Chapitre 9
Toute sa vie, Isabel Klapton était demeurée dans l'ombre, la nature ne l'ayant jamais dotée de la moindre particularité qui lui aurait permis de briller auprès des autres.
Se tenant à une égale distance de la beauté comme de la laideur, elle avait réussi à éviter de tomber dans la médiocrité sans pour autant parvenir à se hisser au sommet où demeuraient les génies.
Un physique quelconque, une intelligence du même calibre et une personnalité qui s'accordait avec le reste. La vie lui avait inculqué une solide dose de bon sens et lui avait appris à ne compter que sur elle-même. Pour autant son existence n'avait pas été suffisamment ingrate pour lui interdire de rêvasser de temps à autre.
Ni cynique, ni idéaliste, Isabel était simplement quelqu'un de réaliste qui avait suivi son chemin dans le monde, sans s'interdire ou se permettre le moindre écart de conduite, se maintenant dans une juste moyenne.
Sa famille avait été suffisamment riche pour lui procurer le nécessaire, pas suffisamment pour lui offrir le superflu. Elle n'avait donc pas pu s'offrir le luxe d'être superficielle et de se distinguer par ses goûts à défaut de se distinguer par le reste.
On ne lui avait pas offert d'ascenseur vers le succès, seulement un escalier à gravir, et n'étant ni d'un naturel paresseux ni dotée d'un amour excessif du travail, elle ne s'était pas retrouvée à la rue, sans pour autant atteindre ne serait-ce que le premier étage.
Ne ressemblant ni à une tragédie, ni à une comédie, sa vie se réduisait à une histoire bien trop terne et ennuyeuse pour retenir l'attention de qui que ce soit. Il y eut pourtant une exception pour se présenter lorsque l'adolescente était devenue une jeune femme.
Oh bien sûr, ce n'était pas ce que l'on pouvait appeler un prince charmant, mais Isabel n'avait rien d'une princesse de contes de fées submergée par les prétendants, et celui qui lui avait fait la cour ne buvait pas et n'avait rien d'un coureur de jupon.
Les quelques romances que lui avait fait découvrir le cinéma du quartier lui avait donné envie de donner sa chance à l'amour, sans pour autant la persuader qu'elle croiserait un jour la route d'un quelconque milliardaire qui serait assez généreux pour faire de la chenille un papillon.
Elle mit donc en scène sa propre histoire à l'eau de rose avec l'unique postulant qui s'était présenté pour le rôle.
Cela n'avait rien d'une histoire passionnante mais pour quelqu'un qui n'était pas trop difficile, cela pouvait passer pour du bonheur sans trop de problème.
Et puis un beau jour, après plusieurs mois d'une cohabitation qui n'était ni orageuse, ni harmonieuse, une dose d'imprévu s'était glissée dans la vie du couple, sous la forme d'une lettre de licenciement.
Quelqu'un de vraiment réaliste aurait tranquillement réévalué son budget, un budget déjà bien trop juste pour un couple quand il y avait deux maigres salaires pour l'alimenter, et elle en aurait tranquillement conclu qu'il était temps de soustraire l'amour de sa vie si elle voulait au moins survivre.
Mais, pour la première fois de son existence, Isabel décida de ne pas adapter son parcours aux irrégularités de la vie, mais de dévier du chemin qui était tout tracé pour elle.
Puisque son propre salaire était trop maigre pour lui permettre de s'offrir un semblant de bonheur, elle se mettrait en quête d'un autre travail, en se montrant un tout petit peu moins difficile dans son choix.
C'est ainsi qu'elle parvint à adapter ses rentrées d'argent à des dépenses qu'elle avait refusé de réduire.
Nounou, dans les yeux d'une fille unique qui ne pourrait probablement pas s'offrir le luxe d'être mère de sitôt, c'était un travail pas trop difficile qui lui permettrait de goûter un peu des joies qui étaient au dessus de ses moyens.
En théorie, elle avait trouvé une solution à ses problèmes tout en joignant l'utile à l'agréable. En pratique, cela se concrétisait par deux heures de transports en commun à l'aller comme au retour, et des employeurs exigeant qu'elle se présente chez eux assez tôt et en reparte le plus tard possible.
Inutile de réclamer l'augmentation qui lui aurait permis de loger plus près de son lieu de travail, et si elle se montrait trop exigeante, il y avait des dizaines de milliers de candidates potentiels pour son poste qui se montreraient moins difficile qu'elle.
Isabel décida donc d'opter pour la patience. Tôt ou tard, celui qui était un peu plus qu'un co-locataire retrouverait un emploi, et à ce moment là, elle pourrait revenir à un travail moins bien payé mais lui autorisant plus de temps libre pour savourer son semblant de bonheur.
