zéro, rencontrer des gens, nouer des liens.

John ne l'avouerait jamais, mais il avait été vraiment content que Sherlock vienne avec lui. Sherlock, bizarrement, était son foyer. Pouvoir rentrer dans cette chambre, voir son meilleur ami s'affairer autour d'une solution en ébullition, tout en corrigeant des notes d'un vieux cahier avait quelque chose de doucement rassurant.

Mais Sherlock était de moins en moins là.

De plus en plus souvent, John se roulait en boule au milieu du lit et finissait par s'y endormir. Comme ce fut le cas cette fois-là. Le jour où probablement, il avait commencé à perdre Sherlock pour de bon.

C'était le bruit de la clé dans la serrure qui avait réveillé John.

- Où t'étais passé ? grommela-t-il à la silhouette fine de son meilleur ami.

Sherlock, ayant probablement détecté la présence de John avait même d'entrer, avait pris sur lui de ne pas allumer la lumière complètement crue du plafonnier, mais seulement une petite lampe, qui éclaira faiblement la pièce et les yeux embrumés de sommeil de John.

- L'est quelle heure ? demanda John devant l'absence de réponse de son camarade.

Sherlock haussa les épaules et laissa glisser de ses épaules le lourd manteau de laine qu'il portait. Ce manteau que John et lui avaient vu dans un magasin, avant Noël, alors que John avait traîné son ami au centre commercial pour acheter des cadeaux. Ce manteau que Sherlock avait adoré, qui le taillait à la perfection, qui le faisait paraître plus vieux, plus grand, encore plus magnifique qu'il ne l'était déjà. Ce manteau qui coûtait une fortune. Ce manteau que John ne lui avait encore jamais vu porter. Ils n'avaient pas les moyens, ni l'un ni l'autre, pour ce genre de dépenses.

- T'as acheté le manteau ? demanda-t-il, surpris.

Nouveau haussement d'épaules.

John regarda sa montre, histoire de se donner une contenance. Sherlock, toujours mutique, était passé dans la kitchenette pour aller se préparer du thé, d'après les bruits qui s'en échappaient.

- Trois heures du matin ! Sherlock, sérieusement, t'étais où ? Tu rentres à trois heures du matin en plein mois de février ! Il doit geler à pierre fendre dehors ! Je t'attendais ! Je te l'avais dit, non, que je passerais ce soir ? Enfin, hier soir, maintenant. Je te l'ai dit hier matin, quand je t'ai aperçu sur le chemin de la cafeteria ! Pourquoi tu m'as oublié, Sherlock ?

- Je n'ai pas oublié.

La voix grave de son ami fit taire les protestations vigoureuses de John, qui sursauta en réalisant qu'il était revenu de la cuisine. Et qu'il lui tendait une tasse de thé, qu'il accepta sans réticence, surpris de l'intention.

- Tu n'as pas oublié ? Mais pourquoi tu n'étais pas là, alors ? Tu as eu un problème ? Quelque chose d'urgent ?

Gentil John. Il n'avait pas changé malgré les années, songea Sherlock. Toujours prêt à tout pour Sherlock, de croire à n'importe quelle explication que lui fournirait Sherlock. Toujours prêt à comprendre, à se montrer gentil et compréhensif. Mais ce comportement n'était pas que pour Sherlock. Il était ainsi avec tout le monde.

Et notamment avec la jolie créature aux cheveux blonds qui marchait à côté de John, quand il avait croisé Sherlock à midi, sur le chemin de la cafeteria. La créature qui avait fait la moue, discrètement, derrière John, quand elle avait entendu que l'étudiant en médecine projetait d'aller rejoindre son camarade, ce soir. La créature qui avait justifié que Sherlock sorte, ce soir. Seul. À errer dans sa ville adorée et chérie.

Londres, de nuit, était la plus belle chose qui soit. Sherlock avait acheté le manteau aujourd'hui même, pour se protéger du froid. Il savait qu'il rentrerait tard. Il ne pensait pas que John l'aurait attendu aussi longtemps.

- Quelle est ta couleur préférée ? demanda-t-il.

John était perplexe, c'était évident. Son ami ne répondait pas à ses questions et puis, changeait complètement de sujet. Mais c'était Sherlock. C'était ce qu'il était.

- Le bleu. Pourquoi ?

