Bonsoir les lecteurs.
Ce soir nous allons faire une petite course d'endurance dans des cavernes mal fréquentées, puis à travers quelques sentiers de montagnes bien pentus avant de finir par grimper aux arbres. Vous vous sentez d'attaque ?
IX. Où l'on Fuit
Il y en avait partout, rampant sur les parois et courant sur le sol. Des gobelins sur toutes les surfaces où se posait le regard, gloussants, grotesques, difformes… Ils commencèrent par s'emparer des Nains qui avaient atterri dans leur piège, puis de leurs paquetages, bousculant leurs prisonniers et les menaçant de leurs armes rouillées tandis qu'ils les poussaient sur des passerelles branlantes et des pontons à moitié pourris. Billa, qui s'accrochait à la veste de Nori, fut brusquement séparée de son collègue par une bourrade plus violente que les autres, et tomba par terre. Elle rampa de côté pour éviter de se faire piétiner, puis s'aplatit contre la paroi, et réussit à passer inaperçu. Aucun gobelin ne se rendit compte de sa présence, et elle aurait parié que les Nains n'avaient même pas remarqué sa disparition, ce qui était aussi bien puisque ainsi il ne leur viendrait pas l'idée de l'appeler. La meute entraîna ses compagnons le long d'une corniche étroite et Billa commença à les suivre, ramassant de-ci, de-là quelques menus objets perdus par les Nains. Elle n'alla pas bien loin, cependant. Un gobelin jaillit soudain juste devant elle, brandissant une épée tordue et rouillée. Billa tira maladroitement la sienne, parvenant tout juste à parer le coup qui aurait dû lui ouvrir le ventre. Les braillements du gobelin n'allaient pas tarder à attirer ses congénères et elle lui fonça dessus avec l'idée de l'envoyer par terre et de l'assommer. Elle avait juste oublié qu'ils se tenaient tous deux au bord d'un précipice…
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Billa émergea peu à peu de son inconscience et commença à faire l'inventaire des dégâts. Mal à la tête – et une bosse de taille respectable. Mal au dos – petite surprise. Des bleus et des écorchures partout sur les mains, les jambes et les bras. Et une certaine difficulté à respirer. Un point en particulier, sur le côté droit, était à hurler. Côte cassée ?
Un faible gémissement lui fit tourner la tête, avec d'infinies précautions. Le gobelin avec lequel elle s'était empoignée gisait à quelques pas de là sur la roche, incapable de remuer, l'épine dorsale sans doute fracassée par la chute. Billa se demanda soudain ce qui avait pu interrompre la sienne et palpa le sol sous son dos. Elle faillit rire tout haut en palpant quelque chose de spongieux, avec un chapeau et un long pied... Un champignon. De tous les endroits possibles, elle avait atterri sur une touffe de champignons des cavernes. Le rire mourut très vite au fond de sa gorge quand elle entendit quelque chose s'approcher d'elle. Billa se fit aussi petite que possible et ne bougea plus d'un poil.
Une créature émergea d'un tunnel tout proche. Elle n'avait jamais rien vu de tel. L'être qui avançait vers le gobelin agonisant était pratiquement nu à l'exception d'un lambeau de tissu autour des reins. Il ne lui restait que quelques rares cheveux et il était d'une maigreur telle que Billa pouvait lui compter les côtes sans la moindre difficulté à travers sa peau grisâtre. Alors qu'il empoignait le gobelin par sa longue queue de cheval pour le traîner sur le sol, elle retint sa respiration, et ne la reprit que lorsque l'étrange équipage fut quasi hors de vue. Alors seulement, elle se redressa lentement et entreprit de suivre la créature. Avec un peu de chance, cet être connaissait un chemin vers la sortie des cavernes, et Billa n'aurait qu'à rester sur ses talons.
A quatre pattes, elle avançait vers le tunnel, quand ses doigts rencontrèrent un objet de métal froid. A la faible lueur qui tombait du haut de la falaise, elle découvrit un petit anneau d'or, sans pierre sertie.
Curieux endroit pour trouver un tel objet, se dit-elle.
Par réflexe, elle le glissa à son doigt, songeant que ses poches étaient certainement déchirées et que l'anneau tomberait de nouveau si elle le rangeait là (et puis, si simple fût-il, c'était un objet des plus élégants). Puis, se guidant sur le bruit que faisait le corps du gobelin frottant sur le sol, elle suivit l'étrange personnage qui traînait sa victime en direction d'une caverne beaucoup plus vaste, à moitié remplie par un lac.
