Le dernier Anneau
Chapitre X – Dites-le à l'élue de votre cœur
Legolas rompit le premier le silence et le temps reprit son cours. « J'aime une femme ! »
L'instant d'éternité de Melyana venait de passer. Elle redouta cet instant. Venait-il lui dire son amour pour Nerdanel ? Mais celle-ci avait disparu depuis de longs jours sans donner de nouvelles. Aragorn avait lancé des gens à sa recherche… sans résultat. En rien, cette nouvelle n'avait affligé Legolas qui avait remercié Aragorn puis s'était replongé dans la lecture d'un livre elfique tandis que Melyana brodait à quelques pas de lui.
Qui ? La question resta en suspens dans sa gorge, elle articula les mots, mais les sons ne virent pas. Quel douloureux instant que l'attente quand son destin et son bonheur sont en jeu.
« Le bonheur est un pari sur l'avenir… il est aussi un pari sur une personne car c'est avec elle que l'on tisse le bonheur mutuel. Le bonheur d'une seule personne ne peut exister s'il ne peut être partagé ! »
« Je suis d'accord avec vous, Legolas » bredouilla Melyana, la gorge sèche. « Mais pourquoi me racontez-vous cela ? Dites-le plutôt à l'élue de votre cœur ! »
Le regard de Legolas plongea dans les yeux verts de l'humaine. Le cœur de Melyana bondit dans sa poitrine. Qu'il était beau et son regard… tellement limpide et trouble : limpide car il reflétait les rayons de la lune d'une telle intensité, trouble car elle ne parvenait pas à aller au delà, à cerner cet elfe qui était entré dans sa vie d'un simple échange de regard.
« Mon élue… ma dame comme dirait Aragorn et Gimli » dit-il, amusé en songeant à ses amis. « Elle est d'une beauté à envier celle des dames elfes, ses longs cheveux sont comme une douce brise légère, douce et souple. Elle est téméraire, et même si elle craint la mort, sans peur, sans remord elle est prête à l'affronter et elle me l'a prouvé… »
Il marqua un temps de pose, se pencha vers Melyana et saisit une de ces mains. « Vous me l'avez prouvé ! »
Quatre mots… quatre mots suffirent et le doute et la peur s'effacèrent.
« Voilà la preuve de la folie des hommes : chacun cherche le bonheur, mais se trompe si facilement sur son compte. Dans la danse des apparences, bien malin qui pourra faire la part du bonheur et du malheur. Le bonheur et le plaisir sont toujours accompagnés de malheur et de peine, soit en même temps, soit avant et après ? 1 Tout bonheur se paie, semble-t-il, en malheur. J'ai compris mon bonheur à travers votre malheur et si pour vous rendre ce bonheur, je dois à mon tour être malheureux, alors je suis prêt à en payer le prix ! »
« Non, Legolas », s'écria Melyana en sursautant et elle resserra sa main dans celle de l'elfe. « Je veux votre bonheur moi aussi, je ne serai heureuse que si vous l'êtes. »
Legolas se pencha vers elle et posa sa main libre sur son visage, mais une voix grave, qu'il reconnut immédiatement, les interpella :
« Legolas ! Dame Melyana ! »
« Votre ami, Gimli nous mande je crois ! » fit Melyana en baissant le visage, et cacha ainsi la rougeur naissante sur ses joues. « Nous avons assez fuis la cérémonie du Sieur Elessar, vous surtout, qui n'aviez cessé de montrer une triste tête aux invités. »
« Mon cœur souffrait ! »
« Souffrait ?? De quoi donc ? »
« Du mal d'amour. Votre attention était tellement occupée avec ces hommes et vous m'ignoriez. »
« Que neni, cher elfe. J'attendais que vous veniez me sauver de leurs griffes, mais à chaque fois que je vous implorai du regard, vous étiez accaparé avec votre ami nain. »
« Gimli est donc responsable de notre malheur ! » la taquina Legolas.
« Ne mettez pas tous nos malheurs sur le dos de votre ami, il s'est montré prévenant et inquiet pour vous… et pour moi ! »
« C'est pour cela qu'il est mon ami, un véritable ami, malgré les apparences ! » répliqua l'elfe qui se leva avec élégance. Il ajusta sa cape sur ses épaules, puis s'inclina vers Melyana et lui offrit son bras.
Ils rejoignirent ainsi, bras dessus, bras dessous, Gimli qui les attendait sur le perron de la porte. Il tapotait le sol de ses lourdes chaussures, impatient. Son irritation disparut et sa mine renfrognée se changea en un joyeux visage quand il les vit ainsi arriver, souriant et Melyana retenant un rire derrière sa main.
« Ami Gimli, que faites-vous donc dehors ? Il n'y a pas d'humaine à votre goût à l'intérieur ? »
« Non ! » affirma le nain en croisant les bras sur son torse. « Dame Arwen et Dame Eowyn sont occupées avec leur époux respectif. La seule dame qui rayonnait à quitter les lieux précipitamment à la suite d'un elfe affligeant. »
« D'un elfe affligeant ? » s'étonna Legolas à la réplique du nain.
