Bonjour et bonne année à tous !
Voilà un nouveau chapitre ! Comme d'habitude, les musiques citées dans ce chapitre sont disponibles sur ma playlist Spotify "Enchaîner une étoile - Musiques". N'hésitez pas à me dire si vous n'arrivez pas à y accéder.
Sur ce... ENJOY !
(1e novembre 2005, 6h45)
Victor enfonça violemment le bouton de son réveil lorsque la sonnerie devint trop stridente. Il avait l'impression de ne pas avoir aussi bien dormi depuis une éternité. La couette délicieusement douce et épaisse était remontée jusqu'au milieu de son visage, il était étendu en travers du lit et il sentait la présence de Makkachin blotti contre lui. Il tendit la main pour allumer la lampe de chevet et cligna lentement des yeux pour s'habituer à la lumière. La chambre que Yakov lui avait préparée était sobre mais assez grande et confortable, suffisamment pour qu'il s'y sente à l'aise. S'il avait lui-même pensé qu'il ne supporterait pas la séparation avec Boris, il devait reconnaître que c'était moins dur que ce qu'il avait imaginé. Ils se voyaient toujours à la patinoire et discutaient souvent le soir par téléphone. Vérifiant l'heure, Victor se força à sortir du lit et se dépêcha d'aller se doucher pendant que Yakov n'était pas encore levé. Il sortit de la salle de bains en finissant d'attacher ses cheveux en queue de cheval et tomba sur Yakov.
- Bien dormi ? s'inquiéta son coach.
- A merveille, avoua le patineur. Je… Je peux aller sortir Makkachin rapidement, s'il te plaît ?
Son coach le regarda d'un air dubitatif, comme s'il refusait de comprendre sa question.
- Je comprendrais que tu ne veuilles pas, hein ! s'empressa de préciser Victor. C'est juste que…
- Victor, coupa Yakov. Pourquoi tu me demandes l'autorisation ? Pourquoi je t'interdirais de sortir promener ton chien ?
Victor baissa les yeux. Boris avait toujours eu horreur qu'il parte seul pour promener Makkachin, au point de lui-même s'occuper de sortir le chien matin et soir. Maintenant que Yakov le lui disait, c'était même plutôt évident que son coach ne le ferait pas – et donc, qu'il n'avait pas d'autre solution que de s'en occuper lui-même.
- Excuse-moi, murmura-t-il. Je… J'y vais.
- Bien. Et je t'ai déjà dit d'arrêter de t'excuser pour tout et n'importe quoi. Je ne suis pas Boris.
Victor ne prit pas la peine de répondre à la dernière allusion de son coach. Il enfila rapidement son manteau et sortit avec Makkachin à ses côtés.
(10 novembre 2005, 12h43)
Boris posa son plateau sur la table et s'assit face à Victor.
- Alors ? Comment ça se passe ? Yakov ne t'en fait pas trop baver ?
- Non… Non, ça va, répondit simplement Victor.
- Cool. Je suis sûr que tu vas vite t'améliorer et que tu seras rapidement de retour à la maison.
- Je suis sûr aussi, confirma Victor.
Boris sembla remarquer ses réponses évasives et demanda :
- Qu'est-ce qui ne va pas ?
Victor hésita un instant. Il savait pertinemment que la discussion qu'ils allaient avoir finirait en dispute, et il n'était pas sûr de vouloir supporter l'ambiance pesante que cela mettrait entre eux. Il finit par se souvenir qu'il ne vivait plus avec lui. Peu importe s'ils se prenaient la tête, ils se quitteraient le soir même dès la fin de l'entraînement.
- Yakov a retrouvé Makkachin.
- J'en ai entendu parler. Je suis rassuré. Je m'en serais éternellement voulu s'il lui était arrivé quelque chose.
- Il a dit qu'il l'avait retrouvé attaché. Comme si… Comme s'il avait été abandonné.
Boris écarquilla des yeux incrédules quelques secondes avant de s'écrier :
- Il pense que je l'ai abandonné ? Mais… Bon sang, il est pas bien ! Je tiens à ce chien presque autant que toi ! Je le promène tous les jours depuis un an et demi !
- Alors pourquoi il était attaché ? Sans son papier avec mes coordonnées ?
