«Il n'y avait qu'une chose qui comptait
Ce de vieillir pour être plus grand
Et bien c'est fait»
La Maison Tellier, Babouin
(Bon, cet album est ma découverte de la saison, et vous avez la chance de ne pas habiter chez moi, vous n'en pourriez plus de mon écoute en boucle.)

X. Cyrus. Des vieilles sagesses et des jeunes adrénalines

Après avoir tergiversé sur le lieu de rendez-vous, je ne trouve absolument aucune autre alternative que d'inviter Ron et Drago à la maison pour discuter de ma dernière théorie. Je devrais peut-être dire celle de Kane – sauf que je m'en voudrais trop de savoir mon petit frère mêlé à tout ça. Il n'y a pas beaucoup de localisations pratiques : je connais le petit appart' de Ron et Hermione, et j'imagine trop ce que Drago serait capable d'en dire, juste pour cacher ses propres incertitudes. Quant à envisager que mon cousin nous invite, je suis beaucoup trop réaliste pour aller jusque-là. Se retrouver en rase campagne serait peut-être très romantique – ou proche de ce qu'on voit dans les films moldus qui passent au cinéma du coin de la rue - mais nous ferait encore perdre du temps. Consultée, Ginny ne peut qu'abonder en mon sens quand elle soupire :

« Je vois, je suis priée d'aller dîner ailleurs... »

« Tu peux être là ! », je me récrie.

« Ah ouais ? Pour voir mon frère et Drago s'empailler ? », elle ironise.

« Tu avais dit que tu voudrais voir ça », je lui rappelle.

« Ben, finalement, non », elle affirme en croisant les bras d'un air résolu.

Ma douce et tendre est donc partie avec Luna, une fois de plus, quand Drago arrive le premier, vêtu d'un costume similaire à celui qu'il portait pour la soirée des XIC. Je ravale charitablement tout commentaire sur son interprétation des bonnes pratiques en termes de vêtements moldus, mais lui est beaucoup plus prolixe :

« Ainsi voici l'antre moldue des Lupin ! Aucune protection magique, hein, vous vous croyez donc intouchables ? »

« Les ennemis de mon père ne sont pas du genre à laisser flotter des marques des ténèbres au dessus des toits moldus », je lui envoie – il me semble qu'on gagnerait tous les deux énormément à passer à autre chose, non ?

«Tu as trop fréquenté Dumbledore, Cyrus», estime alors Drago avec un rire un peu sec. « Il ne suffit pas d'affirmer qu'on n'a pas d'ennemis dangereux pour que ça soit vrai ! Ou que tout le monde a un bon fond pour ne pas prendre un couteau dans le dos ! »

« Parlerais-tu pour toi, Drago ? », je questionne lentement.

« Je te rappelle que c'est moi que tu envoies faire parler Hermosa McNair ! C'est moi qui pose trop de questions pour ma propre santé ! »

«Bref, tu préfères la paranoïa ? », je résume. « Tu serais étonné du nombre de fois où j'ai entendu mon père et mon grand-père s'excuser de passer autant de temps à envisager le pire.»

«Eh bien, si j'approuve leur démarche, cet appartement en est un sacré démenti selon moi!»

« Je crois que j'avais compris », je soupire. Et je suis assez content qu'on sonne de nouveau à la porte parce que cette conversation m'épuise déjà, même si selon toute probabilité l'arrivée de Ron ne devrait pas totalement améliorer l'ambiance.

« Désolé, je suis en retard », annonce immédiatement mon beau-frère qui passerait plus facilement pour un Moldu que Drago avec son pantalon de velours noir et son blouson de cuir brun. Hermione et la Division y ont veillé. « Une urgence au boulot, une urgence qui devrait vous intéresser d'ailleurs ! »

Je le suis jusqu'au salon qu'il connaît suffisamment pour se laisser tomber sans cérémonie sur le canapé en ouvrant son blouson du même geste. Il a à peine un signe de tête pour Drago avant d'embrayer :
«Ta mère t'a parlé de cette enquête conjointe avec les Moldus sur des faiseurs de potions, Cyrus ? »

« Je croyais que tu n'étais pas sur l'affaire », je confirme rapidement mais mon cœur bat plus vite.