Le sourire de Sherlock, à peine éclairé par la petite lumière de la pièce, fut si triste que John paniqua immédiatement. Il avait la sensation d'avoir donné la mauvaise réponse à un jeu-concours, et qu'au lieu du gros lot il devrait se contenter d'un stylo ou d'un dictionnaire en lot de consolation. Sauf qu'il ne savait vraiment pas l'influence de sa couleur préférée venait faire là-dedans.

- La greluche qui était avec toi ce midi... reprit le détective.

- Mary ?

Oui, elle, dont Sherlock ne s'était pas embêté à retenir le prénom. Elle, qui avait des très jolis yeux bleus (Sherlock avait beau ignorer ce qu'était la beauté, il savait parfaitement reconnaître quand une silhouette était susceptible de plaire à un homme ou une femme). Elle, dont les pupilles couleur azur avaient fait changer d'avis John sur sa couleur préférée.

Le génie n'avait jamais oublié son portrait mental du meilleur ami parfait, auquel John avait correspondu avec une telle perfection qu'il doutait parfois, encore aujourd'hui, de sa réalité. Et à l'époque, la couleur préférée de John était le vert des sapins et des arbres de leur forêt. De leur domaine. Le vert renvoyait à Sherlock. Le bleu était celui de Mary.

- Elle n'a rien d'une greluche, reprit John. Elle est avec moi en médecine. Elle est gentille, et vraiment intelligente, tu sais.

Sherlock s'en moquait.

- C'est à cause d'elle que je suis sorti ce soir.

- Quoi ? Mais pourquoi ?

John ouvrit de grands yeux, tombant des nues. Entre ses mains, le thé avait commencé à refroidir et il en avala pour se donner une contenance. Sherlock avait déjà bu le sien.

- Tu ne croyais quand même pas que j'allais venir avec elle ? Ce sont nos soirées !

Ce que John appelait leurs soirées ne méritaient sans doute pas autant de solennité. John venait chez Sherlock, Sherlock faisait les exercices de maths de John et lui expliquait les cours qu'il ne suivait pas pour l'aider, Sherlock jouait du violon, John essayait de progresser en musique, John révisait ses cours pendant que Sherlock menait une expérience, l'un ou l'autre faisait du thé et ils en buvaient toute la nuit... Cela n'avait rien d'exceptionnel. Mais c'était eux. Leur foyer.

- Non, répliqua le génie. Je pensais qu'elle t'empêcherait de venir.

- Hein ? Mais pourquoi ?

- À cause du sérieux penchant qu'elle a pour toi ? proposa cyniquement Sherlock, sur un ton d'évidence.

- HEIN ?

Sherlock posa sur son camarade un regard à proprement parler désabusé, puis se leva de la chaise de bureau sur laquelle il s'était installé pour boire son thé pour pousser John à lui faire de la place sur son lit.

- Tu n'avais sérieusement pas remarqué ? John, tu vois mais tu...

- N'observes pas. Je sais. Tu me le répètes depuis des années.

- Tu n'apprends pas.

- Je fais de mon mieux, Génie. Tu es certain, pour Mary ? J'ai mes chances ?

Sherlock ricana. Son ami était si caricaturalement extatique de savoir que la fille qui lui plaisait avait des vues sur lui aussi.

- À ce niveau-là, je crois qu'on appelle plus ça des chances, en fait.

John ne répondit rien. Il digérait l'information, moitié ravi de savoir que la jolie Mary avait jeté son dévolu sur lui, moitié vexé que cela soit Sherlock qui lui apprenne cet état de fait, et moitié toujours furieux d'avoir attendu Sherlock pendant des heures. Cela faisait beaucoup trop de moitié, il était trois heures et demi du matin et il avait un amphi d'anatomie à huit heures et demie.

- Tu aurais quand même pu me prévenir, je sais pas moi, en collant un post-it sur ta porte ou sous le paillasson, pour me dire que tu ne serais pas là. Juste au cas où.

Sherlock haussa les épaules.

- J'y penserai la prochaine fois.

John connaissait suffisamment bien son ami pour savoir que cela n'arriverait jamais.

- D'accord, ok, conclut-il bêtement. Au lit, maintenant. Je peux rester ici ? Je suis crevé, Sherlock. Il est plus de trois heures.

