« On prétend éduquer alors qu'en fait on ne veut que contraindre sans employer la force »
— Merci beaucoup d'avoir répondu, disait Jenna.
— C'est normal. Ça ne doit pas être facile de vivre seule avec Jenny et Vicky.
— C'est rien de le dire, soupira la fillette d'un air tragique.
— Allez, je vais vous raccompagner. Je suis sûre que tu survivras, tu es brillante.
Red ne comprenait pas ce que faisaient les deux lycéennes. D'accord, elles étaient jeunes, mais ce n'était pas une raison pour être totalement inconscientes.
Jenny cligna des yeux quand elle vit son petit frère et sa petite sœur devant la porte.
— Mais...je croyais que vous étiez dans votre chambre.
— Comme tu vois, ce n'était pas le cas. Bonne nuit. Encore merci Albator.
La collégienne partit directement dans sa chambre sous le regard perdu de sa sœur.
— Tu sais que tu es censée les faire passer avant tout ?
La jeune fille leva les yeux au ciel et lui ferma la porte au nez.
Albin n'avait jamais été aussi dépendant de quelqu'un. D'un côté, il voulait se préserver au maximum mais d'un autre, il n'avait pas l'impression d'avoir le choix. Ça lui faisait tellement de bien de se sentir écouté et soutenu ça agissait comme une drogue. Pourquoi se passer d'un intérêt si bienveillant ?
Karine, en le voyant si dépité du résultat de leur discussion, lui avait conseillé d'extérioriser. Il avait écrit deux couplets mais chaque relecture décuplait sa rage. Sa mère était la seule personne qu'il ne comprenait pas. Tous les autres avaient une attitude logique qui lui était accessible. Mais pas elle. Et puisqu'elle semblait ne pas se soucier de lui, lui non plus, ne souhaitait pas lui accorder une part de son attention. Alors il oublia sa mère et ses sales habitudes.
Une seule chose comptait, son groupe. Oui, il allait tout donner pour les amis qui le soutenaient dans ce projet et cela commençait par écrire et composer de bonnes chansons. Karine et lui avaient travaillé leur texte avec une minutie et une exigence extrême. Elle eut à peine le temps de faire ses devoirs une fois rentrée chez elle qu'elle s'endormit.
— Bengo, les résultats sont arrivés.
L'homme arrêta sa machine et arracha le papier des mains de son apprenti. Il ouvrit la lettre et la parcourut en diagonal, à la recherche des informations sensibles.
— Alors, c'est vraiment votre fille ? Vous avez retrouvé votre famille ?
— Il semblerait, souffla l'homme ahuri. Mais ces tests ne sont jamais sûrs...
— Un test ADN à partir de vos cheveux, c'est plus que sûr. Et puis, c'est pas comme vous aviez pu envoyé le mauvais échantillon : il n'y a pas des dizaines de rousses aux cheveux longs qui se baladent ici.
Bengo hocha doucement la tête. Il n'en revenait pas. Ce qu'il espérait venait de se produire.
— À qui parles-tu si tôt le matin ma chouette ?
Karine mit plusieurs minutes à répondre, le temps de finir d'écrire son message et de l'envoyer.
— Vu comme elle t'ignore, elle est en train de textoter avec son gourou.
— Je parle avec Albin, répondit la jeune fille à sa mère, n'ayant rien entendu des paroles de son père.
Constatant que son frère ricanait, elle comprit qu'elle avait loupé quelque chose et lui demanda des explications.
— Rien, rien.
Il reçut un coup de pied sous la table.
— C'est juste que t'es obnubilée par ton Albin. Il te vend de la drogue ? Parce que blanc sur blanc, ça ne se voit pas.
Karine se sentit trahie par sa fichue famille, même sa mère riait.
— Moi, je suis certain que mon idée de secte n'est pas mauvaise, il a tout du gourou.
— Chéri ! le rabroua sa femme. Ne parle pas ainsi d'un gosse.
— Ce n'est pas un grosse, il a les cheveux blanc. Et en plus, il dévergonde ta fille.
Furieuse de ce qu'elle entendait, la jeune fille en question se leva en vitesse.
— Quand on veut insulter quelqu'un, on apprend à le connaître avant. Sinon, c'est juste de la connerie.
Sur ces mots, la jeune fille partit sans oublier de claquer la porte. Et sans débarrasser.
David partit lui aussi, rapidement et discrètement, il ne voulait pas compter parmi les dommages collatéraux. La lycéenne venait tout de même de traiter son père de con ça ne pouvait pas être sans conséquence.
— Alors ? Vos parents sont toujours pas revenus ? s'enquit Mégane.