«Non, Kahn se tient toujours le plus loin possible de ta mère, mais ça n'empêche pas d'entendre des choses ou de devoir aider d'autres aspirants, eux, mobilisés officiellement sur l'enquête », il répond sans quitter ce ton d'urgence efficace, ce ton d'Auror, que je ne lui connaissais pas encore aussi développé.

« Et tu as appris quoi ? », je le presse – j'estime au silence et à l'air concentré de Drago que mon cousin a compris peu ou prou de quoi il retournait.

«Essentiellement, j'ai la preuve que nos deux affaires sont liées. Parmi les preuves saisies dans ce labo clandestin, il y a deux caisses marquées XIC. Finnigan était dessus quand j'allais partir et, comme il m'a demandé ce que je pensais, je lui ai glissé que je me demandais ce que voudrait dire 11C - ta question, hein, Cyrus !», il lance avec un petit rire satisfait. « Lui non plus n'y avait pas pensé ! Mais Russell Foote, son mentor, s'est demandé si ce n'était pas une unité de contenance - un truc moldu... »

Il y a une question dans sa voix, comme s'il me tenait comme expert en unités moldues. Le fait est que sans prétendre tout connaître, on les a vues en ethnomagie parce que certains peuples magiques exotiques les ont adoptées.

« C ? Comme quoi, comme Coupe ? », je lance donc avec dérision.

Et Drago pâlit.

« Les Onze Coupes... Comment ai-je pu ne pas y penser ! », il marmonne.

« Quelles coupes ? », questionne Ron juste avant moi.

« C'est une vieille histoire », soupire Drago, comme si l'âge de l'histoire le fatiguait par avance. «Certains disent une légende, sauf que les légendes sorcières ont généralement un fond de vérité... Enfin, c'est ce que disait toujours Lucius », il ajoute très bas, presque gêné de se découvrir encore détenteur d'un enseignement venant de son père.

« Elle dit quoi cette légende ? », je le presse.

« Qu'il existe onze potions, ou onze coupes, plus puissantes que toutes les autres, tellement puissantes que les sorciers se sont mis d'accord pour empêcher tous leurs descendants de les reproduire», il raconte. «Certaines versions disent que toutes les potions existantes ne sont, en fait, que de pâles imitations de ces potions primordiales qui répondaient tellement à l'ensemble des besoins, qu'on n'avait pas besoin de plus que de onze potions...»

« Ouah, tout le programme de potions en un an ! », s'extasie Ron.

«Ce n'était pas le genre de potions faciles à préparer, Weasley», corrige hautainement Drago. «Chacune demandait à la fois des préparateurs à la magie très puissante et des sacrifices importants...»

« Des sacrifices ? », je relève.

«Si je me souviens bien des potions, on avait la Vie, la Mort, la Force, la Beauté, l'Amour, la Parole, l'Abondance, l'Intelligence, la Clairvoyance, le Temps et la Toute-Présence », énonce Drago en plissant les yeux et en comptant sur ses doigts – ce qui tombe mal.

«L'amour n'a rien de si spécial », je remarque.

«Il ne s'agit pas d'un stupide philtre d'amour ! Il s'agit qu'une potion qui peut amener tous ceux qui la prendraient à suivre celui qui l'a préparé, à accepter n'importe quel sacrifice », explique Drago avec une voix hantée que je ne m'explique pas totalement et qui me fait frissonner.

«Moi, je n'ai pas compris les deux dernières – le Temps et la Toute-Présence ? », relève Ron à son tour.

«Je doute que tu aies réellement compris les autres », juge Drago. « Mais pour te répondre, Weasley : le Temps te permet de changer ton âge ou celui des autres, de ralentir ou d'accélérer la course du temps... en général ou sur un événement précis... »

Il est des choses comme «changer ton âge« que je ne peux entendre sans blêmir. L'association avec les potions ne fait rien pour arranger les choses. Ron a suffisamment de distance pour continuer à questionner :
« Une potion ferait tout ça ? »

Drago hausse les épaules : « C'est ce que dit la légende, avec ses différentes versions et leurs contradictions, et sans doute les déformations introduites par mes propres souvenirs... J'ai pas dû ouvrir un livre parlant de ça depuis mes quinze ans ! »

« Et la Toute-Présence ? », s'intéresse encore mon beau-frère.