- Mais je n'en sais rien ! protesta Boris. Quelqu'un a dû l'attacher pour éviter qu'il provoque un accident sur la route ! Et je ne savais même pas qu'il y avait tes coordonnées dans son collier ! Ça fait combien de temps que tu n'avais pas vérifié qu'il y était ? Il a peut-être dû tomber il y a des mois !
Victor resta silencieux. Il était forcé de reconnaître que les suggestions de Boris tenaient la route. Cela faisait beaucoup de coïncidences, bien sûr, mais ça restait possible. Boris reprit :
- Victor… Je ne sais pas à quel jeu joue Yakov mais je voudrais que tu fasses attention. Plus ça va et plus j'ai l'impression qu'il t'a demandé d'habiter chez lui uniquement pour t'éloigner de moi. Je peux comprendre qu'il pense que notre relation entrave ta carrière, mais… Depuis le temps qu'on est ensemble, toi tu sais que ce n'est pas le cas ! S'il te plaît… On est tous les deux plus forts que ça. Promets-moi de faire attention à ce qu'il te dira sur moi.
Victor acquiesça d'un hochement de tête. Les paroles de Yakov lui restaient en tête. Il fallait que quelqu'un t'arraches de là. Comment faire la part des choses ? Comment deviner qui, de Boris ou de Yakov, essayait de le manipuler ?
- OK, finit-il par murmurer. Je te promets d'y réfléchir.
(19 novembre 2005, 19h35)
Victor esquissa un pâle sourire en voyant Makkachin courir vers un groupe de pigeons en aboyant joyeusement. La nuit était tombée depuis un moment mais les réverbères éclairaient suffisamment les rues de Saint-Pétersbourg pour y voir comme en plein jour. Tout en marchant et gardant un œil sur son chien, il réfléchissait. Les paroles de Boris lui étaient restées en tête. Qui le manipulait ? Qui essayait de l'éloigner de l'autre ? Il aurait eu besoin d'un conseil, d'un œil extérieur, mais qui ? Il ne connaissait personne d'autre qui pourrait l'aider à y voir clair… Quoi que… Si, en fait, il y avait bien une personne. Quelqu'un à qui il avait toujours demandé en cas de doute, quelqu'un qui avait toujours pris soin de lui. Mais cela faisait plus de six mois qu'il ne lui avait pas parlé, qu'il n'avait même pas donné signe de vie. Si ça se trouve, elle avait même changé de numéro de téléphone ? Mais ça ne coûtait rien d'essayer. Peu importe ce qu'elle lui répondrait, il réalisait que rien que le fait d'entendre sa voix lui ferait plaisir. Il se laissa tomber sur un banc, vérifia que Makkachin s'asseyait à ses pieds et sortit son téléphone. Il trouva rapidement son numéro et lança l'appel, qui fut décroché au bout de deux sonneries.
- Allo ?
- Eva ? Salut, c'est Victor. Désolé de te dérang…
- Vitya ! s'exclama sa sœur. Comment tu vas ? Ça me fait super plaisir de t'entendre ! Félicitations pour ta deuxième place aux États-Unis au fait, j'ai suivi les résultats ! Tu vas mieux que la dernière fois ?
La réaction de sa sœur lui arracha un sourire. Pourquoi ne lui avait-il plus adressé la parole depuis les derniers mondiaux ? Peu importe les réflexions du reste de sa famille, Eva avait toujours été là pour lui… Ils échangèrent des banalités, racontant chacun leur vie pendant un bon moment, avant que Victor n'ose demander :
- Est-ce que je peux te demander un conseil ?
- Bien sûr ! Dis-moi !
Il lui raconta la situation. Boris, Yakov, les insinuations de Yakov, les réponses choquées de Boris, sa confusion la plus totale sur qui il devait croire, sur ce qu'il devait faire. Quand il eut terminé, Eva reprit lentement :
- Victor… Je ne peux pas juger sans connaître moi-même les personnes en question, sans avoir observé la situation de l'extérieur. Je ne connais pas ton coach. Boris je ne l'ai vu qu'une fois et même si j'étais assez furieuse contre lui quand tu m'as parlé de son engueulade après tes mondiaux, je ne pense pas que ce soit suffisant pour pouvoir le cerner. Mais… Il y a quand même quelque chose qui m'interpelle, dans ton histoire. C'est évident que l'un d'eux cherche à te manipuler. Mais je n'arrive pas à voir pourquoi ? L'un comme l'autre, on ne met pas autant d'efforts à changer la vie de quelqu'un sans avoir une bonne raison de le faire. Alors… Peut-être que si tu te demandais lequel des deux a le plus à gagner à te faire aller dans son sens, tu aurais ta réponse ?