Quand elle déboucha sur la grève pierreuse, la créature et le gobelin se trouvaient déjà sur un rocher formant une petite île au milieu de l'eau. L'être avait quelque chose serré dans sa main, et l'abattit à plusieurs reprises sur le gobelin tout en chantonnant avec satisfaction. Au bout de plusieurs coups, le gobelin cessa de se débattre. Billa serra plus étroitement la garde de son épée, dont la lame cessa soudain d'émettre la lueur bleue qui la nimbait depuis leur halte malheureuse dans la caverne sur la passe. Elle déglutit péniblement. Cette chose avait tué le gobelin… et allait sans doute en faire son plat de résistance. Quelques bruits répugnants lui parvinrent, puis elle entendit une voix aigrelette s'élever depuis le lac. Son dangereux voisin se parlait à lui-même tout en nettoyant la carcasse du malchanceux gobelin.
- On est tout seul, mon précieux, grommela la créature. Gollum ! Et on s'ennuie… Personne pour jouer aux devinettes avec nous...
Billa frissonna dans sa cachette. Jouer aux devinettes avec un être qui mangeait du gobelin tout cru ? Elle n'avait aucune envie de mourir si jeune !
- Et on a encore faim... Pas assez à manger sur eux, ils sont trop maigres, mon précieux ! Et ils ont mauvais goût. Gollum ! Il faut aller en chercher... d'autres !
L'être finit sa phrase sur un glapissement qui fit violemment sursauter la Hobbite. Soudain les projets de chasse de l'occupant du lac furent remplacés par des lamentations pitoyables.
- Parti ! Où est-il ? Où est-il ? On l'a perdu ? Perdu ! gémit la créature. Mon précieux... Il nous le faut ! Il faut le retrouver ! On est seul sans le précieux ! On veut notre trésor !
Instinctivement, Billa fourra sa main dans sa poche, comme si cela pouvait suffire à cacher l'objet. Les lamentations se poursuivirent, et plus grave, se rapprochèrent. Sans sa litanie de plaintes, jamais la jeune femme n'aurait entendu l'être approcher. Ses grands pieds ne faisaient pratiquement aucun bruit tandis qu'ils brassaient l'eau du lac pour faire avancer l'espèce de petite barque que l'individu s'était construite.
Dès que l'embarcation toucha la rive, la créature se mit à fouiller tous les recoins, à soulever toutes les pierres, reniflant et tâtant. Billa fronça les sourcils. Il lui semblait voir le désespéré comme à travers un brouillard. Et quand il passa à trois pas d'elle, il ne la vit même pas. C'était à n'y rien comprendre.
- Où sommes-nous, précieux ? On le cherche, on le cherche…
Il tourna plusieurs fois sur lui-même en se frappant la tête et la poitrine, puis l'être se lança soudain dans les couloirs de pierre, galopant à quatre pattes. Ne sachant comment retrouver son chemin, Billa décida à tout hasard de le suivre.
Pour quelqu'un d'aussi maigre et maladif, il se déplaçait à une vitesse peu commune, et elle eut du mal à garder le rythme, encore plus à ne pas faire de bruit. La créature se faufilait dans des galeries étroites, sinueuses, qui grimpaient en pente raide… Billa se sentait totalement essoufflée, et devait serrer les dents pour ne pas faire de bruit et alerter son guide involontaire.
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Elle ne savait pas combien de temps ils coururent ainsi dans les boyaux froids et sombres de la montagne. Mais bientôt la créature cessa de cavaler et se mit à tourner en rond en marmonnant des phrases sans suite où il était question d'un cadeau d'anniversaire. A pas prudents, Billa s'avança et retint de justesse un soupir de soulagement quand l'être dérangé reprit sa route et escalada une série de marches abruptes. Épuisée, le ventre creux, les côtes douloureuses, elle aperçut enfin, à quelques pas devant elle, la lueur du jour. Il était temps. La créature se posta près de la sortie, attendant sans doute un complément de souper. Comment aurait-elle pu savoir que Billa se trouvait si près ? Cependant, peu désireuse de passer trop près de cet être aussi meurtrier que dérangé, elle chercha sur le sol un caillou de taille respectable, le ramassa et le lança dans le tunnel, où il rebondit avec fracas.
- Gollum ? fit la créature, immédiatement en alerte.
L'être s'avança lentement en direction du bruit, et Billa se fit toute petite dans le coin où elle s'était réfugiée. L'autre passa à côté d'elle en marmonnant.