Mais plusieurs mois s'écoulèrent sans le moindre changement. Plusieurs mois à travailler dans une demeure plus spacieuse que l'immeuble où se trouvait l'appartement qui avait rétrogradé du stade de foyer à celui de simple dortoir. Une demeure située au milieu d'un jardin d'une taille équivalente à celui du quartier où se situait l'immeuble en question.
L'inertie rend toujours le changement plus désirable, et un écart trop élevé entraîne toujours le besoin de rééquilibrer la balance, même légèrement.
Oh bien sûr, Isabel avait suffisamment de bon sens pour éviter de succomber à la tentation de devenir voleuse. Elle n'y gagnerait pas grand-chose et risquait de perdre le peu qu'elle avait.
Mais ce bon sens avait été émoussé par plusieurs mois de lassitude et de rancœur accumulée jour après jour, il n'avait plus le tranchant nécessaire pour couper court aux suggestions que lui murmurait régulièrement celui qui partageait son lit.
Des suggestions qui, à défaut de les jeter à la rue, les conduisirent tout deux en prison après un parcours fort bref passant par le commissariat et le tribunal.
Pour la première fois de son existence, Isabel réussit à acquérir un semblant de particularité aux yeux des autres, même si c'était pour susciter la moquerie au lieu de l'indifférence.
Il y avait de bons et de mauvais enlèvements d'après l'instigateur de son crime.
Les mauvais enlèvement brisaient les familles en s'achevant par la mort de l'enfant.
Les bons enlèvements contribuaient au contraire à rapprocher les familles, les parents négligents se rendaient compte qu'il y avait des choses que l'argent ne pourrait jamais remplacer, les enfants négligés se rendaient compte qu'ils avaient une valeur inestimable aux yeux de ceux qui les avaient délaissés jusque là, les braves fonctionnaires de police n'étaient pas dérangés par des citoyens plus désireux de retrouver leur enfants que leur argent, les criminels sortaient de la misère tout en ayant aidé d'autres personnes à prendre conscience de leur propre bonheur.
Oh certes, on ne parlait jamais des bons enlèvements, mais cela ne signifiait pas pour autant qu'il fallait mettre leur existence en doute. S'ils n'étaient jamais évoqués, c'était justement parce qu'ils s'agissaient d'enlèvements réussis. Une famille qui n'avait pas fait appel à la police allait tout naturellement garder le silence devant les journalistes, et des parents qui avaient appris à faire attention à leurs enfants n'allaient pas les jeter en pâture aux médias après les avoir sortis des griffes des kidnappeurs.
Une casuistique qui avait été suffisante pour entraîner Isabel dans le monde du crime, mais qui n'avait pas été suffisante pour se justifier auprès de ses compagnes d'infortunes qui l'avaient accueilli avec des ricanements sarcastiques.
Si on se plaçait du point de vue des parents, le crime d'Isabel rentrait peut-être dans la catégorie des bons enlèvements, mais dans la perspective des criminelles, c'était définitivement le plus mauvais enlèvement qui pouvait s'imaginer.
Garder sa victime en vie ? C'était s'encombrer d'un fardeau non seulement inutile mais surtout dangereux. Tout ce dont les parents avaient besoin pour débourser leur argent, c'était d'entendre les appels à l'aide de leur enfant par le biais d'un téléphone, peu importait si la voix suppliante qui leur arrachait des larmes provenait ou non d'un magnétophone.
Tant qu'on pouvait le faire passer pour un être vivant auprès de sa famille jusqu'à la remise de la rançon, un cadavre gardait sa valeur marchande. D'ailleurs, pourquoi s'encombrer d'un cadavre ?
Autant l'enterrer discrètement le jour même de l'assassinat.
Cela ne rendait pas l'opération moins rentable pour le criminel mais en revanche cela réduisait considérablement les risques de l'entreprise.
Les détenues qui avaient un peu plus de bon cœur que de bon sens avaient un avis moins tranché, mais pas moins sévère pour autant.
On pouvait avoir suffisamment d'éthique pour restituer ce qu'on avait volé, il ne fallait quand même pas non plus pousser le vice jusqu'à héberger sa victime chez soi.
Et quand bien même on ferait une concession sur ce point, ne pas dissimuler à l'enfant le visage de celui qui l'avait séparé de sa famille, cela restait une faute professionnelle impardonnable. A fortiori quand vous aviez fait partie de l'entourage de l'enfant et de ses parents.
L'enfant avait certainement été plus heureux chez ses kidnappeurs que dans sa propre famille ? Ce paradoxe était un détail secondaire pour les juges aussi bien que pour les criminelles.
