REALITE :

En quelques mots la vie avait changé pour elle. A son réveil, sa première pensée fut un sablier égrennant le sable du temps qui allait s'écouler jusqu'au cataclysme final. L'image ne la quitta plus pendant un bon moment. D'abord lorsqu'elle prit son bain pour son petit déjeuner. En sortant les animaux, elle vit que le ciel s'était teint d'une couleur grise sinistre. La pluie. Hyrule allait-elle être innondée ? Chaque objet autour d'elle pouvait symboliser le futur d'Hyrule : de la terre pour une désertification complète des lieux, un rocher pour une pluie de météores, un insecte pour une invasion d'insecte carnassiers et destructeurs… Le vent soufflait mais autour d'elle il n'y avait qu'un grand silence. Elle n'entendait que l'herbe murmurer au fil d'un souffle glacé. Puis subitement cela lui tomba dessus d'un coup : ses genoux la trahirent, elle se retrouva à quatre pattes rendant son déjeuner par terre et tremblant de tous ses membres. Elle se recroquevilla contre le mur de pierre de l'enceinte du ranch, le corps pris d'une soudaine réaction de terreur comme elle avait espéré ne plus jamais en revoir. Cette fois-ci la source n'était pas un Roi maléfique mais un trio de divinité qu'elle avait respecté jusqu'à présent. Aujourd'hui elle voyait en elle des étrangères venues imposer une sentence arbitraire, elles qui ne s'était manifestées en fin de compte que par des moyens détournés. Et ce qui lui avait paru annodin tout le long de sa vie fut catapulté à un rang d'importance majeure. Elle entreprit de graver en elle chaque détail du ranch dans lequel elle avait toujours vécu : la palissade de pierre surmontée de pics de fer noir, l'enclôt des chevaux, le chemin tracé par des années de piétinnement, la couleur des pierres, du boirs, de l'herbe, la hauteur de la réserve dans l'angle Nord-Est. Une partie d'elle se refusait à admettre l'utilité de cet exercice alors que l'autre poussait ses souvenirs dans son cerveau comme un forcené tentant de faire rentrer une armoire dans un dé à coudre. Elle se pelotonna sur elle-même, ignorant la douleur dans son ventre et l'acidité dans sa gorge. Ses larmes tombèrent, un trop maigre poid réussit à se lever de son estomac mais elle n'osa pas relever son visage pour regarder de nouveau l'endroit où elle avait vu le jour.

Elle finit tout de même par contrôler sa nervosité. Quand elle se releva ses articulations grinçèrent et elle eut la sensation que du coton filtrait dans ses veines. Son père avait fait installer un robinet d'eau potable près de l'enclôt pour y emplir les seaux destinés à alimenter les abreuvoirs. Elle fit couler de l'eau et en but quelques gorgées. L'eau était glacée, un torrent d'aiguilles se déversa dans sa gorge, le froid endolorit sa peau, un frisson fit durcir ses seins et son corps sembla un instant baigner dans du coton. Quand elle reprit enfin pied, elle vit qu'une heure s'était écoulée et pourtant rien dans le ciel ne semblait le confirmer. Des nuages grossiers et patauds se bousculaient au dessus de sa tête prêts à uriner tout leur saoul. Elle observa ses animaux et vit que ni vache, ni chevaux ne semblaient s'inquiéter. Les animaux avaient une espèce de sixième sens qui les avertissaient d'un danger imminent. Cette fois-ci rien ne semblait distinguer cette journée d'une autre. Les vaches meuglaient, paissaient aux côtés des chevaux. Quelque chose remua dans l'air et se posa sur l'un des plots qui reliaient les barrières de bois de l'enclôt. Une espèce de grande luciole similaire à celle que Link avait…autrefois. Sauf que la luciole avait troqué le halo de lumière vive contre une émanation de ténèbres pures. A part deux petits fentes d'un rouge écarlate vif, il était impossible de distinguer la fée. Elle s'approcha d'elle sans la quitter des yeux. La fée semblait s'acharner sur quelque chose vu la façon dont elle remuait. Elle n'éméttait pas de tintement comme les autres fées mais Malon entendit clairement d'inquiétants bruits de mastication et de déchirements viscéraux. La fée s'immobilisa un instant.

« Ah tiens c'est vous, fit-elle.

Malgré sa petite taille, sa voix était claire et nette.

-Bien dormi ? Fit la fée avec une voix etouffée.