- Je… J'avais pas vu la question sous cet angle, avoua Victor.
- Alors réfléchis-y, conseilla Eva d'un ton doux. J'espère que tu trouveras ta réponse. Je vais devoir te laisser. N'hésite pas à rappeler s'il y a quoi que ce soit, j'espère qu'on se reparlera avant Noël prochain !
- J'espère aussi, sourit Victor. Merci infiniment.
- Je t'en prie. A bientôt, fais attention à toi.
Ils raccrochèrent et Victor souffla doucement. Parler à sa sœur lui avait fait un bien fou, et il devait reconnaître que son conseil était probablement le meilleur. Trouve qui a à gagner dans cette histoire. Il n'eut pas le temps d'y réfléchir, il réalisa avec effroi qu'il était plus de 20 heures. Son rythme de vie de l'entraînement lui imposait d'être couché dès 21 heures et il n'avait pas encore mangé. Étouffant un juron, il fourra son téléphone dans sa poche et repartit rapidement vers l'appartement de Yakov en s'assurant que Makkachin le suivait. L'horloge affichait 20h30 lorsqu'il frappa à la porte de son coach, légèrement essoufflé. Celui-ci esquissa un sourire en le voyant :
- Tu ne te fatigues pas assez à l'entraînement, tu te sens obligé de courir en plus le soir ?
- Désolé… souffla-t-il en reprenant sa respiration. J'avais… Pas fait attention… A l'heure…
Yakov fronça les sourcils.
- Qu'est-ce qu'elle a, l'heure ? Il est à peine 20h30… Je commençais à me demander si je t'attendais ou pas pour manger mais il n'est pas si tard non plus…
- Mais… Je dois être couché à 21 heures… Pour l'entraînement…
- Quoi ? s'exclama Yakov. Victor, tu te couches sérieusement aussi tôt tous les soirs parce que tu t'y sens obligé ? Je pensais juste que tu étais fatigué…
Victor dévisagea Yakov, complètement déboussolé.
- Tes règles d'entraînement… reprit-il.
- Imposent un minimum de huit heures de sommeil par nuit. Pas plus, précisa lentement Yakov. Tu te lèves tous les matins à sept heures. Je sais bien que tu as arrêté tes études mais tu devrais quand même réussir à faire le calcul ?
Victor resta silencieux, plongé dans ses pensées. Yakov lui indiqua le canapé d'un signe et lui amena un verre de jus de fruits. Il le remercia rapidement sans cesser de réfléchir. Cette règle des huit heures minimum, il la connaissait, il l'appliquait avant de vivre avec Boris et veillait donc à ne pas se coucher après 23 heures. Comment avait-il pu se tromper autant ? Un souvenir lui revint en tête. Sa sortie à Paris avec Stéphane et les autres patineurs du trophée de France. L'explosion de colère de Boris qui lui reprochait son comportement, son manque de sérieux dans son entraînement. La promesse qu'il s'était faite à lui-même de ne plus le décevoir et de respecter scrupuleusement toutes ses règles, qu'elles soient justes ou non. Son esprit qui s'était progressivement habitué à se coucher à 21 heures au nom des règles d'entraînement au point d'oublier qu'elle venait de Boris et non de Yakov.
- Comment j'ai pu me laisser avoir comme ça ? murmura-t-il.
- Tu avais une confiance aveugle en lui et il en a profité. Tu es presque trop discipliné, ça ne t'es pas même pas venu à l'esprit que les conseils d'un assistant coach pouvaient ne pas être les bons.
Victor ne répondit rien. Il continuait à réfléchir. Comment y voir clair ? Comment être sûr que la version que Yakov lui présentait était la bonne ? Les paroles d'Eva lui revinrent en tête. Demande-toi pourquoi ils font ça et qui a quelque chose à y gagner. Yakov n'aurait bien sûr pas un avis neutre, mais sa réponse lui permettrait peut-être d'y voir clair – que ce soit dans le jeu de Boris ou dans le sien.