S'imaginer que l'enfant ne dénoncerait pas ses kidnappeurs sous prétexte qu'ils ne l'avaient jamais véritablement enfermé et lui avaient accordé le moindre de ses caprices dans la mesure de leurs faibles moyens ? Cela passait le cap de la naïveté pour atteindre celui de la bêtise, et la bêtise n'avait rien d'une circonstance atténuante, que ce soit en tribunal ou en prison.
Isabel n'avait définitivement pas sa place en prison, mais c'était uniquement du point de vue de ses co-détenues, et cela suscitait leur amusement plus que leur pitié.
Mais elle avait su rester stoïque face à sa situation. Tôt ou tard, elle sortirait d'ici, et bien avant cela, les plaisanteries à son sujet passeraient de mode. Il suffisait d'attendre, et elle perdrait toute particularité aux yeux de ses camarades pour replonger dans l'ombre où elle demeurerait discrètement jusqu'à sa sortie de prison.
Oui, elle attendrait, le désespoir et les regrets étaient un luxe qu'elle ne pouvait pas se payer.
De toutes manières, elle ne regrettait pas totalement sa bêtise. Après tout, l'expérience avait persuadé son complice qu'elle pouvait être une mère de famille acceptable, et que cela ne lui déplairait pas de la renouveler à leur sortie de prison, de préférence avec un enfant qu'ils n'auraient pas à restituer à ses vrais parents. Oh certes, cela prendrait du temps, mais après tout, ils auraient largement appris à être patients lorsqu'ils seraient de nouveau à l'air libre, non ?
Son histoire d'amour commençait enfin à prendre des allures de conte de fées et son co-locataire semblait plus apte au rôle de prince charmant qu'on n'aurait pu le croire au premier coup d'œil. Dans ses lettres, il allait même jusqu'à lui demander s'il pourrait être un mari passable d'ici quelques années.
Peut-être que son crime rentrait dans la catégorie des bons enlèvements après tout. À défaut d'avoir ressoudé une famille, il avait rapproché les kidnappeurs au point de leur donner envie d'en fonder une.
Oh bien sûr, cela restait des promesses et des paroles en l'air, seul une idiote pourrait véritablement les prendre au sérieux. Mais cela ne faisait pas de mal d'y croire. Dans le meilleur des cas, cela lui donnerait un point de départ pour une nouvelle vie à sa sortie de prison, dans le pire, cela lui aurait donné une raison de tenir bon jusqu'à sa libération.
Les mois avaient passés, les lettres d'amour s'étaient succédées, apportant leur cortéges d'espoirs et de mélancolie à l'idée de devoir attendre encore quelques années avant de palper le bonheur qu'on lui promettait, un mélange doux-amer qui avait semblé accroître la fatigue dont la détenue était affligé.
Une fatigue qui l'avait suivie jusqu'en prison.
Jadis, elle la mettait sur le compte de ses soucis quotidiens.
Puis elle l'avait mise sur le compte de ses journées de travail interminables. Ensuite elle avait incriminé les inquiétudes légitimes d'une criminelle hébergeant sous son propre toit l'enfant qu'elle avait kidnappé.
Après cela elle avait accusé le milieu oppressant dans lequel elle avait basculé, et finalement elle l'avait expliqué par le fait d'être séparé de celui qui lui promettait un mariage qui, à défaut d'être luxueux, serait peut-être heureux.
Le manque d'appétit et les nausées qui passaient parfois le cap des vomissements ? Elle avait expliqué cela par la qualité déplorable de la nourriture qu'elle ingurgitait, après tout l'ordinaire de la prison était à peine pire que les repas que son salaire lui permettait.
Les démangeaisons ? Comme si les moustiques allaient se mettre à éviter les quartiers défavorisés ou les prisons.
Pourquoi allait chercher d'autres causes aux petits désagréments du quotidien quand on avait des explications raisonnables qui vous tendaient la main ?
Mais lorsque le médecin de la prison se pencha finalement sur son cas pour prendre la peine de l'examiner en détail, ses conclusions différèrent radicalement de celles du simple bon sens.
Si les surveillants qui l'accusaient de lambiner au travail avaient qualifié son apathie de feignantise et attribuaient l'origine de cette maladie à la mauvaise éducation et au mode de vie déplorable qui l'avait entraîné en prison, le docteur Herschel trouva les noms asthénie et anémie plus appropriés et estima que les prises de sang effectuées sur sa patiente désignaient plutôt une insuffisance rénale.
Au début, ce n'était que deux mots juxtaposés pour Isabel. En apprenant le diagnostic, elle avait simplement haussé les épaules et avait demandé qu'on lui prescrive des médicaments qui ne creuseraient pas un trou trop important dans la maigre paye qu'elle arrachait à l'administration pénitentiaire.