— Toujours pas, répondit la belle rousse, elle aussi adossée au mur.
— Et aucune nouvelle, ajouta Vicky qui fusillait tous les passants du regard.
— Vous avez toujours de quoi manger au moins ?
— T'inquiète, le congélo est plein.
— Je sais que je critique souvent mes parents, mais les vôtres font grave flipper.
Alors que les jeunes filles profitaient de cette ouverture pour insulter copieusement leur géniteur, Mélanie les regardait sans piper mot.
— Peut-être qu'ils en ont besoin, osa enfin dire la lycéenne.
Toutes ses amies la regardèrent complètement sous le choc.
— Si ça se trouve, ils règlent un problème important et quand ils reviendront, ça ira mieux.
Aucune sembla adhérer à son idée, les deux reines du lycée plissaient les yeux et les membres des Albinos fronçaient les sourcils. Mélanie finit par lever les yeux au ciel.
— Laissez tomber.
La jeune fille n'était pas prête (et n'avait pas envie) de batailler bec et ongle pour une idée.
— Non, explique, demanda aussitôt Mégane, c'est juste qu'on comprend pas.
— C'est juste que les parents aussi sont normaux, il ne sont pas que parents. Si certains ont subitement envie ou besoin de partir, pourquoi ça ne pourrait pas arriver à un de nos parents ?
— Ils peuvent en avoir envie. Mais ils ne sont pas censés le faire.
— C'est la moral qui veut ça, mais en fait, rien ne les en empêche. Les parents ne sont pas sélectionnés sur leurs compétences ça se saurait. Alors je me dis qu'il faut relativiser. Attendre leur retour pour avoir une vue d'ensemble et ainsi savoir s'il faut les insulter ou pas. Ne pas s'étonner de ne pas être h24, leur principal centre d'intérêt. Ne pas passer ses nerfs sur eux juste parce qu'on sait qu'ils nous pardonneront. Prendre un peu soin d'eux quoi.
La cloche sonna tandis qu'elles méditaient ces paroles. Elles se dispersèrent pour se rendre à leur cours respectif.
Jenny se préoccupa très peu de son cours d'économie. Les mots de Mélanie ne cessaient de lui revenir en tête.
Quand ils avaient déménagé, sa mère lui avait promis du changement. Elle comptait « s'améliorer en tant que mère et femme ». Jenny attendait toujours ledit changement.
Sa mère était comme les politiques que le papa d'Hugo ne cessait de critiquer « Que des mots, jamais d'actes ». La dernière fois qu'elles avaient vraiment discuté, elle lui avait rabâché qu'une belle ne pouvait pas aimer un moche. Elle s'était retenue de lui répondre qu'une chevelue ne pouvait sortir avec un chauve.
Et elle ne s'était pas sentie mieux après. Alors que sa mère ne soit pas là, ça ne changeait pas de d'habitude. Personne ne pouvait dire qu'elle n'avait pas essayé de l'aider, elle avait tout fait pour la préserver de sa prochaine désillusion amoureuse. Sauf qu'elle n'en avait fait qu'à sa tête, alors maintenant qu'elle se débrouille.
Vicky était dans le même état qu'elle. Mélanie parlait comme quelqu'un qui avait des parents géniaux. Ce n'était pas du tout son cas.
Ses parents n'avaient pas connaissances de mots tels que « pardon » ou « moral ». Il s'agissait de concepts inutiles, juste bons pour les faibles. Et cela s'appliquait aussi au cercle familiale. Alors Vicky n'était vraiment pas prête à être généreuse avec ses parents.
Son père l'avait abandonnée pour partir au soleil avec sa pétasse rousse. Et sa mère avait oublié qu'elle avait des enfants. Eux ne se préoccupaient visiblement pas d'elle pourquoi ce serait à elle de faire preuve de maturité ?
Karine avait fini son cours et profité de sa pause pour téléphoner à Albin. Ils avaient parlé des chansons puis le sujet avait dérivé sur l'agréable soirée qu'ils avaient passée lundi dernier.
— Alors tu es amie avec Mélanie, ne put s'empêcher de remarquer Albin.
— Oui, c'est ça.
— La même Mélanie qui t'as volé, entre guillemets, ton ex-petit-copain, qui t'as publiquement humiliée et qui t'as faite accuser de meurtre ?
— Oui, on parle bien de la même Mélanie.
— Je croyais que tu ne voulais plus jamais avoir affaire à elle.
— J'ai dit ça ? s'étonna la jeune fille. Et bien j'aurais pas dû. Mélanie est super sympa.
— Ne pensais-tu pas la même chose la première fois que tu as fait sa connaissance ?