Malon ne fit qu'acquièscer. Elle venait de remarquer que la fée tenait dans sa main un morceau de viande sanglante et nul doute que son activité était belle et bien alimentaire.

-Du lapin, fit la fée comme après avoir lu dans ses pensées. Ca se reproduit vite ces bêtes là. Je préfère les jeunes, ils sont plus tendres.

Elle accompagna sa dernière phrase d'un coup de dent sauvage sur sa portion de viande. Elle émettait des bruits répugnants en se nourrissant.

-Je pensais pas que…les fées mangeaient de la viande, fit Malon en tentant de contenir sa gêne et son dégoût.

-Oh pas toute, fit la fée en mastiquant. Les fées noires sont carnivores, les autres se nourrissent d'autre chose. Mais moi le pollen et toutes ces conneries ca me donne pas mon pain quotidien. Je sacrifierai tous les nectars du monde pour une tranche de viande bien saignante.

-Vous êtes la fée de ce sorcier n'est-ce pas ? Fit Malon.

-Marsilla ? Ouais… Mon nom c'est Iska.

Vous le connaissez bien ?

-Ca fait pas mal d'années que je traine ma bosse avec lui, fit Iska. Gentil garçon et sacrément bien gaulé. Si j'étais pas une fée ou si j'avais une solution pour grandir, je le baiserais encore et encore jusqu'à ce que ma gorge explose d'avoir trop gueulé mes orgasmes Mais il a aussi son côté poivrot notoire hélas. Quoique ca favorise ses visions.

Malon ne répondit pas tout de suite. Le franc parler des plus déroutant de la fée la laissa interdite. Ce premier contact avec une fée noire était des plus singuliers. La dernière fée qu'elle avait rencontrée était Navi et elle accompagnait Link. Depuis, elle avait regagné sa patrie et les siens. Mais elle visitait Link dès que possible. A chacune de leurs rencontres, Navi faisait preuve d'un savoir vivre des plus remarquable. Iska…était franche. Avec ce que cela pouvait impliquer.

-Je vous ai vu tout à l'heure cloîtrée contre votre pan de mur, continua Iska. Vous avez eu votre petit moment de « réalité couperet ». C'est comme ca que j'appelle ce malaise sauvage qui vous prend quand vous réalisez véritablement l'horreur de quelque chose. Ca vous pompe le jus jusqu'à la moelle. Mais ca passe très vite. Par contre l'eau froide par ce temps j'aurais évité. Vous risquez de choper une sacrée migraine, voire la crève.

-Au point où j'en suis…Soupira Malon en croisant les bras.

-Hé mon petit sorcier s'est coupé en quatre pour vous remettre sur pied hier soir, ca serait pas très chic de votre part de l'oublier. Bon une potion c'était pas de la grande magie mais tout de même si vous désirez vous suicider la prochaine fois dites-le on vous amène une corde.

-Excusez moi c'est juste que…

Elle n'acheva pas sa phrase. Une boule s'était installée dans sa gorge, bloquant son envie de parler.

-Vous inquiétez pas je comprend, fit Iska. Moi aussi j'ai eu du mal à m'y faire au début. Mais vous vous habituerez à l'idée.

-Ca me semble difficile.

-On vous demandera pas votre avis, Malon. Tout doit mourir un jour. C'est juste qu'on est jamais prêts quand ca vous tombe sur le coin de la gueule. Faut juste l'accepter ».

La fée mordit dans ce qui restait de son morceau de viande et l'engloutit à vitesse grand v. Malon ne voyait pas grand chose d'ici mais elle immaginait aisément le sang maculant la peau de la fée. Dans sa tête tout allait trop vite. Elle ne s'était pas exactement remise de son malaise d'il y a un instant et sentait encore des fourmillement sous sa peau.

« Marsilla et votre père se sont absentés comme vous avez pu le constater, fit Iska. Votre père est parti voir ses fournisseurs pour se renseigner. Marsilla s'est rendu au château. Apparemment notre belle princesse nous a pondu une de ses prophécies apocalyptiques.

Malon sentit son sang se figer dans ses veines. Elle connaissait bien Zelda pour savoir que chacune de ses visions étaient parfaitement fiables. Il semblait qu'à chaque fois qu'elle se détendait un nouvel élément venait lui rappeler qu'un cataclysme frappait aux portes du royaume.