Lorsqu'on prit la peine de lui expliquer qu'elle souffrait d'une maladie chronique qui, en l'absence de traitement approprié, se conclurait par un avis de décès, la détenue ne prit pas la peine de dissimuler son scepticisme.
Quand la vérité fût finalement parvenue à s'infiltrer à travers une solide couche d'incrédulité, elle se mua doucement mais inexorablement en désespoir tandis que le scepticisme se changeait petit à petit en fatalisme.
Oh certes, on pouvait vivre sans rein, mais il fallait avoir une volonté de vivre suffisante pour accepter de subir une hémodialyse jusqu'à la fin de ses jours. En termes compréhensibles pour la jeune femme, passer quatre heures branché à une machine trois fois par semaine. Isabel n'était pas certaine d'avoir cette volonté, en revanche, elle était certaine de ne pas avoir les moyens de s'offrir ce traitement, et elle doutait fortement que l'Etat ou un bon samaritain allait le lui payer.
Il ne fallait pas se voiler la face, il n'y avait que deux issue possible, trouver un nouveau rein ou bien continuer d'attendre sa sortie de prison. Une sortie de prison qui survenait plus tôt que prévu, mais Isabel se serait bien passée de cette remise de peine.
Le désespoir avait poussé la détenue à demander à son ancien complice et futur mari s'il était prêt à partager un rein avec sa bien aimée. Elle pensait voir ses espoirs voler complètement en éclat, ils ne le firent qu'en partie. Ce n'était pas un problème de volonté de la part de son amant mais uniquement de compatibilité.
C'était difficile de voir le côté positif des choses. Après tout, la mort aurait été un peu plus facile à accepter si la vie lui avait clairement fait comprendre qu'elle n'avait rien à perdre.
Oh oui, elle avait bien un idiot prêt à rester à ses côtés jusqu'à ce que la mort les sépare, mais la mort allait justement les séparer bien avant qu'ils soient réunis de nouveau, alors à quoi bon ?
Enfin, il ne fallait pas se laisser abattre, il suffirait peut-être d'être patiente pour que tout s'arrange. Après tout, le médecin l'avait placé sur la liste d'attente, alors il lui suffisait d'attendre et d'espérer.
Attendre que quelqu'un meurt pour qu'elle reçoive le rein qui lui manquait, espérer qu'elle aurait la priorité sur les nombreuses personnes qui étaient dans la même situation qu'elle.
Elle était peut-être naïve, mais pas au point de croire qu'un inconnu allait lui offrir un de ses organes par pure générosité. Sans compter que, dans sa situation, elle aurait plutôt suscité le mépris que la pitié. Qui se serait sacrifié pour une détenue, et a fortiori une kidnappeuse ?
Devait-elle prier ? À quoi bon ? Elle n'était pas spécialement athée, mais demander au ciel de tuer quelqu'un pour lui permettre de vivre, de son point de vue de mécréante, c'était le genre de prière que le bon Dieu devait cracher par terre d'un air ulcéré quand il les recevait.
À défaut de prier, elle avait donc espéré et continué d'attendre. Elle ne pouvait rien faire d'autre de toutes manières.
Le temps avait suivi tranquillement son cours, laissant ses espoirs se décomposer chaque jour un peu plus, sans les achever complètement.
Chaque matin, elle se réveillait avec l'espoir de recevoir ce qui lui manquait, et à chaque fois, le médecin secouait la tête d'un air désabusée sans lui laisser le temps de poser sa question.
Tout aurait été plus simple si elle s'était résignée à son sort, mais malgré tout ses efforts, elle n'y parvenait pas et continuait d'attendre en vain.
Pleurer ne servait à rien, cette leçon là, la vie n'avait eue aucun problème à lui inculquer, mais après plusieurs semaines à naviguer de déceptions en déceptions, Isabel se décida finalement à accomplir quelque chose de totalement inutile.
Bien évidemment, cela ne manqua pas de susciter l'irritation de ses camarades de cellules plus que leur compassion.
Mais malgré leurs menaces, malgré leurs encouragements marmonnés d'un ton dénué de convictions, malgré leurs faibles tentatives de consoler leur compagne d'infortune, la prisonnière ne chercha pas à retenir ses larmes.
Pour la première fois de sa vie, Isabel en avait plus qu'assez de rester discrète, bien au contraire, elle avait envie de faire un peu de tapage pour changer. Envie de hurler au monde entier qu'elle existait et avait envie de continuer à exister, envie de susciter la culpabilité chez les autres plutôt que le mépris, envie de se plaindre de son sort avec la satisfaction mesquine d'avoir de bonnes raisons de se plaindre.