Sherlock haussa les épaules, complètement désintéressé de la question. Depuis des années qu'ils se connaissaient, ils avaient fait beaucoup plus bizarre que partager un lit. Partager un ruisseau et une cabane secrète dans les bois étaient des expériences bien plus intimes, selon lui, qu'un lit.

Lorsqu'il sortit de la salle de bains vêtu de son pyjama de soie et après s'être brossé les dents, John dormait déjà de nouveau, cette fois sans d'autres vêtements que son boxer et son T-shirt, et sous la couette, sur un côté. Sans la moindre émotion, Sherlock se glissa à ses côtés, et s'installa confortablement dans l'espace exigu qui lui était alloué. Il n'avait pas un lit deux places, mais il était grand pour une seule personne. À peine confortablement couché, il s'endormit.


Le lendemain, lorsqu'il se réveilla, John était parti. Un post-it sur son bureau annonçait qu'il repasserait dans la semaine pour profiter d'une soirée normale avec Sherlock, parce qu'il avait des exercices de maths qui lui filaient la migraine, qu'il espérait qu'il serait là, cette fois, mais que ce soir, il tenterait ses chances avec Mary. Le message était émaillé de petits dessins qui indiquait l'humeur de John (souriant pour sa soirée avec Sherlock, fatigué pour les maths, énervé quand il disait que Sherlock avait intérêt à être là, très souriant pour la soirée avec Mary).

Sherlock froissa le bout de papier et le jeta dans sa corbeille à peine eut-il fini de le lire. Puis il se leva, jeta sur ses épaules le manteau qu'il adorait déjà et s'enfuit dans Londres.


Lorsque John, plus tard dans la semaine, plusieurs fois, repassa voir Sherlock, il trouva l'appartement désespérément vide. Cette fois, il n'attendit pas jusqu'à trois heures du matin pour savoir si son ami rentrait chez lui. Il laissait des mots, indiquant qu'il était passé, et le fait que les mots disparaissent d'une fois sur l'autre prouvait que Sherlock rentrait chez lui, et qu'il n'était pas en train d'agoniser quelque part dans un coin de Londres. Il aurait voulu voir Sherlock. Lui raconter que désormais, il faisait ses exercices de maths avec Mary, parce qu'elle était douée, parce que ça lui permettait de passer des soirées avec elle entre amis, pour tâter le terrain. Il aurait voulu raconter ses soirées avec Greg, son colocataire plus âgé, qu'il n'avait pas choisi, mais avec lequel il s'entendait bien. Il aurait voulu raconter la bonne ambiance entre les étudiants de médecine, et leurs soirées bachotage-détente qu'ils organisaient. Il aurait voulu raconter qu'il s'était fait un bon camarade, appelé Mike, et qu'il était heureux.

John commençait enfin à trouver des marques, des repères sur le campus, à s'y sentir bien. Adulte. Grandi. Et il aurait voulu partager tout cela avec son meilleur ami. Sauf que, de semaines en semaines, il voyait de moins en moins Sherlock.

Les rares fois où il le croisait sur le campus, Sherlock paraissait plus fatigué et amaigri que la fois précédente. Parfois il fuyait John, ou le repoussait en disant qu'il n'avait pas le temps. Parfois il se contentait d'écouter le babillage de son ami sans rien dire, mais témoignait un profond ennui peint sur son visage, et cela plus que le reste blessait John.

Sherlock fumait également de plus en plus, au mépris de toutes les règles de l'université : il fumait dans sa chambre, ce qui n'était pas une nouveauté sur le campus, ce qui était autorisé en extérieur mais également en cours, à la cafeteria, dans les sanitaires, à la bibliothèque… Il se faisait expulser dès qu'il se faisait prendre, mais cela ne changeait absolument rien. Il continuait, avec insolence et arrogance.


John, inquiet, triturait depuis des jours au fond de sa poche un morceau de papier.

« En cas d'urgence » mentionnait la feuille pliée en deux. Un numéro de téléphone. Un nom. Mycroft Holmes.

- Ça va, John ? T'as pas l'air bien ces derniers temps ?

L'interpellé releva la tête, s'arrachant à ces pensées tourbillonnantes concernant Mycroft, et tenta de sourire à son colocataire. Greg était un gars adorable. En avant-dernière année de l'école de police, située sur le même campus, c'était un homme droit et loyal, mais foncièrement gentil et brillant. John et lui allaient courir ensemble, parfois, pour se maintenir en forme.