- Pourquoi il aurait fait ça ? Quel intérêt il aurait à m'obliger à me coucher plus tôt que prévu ? C'est… Stupide !
- Il peut y avoir beaucoup de raisons… commença Yakov lentement. Boris est un maniaque du contrôle, il se servait peut-être de ça pour s'assurer que tu le respectais toujours autant.
- Peut-être…
(25 novembre 2005, 18h49)
Victor amorça un virage plus serré que d'habitude tout en restant parfaitement en équilibre sur ses lames et parvint à dépasser Georgi qui étouffa un grognement de frustration.
- Attends voir, souffla celui-ci derrière lui.
Le dernier cours des plus jeunes élèves de Yakov s'était terminé vingt minutes plus tôt et le coach devait encore remplir de la paperasse avant de rentrer. Georgi avait été obligé de traîner à la patinoire suite à une histoire de clé de son appartement confiée à ses parents, et Victor attendait que Yakov soit prêt à partir pour rentrer avec lui. Ils avaient décidé de tuer l'ennui en s'amusant sur la glace, profitant des délimitations et plots encore présents suite au cours des juniors. Après les avoir stratégiquement posés sur la glace, ils avaient improvisé une course consistant à faire un tour de piste tout en évitant les obstacles. Victor slaloma aisément entre les plots mais, du coin de l'œil, il aperçut Georgi les franchir tous d'un seul saut de géant et chercher à le talonner. Aussitôt, il accéléra en protestant :
- C'est de la triche !
- On a dit éviter les obstacles, on a rien dit sur la façon de le faire ! rappela Georgi.
Celui-ci repassa devant Victor mais, alors qu'ils arrivaient devant une crosse de hockey qu'ils avaient positionnée à un mètre de hauteur à l'aide de plots, Georgi bifurqua rapidement pour l'éviter tandis que Victor fondait en une fente, son corps cambré à l'extrême, pour passer dessous. Il reprit l'avantage et, quelques mètres avant la ligne d'arrivée, il s'élança en un triple axel tout en longueur qui le fit atterrir de l'autre côté de la ligne rouge.
- Gagné ! s'exclama-t-il.
- Et c'est moi qui trichait ? s'exclama Georgi, essoufflé. Comment tu as fait cette fente ?
- Question d'habitude, affirma Victor. Tu veux que je te montre ?
Victor l'exécuta à nouveau devant lui et Georgi fronça les sourcils :
- Comment tu cambres ton corps autant ?
- C'est de la souplesse, ça se travaille. Toi, comment tu parcoures une telle distance sur un seul saut de géant ?
- C'est de l'élan, ça se travaille, répondit Georgi avec un clin d'œil.
Victor s'apprêtait à répondre quand une voix les interrompit :
- VICTOR ! GEORGI ! Vous vous êtes inscrits dans la catégorie de patinage de vitesse pour les JO ? Je vous avais demandé de ranger ces plots, pas d'en sortir deux fois plus pour faire une course d'obstacles !
Les deux patineurs pâlirent instantanément et s'empressèrent de ramasser tous les objets qui traînaient encore sur la glace. Une minute plus tard, ils s'arrêtèrent au bord de la piste, devant leur coach, qui soupira :
- Vous seriez déjà champions du monde si vous mettiez le même enthousiasme à travailler vos quadruples. Allez, Victor, on y va. Georgi, ça va aller ?
Georgi jeta un œil à l'horloge et acquiesça :
- Oui, mes parents doivent être rentrés désormais.
Le regard de Victor avait également suivi l'horloge. 19 heures. L'espace d'une seconde, il se demanda ce qu'il aurait fait au même moment s'il n'avait pas habité avec Yakov. Il aurait probablement été chez lui, en train de préparer à manger pendant que Boris aurait sorti Makkachin seul. Au nom de son entraînement, du sérieux de ses conditions de vie, de son besoin de se reposer pour être en forme pour le lendemain. Pourtant, il venait de passer la demi-heure la plus épuisante de la journée, mais également celle qui l'avait le plus remotivé. S'entraîner à faire des figures complexes plusieurs heures par jour lui faisait souvent oublier qu'à la base, il aimait patiner et qu'il aimait s'amuser sur la glace. Pendant qu'il remettait ses chaussures et essuyait les lames de ses patins, son regard se reposa sur la piste désormais vide. Quand aurait-il pour la prochaine fois une telle occasion de s'amuser et de patiner en toute détente, sans entraînement, sans contrainte, juste pour se défouler et rigoler avec d'autres patineurs ? Tant qu'il habiterait avec Yakov, autant qu'il voudrait, il n'était pas rare qu'il doive l'attendre le soir. Tant qu'il vivrait avec Boris, qui exigeait qu'il rentre chez eux dès la fin de son entraînement, probablement pas avant un long moment.