Aucune des personnes qui l'entouraient ne la regretterait de toutes manières, alors elle pouvait bien se permettre le luxe de leur donner des raisons de se réjouir de sa disparition.
Mais les larmes et les plaintes finirent par se tarir au bout de quelques jours, au grand soulagement de celles qui les subissaient continuellement.
Lorsque le désespoir atteignait un certain degré, il vous ôtait jusqu'à la force de vous révolter contre l'injustice dont vous étiez victime.
Pour autant, Isabel n'avait pas perdue l'habitude de rendre visite au médecin une fois par jour, même si ce n'était plus qu'une habitude et rien de plus, la détenue n'avait plus d'espoir qui aurait pu être amèrement déçu.
Si bien que lorsque le médecin avait prononcé les mots qu'elle avait tant désiré entendre, sa toute première réaction fût de se retourner en soupirant d'un air résigné.
Dans les heures et les jours qui suivirent, elle eût amplement l'occasion de surcompenser ce manque d'étonnement dont elle avait fait preuve face à ce don du ciel.
Est-ce que Dieu existait et, à défaut d'entendre des prières qu'elle n'avait jamais formulé à voix haute, avait-il prêté l'oreille à ses protestations rageuses ?
Bien sûr, son bon sens ne cessait de lui répéter que Dieu ne lui avait pas envoyé un ange pour lui apporter l'organe qu'elle réclamait sur un plateau d'argent, mais ce bon sens ne parvenait pas pour autant à expliquer ce qui lui apparaissait effectivement comme un miracle.
Après tout, elle n'avait absolument rien à offrir en échange de cette vie qu'on lui sauvait, et absolument rien n'indiquait qu'elle puisse devenir un investissement retable à long terme étant donné la vie qu'elle avait mené jusque là.
Rien n'était gratuit dans ce bas monde, elle avait fini par l'apprendre, alors pourquoi ? Et qui pour commencer ? Qui puisqu'il ne pouvait pas s'agir de l'imbécile qui promettait de lui passer la bague au doigt à sa sortie de prison ?
Les questions sans réponses s'étaient succédés dans un cycle sans fin, accaparant ses pensées jour et nuit, jusqu'aux dernières minutes fatidiques précédant l'opération. Les minutes qu'elle avait passée allongée, à moins d'un mètre du lit de son sauveur.
Son sauveur qui s'était dépouillée de son uniforme écarlate pour enfiler une blouse blanche plus adaptée aux hôpitaux, son sauveur dont les cheveux auburn étaient dissimulés par le bonnet de plastique que les normes d'hygiènes leur imposaient, son sauveur qui prenait un malin plaisir à cacher les intentions de son geste par un regard ennuyé qu'elle dardait vers le plafond de la chambre.
Loin de faire disparaître les questions d'Isabel, ce visage énigmatique les démultiplia. Bon la question qui ? était plus ou moins résolue, mais la question pourquoi ? apparaissait plus insoluble que jamais.
Elle n'avait jamais échangé la moindre parole avec cette asiatique perpétuellement silencieuse, elle ignorait même jusqu'à son nom, s'étant largement contenté jusque là du sobriquet qui lui avait été attribué par les autres détenues. De toutes ses camarades de cellule, c'était la seule à avoir fait preuve d'une indifférence presque totale à ses larmes et ses protestations, exprimant son irritation uniquement par un soupir de lassitude tandis qu'elle tournait l'une des pages du livre dont elle n'avait même pas daigné lever les yeux.
Une apathie qui lui avait value d'être inondée d'injures par la mourante, des injures qui avaient glissé le long du masque dénué d'émotions qu'elle affichait en guise de visage sans y laisser la moindre trace.
« Pourquoi tu.. ? »
À force de tourner dans son esprit comme un lion en cage, la question avait fini par s'élancer dans le silence de la chambre d'hôpital, en franchissant les lèvres tremblotantes de celle qui demeurait aussi incrédule qu'un condamné à mort fixant le messager venu lui annoncer sa grâce.
« C'était la manière la plus efficace d'être certaine de ne plus t'entendre pleurer, non ? Enfin, c'est ce que je croyais mais on dirait que cela a plutôt eu le résultat inverse… »
N'ayant pas la force de lever le bras pour essuyer ses joues humides, la détenue se contenta de renifler face au sarcasme de la criminelle.
« C'est...c'est quand même pas comme si c'était un bonbon que tu sortait de ta poche… »
Consentant enfin à incliner légèrement la tête pour la tourner vers sa compagne d'infortune, l'inconnue la contempla quelques instants avec une expression plus énigmatique que jamais avant de lui adresser un sourire narquois.