Il avait pris John sur son aile lorsqu'il était arrivé, lui avait montré toute l'université, lui avait fait rencontré ses amis et ses camarades, l'avaient introduit dans certains cercles, lui avait appris comment faire la fête comme tous les étudiants du monde, mais tout en sachant quand s'arrêter pour ne pas finir complètement ivre et adopter un comportement préjudiciable à sa future carrière.

Et plus que tout, Greg l'avait écouté parler de Sherlock des heures durant. Oui, Greg Lestrade était devenu un ami précieux pour John.

- Mmm. Je suis inquiet pour Sherlock.

- Tu es toujours inquiet pour Sherlock, plaisanta son colocataire.

- Plus que d'habitude.

Greg leva les yeux au ciel. Il n'avait jamais rencontré le fameux Sherlock Holmes en personne, mais il l'avait suffisamment aperçu dans les couloirs, et eu des échos de sa personnalité par un certain nombre de gens pour en avoir une opinion assez ferme. Et relativement négative.

- Qu'est-ce qu'il a encore fait ?

- Il n'est jamais là quand je viens le voir. J'ai l'impression qu'il passe ses nuits dehors.

- Le printemps arrive, répondit laconiquement Greg. Les températures augmentent.

John lui renvoya un regard noir, du fin fond de son lit où il était prostré.

- Tu sais très bien que ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. Il n'a que seize ans ! Je ne sais pas où il traîne ! Ce n'est pas ce que j'avais espéré en venant ici tous les deux… je….

- Tu n'es pas sa mère, répliqua durement son ami. Tu n'es pas responsable de lui.

- Si, d'une certaine manière. Sherlock, seul, ne sait que s'attirer des ennuis. Huit ans que je le connais, Greg. Huit ans à se fourrer dans des bêtises inimaginables. Et pourtant notre village était petit. Il a pourtant réussi toutes les conneries du monde dès que je n'étais pas à proximité.

Greg soupira.

- Mais tu n'es pas sa mère. C'est un grand garçon qui doit apprendre à prendre soin de lui tout seul.

- Mouais. Je me demande si je dois appeler son frère, avoua-t-il avant d'avoir le temps d'y réfléchir.

- Son frère ?

John rougit. Il n'avait jamais beaucoup aimé Mycroft, probablement parce que le grand frère de Sherlock ne l'avait jamais beaucoup aimé en retour. L'aîné Holmes s'était toujours montré circonspect quant à la relation des deux garçons, et plutôt froid à l'égard de John. De plus, depuis que le génie politique qu'il était devenu travaillait à Londres pour quelque chose de parfaitement indéterminé, il semblait disposer de pouvoirs et de fonds énormes.

Cependant, juste avant que John et Sherlock ne partent pour Londres, Mycroft s'était arrangé pour parler à John seul à seul, sans que Sherlock ne soit au courant. Il lui avait donné son numéro, lui avait demandé de veiller sur son petit frère, de l'appeler s'il avait besoin d'aide. Pour la première fois de sa vie, John l'avait trouvé touchant. Un homme aimant sincèrement son cadet derrière la façade de l'homme politique en costume qu'il était devenu.

- Pourquoi pensez-vous que Sherlock aura un problème quelconque ? n'avait-il pas pu s'empêcher de demander.

Mycroft avait hésité avant de répondre, comme incertain de savoir s'il devait donner une réponse type du genre « Sherlock passe sa vie à se fourrer dans les ennuis et se mettre à dos les autres, vous êtes bien placé pour le savoir » ou être plus sincère. Il avait finalement opté pour la sincérité.

- Parce que je suis comme lui. Ou plus exactement, Sherlock me ressemble, en pire. Et que je le connais comme je me connais. Un jour ou l'autre, il aura besoin d'aide. J'espère que vous serez alors capable de lui apporter cette aide… mais si ce n'est pas le cas, appelez-moi.

John n'avait jamais compris ce que Mycroft avait voulu dire par là, des mois plus tôt, mais depuis quelques semaines qu'il ne parvenait plus à dialoguer ou même à simplement voir son ami, il s'était mis à trimballer le bout de papier avec le numéro de téléphone tout le temps.

- Je ne savais pas qu'il avait un frère, reprit Greg, ramenant John à la réalité.