(2 décembre 2005, 14h38 – Heure de Kadoma, Japon)
Victor étouffa un bâillement. Le décalage horaire l'avait plus perturbé qu'il ne le pensait et il n'avait pas réussi à dormir pour sa première nuit à Tokyo, pour le trophée NHK du Japon. Sa deuxième étape du Grand Prix, celle qui confirmerait – ou non – sa présence à la finale. Il ne pouvait pas se permettre d'échouer. Son téléphone sonna et il parvint à s'isoler dans un couloir désert du complexe pour décrocher.
- Salut Boris ! Comment ça va ?
- Et toi ? demanda son compagnon. Tout se passe bien ?
- Oui oui, j'allais pas tarder à rejoindre Yakov pour attendre mon tour au bord de la patinoire.
- OK. N'oublie pas de soigner ta présentation et ton interprétation. Tu ne peux pas te permettre de perdre, si tu échoues maintenant le Grand Prix est fini pour toi !
- Je le sais… murmura lentement Victor. Je vais faire de mon mieux, je te le promets !
- Tu dis toujours ça et tu finis toujours par te planter ! Ne me déçois pas, je compte sur toi !
Victor acquiesça sans broncher à toutes ses recommandations avant de parvenir à raccrocher. Après s'être assuré que la conversation était terminée, il lâcha un soupir de lassitude. Combien de fois Boris allait-il l'appeler, combien de fois allait-il lui rappeler qu'il ne le verrait que comme un patineur raté et fainéant s'il échouait ? Pourquoi faisait-il ça ? Il avait longuement ressassé les paroles de sa sœur et avait commencé à y trouver quelques réponses. Il avait d'abord pensé que Yakov tenait à lui, qu'il voulait s'assurer que rien ne le détournerait de sa carrière – pas même son petit-ami. Après tout, il restait un des espoirs les plus prometteurs de la Russie et Yakov retirait une certaine gloire à être son entraîneur, pas étonnant qu'il ne veuille pas laisser Boris s'immiscer dans sa carrière.
Mais, après y avoir réfléchi, il s'était rendu compte que cet argument sonnait faux. Oui, Yakov était fier de lui… Mais pas au point de le retenir. Il restait surtout et avant tout l'entraîneur de dizaines de patineurs plus talentueux les uns que les autres. Il n'était pas le premier à avoir atteint des sommets mondiaux et il ne serait pas le dernier. Si Victor échouait ou même s'il décidait d'arrêter complètement le patinage, alors Yakov ouvrirait à nouveau des sélections aux patineurs de tout le pays pour trouver celui qui sera la prochaine étoile de la Russie. Et il se consacrerait à l'entraînement de ce futur champion du monde de la même façon qu'il s'était consacré à celui de Victor auparavant, ni plus ni moins.
Non, décidément, Victor ne voyait pas quel intérêt Yakov aurait pu avoir à briser sa relation avec Boris. Sauf… Sauf si tout ce qu'il affirmait depuis le début était vrai. Sauf s'il pensait sincèrement que Boris lui-même était en train de saborder son moral et son envie de continuer. Mais pourquoi ferait-il ça ? Il n'avait pas trouvé de « pourquoi » à Yakov, pourrait-il en trouver un à Boris ?
- Victor ! appela Yakov depuis le bout du couloir. Tu es prêt ? Ça va être à toi dans quelques minutes !
