Léonardo regarda fixement Raphael dans ses yeux. Son frère en rouge avait toujours été le plus « animal » de la fratrie. Détourner les yeux ou se laisser envahir par la peur étaient à rejeter. Fermement, il insista :

-Tu n'es pas mon maitre, Raphael. Ni toi, ni Mikey, ni Donnie. Frappe-moi si cela te chante, mais tu ne me feras pas céder. Au contraire, tu me prouveras que j'ai raison.

Le porteur de sais, lâcha mollement le poignet et se recula, les yeux brillants d'un sentiment vif que Léonardo n'arriva pas à identifier.

-On se revoit au Dojo, Léo.

Surpris par la facilité avec laquelle il s'en était sorti, il regarda Raphael quitter la pièce puis jeta un œil dégouté à sa tasse d'eau chaude. Il avait vraiment besoin d'un coup de fouet de caféine pour sortir de cet état de torpeur qui l'habitait depuis son réveil. Il demeura pensif quelques instants. Il y avait peut-être une alternative…sous ses yeux, la sophistiquée machine à café de Donatello le tentait.

Bien entendu, Léo n'avait pas le droit d'y toucher. Cette machine était le « bébé » de Donatello aussi certainement que l'était sa moto pour Raphael. Il sourit. Il ferait d'une pierre, deux coups ! Il prendrait un breuvage caféiné qui n'était pas du Earl Grey (s'il réussissait à avoir une goutte de café avant de faire rendre l'âme à la machine) et de même en brisant son « bébé », il s'attirerait les foudres de Donnie qui ne pensera pas à le cajoler pour la journée entière au minimum !

Il commença à faire des tentatives hasardeuses en mettant de l'eau dans ce qui semblait être le contenant approprié et un nombre aléatoire de cuillérées de café. Puis, il pressa sur tous les boutons à la fois.

-Puis-je t'aider, Léonardo ?

Il sursauta comme un gamin prit la main dans la jarre à biscuit. Merde ! C'était Donnie.

-Euh, oui, je voulais une tasse de café.

La tortue au bandana violet haussa un sourcil :

-Oh ? Pourquoi donc ? Ne m'as-tu pas répété plus de cent fois que ce brouet infâme était malsain pour moi ? Je te croyais un fervent supporter de l'équipe Thé.

-Euh, envie de changement.

-Tu aurais dû me le demander, Léo. Je suis à ton service.

La voix de Donnie était calme et veloutée, comme si la situation n'avait rien d'inhabituel, alors qu'il préparait du café pour eux deux. Quelques instants plus tard, il tendit la tasse fumante à son grand frère qui, avec reluctance, la porta à ses lèvres. Ce breuvage était infect, mais ne pas le boire était hors de question.

Donnie l'observait avec autant de minutie qu'un entomologiste devant un nouveau spécimen d'insecte. Sous ce regard appuyé, Léonardo sentit grandir son malaise qui prit un volume exponentiel. Il devait se dérober à ce regard scrutateur immédiatement, il sentait que Donnie lisait en lui comme un livre ouvert et il détestait cette sensation. De plus, il devait trouver un moyen de se débarrasser de ce café imbuvable.

-Je vais méditer dans ma chambre.

-Bien entendu, Léo, tu es libre de te livrer à tes passe-temps.

Il se retourna comme s'il avait reçu de l'acide. Il s'était juré ne pas confronter ses frères à ce propos et éviter toutes discussion faisant référence à la veille, mais il ne put y tenir. Sa langue forma les syllabes avant qu'il ne pût l'en empêcher.

-Libre de mes passe-temps tant que je me plie au vôtres ?

Donatello croisa les bras et pris un air sérieux

-Léonardo. Ce ne sont pas des « passe-temps ». C'est aussi naturel et essentiel que de boire de l'eau. Je croyais que tu avais compris. Que se passe-t-il ? Tu semblais avoir apprécié ta nuit, non ? Mikey en est persuadé, lui.

Le jeune leader se maudit d'avoir ouvert la porte aux questions de son frère.

