Chapitre 10 : L'enquête recommence doucement
Les heures s'écoulaient lentement, John était parti dormir après avoir pris sa douche, et moi, je m'ennuyais dans le salon. Le smiley troué de balles était encore là sur le mur, je le fixais, réfléchissant à ce que j'allais faire durant ces quatre jours. L'enquête piétinait sans les informations supplémentaires que John allait m'apporter, il allait donc falloir retourner sur les différents lieux avec lui, avec son regard qu'il portait sur le monde si différent du mien. Je m'allongeais dans le canapé, les mains jointes.
John avait donné son accord pour que je l'accompagne, mais je m'inquiétais de ses blessures, avait-il assez de forces pour cette mission. Je décidai d'aller voir ça de mes propres yeux, je montai en silence les escaliers menant à la chambre de John. Il s'était bel et bien endormi, sa respiration s'étant faite régulière et ses paupières faisant quelques mouvements, preuve d'un état de sommeil paradoxal. Je m'approchai doucement du lit, ma main caressant les draps blancs qui enveloppaient John, et contrastaient avec les blessures sombres qui parsemaient son corps. J'observai avec attention sa poitrine se soulever à instants réguliers. Ses manches courtes laissaient entrevoir les blessures sur ses bras, certaines avaient bien cicatrisé, d'autres un peu moins, mais au moins aucune ne s'infectait. Il n'était pas docteur pour rien, car malgré sa fatigue, il avait dû appliquer quelques produits. Je m'assis sur le bord du lit, observant silencieusement le corps allongé à mes cotés.
John commença à s'agiter dans son sommeil, je savais que les séquelles de la guerre étaient encore là, malgré que sa claudication ait guéri. Les cauchemars persistaient, je caressai ses cheveux blonds, et il sembla se calmer. Je restai là quelques minutes, examinant les blessures une par une, tandis que John dormait toujours, comment les gens ordinaires faisaient pour dormir autant était un vrai mystère. Ma main caressait chacune des cicatrices visibles, et mon esprit s'apaisa au fur et à mesure des contacts, si bien qu'au bout d'un moment je ne savais plus ce que je faisais. J'étais allongé sous les draps, mes doigts posés sur son torse, mon visage proche du bien sentant son souffle à chaque respiration. Et c'est ainsi que je m'endormis, ma tête posée contre la sienne, et mes bras l'enlaçant.
Au réveil, je sentis un corps chaud contre le mien. J'ouvrais les yeux doucement, et aperçus des boucles noires glissant sur des pommettes saillantes. Je murmurai, encore endormi, le nom de l'intrus qui s'était immiscé dans mon lit pour je ne sais quelle raison. Essayait-il de faire une nouvelle expérience ? Je ne pouvais plus bouger, ses bras m'encerclaient, il allait donc falloir que j'attende qu'il bouge ou qu'il se réveille, pour une fois que le détective dormait, il fallait que cela soit dans mon lit. « Pourquoi ne m'as tu pas prévenu Leuca ? » Mon familier me regarda, et souffla reposant sa tête sur mon épaule, ne voulant pas me répondre. Je sursautai lorsqu'une de ses mains se déplaça vers mon entrejambe, à croire que cet abruti le faisait exprès. « Sherlock ! Réveilles-toi ! » lui criai-je dans les oreilles. L'homme à mes cotés papillonna des yeux avant de me saluer nonchalamment, non surpris de me voir au réveil. Il réajusta ses doigts plus haut sur mon torse en toute discrétion, et referma les yeux lentement, le temps que son cerveau pourtant si vivace s'allume.
- Sherlock, que fais-tu dans mon lit ?
Il rouvrit les yeux, me fixant en levant les sourcils comme si ma question était complètement idiote, et me répondit nonchalamment :
- Je dors …
- Je vois ça, Sherlock. Mais que fais tu dans MON lit !
- Je me suis assoupi, tu devrais être content pour une fois que je dors.
- Pourquoi dans mon lit ?
- Bon maintenant que tu es réveillé, on va pouvoir aller inspecter l'appartement de la victime, et le lieu du crime avec l'appui de tes connaissances. Dépêches-toi de t'habiller et de déjeuner.
- Sher...
Il se précipita vers la sortie avant même que je ne puisse répliquer, me laissant dans un total brouillard. Comme d'habitude, il avait prévu la journée sans me demander mon avis. Je me levai et me préparai. Quand je descendis, Sherlock était dans son fauteuil, attendant impatiemment que je finisse de déjeuner, comme tous les jours, il ne voulait rien manger, par ennui, disant que son cerveau fonctionnait moins bien lorsqu'il digérait. Il me fixa alors que je buvais ma tasse de thé.
- Cela ne t'épuises pas d'utiliser des sorts d'invisibilité ?
Je fus surpris de sa question, c'est vrai qu'il était désormais au courant.
- Non, cela demande moins d'énergie qu'un sort de soin.
Il acquiesça de la tête, et un nouveau silence s'installa. Il était reparti dans son palais mental.