- Mouais. Un drôle de type, puissant, un peu manipulateur. Il m'avait dit de l'appeler si Sherlock avait un problème.

- Tu ne t'inquiètes pas un peu trop ? De ce que j'en sais, ton Sherlock est juste un gamin trop intelligent qui découvre la liberté. Il a sans doute découché quelques fois, ce qui ne paraît pas aberrant quand tu passes d'un petit village de campagne comme le vôtre à Londres. Il apprend la vie, c'est peut-être un peu excessif de rameuter la cavalerie, non ?

John soupira. Greg avait sans doute raison. Sherlock n'avait jamais connu la liberté, la vraie. Pendant très longtemps, son univers tout entier avait été constitué de sa maison et de leur forêt. Au contraire de John, qui avait vu du pays et tout un tas de bases militaires à travers le Royaume-Uni, Sherlock n'avait jamais rien connu d'autre que son village. Sa maison, sa forêt, l'école, Barberousse étaient à peu près tout ce qui comptait pour lui. Depuis il avait troqué son carré d'arbres contre une forêt de béton, sa chambre contre une studette moitié moins grande, et son chien était mort. La seule constance dans son changement de vie avait été John, et on pouvait supposer qu'il n'était pas aberrant que, pour grandir, Sherlock éprouve le besoin de se distancer un peu de John.

- Tu as raison. Je dois me calmer. S'il a besoin de moi, il sait où me trouver.

- Exactement, sourit Greg. Parle-moi plutôt de la jolie Mary et de vos séances de révision hebdomadaires. Toujours pas de transformation en séances de bécotage ?

John rougit. Et répondit à son ami, content d'en arriver à quelque chose de plus léger que l'inquiétude qui lui tordait les entrailles quand il pensait à Sherlock.


Sherlock regarda la ville à ses pieds qui s'étendait. Il était entré illégalement sur un chantier après le départ des ouvriers et était monté tout en haut du building en construction. Il fumait, assis au bord du toit, observant Londres sous ses pieds. Ces derniers temps, pour s'empêcher de penser, il avait passé ses journées et ses nuits sur les traces de Jack l'Éventreur. Il ne désespérait pas, d'un jour, résoudre cette enquête vieille de cent cinquante ans. Et surtout, ça l'empêchait de penser.

De penser à John. John et la jolie Mary, John et tous ses amis, John si lumineux, si aimable, si aimant. Tout le monde appréciait John, tout autant que tout le monde détestait Sherlock. Cela ne le blessait plus autant que lorsqu'il était enfant. Ici, au moins, plus personne ne le traitait d'autiste, et il évitait Mycroft autant que faire se peut. Ici, il se définissait comme sociopathe, et les gens trouvaient cela parfaitement acceptable.

Sherlock se frotta longuement les tempes, sa cigarette consumée. Le seul défaut qu'il trouvait à Londres, outre la présence de son insupportable et intrusif grand frère, c'était le monde. Une affluence énorme, sans cesse renouvelée, jamais éradiquée.

Sherlock n'arrivait pas encore à éteindre son cerveau. Depuis plusieurs années maintenant, il travaillait mentalement sur un projet ambitieux, en marge de son Palais Mental (désormais si grand et si vaste qu'il méritait définitivement le titre de palais), qu'il avait baptisé la Science de la Déduction. Il aimait toujours autant la chimie, et testait tout et n'importe quoi en réaction à tout et n'importe quoi, mais il se sentait toujours frustré lorsqu'il imaginait la suite de sa vie avec uniquement la chimie. Ses professeurs étaient incompétents, les thèses truffées d'erreurs. Sherlock ne pourrait jamais travailler en toute indépendance, puisqu'il fallait du matériel et des produits relativement coûteux et/ou difficiles à obtenir pour faire des expériences. Or travailler sous les ordres de quelqu'un était parfaitement exclus.

Le jeune génie n'était pas complètement dénué de bon sens. Il savait que vivre coûtait de l'argent. Ses parents disposaient d'une certaine aisance financière, principalement due au fait que sa mère avait révolutionné les mathématiques un peu plus de vingt ans plus tôt, et qu'elle restait une référence en la matière, et il n'avait jamais manqué de rien. Mais il ne voulait pas dépendre de ses parents, ou pire de Mycroft pour assurer ses besoins. L'université c'était une chose, et cela coûtait un rein, mais après, il voulait gagner sa vie.