- On a fait du bruit, voleur, on s'est fait entendre... et on va se faire... prendre !
Dès qu'il eut dépassé sa position, Billa quitta sa cachette et fila à toutes jambes vers la sortie. Elle entendit un glapissement furieux derrière elle et accéléra encore. Elle franchit la fissure dans le roc en coup de vent, déchirant un peu plus sa veste au passage, et se mit à courir, enfin, à l'air libre. Les cris de rage diminuèrent d'intensité dans son dos. La créature n'osait pas la suivre sous le soleil. Elle se serait autorisée à soupirer de soulagement, mais un regard vers le bas de la pente lui apprit que ses ennuis n'étaient pas encore tout à fait terminés. Loin, très loin devant elle, les Nains avançaient vers les premiers sapins. Billa soupira. Elle n'avait pas fini de courir pour la journée. Elle dévala la pente qui s'ouvrait sous ses pieds, et courut de toute la vitesse de ses petites jambes pour rattraper ses camarades. Elle était devenue beaucoup plus douée pour ça depuis le début de son voyage.
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Dans la pénombre de ses tunnels, Gollum crachait et rageait. Le sale petit voleur lui avait pris son précieux. Il n'avait pas vu son visage, mais il connaissait son odeur. Ce serait... facile de le retrouver.
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La compagnie de Thorïn s'éloignait des galeries des gobelins aussi vite que possible. Même quand on est habitué à vivre sous terre, il y a des endroits qu'on préfère de loin laisser derrière soi. Derrière la petite bande, Billa soufflait et ressassait mentalement tous les noms d'oiseaux dont elle allait couvrir Gandalf pour ne pas les avoir accompagnés dès leur départ de Fendeval. Et elle ferait aussi manger leur barbe à tous les autres pour leur apprendre à être plus prudents quand ils montaient un camp. Puis les Nains franchirent un éperon rocheux au galop, et le magicien se mit à compter la petite bande dépenaillée, se rendant compte un peu tard qu'il lui manquait quelqu'un.
- Où est Billa ? demanda soudain Gandalf. Le reste de la troupe échangea des regards catastrophés.
- Nori ? Elle était à côté de toi...
- J'en sais rien ! protesta celui-ci. Un coup elle était là, et puis la minute d'après, pfuit ! Plus personne !
- Si elle a eu de la chance, dit Thorïn en baissant le nez, elle a pu trouver un chemin vers la surface et reprendre la route de Fendeval. J'espère. C'est l'endroit le plus sûr pour elle en ce moment.
Billa se sentit partagée entre l'exaspération et un sourire attendri.
- Tu n'y crois pas, lâcha Fíli. Toi aussi, tu penses que... qu'elle ne s'en est pas sortie.
Elle les vit blêmir les uns après les autres. Oh misère, ils devaient s'imaginer qu'elle était morte là-bas. Quand Ori dissimula son visage derrière son énorme écharpe de tricot pour pleurer sans être vu, c'en fut trop. Elle retira l'anneau de son doigt et le glissa dans la poche de son gilet, redevenant visible aux yeux de ses compagnons. Ori ré-émergea immédiatement de sous son écharpe.
- Madame Sacquet ! lança gaiement le scribe, une expression ravie sur son visage encore barbouillé de larmes.
- Yeep ! fit Nori avant de l'attraper par la manche et de la serrer contre lui.
Pour dire à quel point il était ému, il ne tenta même pas de lui faire les poches.
- Comment avez-vous donc fait pour vous sortir de là ? s'étonna Dwalin. Pour une fois, il n'y avait pas trace de soupçon dans sa voix il était simplement curieux.
- Mais avant tout, interrompit la voix de Thorïn, pourquoi êtes-vous revenue ? Le chemin ne sera que plus difficile à mesure que nous avancerons.
- Vous avez une drôle de façon d'encourager les gens, vous, répliqua Billa avec un sourire en coin. Mais à dire vrai…
- Je ne crois pas que le pourquoi ait beaucoup d'importance, coupa Gandalf.
- A dire vrai, reprit Billa en ignorant le magicien, je ne nie pas que ma maison me manque. Il y a des jours où je paierais cher pour retrouver mes livres et mes plantes. Mais, en admettant que je survive au voyage, j'aurai toujours la possibilité d'y revenir. Cul-de-Sac m'attend sagement. J'ai cette sécurité. Vous, non. Et… j'aimerais pouvoir vous la donner.