« C'est une potion d'ubiquité, qui permet d'être à plusieurs endroits à la fois », répond mon cousin avec une notable sobriété. « Et non, je ne saurais pas la préparer. »

« Tu parlais de sacrifices », je me rappelle.

'Est-ce que Severus a dû sacrifier quoi que ce soit pour me créer ?' est une question plus insidieuse et mauvaise qui vit sa vie propre dans mon cerveau déjà trop plein.

« Tu imagines bien que la légende est plus que vague sur les ingrédients et la préparation... En tout cas, toutes les versions que j'ai lues mentionnaient seulement que préparer une de ces potions demande toujours un sacrifice... un doigt, du sang, une dent... quelque chose du préparateur »

« Charmant », commente Ron plus impressionné que Drago et moi.

On est là tous les deux, avec nos yeux gris si semblables, à mesurer que l'autre sait intimement que ces choses-là sont moins légendaires qu'on les aimerait.

« Et donc nos petits amis ambitionnent de les reconstituer ? », je questionne, badin par respect pour Ron ou pour maintenir mes fantômes au loin.

« Ou la légende les fait rêver depuis qu'ils sont tout petits, et regarde où ça les a menés », répond Drago avec un ton de sarcasme léger qui n'est pas totalement habituel chez lui.

On reste tous les trois silencieux avant que je me risque à élargir la question :
« Et Hermosa McNair, elle sait ça ? »

« Non, je ne crois pas, ou elle est plus maligne qu'elle n'en a l'air », soupire Drago, et je n'ose pas insister.

« Tu crois, Ron, qu'on peut mettre Finnigan sur cette piste ? L'air de rien ? », je propose plutôt - agir, surtout ne pas s'arrêter.

« Je ne crois pas être très crédible en super pro des légendes magiques », remarque posément mon beau-frère. Drago a un infime signe de tête comme pour confirmer. Je pèse silencieusement nos options avant d'insister :

« Reste qu'on peut quand même les mettre un peu plus fermement sur la voie. On a toujours ces noms qu'on a collectés... »

« Et moi, je ne vois toujours qu'une seule façon de les faire connaître », me répond mon beau-frère du tac au tac.

Drago a l'air suprêmement amusé de ma réaction de gosse contrarié – je me suis laissé aller en arrière avec un soupir agacé –, et ça me décide plus que tout autre argument.

« Puisqu'il faut en passer par là !»

« Tu veux parler à ta mère ? », s'étonne ouvertement Ron. Merci les gars !

« Il me semblait qu'il y avait une autre option », je lui rappelle douloureusement.

oo

Deux jours plus tard, Drago a donc pris l'apparence de Ianninek, cette fois, et moi en face de lui, je suis Begic. On descend avec méthode des bièreaubeurres épicées au Polynectar au Renifleur joyeux, le pub qui sert de quartier général à une bonne partie des Aurors et des Policiers du monde magique.

« Je ne suis pas sûr que Begic et Ianninek iraient dans un coin comme celui-là », a objecté Drago avant qu'on entre.

« Mieux vaut des étrangers qu'un Black et un Lupin en l'occurrence », je lui ai opposé.

À la table d'à côté, Ron déjeune avec son mentor, Peredur Kahn, et essaie laborieusement de lui faire reprendre l'enquête là où nous l'avons laissée.

« Tu tiens ça d'où Weasley ? », questionne Kahn sans cesser de saucer son ragoût.

« D'étudiants... qui ont mené leur petite enquête », explique Ron que je n'ai jamais vu chipoter autant avec son assiette.

L'éternuement de Kahn vaut long discours.