Alors pas la chimie, impossible.

Lui restait ce projet fou que lui et John, âgés respectivement de huit et dix ans, avaient eu. Après tout, John suivait bien ses intentions de devenir médecin, qui dataient de cet âge-là, pourquoi Sherlock n'en ferait pas de même ?

Il avait mûri ce projet, depuis des semaines : détective consultant. Résoudre les mystères des gens. Se faire rémunérer. Aider la police sur toutes les enquêtes non élucidées.

Et plus que tout, éteindre le génial cerveau qui lui vrillait la tête. Sherlock ne se contentait plus d'être un génie, tout retenir, avoir une mémoire photographique, tout archiver dans son Palais Mental, avoir réponse à tout. Il déduisait désormais tout et tout le monde. Ses yeux se posaient moins d'une seconde sur une femme dans la rue, et il savait ce qu'elle avait mangé au petit-déjeuner.

Il croisait un cadre de la City, et il devinait laquelle de ses collègues était sa maîtresse.

Il apercevait un sans-abri, et il était capable de deviner comment il en était arrivé là.

Sans cesse. Sans cesse. Sans cesse.

Chacune de ses déductions s'accrochait à lui, l'attaquait, l'agressait. Même fermer les yeux ne suffisait pas à faire se stopper les agressions. Ses autres sens prenaient le relai, et s'ils étaient moins efficaces, ils n'en restaient pas moins utiles et Sherlock souffrait.

Il adorait Londres la gigantesque qui jamais ne dormait, mais il ne supportait pas les gens qui la peuplaient, tout en étant conscient que sans eux il n'aurait aucune utilité.

C'était pour résoudre ce paradoxe qu'il s'était penché sérieusement sur la création de son futur métier. Le fait de se concentrer sur une chose et une seule, être plein et entier, tout entier dévoué à la résolution de son enquête, il espérait que cela limiterait les agressions de son cerveau.

Il avait même testé, brièvement, il y avait quelques mois de cela, la mise en application de son cerveau sur un point donné. Seb et Victor étaient deux êtres stupides, lents et cupides. Ils avaient abordé Sherlock sur le campus. Seb faisait des études de finance. Victor, Sherlock n'avait pas été capable de le déduire, mais cela n'avait pas été très important. Ils avaient entendu parler de Sherlock, et lui avait proposé de l'argent, beaucoup d'argent, pour faire usage de ses dons.

Le job était simple. Filer un étudiant du campus, tout deviner de lui, lire dans le langage de son corps et de ses gestes ses petits secrets, faire un rapport à Victor. Les deux hommes payaient ensuite Sherlock à la valeur des secrets obtenus.

Le génie n'était pas idiot. Les deux hommes lui demandaient de filer ceux qui leur avaient manqué de respect ou s'étaient opposés à eux et leur petite cour, et faisaient ensuite chanter le malheureux. La somme qu'il offrait à Sherlock n'avait sans doute rien en commun avec celle qu'ils obtenaient à la fin. Ce n'était sans doute pas glorieux, mais Sherlock savait qu'ils avaient l'honneur de ne jamais faire chanter deux fois la même personne, ce qui était déjà une consolation pour les victimes.

Lui y trouvait son compte. Son manteau hors de prix, qui l'avait fait rêver, avait été acheté grâce à la première « paye » des deux garçons. Au début, il avait commencé par refuser l'offre des deux escrocs, qui n'avaient pas vraiment de moyens de pression pour le convaincre.

Et puis il avait croisé John et Mary papillonnant dans son sillage, et il n'avait pas eu envie de rentrer chez lui le soir. Il était allé trouver Seb, avait demandé une avance correspondant au prix de son manteau, avait acheté son bien, et avait rempli sa mission, avant de rentrer chez lui pour trouver John endormi dans son lit.

Bizarrement, cela n'avait fait que renforcer ses envies de « travailler », du moins pour un temps pour Seb et Victor. Ce qu'il avait fait, ses derniers mois, évitant John au passage. Ce n'était pas comme si son deuxième semestre allait lui poser problème. Il avait survolé les bouquins de cours la veille des examens du premier et s'en était sorti avec les honneurs sans souci.


Prochain chapitre le Me 12/07/2017 ! Reviews ? :)