Ils la regardaient tous avec des yeux ronds, la compréhension de ce qu'elle venait de dire faisant lentement son chemin à travers toutes les couches de méfiance, de désillusion et de mauvais souvenirs qu'ils avaient accumulées. Et elle les vit se détendre peu à peu, et la considérer d'un seul coup avec plus de chaleur que pendant tout le reste de leur voyage. Elle eut à peine le temps d'échanger quelques sourires avec le reste de la compagnie que des aboiements retentirent derrière eux.
- Depuis la poêle… soupira Gandalf.
- … jusque dans le feu, compléta Thorïn en ramassant ses armes. Courez !
Billa leva les yeux au ciel, mais l'idée de retrouver les wargs suffit à lui redonner de l'énergie. Elle se lança sur les talons de ses camarades tandis que Gandalf les menait le long de la crête, essayant de trouver un passage sûr pour descendre dans la vallée en contrebas. Mais le magicien ne connaissait pas très bien cette partie des montagnes, ou il l'avait oubliée, et le temps qu'il trouvât un chemin, les premiers loups géants les avaient rejoints. Un fut cueilli par la hache de Dwalin, un autre par le marteau de Bofur, un troisième par Orcrist, mais il en arrivait encore et encore. Ils couraient trop vite pour que le groupe pût les distancer.
- Dans les arbres ! cria Gandalf. Grimpez dans les arbres !
Les wargs ne pourraient pas monter à leur suite, mais le magicien réalisait-il qu'il était le seul à pouvoir atteindre facilement les premières branches ? Fíli dut hisser son frère jusqu'à un perchoir accessible, et Billa se trouvait bien embarrassée jusqu'à ce que Dwalin l'attrape par le col de sa veste pour l'asseoir sur une branche basse. Après quoi elle n'eut aucun mal à poursuivre l'escalade, jusqu'à trouver une assise à peu près stable et hors de portée des loups. Mais les énormes bêtes avaient de la ressource elles bondissaient le long des troncs et grattaient frénétiquement au pied des arbres, tentant de les déraciner pour atteindre leurs proies. Billa repéra Gandalf et tourna un regard furieux dans sa direction.
- Et on fait quoi, maintenant ?
Le magicien ne répondit pas, trop occupé à allumer plusieurs pommes de pin (soit il avait des bâtons soufrés bien cachés dans ses poches soit il avait vraiment fait de la magie) et à les lancer sur leurs attaquants, vite aidé par les Nains. Bientôt un cercle de feu courut autour des arbres, forçant les wargs et leurs cavaliers à battre en retraite, sous les huées de la compagnie.
Ils s'étaient réjouis trop vite. Affaibli par les efforts des loups géants, le premier sapin de la rangée commença à trembler sur ses racines, vacilla, puis se mit à tomber. L'un après l'autre, tous les arbres, en partie arrachés ou atteints par le feu, suivirent le mouvement, entraînant avec eux Nains, Hobbite et magicien, jusqu'au dernier, au bord de la falaise. Billa s'accrochait de toutes ses forces à sa branche, ses mains poisseuses de résine dérapant malgré tout sur l'écorce. Devant eux, les cavaliers orcs s'écartèrent en grognant, pour céder la place à un colosse monté sur un énorme warg blanc. Il différait de tous les autres orcs : immense, la peau crayeuse, un nez… Sur sa branche, Thorïn était devenu très pâle.
- Impossible, l'entendit-elle souffler.
Elle n'eut guère le temps d'y réfléchir, car leur refuge, fragilisé, bascula à son tour vers le vide, à peine retenu par quelques racines. Billa entendit Nori hurler après ses frères et, dans l'impossibilité de se retourner, elle pria pour qu'ils ne fussent pas tombés. Puis elle vit Thorïn se redresser et quitter l'abri très relatif des branches pour se diriger vers l'orc blanc, l'épée à la main. La respiration coupé, elle regarda le Nain avancer, l'orc talonner sa monture pour se précipiter vers lui, puis Thorïn qui esquivait un premier coup de massue, parvenait à peine à entailler la mâchoire du warg avant que l'animal ne le fît tomber à terre… Le deuxième passage de l'orc envoya le Nain voler à plusieurs mètres. Il resta étendu sur le sol, inerte. Le géant pâle aboya un ordre à l'un de ses soldats. Celui-ci descendit de sa monture, une arme à la main, et s'approcha de Thorïn…
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Rétrospectivement, passer l'anneau à son doigt aussi près de Gandalf n'était pas une bonne idée. Sur l'instant, elle ne prit pas le temps d'y réfléchir. Ses vieux cauchemars étaient entrain de revivre devant elle, et elle se ferait tuer sur place plutôt que de permettre à ces maudits orcs de toucher à son compagnon.