« Ils ne sont pas allés très loin », prétend humblement Ron. « Ils ont eu l'impression de tomber sur plus gros qu'eux et... ils sont venus m'en parler. Leur espoir, c'est qu'on puisse faire quelques vérifications d'identité et de casiers sur certaines personnes... moldus et sorciers. »

C'est peut-être mince, mais c'est le plan. On fait faire une enquête sur les quelques noms qu'on a récoltés à la fête et on espère ferrer la Division. « Je pourrais enquêter discrètement sur les sorciers », avait estimé Ron, « encore que la plupart ne sont pas Britanniques et que je ne suis pas encore habilité à faire des demandes internationales. Mais surtout, on a un paquet de Moldus et d'actions menées chez les Moldus : on va vite avoir besoin d'informations compliquées à aller chercher tout seuls ! »

« Décidément, ces étudiants n'ont rien à faire », ricane Kahn en engloutissant la moitié de sa chope de bière. « Quand ils ne vont pas à des fêtes où ils s'intoxiquent, ils préparent des potions dangereuses et interdites ou se prennent pour des enquêteurs ! De mon temps, on draguait les filles et on jouait au Quidditch ! »

« Ça ne coûterait pas grand-chose de faire ces vérifications », insiste Ron avec patience.

«Ils t'ont donné quoi ? Une dizaine de noms ? Dis-moi que le petit Lupin est sur leur liste !», décide Kahn l'air gourmand. «Rien que pour voir la tête du sous-commandant ! »

«Tu parles de Cyrus Lupin ? », questionne prudemment Ron, rigide sur la chaise. Il a peut-être peur de rougir ou que je saute sur Kahn pour le mordre.

«Tu sais qu'il a trempé dans l'histoire du gamin intoxiqué ? »

«Je croyais qu'il avait été innocenté. »

«Tu crois à tout ce que tu entends, Weasley, on dirait », décide Kahn, sans doute déçu de ne pas reconnaître la même soif de me traîner dans la boue chez son jeune apprenti.

Le silence s'installe entre les deux, et je me demande, le cœur serré, comment Ron va s'en sortir. Je comprendrais qu'il laisse tomber.

«J'imagine que tu ne le sais pas, Kahn, mais Cyrus Lupin est le fiancé de ma soeur, Ginevra », il reprend avec ce ton embarrassé mais résolu qu'il prend parfois. « Et Harry, son grand frère, est mon meilleur ami depuis qu'on a cinq ans... D'ailleurs, c'est chez lui que je vais la semaine prochaine en vacances à Venise... »

«Harry Potter ? », questionne Kahn.

«Harry Potter-Lupin », corrige Ron fermement. «Je suis sûr, moi, de l'innocence de Cyrus dans cette histoire de potions.»

«T'es proche des Lupin ? », s'étonne ouvertement Kahn. « Remarque, les Weasley sont connus pour leurs positions originales... Et ça me revient, tes parents avaient pas eu le petit Potter chez eux avant que Lupin ne l'adopte ? »

«Si », confirme sobrement Ron. Il n'a pas beaucoup mangé.

«Et on t'a collé avec moi ? Le vieux Kahn, réac et râleur ? »

«Je n'ai rien demandé. »

«On t'a proposé ? », il veut savoir.

«Oui », avoue Ron après une hésitation.

Kahn le regarde comme s'il ne l'avait jamais vu auparavant et puis soupire :

«OK, file-moi cette liste, on en vérifie deux ou trois et, si ça ressemble à quelque chose, tu me les amèneras... Ça serait rigolo de prendre cette bêcheuse de Tonks-Lupin à son propre jeu, après tout. »

«Merci », répond Ron avec fatalisme et sans oser tourner la tête vers nous.

«T'as rien mangé, petit », remarque Kahn. « Dépêche ! On n'a pas toute la journée ! »

On sort avant eux, Drago et moi, toujours sous nos couvertures d'emprunt.

«Les Lupin ont des amis, dis-moi », il remarque au bout de deux rues de silence. Il n'y a pas d'agressivité dans sa voix. Juste une certaine lassitude.

«La politique, les responsabilités, la jalousie et les préjugés, tout ça... je ne te fais pas un dessin», je réponds rapidement.