Donnie profita du silence pour continuer :

-s'il y a quelque chose que tu n'as pas apprécié, je te conseille de lui en parler pour éviter tout malentendu. De même, tu peux partager ta rétroaction à Raphael. Puisqu'il est le prochain, il pourra profiter de tes remarques pour mieux se préparer. Car je présume que tu te souviens, Léo, que tu nous as promis de nous laisser à tous une chance supplémentaire de te séduire. Hier, c'était le tour de Michelangelo. Ce soir, c'est celui de Raphael et demain soir sera le mien. Tu vois que nous avons pris en considération ta remarque que tu ne voulais pas plus d'un frère par nuit. Malgré notre envie, Raphael et moi t'avons laissé tranquille la nuit dernière après Michelangelo. Raphael est retourné sagement dans sa chambre et je suis demeuré avec toi, sans te toucher. Je crois que nous n'avons jamais accompli quelque chose d'aussi difficile, mais nous y sommes parvenus par amour pour toi.

-Et je devrais vous en être reconnaissant ? Vous…vous êtes de dangereux déviants sexuels ! Demeurer là, à me toucher…pendant que Michelangelo…

La nausée le prit, alimenté par un dégout profond de lui-même d'avoir laissé les choses dégénérer à ce point.

-Si cela te gênait, tu aurais pu le dire, Léo ! La communication est la clé dans une relation. Nous te laisserons seuls avec Raphael ce soir, sois sans crainte.

-Non ! Il n'y aurait pas de tête à tête avec Raphael ce soir ! Ni avec toi, demain ! Et pour la dernière fois : il n'y a aucune relation entre nous ! Rien, hormis des liens fraternels que VOUS êtes en train de rompre de manière définitive par votre comportement insensé !

Le visage de Donatello s'assombrit mais il ne parut pas surpris, remarqua l'aîné. Sans aucun doute, il avait croisé Raphael sur le chemin de la cuisine.

-Léo, dois-je te rappeler ta promesse ? Tu as dit que tu nous laisserais…

-Vous m'avez soutiré ce serment par traitrise !

-De quoi parles-tu ? Tu n'étais ni ivre, ni drogué, ni menacé ! La seule arme que nous avons utilisée étaient nos caresses et si tu étais aussi insensible que tu le proclames à celles-ci, cela n'aurait pas dû t'embrouiller l'esprit ! Léo, cesse de te mentir à toi-même !

Donnie qui jusque-là avait été d'un calme olympien, commençait à s'énerver et la confrontation était imminente. Il entendit des pas qu'il devina être ceux de Maitre Splinter. Il ne voulait pas se disputer devant son Sensei sur un sujet aussi choquant.

-Je vais méditer, répéta-t-il froidement.

En route vers sa chambre, il croisa son père et maitre, qu'il salua, en mettant en évidence le plus ostentatoirement possible sa tasse de café tout en s'inclinant pour dissimuler son cou. Il ne voulait pas que le rat soit témoin de la faiblesse qu'il avait eu.

-Bon matin, mon fils. Y aura—il entrainement ce matin ?

-Oui, Sensei.

Non, il ne serait pas faible en demeurant cloitré dans sa chambre. Démontré qu'il était intimidé ne ferait qu'encourager ses frères à aller de l'avant. Son maitre ne démontra aucun étonnement et poursuivit son chemin.

Une fois dans sa chambre, il tira son katana pour observer de nouveau sa réflexion. Les marques étaient encore apparentes et rien ne laissait présager qu'elles se seront résorbées dans une heure et demie. Il devait mettre la main sur cette trousse de maquillage. Il était un ninja. Attendre que Michelangelo soit occupé à la cuisine et se glisser dans sa chambre devrait n'être qu'un jeu d'enfant. Il alluma son encens, ses bougies et déroula son tapis de méditation. Il ferma ses yeux et ouvrit les oreilles, aux aguets du moindre bruit dans le repaire.

Raphael était dans le Dojo, se défoulant. Léonardo comprenait sa frustration. S'il connaissait, comme il l'en soupçonnait, son arrangement avec Maitre Splinter, il devait être furieux de voir que Léonardo, loin d'être convaincu, comme il l'avait espéré, manigançait surement pour le priver de son « tour ». Son visage prit une expression aigre : ses frères et lui, étant démunis, mais nombreux, s'étaient toujours partagé tout en « tour ». Tour de temps de télévision, tour pour la manette de jeux vidéo, tour d'avoir une surprise de Maitre Splinter, tour d'avoir son dessert préféré, tour pour choisir un jeu, tour pour choisir leur histoire du soir quand ils étaient gamins et désormais son corps n'était qu'une gâterie comme une autre que ses frères se partageaient en tiers.