« Oui » répondit franchement Gimli. « Un elfe qui se mourrait d'amour mais qui n'était pas capable de le révéler à son élue ou même de comprendre le mal qui le rongeait ! Quand je pense que même le Roi Eomer a compris avant lui ! Affligeant ! »
Melyana cacha son rire dans le bras de Legolas qui ne comprenait pas le comportement du nain. Melyana lâcha le bras de Legolas et tendit sa main au nain : « Messire Gimli, m'accorderiez-vous cette danse ? »
« Hum ! Quoi ? Comment ? Moi ? Danser ? »
Legolas croisa à son tour les bras sur son torse et regarda Gimli en biais. « Un nain qui perd ses moyens devant une humaine… jamais vu encore ! »
Le nain leva le visage, le menton en avant, prêt à frapper à la provocation et le fusilla du regard.
Legolas vit Melyana emmener Gimli en lui murmurant quelques paroles qui semblèrent l'apaiser. Il n'y avait pas que sur son coeur que le charme de Melyana semblait fonctionner.
Legolas traîna un peu dans le jardin. Il médita encore un instant sous la lune qui s'obscurcit subitement par d'épais nuages noirâtres. Le vent se mit à souffler, froid. Une sensation de mal être l'assaillit. Il ressentit une impression d'étouffement et une présence hostile. Il frissonna, puis l'étrange sensation disparut. Le jardin, étrangement silencieux, retrouva son calme, le vent cessa.
Legolas tendit l'oreille. Il se tourna vers les portes donnant à la salle de la réception. La musique s'était arrêtée. Il rejoignit la salle en courant. Il trouva la foule, amassée en cercle autour de trois personnes penchées sur une quatrième. Il bouscula des invités et se retrouva au centre du cercle. Gimli le regarda, fautif. Aragorn se releva et rassura l'elfe :
« Ce n'est qu'un malaise ! Ne vous inquiétez pas Legolas ! Amenez-la se reposer dans sa chambre et demain, plus rien n'y paraîtra. »
Legolas se pencha sur le corps inconscient de Melyana. Il passa ses mains sous ces épaules et une autre sous ces genoux, puis la souleva. Elle était toujours aussi légère que le jour où il l'avait porté à la mort de son petit frère. Il la conduisit dans sa chambre, suivit par Gimli, tête baissée, qui marchait derrière lui à quelques pas en retrait.
L'elfe la déposa sur le lit et la recouvrit du drap. Gimli resta sur le palier de la porte, tête toujours baissée.
« Gimli ! » appela Legolas du lit.
Le nain n'osa bouger. Il se sentait responsable du malaise de Melyana. Une ombre près de lui le força à relever la tête. Legolas mit un genou à terre et posa sa main sur l'épaule du nain.
« Vous n'êtes pas responsable de ce qui vient d'arriver. Melyana est émotive, elle a vécu des moments douloureux dans sa vie et elle s'en relève à peine. La danse a du lui demander plus d'effort qu'elle ne le pensait. »
« Et ce ne serait pas arriver si je n'avais pas accepté de danser ! »
« Non, car c'est moi qui lui aurait demandé ! »
Gimli sourit tristement. Legolas ne faisait pas retomber sa faute sur lui et il le considérait encore plus pour cela. Un ami. Voici ce qu'était l'elfe pour lui, un ami inoubliable.
« Retournez donc vers nos amis hobbits. Vous les connaissez, ils doivent avoir trouver un lieu pour ripailler de plus belle. Evitons qu'ils ne prennent querelles avec des hommes du Gondor ou du Rohirrim. »
« Veillez sur votre belle, je m'occupe de nos compagnons ! »
Une fois que le nain eu pris congé de Legolas, l'elfe revint près de Melyana. Il s'assit sur le rebord du lit et repoussa une mèche brune de son visage, paisible.
Il ferma les yeux et récita un vieux poème, sorti des âges.
« Si jamais homme en amour fut heureux,
Je suis heureux, ici je le confesse,
Fait serviteur d'une belle maîtresse
Dont les beaux yeux ne me font malheureux.
D'un autre bien je ne suis désireux :
Honneur, beauté, vertus & gentillesse
Ainsi que fleurs honorent sa jeunesse,
De qui je suis amoureux.
Donc si quelqu'un veut dire que sa grâce
Et sa beauté, toutes beautés n'efface,
Et qu'en amour je ne vive content,
Le défiant au combat je l'appelle,
Pour lui prouver que mon cœur est content,
Autant qu'elle est sur toutes la plus belle. » 2
1 les parole (de : « Voilà le preuve… à soit avant et après ? ») appartiennent à © Luc PRIOREF dans Le bonheur, anthologie de textes philosophiques et littéraires
2 Poème de © Pierre de RONSARD tiré de Elégies, Mascarades et Bergerie (1565) (corrigée par mes soins car le poème était écrit en ancien français, du style : Pour luy… le desfiant… icy…)