Moi, ce qui m'a interpellé, c'est le fait que Kahn me juge comme un môme sans même me connaître. Ça touche trop de choses sensibles de trop près, je dirais. Mais je ne suis pas assez costaud pour le reconnaître devant mon cousin.

« Il est clair qu'on file ça au type même de l'Auror prétentieux qui croit tout savoir du bien et du mal parce qu'il a survécu à deux guerres ! », s'agace Drago-Ianninek tout seul.

Sa virulence en dit long sur la localisation de ses propres insécurités – ça fait quand même bien deux fois qu'il revient sur l'arbitraire pour lui de la définition du bien et du mal ! Je me demande ce que Granny en penserait.

«Disons que sa capacité de nuisance semble se limiter à couper l'appétit de Ron – ce qui n'est pas rien, je te l'accorde, mais qui n'a jamais envoyé quiconque à l'hôpital ! », je décide de répondre légèrement et je le fais presque rire.

«J'espère que Nymphadora ne sera pas dupe », il sourit.

Drago n'a jamais pu se décider à l'appeler Dora, comme à appeler mon père Remus, malgré le nombre de fois où les deux le lui ont demandé. Je ne saurais pas trop comment l'expliquer mais j'ai fini par bien aimer cette distinction qu'il entretient autour de leurs noms. Je suis beaucoup moins à l'aise avec son espérance :

«Pardon ? Moi, je n'ai aucune envie qu'elle aille plus loin que lui dans l'examen des preuves!»

«Tu te leurres un peu, non, mon cher cousin ? Kahn l'a dit : il voudra rencontrer les étudiants qui ont donné des pistes à Ron. Tôt ou tard, tu devras lui expliquer pourquoi tu n'es pas allé voir ta mère... »

«Elle ne bossait pas sur l'enquête il y a quatre jours », je lui rappelle sur la défensive.

«Surtout, tu ne voulais pas apparaître dans l'histoire – je ne te jette pas la pierre : je ne le souhaite pas davantage mais je me rends bien compte que, sur ce plan-là, nous avons sans doute échoué ! »

La clairvoyance de Drago me laisse un goût amer dans la bouche. On continue en silence dans le quartier sorcier jusqu'à sa sortie au Chaudron baveur. On croise au moins une dizaine de gens que je connais – parfois simplement de vue ou de Poudlard – et je dois me gendarmer pour ne pas les saluer en me répétant qu'eux ne connaissent pas Begic. Je crois que je n'ai jamais progressé aussi librement dans le Chemin de Traverse.

« C'est peut-être une idée à reprendre un jour où on aurait envie de faire des courses rapides », me glisse Drago, qui doit en être arrivé aux mêmes conclusions.

Dans la rue moldue, j'attends qu'on se soit un peu éloignés des sorciers pour enquêter :

«Tu vas aller où, là ? »

«Chez moi », répond Drago-Ioanninek avec une nette surprise.

«Sous ce déguisement ? », j'insiste.

«Tu nous crois suivis ? », il s'inquiète et se retourne sans aucune discrétion. Mais tout le monde n'a pas été Auror dans une autre vie.

«Disons qu'au point de paranoïa où on en est, je ne l'exclurais pas », je formule diplomatiquement.

«Tu vas faire comment ? »

«Grands magasins moldus... quand je commencerai à sentir les symptômes, j'irai aux toilettes. Il y a trop de monde pour que le personnel fasse réellement attention... »

Drago hoche la tête, visiblement impressionné par le fait que j'aie un plan.

«Tu veux qu'on reste ensemble ? », il finit par demander.

«Je crois plutôt que des gars comme nous ont des milliers de choses à faire chacun de leur côté, non ? Enfin, si on est suivis, il faudra qu'il choisisse... »

«Sauf s'ils sont plusieurs ! »

«C'est dur ça, de pister quelqu'un à plusieurs sans se faire repérer ! J'y crois qu'à moitié!»

«Bon, alors on se sépare ? », il demande bravement.

«Je vais prendre le métro », j'indique en montrant une entrée au bout de la rue.

«On se tient au courant », répond Drago.