Nous sortîmes du 221B Baker street, puis prîmes un taxi nous conduisant tout droit vers la morgue, pour inspecter tout d'abord le cadavre. Molly nous accueillit avec un grand sourire, et en voyant que j'accompagnais Sherlock Holmes, elle sembla se réjouir d'avantage. Elle s'approcha de moi, tandis que Sherlock trépignait autour du corps sans vie pétrifié sur la table d'autopsie, et me murmura : « Heureusement que vous êtes là, j'avais peur que vous soyez toujours en froid tout les deux. » Je ne compris pas vraiment ses paroles, mais ne répondis rien, à cause de Sherlock qui me jetait des regards de plus en plus insistants. Il voulait que je me dépêche d'observer la victime. Et alors que je m'approchais de la table, il demanda à Molly de bien nous laisser. Après tout, elle ne devait pas être au courant de nos avancées dans cette enquête.
- Alors John, tes conclusions ?
- Le trou à l'arrière du crâne a bien été fait par une ombre, d'après son diamètre c'est une ombre de niveau bêta. Il n'avait absolument aucune chance de s'en échapper, ce sont des ombres rapides et précises. Molly n'a rien trouvé dans les analyses sanguines ?
- Non, mais elle ne savait pas forcément quoi chercher non plus.
- Dans ce cas, il va falloir qu'elle les refasse, il est possible que la victime ait été empoisonnée par le poison que fabrique l'ombre lorsqu'elle attaque un être vivant. Cependant, il reste anormal que cet homme soit mort des suites de l'incrustation d'une ombre, en temps normal la créature détruit le cerveau de son hôte, et prend sa place.
- La victime s'est griffée le bras et le torse à sang et il n'y a pas de blessures défensives.
- Oui, ce doit-être dû à la possession, elle semble s'être effectuée plus lentement qu'à la normale, cela se voit à la cicatrisation de la blessure. L'ombre n'avait pas pris totalement possession de cet homme, car sinon elle aurait de suite cicatrisé le trou. C'est vraiment étrange !
- Et c'est un magicien qui dit ça … Murmura Sherlock en levant les yeux au ciel.
- Je ne suis pas sûr qu'on trouve davantage d'informations que celles que tu as pu déduire.
- Dans ce cas, ne perdons pas de temps et rendons nous au lieu du crime.
Je suivis Sherlock qui avait déjà levé le camp, avant même d'avoir fini sa phrase, les pans de son manteau volant derrière lui.
Nous arrivâmes dans la forêt, celle-ci était dorénavant complètement enneigée, après la neige épaisse qui était tombée hier. Ce blanc pour le moment immaculé me rappela les derniers événements et ma promesse d'emmener Sherlock dans cet enfer glacial. « John, concentres-toi sur l'affaire. Je n'ai pas envie de geler sur place » Me cria Sherlock d'un ton froid. Je soupirai à son air autoritaire, et commença à examiner les lieux. Avec la neige, il était difficile de trouver quoi que ce soit. Sherlock me fit suivre alors un passage que la victime avait emprunté, qui m'amena au pentagramme blanc formé par les troncs nus. Je retirai la neige avec le plus de précaution, Sherlock quant à lui me regardait faire, debout derrière. Il prit la parole après quelques minutes.
« John, j'ai pris une photo quand il n'y avait pas de neige, il serait préférable que tu la regardes, plutôt que de continuer à déneiger le lieu.
A ces mots, je le fusillai du regard, toujours accroupi au sol.
- Tu n'aurais pas pu me le dire avant ? J'ai les mains gelées maintenant !
- Essuies-toi les mains et dis moi ce que tu vois.
M'ordonna le détective en me présentant la photo sur son téléphone. Je m'exécutai, toujours en colère, et observais la photo. Et là, je fus des plus surpris, ces marques noires gravées sur le sol me rappelaient des événements du passé, un passé lointain que je tentais désespérément d'oublier. Je blêmis à vue d'œil, mon sang se glaça, chaque pixel faisait remonter les souvenirs ensanglantés de mon passé militaire, qui ne cessait de me poursuivre. Les traits noirs comme le charbon menant jusqu'aux troncs blancs d'arbres morts, la magie sombre qui s'échappait de ce lieu, un homme, un ami, victime d'une ombre … Cette fois-ci, l'homme en était mort, mais Kyle, lui, n'avait pas eu droit à ce même sort ...
- John ?
Sherlock m'avait pris le visage en coupe sans que je m'en aperçoive, son visage proche du mien, il me fixait avec ses yeux bleu-gris d'un air anxieux. Le silence était pesant, ma gorge nouée, suffocant des abysses de ma mémoire. Une perle roulait sur ma joue et arrêta son chemin sur la paume blanche de Sherlock. D'une voix douce, Sherlock reprit parole, toute son inquiétude enveloppait sa question.
- Que se passe-t-il, John ?
Je mis quelques instants avant de pouvoir m'échapper de mes souvenirs et comprendre sa question, et encore quelques secondes pour formuler ma phrase avec difficulté. Secouant la tête de droite à gauche pour chasser mes pensées qui ne cessaient de me revenir par flash, je déglutis avant de prononcer d'une voix basse :
- Désolé, je me suis rappelé quelques souvenirs, … ce pentagramme, … je l'ai déjà vu en Afghanistan.