Le monde autour d'elle s'emplit d'un brouillard fuligineux et droit devant, les orcs étaient des colonnes de noirceur sans fond. Elle courut vers celui qui tenait son arme sur la gorge de Thorïn, le percuta, roula à terre avec lui… L'anneau glissa de son doigt tandis qu'elle abattait son arme encore et encore dans le ventre de la créature. Elle réalisa que son artifice avait pris fin quand elle s'aperçut que tous les orcs et leurs wargs la regardaient fixement… avec une fureur grandissante. Elle vit l'anneau sur le sol et l'empocha prestement avant de reculer en trébuchant. Un loup géant claqua des mâchoires juste sous son nez. Derrière elle, le Nain n'avait même pas assez d'énergie pour saisir son arme, encore moins se relever. Finalement, elle n'aurait jamais le temps de raconter ses aventures à personne. L'histoire allait se finir ici…
Un rugissement lui emplit les oreilles et la moitié de la compagnie, celle qui pouvait encore quitter l'arbre, jaillit sous son nez, taillant dans les orcs et les wargs avec une énergie renouvelée. Billa recula, cherchant un abri à l'aveuglette quand une grande ombre s'abattit sur l'éperon rocheux dans un froissement de plumes. Elle cligna des yeux, incapable d'admettre qu'un aigle géant, trois fois plus gros qu'un warg, venait de fondre sur la troupe d'orcs, en avait attrapé deux dans chaque serre et avait lâché le tout dans le vide. Puis d'autres oiseaux s'abattirent l'un après l'autre sur les assaillants, les jetant dans le précipice ou activant les flammes à grands battements d'ailes. Billa tenta de ramper en arrière quand l'un des aigles fondit sur elle, mais avant qu'elle pût comprendre ce qui arrivait, elle se sentit décoller du sol, puis atterrit assez rudement sur un gros tas de plumes en mouvement. Elle se trouvait sur le dos d'un des rapaces géants. Splendide…
Prenant garde de ne pas arracher de plumes à son coursier volant, Billa se pencha prudemment pour tenter de repérer les autres. Elle trouva aisément Bifur et Nori, ainsi que Gandalf, tout à fait à l'aise sur le dos de son oiseau. Plus loin, Fíli et Kíli volaient en tandem, et Thorïn… ne bougeait pas entre les serres de l'aigle qui le portait. Elle ferma les yeux et se plaqua contre les plumes du rapace géant, bien décidée à ne plus rouvrir les paupières que lorsqu'elle aurait posé les pieds sur la terre ferme.
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Les aigles les déposèrent relativement doucement sur un immense rocher se dressant au milieu des arbres, sans même toucher terre, puis repartirent vers leurs montagnes aussi vite qu'ils étaient apparus, laissant tous les Nains se remettre péniblement debout. Sauf un. Thorïn restait allongé sur la pierre, les yeux clos et parfaitement immobile. Fíli et Kíli bousculèrent les autres pour se précipiter vers leur oncle, tandis que Gandalf s'agenouillait et posait la main sur la tête du blessé. Se rongeant les ongles, Billa attendit derrière eux, tendant le cou pour voir si les tours du magicien produisaient un effet. Enfin, après ce qui lui parut une éternité, elle vit les yeux du Nain s'ouvrir et ciller à plusieurs reprises.
- La cambrioleuse ? fut sa première question (parce que « Où suis-je ? » était trop commun, et que Thorïn ne donnait pas dans ce registre).
- Avec nous, indiqua complaisamment Gandalf, et le Nain se redressa péniblement, aidé par Fíli et Dwalin pour se remettre debout.
La Hobbite s'apprêtait à faire un pas en avant quand elle vit l'expression parfaitement meurtrière qui tordait le visage de Thorïn. Se dégageant de la poigne de Dwalin, il rejoignit Billa en deux enjambées, la saisit par les épaules et commença à lui passer un savon retentissant.
- VOUS ! Qu'est-ce qui vous est passé par la tête ? Pourquoi avez-vous fait une chose pareille ? Vous auriez pu vous faire tuer dix fois ! Vous êtes si pressée de mourir ?
Elle aperçut vaguement Balin qui faisait signe à Gandalf et Kíli de ne pas intervenir.