«Évidemment », je réponds en lui serrant la main.

ooo

Les jours suivants, je n'ai pas de nouvelles des autres. Faut dire que je n'en cherche pas : je suis totalement pris par l'arrivée prochaine d'Aesthelia et les travaux préparatoires à l'étude précise de la potion d'initiation planifiée par Maninder. Je joue plusieurs fois avec l'idée de lui poser des questions sur les Onze Coupes sans sauter le pas. L'appel de Harry me trouve ainsi un soir où je suis encore au labo alors que la nuit est déjà largement tombée.

«Le Grand frère », je réponds. Il sourit dans le miroir avec un air épuisé qui immédiatement me coupe l'envie de rire. Il a les cheveux mouillés comme s'il sortait de la douche, et je pense qu'il est dans son lit. « Ça va ? »

«Comment tu avais dit ça l'autre fois ? J'aurais pas dit ça il y a quelques heures mais…. »

«Mais qu'est-ce qui t'arrive ? Un méchant collier a voulu te mordre ? »

«Des Sirénéens m'ont enlevé pendant deux jours... non, trois », il répond sobrement en remontant ses lunettes de son index.

«Enlevé ! Des... ? C'est quoi ça ? », je m'alarme complètement maintenant.

«Un peuple de la lagune... Les anciens banquiers du monde magique avant les Gobelins... pas beaucoup plus portés à la compassion pour le genre humain », il explique avec patience mais une rapidité assez peu habituelle.

Il a besoin de moi, de ma compassion à moi, pas de me donner un cours, je le sens par toutes les cellules de mon corps.

«Et personne n'est venu à ton secours ? Où était Tiz ? », je m'indigne donc.

«Il aurait fallu qu'il sache... or... disons qu'on est partis un peu vite... Je bossais avec une fille de ma promo, Magda, elle est plus Gryffondor que toi, si tu vois le tableau ! »

«Vous vous êtes échappés ? », je crois donc comprendre.

«On peut dire ça comme ça », il soupire en secouant la tête. « Je suis désolé, Cyrus, je croyais que ça me ferait du bien de parler à quelqu'un, mais... Je ne peux expliquer à personne ce qui s'est réellement passé, tu comprends, même pas à Tiz ! D'abord, parce que je crois qu'on aurait des ennuis avec l'école et avec les autorités vénitiennes – il y a un pacte avec les peuples de la lagune, et même si c'est eux qui nous ont agressés, nous n'avons aucune preuve de tout ça... Ensuite, parce qu'un Sirénéen nous a aidés et que je ne voudrais pas qu'il ait à le regretter... »

Des émotions visiblement contradictoires l'empêchent de conclure.

«Et tu te rends compte qu'expliquer tout ça en détail te renvoie à tes propres erreurs », je tente.

Ça le fait rire – d'un rire qui ressemble à un exorcisme.

«Ah si, hein, j'ai bien fait de t'appeler ! », il commente sur un ton affectueux. « Ouais, un truc comme ça... Tu connais bien, c'est ça ? »

«Je pense passer un doctorat sur la question - après les magies brésiliennes, évidemment », je confirme. Il peut se foutre de ma gueule si ça lui fait du bien.

«Ouais, bon, je voulais pas marcher sur tes plates-bandes ! », il plaisante.

«L'important c'est que tu sois là, entier ! », je lui rappelle plus sérieusement.

«Moi, oui», il répond, laconique et, de nouveau, j'ai l'impression qu'il va raccrocher.

«Qu'est-ce qui s'est passé, Harry, dis-moi !», je le presse.

«J'ai... j'ai tué un des Sirénéens», il souffle. «Je ne voulais pas», il rajoute inutilement.

«Pour t'échapper ?», je questionne un peu au hasard, la bouche immensément sèche. Je ne sais même pas de quoi un Sirénéen peut avoir bien l'air ou comment on peut le tuer, mais ça ressemble tellement peu à Harry de s'en prendre à une créature que je me sens perdu.

«Il torturait celui qui avait accepté de nous aider«, il soupire. «Enfin, je ferais mieux de dire que je l'avais un peu trompé sur la marchandise lui-aussi mais, au final, je lui ai sauvé la vie - on est peut-être quitte !»