Retrouvant soudainement ses esprits, Victor acquiesça d'un hochement de tête et rejoignit son coach. Il ne pouvait pas se permettre de laisser ses problèmes personnels l'envahir pendant la compétition. Ils atteignirent rapidement le bord de la piste et Victor ferma les yeux, tentant de se replonger dans l'ambiance de son thème. La solitude. Si ce sentiment n'avait pas été dur à ressentir et reproduire lors de la Skate America, cela lui paraissait plus dur aujourd'hui. Il ne ressentait plus cette solitude omniprésente et dévorante depuis qu'il habitait chez Yakov, qu'ils prenaient deux repas sur trois ensemble, qu'ils passaient des soirées à discuter de sa carrière et de patinage en général. Il ne pourrait pas patiner dans ces conditions, il devait se concentrer.
Les applaudissements qui résonnèrent lui firent comprendre que la chorégraphie du patineur précédent était terminée. Il focalisa son attention sur la glace et s'élança dessus quand son nom fut appelé. Il salua la foule et les juges avant de s'immobiliser au centre.
- Victor Nikiforov, sur la musique Les jours tristes, tirée du film Le fabuleux destin d'Amélie Poulain.
Les premières notes d'accordéon résonnèrent et aidèrent Victor à se concentrer. Il n'eut finalement pas de mal à retrouver le sentiment qui l'avait habité lors de la Skate America. En fait, il lui suffisait de penser aux moments où il vivait avec Boris pour se replonger dans l'ambiance de sa chorégraphie et danser de manière lente et sensuelle ce combat de la vie de tous les jours. Les spirales lentes qu'il dessina retracèrent cette lassitude et cette difficulté et, prenant de plus en plus de vitesse, il effectua un triple axel sur lequel il se réceptionna de manière tout aussi fluide. Combien de fois n'avait-il juste pas eu l'envie de se lever, envie d'abandonner le combat, d'abandonner sa carrière en espérant que cela ferait retomber la pression et les conflits entre Boris et lui ? De twizzles en boucles, les bras tantôt au-dessus de sa tête, tantôt de part et d'autre comme s'il était pris dans les mailles d'un filet duquel il tentait de s'échapper, en vain. D'une combinaison triple boucle double boucle piqué, il venait renforcer cette impression, évoluant sur la glace tout en retournements comme à la recherche d'une échappatoire. D'une poussée bien ancrée, il amorça une arabesque en carre, qu'il transforma en une pirouette allongée, puis assise, de plus en plus petite, image d'un monde devenu trop étroit pour lui. Combien de fois avait-il juste eu envie d'arrêter de se battre ? Ses mouvements ralentirent et il se laissa glisser vers le sol pour matérialiser cet abandon avant que la musique ne reprenne de plus belle et qu'il se relève subitement pour marquer sa volonté de se battre. Triple lutz triple boucle piqué, pratiquement sans élan, sa combinaison la plus dure à ce jour. Rester fort, continuer, malgré tout, malgré tous, malgré cette solitude dévorante. Tant pis s'il devrait être seul, tant pis s'il ne pouvait compter sur personne, si tous les gens autour de lui tentaient de l'attirer vers le bas, il continuerait à avancer seul mais déterminé. Cette impression se matérialisait dans sa suite de pas, tout en piqués, d'une complexité qu'il n'avait alors encore jamais atteinte, le visage tendu à la fois par la concentration et l'émotion. Ses mouvements devenaient moins fluides, plus marqués, plus significatifs de cette résignation et de cette volonté de continuer malgré sa solitude. Il s'immobilisa au centre de la patinoire en même temps que les dernières notes de musique, les bras levés en signe de nouveau départ, de nouvel envol sans personne autour de lui.
Un tonnerre d'applaudissements secoua le complexe et il salua longuement le public avant de rejoindre Yakov au bord de la piste. Pendant qu'ils attendaient les résultats, le téléphone de Victor sonna. Boris l'appelait à nouveau. Il retint de justesse un soupir d'exaspération – après tout, il était filmé. Il ne décrocha pas mais envoya aussitôt un message : Je suis encore dans le kiss and cry, je te rappelle dès que je peux. Il savait pertinemment que cette explication ne contenterait pas son compagnon, qu'il subirait une réprimande pour ne pas l'avoir fait passer en priorité dès qu'il le rappellerait. Pour la première fois depuis longtemps, il aurait voulu rester assis ici à attendre ses résultats éternellement. Pour la première fois depuis longtemps, il n'avait pas envie de décrocher au téléphone.
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