-Maintenant que j'y pense, fit la fée avec une moue intriguée. Vous avez fait pareil cette nuit. Ca va faire du bruit au château quand Marsilla va en parler. Une hylienne non-formée à la magie de condition modeste n'ayant aucun lien avec les dieux…vous allez devenir une star. »

Malon détourna le visage, gênée. Non seulement cette perspective était tout bonnement impensable et impossible mais surtout elle n'était pas motivée pour ca. Revivre sans arrêt des cauchemars pareils. Zelda prétendait qu'elle n'en faisait que très rarement. Mais chaque vision était éprouvante.

« Me jouez pas le couplet de la Sainte Nitouche, fit Iska en s'étirant. Les Dieux décident, nous on se contente de faire ce qu'ils nous demandent. C'est pas parce que vous sortez du trou du cul de ce pays que ca vous prive d'un destin hors du commun. Vous croyez qu'il sort d'où votre Link ? D'une compagnie d'élite ? De la noblesse Hylienne ? Il était berger dans son village de Toal et faisait rêver des gosses avec une épée de bois. Voilà la vérité. L'élite hylienne ? Elle boit, elle bouffe, elle danse pendant des bals et parade avec ses cours d'escrimes. Elle s'était mise bien à l'abri des conflits pendants la guerre, envoyant serviteurs et enfants du peuple servir sous les drapeaux et se faire embrocher sur les lances comme des pièces de gigot. La réalité c'est comme un bouquin en langue étrangère : faut pas se contenter de regarder les caractères qu'on nous présente, faut les décrypter. Souvent on se retrouve avec un résultat totalement différent. En l'occurrence dans notre cas les bouseux bottent le cul des forces du mal , les enfarrinés de la haute dépucelent leur morale et les créateurs décident un jour de passer le grand coup de balais qui s'impose. Ca devait arriver un jour.

-Vous êtes franchement fataliste, fit Malon.

-Réaliste me paraît être un terme plus acceptable. Notre peuple se prépare à la fin du monde depuis le début. Même si dans notre cas c'est plutôt la fin d'un monde.

-Que comptez vous faire ?

-Je vais rester avec Marsilla. Mon peuple partira en exil pour les terres d'Adrosh' dans le Cantard. On prétend que c'est d'ici que notre peuple est parti après avoir été chassée par un cataclysme. Marrant qu'un cataclysme nous ramène à un endroit dont il nous avait chassé des siècles auparavant. Les dieux ont de l'humour pas vrai ?

-Je n'aime pas cet humour.

-Vous n'aimez que peu de choses, Malon. Votre vie se résume à plus qu'à vos chevaux et votre ranch. Vous n'êtes plus une petite fille. Vous êtes une femme. Avec un corps de femme. Et des besoins de femme que vous ressentirez un jour. Lorsque vos yeux se poseront sur l'homme qui retiendra votre attention. Ce jour là vous n'y pourrez rien. Vous apprendre que parfois il faut débattre avec soi-même de la réalité des choses et que ce débat concerne le corps et l'esprit. Votre esprit vous dira nous, mais le corps dira oui. Vous y avez pensé à ca entre deux berceuses chantées à vos chevaux ? On décide pas toujours de ce qu'on veut. Les dieux si. Et ils ont décidé que notre bail était arrivé à son terme sur cette terre et qu'il allait falloir voir ailleur si ils y sont. Mettez vous ca dans le crâne ma fille ou fuyez le plus loin possible vers un pays inexistant où la douleur n'est même pas un mot ».

Talon et Marsilla revinrent sur le coup de midi alors que le soleil ne se limitait qu'à une silhouette auréolée derrière une épaisse couche de nuages gris. Les nouvelles ne devaient pas être bonnes car les mines étaient soucieuses. Le sorcier en particulier darda deux yeux suspicieux sur sa petite personne mais ne vint pas pour autant lui taper la causette. Son père en revanche s'avanca vers elle d'un pas rapide. La fée noire s'était envolée de son perchoir pour poser ses fesses sur les épaules de Marsilla. Les deux entamèrent une discussion dont pas u mot ne heurta ses oreilles d'elfe. Son père ne lui dit rien se contentant de la regarder. Dans ses yeux tout était dit : il semblait vouloir s'excuser de ne pas pouvoir arrêter le cours des choses. Malon s'écroula dans ses bras et relâcha toutes ses larmes avec de bruyants sanglots de terreur.