«Mais c'est arrivé comment ?»

«Par accident. Ils avaient un dispositif d'or pur qui empêchait toute magie sorcière«, il explique avec un rire amer. «Je lui ai balancé un truc dans la tête, fort... ça l'a tué !»

«Je comprends mieux que tu ne puisses en parler à personne», je commente avant de regretter d'avoir dit ça. La question n'est sans doute pas là pour lui mais, pourtant, il a un petit sourire de connivence avec moi qui nous rajeunit tous les deux.

«Surtout avec la moitié de Londres ne débarque ici», il rajoute.

«Je sais que c'est facile à dire mais, si tu n'as pas eu le choix, si c'était lui ou toi, ou l'autre Sirénénen, tu ne devrais sans doute pas t'en vouloir trop...», j'improvise largement ma consolation.

«Je sais mais... j'ai déjà tellement détesté devoir... tuer... Voldemort», il me répond, et mon cœur se serre quand il bute sur le verbe plutôt que sur le nom. «C'est même la raison fondamentale pour laquelle je n'ai jamais envisagé de devenir Auror, tu sais ? Je refusais de pouvoir me retrouver avec de nouveau ce faux choix, tuer ou être tué... et là...»

«Mais tu n'as rien choisi : ils t'ont enlevé et, toi, tu as juste cherché à t'enfuir !», je le coupe. «Ce n'était même pas une prophétie ou quelque chose comme ça ! C'est un accident, Harry !»

«Si tu le dis», il marmonne, et c'est terrible de le voir douter autant, lui qui est toujours pour moi une source d'assurance égalant Papa.

«Je t'aurais encore moins pardonné de te faire stupidement tuer», je lui affirme avec sincérité.

«T'aurais pu payer la rançon», il sourit.

«Je t'aurais fait rembourser toute ta vie !», je plaisante, et ça lui arrache un deuxième sourire.

«Je m'en sors bien, alors», il commente avec un faux soupir.

«Tu peux me croire ! Et t'as intérêt à pas gâcher le séjour des parents avec tes questions de conscience !», je continue, faussement sévère. «Maintenant que j'ai -espérons-le - soldé le compteur en perdant cinq fois de suite aux échecs - désolé, mais il n'avait pas envie d'aller jouer au billard - tu ne vas pas les faire s'inquiéter pour toi, hein ?»

«Promis», il acquiesce presque l'air timide. « Mais t'es où là ? Je reconnais pas ! »

«A l'université, je prépare le laboratoire pour l'arrivée de Dame Aesthelia !»

«Ah oui, j'avais oublié ! Salue-la de ma part», il commente en bâillant.

«Ça sera fait. Toi, tu ferais mieux de dormir », je lance.

«Je crois, oui », il acquiesce. « Bosse pas trop tard », il ajoute avant de couper la discussion.

Je reste quelques secondes à regarder le miroir redevenu réfléchissant avant de me rendre compte que mon estomac proteste de l'heure tardive et que je ferais mieux de rentrer si je veux passer un peu de temps avec Ginny.

Oooo

Vendredi matin, les parents et les jumeaux passent en coup de vent nous embrasser avant de partir à Venise. Iris est vêtue du costume de Colombine que Harry lui a offert à Noël.

«Rien à faire : j'ai eu beau lui promettre qu'elle aurait un autre costume en arrivant, elle est persuadée que tout le monde là-bas s'habille comme ça », j'entends Mãe raconter à Ginny qui en rit aux larmes.

«Il n'y a peut-être pas d'âge pour avoir envie d'être quelqu'un d'autre», commente Papa, que j'ai connu plus conservateur en matière d'habillement, avec légèreté.

«Alors vous devriez être servis !», je souris avec une pointe d'envie - fuir à l'autre bout de l'Europe l'ensemble des responsabilités que j'ai fait mine d'endosser me paraît assez tentant.

«Malheureusement on n'a pas réussi à embarquer Severus et Susan», soupire Mãe.

«D'ailleurs, si tu arrivais à organiser un dîner avec Asthelia et Monsieur et Madame Rogue, tu feras œuvre utile, Cyrus», indique Remus comme s'il annonçait le passage du moldu qui entretient la chaudière de l'appartement chaque année.