— Bon dis-moi où tu veux en venir, et sans détour s'il te plaît, ça m'épargnerait.
— Tu pardonnes trop facilement, encore une fois. Tu risques d'être blessée de nouveau.
— De un, tu es vraiment pas bien placé pour me dire que je ne devrais pas lui accorder de seconde chance. Et de deux, pourquoi en voudrais-je à Mélanie ?
— Tu... Tu n'as pas oublié tout ce qu'elle t'as fait quand même ?
— Non, je n'ai pas oublié mais je me suis défendue et je n'ai plus rien à prouver au sujet de notre gué-guerre.
— OK.
— Comment ça « OK » ? Un milliard de choses peut se cacher derrière un « OK ».
— Peut-être que tu as raison, et que je suis trop suspicieux. (Karine attendit la suite qui ne tarda pas à venir.) Mais peut-être que tu seras de nouveau blesser par ceux qui se disaient tes amis.
— Tu as raison, acquiesça Karine avec douceur, mais ce n'est pas une raison pour s'inquiéter. Je trouverai bien une utilité à tout ça.
Albin sourit avec mélancolie. Il adorait cette philosophie. Il l'adulait. Il souhaitait s'en approcher au plus près et maintenant, il se rendait compte qu'il en était encore loin. Jamais il ne s'était dit « d'accord je prends le risque » ou « de tout façon, ce sera un minimum enrichissant ».
Il n'aimait pas les facteurs x, l'inconnu qui venait troubler ses plans, il ne comprenait d'ailleurs pas qu'on puisse les apprécier. C'était mille fois plus agréable de connaître à l'avance une situation afin de pouvoir s'y préparer et ainsi ne jamais regretter ses actes. Mille fois plus agréable.
Mais du coup il n'arrivait jamais à tirer quelque chose de positif de ce x, il le haïssait tellement lui qui arrivait comme un cheveu sur la soupe. Il n'avait pas eu le temps d'analyser qu'on lui avait annoncé que Vinko était en prison et y attendait sa peine. Et sa mère, il n'était jamais parvenu à la comprendre et jamais il n'avait pu anticiper leur discussion. Le x était un putain de piège qui se glissait là où on l'attendait le moins.
— Ah t'es là Barbie. Je croyais que tu allais nous rejoindre pour finir l'exposé. Tu fais quoi toute seule ici ?
— Je fuyais mes prétendants.
— La récré est finie depuis cinq minutes et t'es en plein milieu de la cour, fit remarquer sa petite amie qui n'avait aucune envie d'être crédule.
— Pourquoi tu t'acharnes sur moi ?
— Parce que tu as une sale tête, t'as aussi l'air épuisé et sur les nerfs.
— J'ai fait un footing ce matin.
— Tu as couru ? Mais quelle idée, pas étonnant que tu ais une tête de déterré. Pourquoi t'infliger ça ?
— Pour garder la ligne.
— Pour garder la ligne bien entendu, répéta-t-elle dubitative. Sinon, pourquoi es-tu énervée ?
— Mes parents, soupira la lycéenne ennuyée.
— Parce qu'ils sont partis ?
Vicky la fusilla du regard, ça la marqua car elle ne l'avait encore jamais fait.
— La pétasse rousse n'a vraiment rien à voir avec mes parents, siffla la belle métisse bien réveillée.
— D'accord, je m'excuse. Alors que se passe-t-il ?
Cette fois Vicky esquiva son regard et se mit à taper un rythme saccadé sur la table en plastique avec ses ongles.
— Divorce.
— Tu ne t'y attendais pas ?
— J'avais l'espoir que ça ne vienne jamais.
Comme la dernière fois, Mégane prit ses mains dans les siennes.
— Ça te rend triste ?
Elle hocha doucement la tête, comme si elle murmurait.
— Je crois que c'est normal.
Vicky sortit les feuilles de son sac et sa copine prit plusieurs secondes pour comprendre de quoi il s'agissait.
— Je veux les jeter.
— Vicky pense aux conséquences tu es sûre que c'est ce que tu veux ?
Sa voix était chuchotante.
— Je veux pas de ce divorce.
— Vicky, je sais que tu ne vas pas apprécier mais ça ne te concerne pas vraiment. Même si c'est tes parents, ce divorce aura moins d'impact sur ta vie que sur la leur.
— Toi aussi tu penses que je devrais prendre soin d'eux ? ricana Vicky qui sentait sa rage refaire surface.
— Ils doivent penser que ce sera mieux, pour tout le monde.
— Tu les surestimes, mes parents sont des exemples d'égocentrisme. S'ils divorcent c'est pour être libre et se débarrasser de notre famille.