« Lorsque tu sortiras enfin de cette prison, je te demanderais de commettre un meurtre pour moi. Une vie pour une vie, la tienne contre celle de la personne que je te désignerais, l'échange est équitable, non ? »
Un frisson parcourut l'échine de la jeune femme tandis que le miracle inexplicable commençait à prendre des allures de pacte avec le diable. Ce n'est qu'après avoir savouré le désarroi de son interlocutrice pendant quelques secondes que l'asiatique se décida enfin à fermer ses yeux malicieux avant de s'efforcer de retenir un gloussement.
« Je plaisantais. Tu te sens mieux ? »
S'il demeurait moqueur, le sourire de la criminelle avait quelque chose d'étrangement rassurant tandis qu'elle relevait doucement les paupières pour révéler la lueur d'amusement qui brillait au fond de ses yeux bleus.
Reprenant péniblement le souffle que m'effroi avait coupé, Isabel se sentit plus égarée que jamais face à cet être incompréhensible qui avait fait voler en éclat tout ses points de repères. Cet être qui semblait définitivement venir d'un autre monde, même si la mécréante n'arrivait toujours pas à décider si le monde en question était le paradis ou l'enfer.
Devait-elle prendre la plaisanterie de cet ange peu orthodoxe au premier ou au second degré ? Après tout, c'était d'un uniforme écarlate que cette camarade de cellule était revêtue.
Et après avoir passé plusieurs mois dans l'univers carcéral, on pouvait difficilement ignorer cette subtilité vestimentaire du milieu ambiant, ce n'était jamais de la teinture mais du sang qui donnait sa couleur spécifique aux uniformes de certaines détenues.
« Tu…tu ne nous a jamais dit…pourquoi on t'avais envoyé ici. »
« À défaut d'être marqué sur mon visage, ça l'est sur mes vêtements, non ? »
Pas d'hostilité dans le murmure de la criminelle, elle aurait sûrement utilisé le même ton face à quelqu'un qui lui aurait demandé si elle avait oui ou non des origines asiatiques.
« Ben oui…mais…enfin… »
Se mordillant les lèvres pour ne pas formuler à voix haute la question qui la rongeait, l'américaine s'efforça de laisser l'angoisse réfréner sa curiosité. À tout prendre, elle préférait passer quelques mois voir quelques années dans l'incertitude plutôt que d'acquérir tout de suite la certitude qu'elle avait vendue son âme au diable.
D'un autre côté, au cours des mois qui précéderaient sa libération, la prisonnière voulait être baignée par une sensation analogue à celle qui l'aurait gagné si une corde enroulée autour de son cou se desserrait petit à petit, lui permettant enfin de respirer librement sans se sentir étouffée plus longtemps. Elle ne voulait pas que cette sensation apaisante soit remplacée par celle, oppressante, d'être prise entre les mâchoires métalliques d'un étau la comprimant chaque jour un peu plus.
Lorsque cette prison se déciderait enfin à entrouvrir de nouveau la gueule pour la recracher, Isabel comptait bien mettre la plus grande distance possible entre elle et le monstre qui la gardait encore dans ses entrailles.
Pour rien au monde, la détenue ne voulait être tenaillé jusqu'à la fin de sa nouvelle vie par la peur de voir une meurtrière cynique se présenter un beau jour à sa porte, un sourire moqueur aux lèvres, et un couteau à la main, pour lui murmurer doucement qu'elle venait lui réclamer le prix qu'elle avait exigé, et qu'elle ne repartirait pas sans avoir obtenue satisfaction, ou tout du moins récupéré ce qu'elle lui avait prêté.
Le simple fait d'imaginer cette scène morbide suscita la nausée de la prisonnière tandis qu'elle glissait doucement la main sur son ventre dans un geste protecteur dérisoire.
Inclinant la tête en direction de sa voisine de chambre, Isabel contempla d'un air angoissée celle qui fixait de nouveau le plafond avec une expression vaguement ennuyé.
Est-ce qu'une sorcière aussi diabolique que froidement calculatrice s'était dissimulée derrière l'attitude soumise de cette asiatique discrète ? Ce visage d'ange que beaucoup de co-détenues lui enviaient, n'était-ce qu'un masque ?
Plus les secondes passaient, et plus sa camarade de chambre lui apparaissait comme une gigantesque araignée en train de confectionner tranquillement sa toile.
Depuis sa plus tendre enfance, la jeune femme avait été terrifiée par les araignées. Cela avait commencé le jour où une fillette avait contemplé l'un de ces monstres en train de tisser patiemment un cocon autour d'un des insectes englués dans sa toile.