La situation était intenable et il devait quitter coûte que coûte. Malgré tout, il ne pouvait s'empêcher de ressentir une pointe de douleur au cœur. Ses frères avaient toujours été toute sa vie. Des flots de souvenirs attendrissants l'envahirent. Pourquoi cette soif de sexe était venue entachés un lien fraternel aussi fort que le leur ? Pourquoi ses frères ne pouvaient-ils comprendre et accepter son refus ? Certes, Donatello avait promis de le laisser tranquille s'il n'était pas satisfait de leurs rapports sexuels. Mais Donnie respecterait-il sa parole alors que lui-même ne voulait tenir la sienne ? Il pouvait déclarer ne pas avoir aimé le sexe d'hier, ni celui de ce soir, ni celui de demain. Mais comment cette affirmation pouvait être crédible alors qu'il avait hurlé son plaisir devant ses trois frères. En admettant qu'il réussisse à se contenir avec Raphael et Donatello, ils avaient tous été témoin de son piteux échec avec Michelangelo. Il pouvait toujours prétendre que cela était injuste puisqu'ils étaient trois contre lui, mais il n'était pas à l'école maternelle. Il soupira en regardant les idéogrammes tatoués sur son poignet : Famille et Honneur. Avant, l'un n'allait pas sans l'autre et c'était tout ce qui était sacré pour lui. Mais maintenant il devait choisir l'un des deux. Qu'adviendra-t-il de sa famille lorsqu'il quitterait ? Qu'adviendrait-il de son honneur s'il restait ? Qu'allait-il dire à Mikey ? Celui-ci prendrait-il mal la mauvaise foi de Léo s'il affirmait ne pas avoir apprécié leur « contact » ? Le gamin était un petit gars optimiste. Pas mauvais perdant du tout, sa bonne nature était proverbiale dans leur famille. N'est-ce pas ?

Un sifflement gaillard lui apprit que, justement, Michelangelo était réveillé et se dirigeait vers la cuisine. Cela allait bientôt être l'occasion. A pas de loups, il se faufila jusqu'à la chambre du benjamin. Mikey ne verrouillait jamais sa porte, n'étant pas une tortue territoriale comme Raphael ou lui-même pouvait l'être. Il poussa la porte et tâta sur le mur à la recherche de l'interrupteur. Dans le capharnaüm qui régnait dans la chambre de Mikey, la lumière était essentielle afin d'éviter de se rompre le cou sur son skateboard qui trainait quelque part. Lors de leur rencontres nocturnes, Mikey avait guidé Léo afin que la lumière allumée au milieu de la nuit n'aille pas les trahir. Il n'avait pénétré dans cette chambre depuis plusieurs jours et de plus, toujours dans un noir complet. En fait, il n'était pas entré dans la chambre éclairée de son plus jeune frère depuis des mois. Le changement le stupéfia. Des dizaines de photos de lui-même ornaient les murs, agrémentées de nombreux dessins de cœur. La plus grosse, de dimension poster, portait même les mentions de « Je t'aime pour la vie, Léo » « A toi, pour toujours » « Le plus sexy et meilleur des grands frères ». Un de ses bandanas bleus trônait sur la table de nuit, manifestement utilisé pour un soulagement manuel. Une groupie adolescente de band boy américain n'aurait pas une chambre différente. Le cœur chaviré, il ouvrit l'armoire où se trouvait la trousse de maquillage et disparu le plus rapidement qu'il pouvait, essayant d'effacer de son esprit la vision troublante de la chambre de son petit frère. Dans la sécurité de son propre sanctuaire, après avoir ouvert le tube de maquillage vert, toujours à l'aide de la lame polie de son épée, il entreprit de camoufler les morsures, les doigts tremblants tout en essayant d'occulter le souvenir jouissif des dents de Mikey qui pénétraient sa chair.