— Quoi ? Barbie, il faut plus qu'un stupide papier pour détruire une famille, d'ailleurs, ce n'est pas possible. Vous serez liés pour toujours, peu importe que tes parents soient divorcés ou en prison parce que l'un a tué l'autre, ça ne changera pas.
— Même si j'égorge Rebecca ? sourit la métisse.
— Oui, et personne ne t'en voudra, rit sa petite amie. Vicky, reprit-elle avec sérieux, il faut que tu rendes ces papiers. Ça peut dégénérer si tu ne le fais pas.
La jeune fille en face d'elle grimaça et greffa son regard sur la table.
— Si tes parents ne se séparent pas, ils font se faire la guerre et tu seras la première à déguster.
Elle haussa un sourcil dans sa direction.
— Tu as intérêt à le faire, finit Mégane, je te surveille.
Vicky écarquilla les yeux, ces mots ne lui avaient jamais été adressés. Et ça ne l'inquiétait pas parce que ça témoignait de son intérêt pour elle. Sa mère ne s'embarrassait pas de ce genre de préoccupation. Personne dans sa famille ne le faisait d'ailleurs. Les gens en général n'osaient pas attendre quelque chose de l'effrayante Vicky. Sauf Mégane. Heureusement.
— Bon tu veux venir qu'on finisse cet exposé ?
— Puisque vous ne pouvez vous passer de moi, abdiqua Vicky.
Leurs amies les accueillirent avec le sourire malgré quelques remarques sur leur retard. Elles ne furent pas très productives parce qu'elles n'étaient pas très concentrées : elles ne cessaient de rire et furent plusieurs fois menacées d'exclusion. Seules Mélanie et Karine avaient pris les devant et heureusement car ce furent elles qui initièrent leur peu de travail.
— Alors les nanas, en forme ?
— Dégage David, répondit aussitôt sa sœur sans relever la tête.
— Toi, je t'écouterai peut-être quand tu arrêteras de me foutre dans la merde.
— Alors retourne dans la merde et viens pas nous parler.
— Trop de méchanceté pour de si petites boules. Attendez je suis venu pour vous montrer une super vidéo.
— Dégage, répéta sa sœur, on s'en fout de tes pornos.
— Ah bon ? Tu produis des films pornos ?
Tous se retournèrent vers Mélanie en fronçant les sourcils.
— Quoi ? Tu es acteur ?
— Non, je ne fais que regarder, réussit à dire le jeune homme encore sous le choc.
— Tu aimes bien ceux d'Exand Cortina ? Je les trouve très réussis.
— Je pensais pas que tu connaîtrais mais c'est clair que c'est une réalisatrice magnifique. Surtout quand elle travaille avec Pan Ria.
— Stop ! J'ai les oreilles qui saignent avec vos conneries. Pourquoi vous n'iriez pas ailleurs, comme dans un champ de fientes, poursuivre votre discussion de tordus ?
— Vous ne savez pas ce que vous loupez, les prévint Mélanie quelque peu boudeuse.
David finit par leur montrer ce qu'il voulait, malgré les protestations de sa sœur. Une jeune femme chantait au karaoké, c'était de toute évidence une vidéo amateur mise sur le net.
— Karine, regarde ! C'est toi.
— Quoi ? s'étrangla-t-elle.
Elle saisit l'objet et observa. Elle savait qu'il n'y avait aucune vidéo de concert des Albinos sur la toile, malgré le nouvel intérêt qu'on leur portait. Karine se souvenait de cette chanson, elle avait pris le micro parce qu'elle avait bu. Heureusement, elle était simplement désinhibée alors elle ne se couvrait pas de ridicule.
— Je viens de découvrir que tu es sexy, rit une de ses amies toutes aussi ahuries qu'elle.
Karine rougit intensément et elle avait de quoi. Sur la vidéo, elle avait attaché ses cheveux en chignon pour ne pas avoir à les remettre en place à chaque fois. Elle se déhanchait. La mélodie était douce mais les paroles étaient tranchantes et drôles. La jeune femme sur cette vidéo s'amusait et amusait son public. Elle ne chantait pas pour eux, elle chantait avec eux. C'était magique. Et pour la première fois, Karine se voyait attirante.
— Et les commentaires, ils disent quoi ? demanda Jenny.
Vicky attrapa l'appareil et fit défiler les informations. Elle lisait les plus marrants. De toute façon, la grande majorité donnait des avis positifs, autant sur le chant que sur la performance. Quant aux autres, ils ne cessaient de demander qui était cette inconnue.
— Vu le nombre de vue, t'es officiellement célèbre, sourit Mégane qui avait elle aussi été éblouie.
Cette belle citation vient de la grande philosophe Hannah Arendt.