Sur le coup l'émerveillement de la petite fille avait submergé sa peur et son dégoût. C'était peut-être un monstre hideux au premier regard, mais on pouvait difficilement trouver de maison à l'architecture aussi délicate que la sienne. Et pour un enfant qui grelottait sans avoir de manteau, c'était touchant de voir cet insecte attentionné qui tissait des vêtements chaux et des couvertures pour ses petits camarades.
Des petits camarades que l'araignée invitait à se poser sur sa toile pour reposer leurs ailes fatiguées avant de les emmailloter doucement dans les couvertures qu'elle confectionnait pour qu'ils puissent dormir bien au chaud.
Plus tard la fillette avait appris la terrifiante vérité, une vérité qui s'était concrétisée sous la forme de cauchemars qui la hantèrent durant des semaines. Des cauchemars où un monstre doté de huit pattes grimpait sur son lit, avant de ligoter sa victime paralysée par la peur avant même de l'avoir été par son venin, une victime qu'il enroulait ensuite affectueusement dans le plus doux des cocons.
Un cocon où son petit corps impuissant demeurerait bien au chaud, tandis que ses yeux écarquillés par la peur fixeraient en permanence le monstre qui la contemplerait de temps en temps avec un regard gourmand, jusqu'au jour où il la dévorerait vivante, en prenant tout son temps pour savourer son repas.
Cette petite fille avait fini par être incapable de dormir dans son propre lit, tant la douceur de ses draps lui évoquait celle de la soie secrété par le monstre et tant la chaleur de ses couvertures lui rappelait celle d'un cocon.
Et dire que sa mère enroulait doucement le petits corps tremblotant de son enfant dans une couette chaque fois qu'elle venait la consoler, ignorant qu'elle prolongeait les angoisses de la fillette qui sanglotait dans ses bras.
Les cauchemars avaient finis par cesser, mais la peur ne quitta jamais tout à fait la fillette. Une peur qui se changea en haine lorsque la fillette devint une adolescente, avant de se muer en dégoût lorsque l'adolescente devint finalement une adulte.
À présent, l'adulte était forcée de se rendre compte que la peur de cette petite fille ne l'avait jamais vraiment quitté. Cette peur était simplement demeurée endormie au fond de son âme, en attendant le jour où elle serait réveillée par une araignée digne de celles qui avait hanté une imagination enfantine.
Ecartant ses draps d'une main tremblotante, la prisonnière ferma les yeux, terrifié à l'idée que son regard puisse croiser de nouveau celui de la meurtrière.
Mais dans l'imagination tourmentée de la jeune femme, l'asiatique était toujours là. Elle avait toujours son visage d'ange aux traits délicats, mais il surmontait à présent un corps aussi velu que poilus tandis qu'elle se levait de son lit pour se rapprocher du sien, faisant cliqueter ses huit pattes sur le carrelage de l'hôpital.
Lorsque le monstre commença à remontrer doucement le drap le long du corps de sa camarade de cellule, avec une affection presque maternelle, celle qui bénéficiait de sa sollicitude comme de son sourire moqueur eût beaucoup de mal à retenir un hoquet de terreur.
Isabel se rappelait d'un documentaire qu'elle avait écouté un jour d'une oreille distraite en effectuant son repassage. On y expliquait que certaines araignées glissaient leurs œufs dans le corps de leurs victimes paralysées, de manière à ce que les futurs petits monstres disposent d'une réserve de viande fraîche lorsqu'ils s'éveilleraient enfin, une viande d'autant plus fraîche que leur premier repas serait encore vivant quand ils le dégusteraient.
Ce jour là, la jeune femme avait éteint sa télévision d'un geste rageur en regrettant de l'avoir laissé allumé, mais ce petit événement insignifiant avait laissé des traces.
La détenue n'avait jamais été douée pour les métaphores, mais cela ne l'empêchait pas de comparer l'organe qui allait lui être greffé à un œuf, un œuf qui finirait par éclore d'ici quelques années, libérant une larve minuscule qui la dévorerait lentement.
Ouvrant brusquement les yeux, l'américaine s'efforça de retenir un soupir de soulagement lorsqu'elle constata que ses draps n'avaient pas été remontés et que sa camarade de cellule était demeurée allongée sur son propre lit.
Mais ce bref instant de soulagement fût très vite submergé par l'angoisse. Une angoisse qui allait s'accroître au fil des ans si elle ne levait pas le doute immédiatement.
« D...dis, tu vas vraiment me demander de.. ? »
Détournant ses yeux du plafond, la métisse se tourna légèrement vers son interlocutrice pour la contempler d'un regard indéchiffrable. Un regard où la mélancolie alternait avec l'amusement.
« Mais non, je ne viendrais même pas te réclamer les desserts qui orneront tes plateaux au réfectoire si tu veux tout savoir. »
« Mais pourquoi tu fais ça alors ? »
La question fut avalée par le silence qui la digéra longuement avant de se décider à recracher une réponse sous la forme d'un murmure.