«Rajoute Grand-père, et on passe en une de la Gazette», je commente acidement.

«Severus enrage de ne pas te voir», répond Papa avec son air olympien qu'il prend pour insister sans le montrer. J'ai mis tant d'années à le comprendre.

«On verra ce qu'on peut faire», je soupire donc.

Une fois qu'ils sont partis, Ginny se prépare pour aller au club de Quidditch. Elle va partir quand je lui demande:

«Ça t'embête si on fait ça dimanche ? C'est quand même ma marraine, et je verrais bien Severus aussi - un autre jour, il dira qu'il ne peut pas», j'argumente pour elle comme pour moi. On n'a finalement pas beaucoup de temps à nous en ce moment, et je m'en veux de lui imposer Aesthelia et les Rogue un dimanche.

«C'est ta famille », répond Ginny comme pour balayer définitivement la question. « Severus aurait pu être ton parrain, non ? »

«Je n'ai pas de parrain», je souris. «Ce n'est pas comme si Remus attachait tant d'importance que cela à ce genre de choses.»

«Il t'a fait parrain de ta sœur », elle objecte.

«Il avait peur qu'on ne se sente pas concernés par les jumeaux... Je crois même que c'est moi qui ai suggéré l'idée... Eux n'ont pas de marraine non plus d'ailleurs», j'explique.

«Et Harry ?»

«Sirius était son parrain», je réponds sobrement.

Ginny a un geste d'apaisement vers moi, comme si elle voulait me consoler. On ne dit rien, ni l'un, ni l'autre, jusqu'à ce quelle reprenne :
«Et pourquoi Aesthélia ?»

Je tourne les mots de ma réponse dans ma bouche.

«D'abord, elle a aidé à ma naissance... - elle a donné le modèle de ma mère fictive, Laelia, que Dora a jouée », je lui rappelle.

«Remus la connaissait si bien que ça ?»

«Non, mais Aesthelia connaissait bien Sirius», je décide d'avouer.

«Tu veux dire... ?», commence Ginny, la voix blanche et étranglée.

Je savais bien qu'elle vivrait sans doute cet aveu comme une rivalité hors de saison. Mais je sais aussi que notre relation souffre toujours plus des non-dits que des aveux.

«Qu'ils auraient pu se marier ? Oui», je confirme donc sobrement.

Comme je m'y attendais, je la sens se raidir en apprenant ça. Elle fouille mes yeux comme à la recherche d'une information que je ne sais pas avoir. Je ne me dérobe pas. Je n'ai rien d'autre à cacher sur cette question-là. Elle se détend très lentement.

«Tu veux qu'on dîne ici ou qu'on sorte ?», elle finit par demander comme si elle abandonnait toute enquête.

Je décide que c'est le moment de l'embrasser.

oooo
1) Les personnages non canon (dans l'ordre d'apparition)
Hermosa (Fioralquila) McNair : Sorcière espagnole, nièce du McNair du canon, fille de l'ex ministre de la magie d'Espagne, étudiante en potions, participe aux soirées du XIC

Miroslav Ianninek : plus petit, châtain, yeux noirs, passeport bulgare, sang-mêlé «mais pas trop», a fait des études moldues internationales, «le genre de gars qui t'offre de la vodka d'une main et te pique ton portefeuille de l'autre».

Anton Begic : grand, blond et a les yeux verts - «sorcier pur ou presque», a fréquenté Durmstrand avec Drago, «argent moldu, vieux châteaux dans les Carpates, plus de passeports que de scrupules».

Peredur Kahn - Auror, mentor de Ron, ennemi politique de Nymphadora. Peredur est la forme galloise de Percival et signifie «lance dure»...

Aesthelia da Silva - sorcière et ethnomage brésilienne, marraine de Cyrus, amour de Sirius...et étymologiquement l'étoile de la forêt !

La suite est confiée à Harry et au Carnaval de Venise sous le titre "Des Pactes et des masques"

Je vais de ce pas répondre à vos reviews...