Thorïn la secouait comme un prunier, mais elle ne cherchait même pas à l'en empêcher. Il s'arrêta quand il vit le sourire un peu fou qui fendait le visage de sa cambrioleuse.
- Au moins, bégaya celle-ci, votre tête est toujours au bon endroit.
- Oui.
Il finit par rendre les armes.
- C'est vrai.
Un sourire fatigué détendit son visage.
- Mais par pitié, je vous en prie, ne refaites plus jamais une folie pareille !
- Je vous retourne la requête, répondit-elle entre deux hoquets, avant de se retrouver sans crier gare enfouie dans l'épaisse fourrure qui garnissait le manteau de Thorïn, et les bras du Nain serrés autour d'elle.
Elle entendit vaguement les autres applaudir et siffler derrière eux et sentit ses joues s'enflammer, non seulement à cause des commentaires – ceux de Bifur devaient être absolument intraduisibles – mais aussi parce que les Nains avaient une température plus élevée que les Hobbits. Entre la chaleur qui se dégageait de Thorïn lui-même et la fourrure de son vêtement, il commençait à faire diablement chaud. Avec un petit rire embarrassé, elle se glissa doucement hors de la prise de Thorïn, mais le Nain semblait déterminé à ne pas perdre complètement le contact, et il garda la main de sa cambrioleuse dans la sienne tandis qu'il s'asseyait prudemment sur la pierre.
- Je sais qu'il y a des dispositions funéraires dans le contrat, reprit Thorïn d'un ton plus calme, mais j'aimerais autant ne pas avoir à les appliquer.
- Ouais bon, intervint la voix d'Oïn dans leur dos, vous êtes bien mignons, tous les deux, mais va falloir penser à m'laisser examiner vos blessures !
- Je le hais, marmonna le roi en exil.
En dépit des protestations de Thorïn, Oín était déjà entrain de le débarrasser de son manteau, puis de sa cotte de mailles, et il fallut l'insistance de Dwalin pour lui enlever aussi sa chemise. Ce qu'il y avait en dessous n'était pas très joli à voir. Les dents du warg n'avaient pas traversé la cotte, mais avaient enfoncé plusieurs maillons à travers la peau – ce qui provoqua une première volée de jurons quand Oín traita ces blessures. Par ailleurs, le dos et les côtes du Nain étaient couverts de longues marques d'un bleu violacé.
- Les gobelins se sont un peu énervés quand ils ont découvert Orcrist, expliqua vaguement Thorïn quand Gandalf désigna les ecchymoses.
Une nouvelle série de noms d'oiseaux lui échappa lorsque Dwalin posa malencontreusement la main dessus.
- Fais un peu attention ! aboya Oïn tout en badigeonnant les ecchymoses avec le contenu du seul pot de baume qui avait échappé à la fouille des gobelins.
Puis le guérisseur enveloppa soigneusement les côtes endolories dans des bandages de fortune, fournis entre autres par les manches de chemise de certains des Nains.
- Bien, fit Gandalf. Il est temps de poursuivre notre route. On peut même voir le but du voyage, d'ici, précisa le magicien avec un clin d'œil malicieux.
Aussitôt les Nains tournèrent comme un seul… être tous leurs regards vers le point qu'il désignait de son bâton.
- Erebor, souffla Thorïn avec révérence.
Se sentant soudain très fatiguée, Billa étira le cou pour apercevoir la Montagne Solitaire. Elle aperçut un pic au loin qui se dressait sur la ligne d'horizon, derrière une immense forêt, des lacs et des rivières. Tous les Nains considéraient cette vue avec un respect quasi religieux, y compris ceux qui n'avaient jamais connu ce royaume et qui étaient nés en exil.
- On y est presque, murmura Ori.
En d'autres circonstances, Billa aurait souri de son enthousiasme naïf mais elle était plus occupée à contrôler l'impression de gel qui remontait sournoisement depuis ses mains et ses jambes vers sa poitrine et la faisait frissonner.
- Bien, dit Gandalf. Il est temps de descendre d'ici et de nous trouver un refuge un peu moins évident.
Les Nains s'arrachèrent à contre-cœur à la contemplation de leur foyer perdu, puis ramassèrent le peu d'affaires qui leur restait et entamèrent la descente de l'immense rocher sous la houlette du magicien. Billa se contentait de poser un pied devant l'autre, sourde à toutes les conversations autour d'elle. Un pied devant l'autre, et tout irait bien. Elle finirait par rentrer chez elle. Ou sa mère viendrait la chercher. Un pied devant l'autre. Il ne faisait même pas froid, cette fois.