« Un jour, il y a un peu plus d'un an maintenant, j'ai appris l'existence d'une personne que je pouvais choisir de laisser vivre ou de laisser mourir. Cela ne m'aurait strictement rien apporté de la laisser vivre, à part des angoisses à l'idée de mourir, ou tout du moins, de perdre une partie essentielle de ma vie. Par contre, cela ne m'aurait apporté aucun désagrément de la laisser mourir, ce n'aurait été ni la première ni la dernière mort dont j'aurais été en partie responsable. En toute logique, qu'est ce que j'aurais du faire ? »
« La laisser mourir ? »
Pendant un court instant, la mélancolie submergea la lueur d'amusement dans les yeux bleus de l'asiatique.
« C'était effectivement ce que j'aurais du faire. Mais, à ton avis, est-ce que c'est ce que j'ai fait ? »
Isabel mordilla de nouveau ses lèvres, de peur qu'elles ne laissent échapper la mauvaise réponse à la question. De toutes manières, elle n'arrivait pas à décider laquelle des deux réponses possibles était la bonne.
« Je…Je ne sais pas. »
« Cette personne est encore en vie aujourd'hui. On pourrait difficilement trouver la moindre logique dans ce dénouement, mais c'est pourtant ce qui s'est passé. D'ailleurs, cette personne… Lorsque ça a été son tour de choisir entre me laisser vivre ou me laisser mourir, elle a refusé de me laisser mourir…et elle a continué de le faire quand cela ne lui aurait plus rien rapporté que je reste en vie ou non. Une personne bizarre. Je ne l'aie jamais vraiment comprise. Maintenant, je ne cherche plus à la comprendre. »
Estimant que ces paroles énigmatiques répondaient entièrement aux questions de sa voisine, la criminelle ferma doucement les yeux. Si une main n'avait pas timidement effleuré la sienne, elle se serait probablement enfoncée dans le sommeil.
« Au...au fait, on…je ne t'ai jamais demandé comment tu t'appelais… »
Relevant ses paupières pour fixer sa voisine d'un air interloqué à son tour, la métisse se décida à laisser un mot franchir ses lèvres dans un murmure.
« Shiho. Shiho Miyano. »
« C'est…un drôle de nom. »
Un sourire amusé éclaira le visage mélancolique de celle qui ne se réduisait plus à un sobriquet
« Je ne l'ai pas choisi. »
« C'est vrai qu'on ne choisit pas. »
Pour une raison incompréhensible, la réponse de l'américaine arracha un léger tremblement au corps de l'asiatique, le genre de tremblement qui indiquait qu'on retenait un sanglot…ou un rire.
« Non. Si j'avais pu choisir mon nom, ce n'est pas celui là que je porterais. »
« Ah ? Tu te serais appelé comment alors ? »
« Ai Haibara. »
« Pourquoi ce nom là ? »
L'amusement laissa la place à la nostalgie dans le regard de la dernière Miyano.
« Si je traduisait le nom de famille Haibara dans ta langue, cela donnerait rose grise. Je trouve que c'est un nom qui me correspond bien. Les roses sont des fleurs magnifiques, mais elles ont des épines pour tenir à distance ceux qui voudraient arracher ou même seulement caresser leurs pétales. Et le gris… Je déteste le noir, mais le blanc ne me correspond vraiment pas, alors j'ai choisie cette couleur là. »
Après quelques instants de flottement, une énième question s'immisça dans le silence de la chambre.
« Et le prénom? Il signifie quelque chose de spécial aussi ? »
« Lorsque tu l'entends, tu peux lui donner deux significations totalement différentes. Cela peut vouloir dire amour…ou bien tristesse. C'est uniquement la manière dont tu l'écrit qui déterminera sa signification. »
« Et tu voudrais l'écrire de quel manière alors ? »
Prenant la peine de réfléchir à la question qui venait de lui être posée, la criminelle laissa l'expression de son regard osciller entre deux sentiments opposés, si bien que l'on n'aurait été en peine de déchiffrer une émotion précise sur son visage, et même de déterminer au moins si cette émotion indéfinissable était négative ou positive.
« Je ne sais pas encore. J'hésite entre la signification qui me correspondrait le mieux et celle que je voudrais lui donner. »
Un soupir de lassitude balaya l'expression énigmatique du regard de la métisse pour laisser place nette à l'amusement.
« C'est sans doute mieux que je n'en choisisse aucune des deux. De cette manière, ceux qui m'appelleront par ce nom pourront lui donner la signification qu'ils jugeront la plus approprié. »
