La dureté du métal, son touché froid et glacial dans les mains de Nathan... Ses doigts tremblent chaque fois qu'il frôle l'arme, cachée, bien à l'abris des regards dans sa poche. Il entre dans les toilettes des filles. L'angoisse lui monte à la gorge. Il a besoin d'eau. Tout de suite. Il vérifie qu'il est seul. Personne ne doit comprendre à quel point il est vulnérable, personne ne doit savoir qui est le vrai Nathan. Personne ne doit voir le petit garçon qu'il est réellement, ce gamin apeuré, manipulé, brisé qu'il a toujours été.

-C'est bon Nathan ! Relax ! Ca va aller mec... Respire un coup, n'aies pas peur !

Il se parle à lui-même. Il essaye de se rassurer, de se bercer de douces illusions. Parce qu'il le sait. Non ça ne va pas aller. Rachel est mort. Non, il ne peut pas respirer. Kate subie en silence et n'est qu'un fantôme depuis qu'il l'a droguée. Et la peur... La peur est sa meilleure amie depuis qu'il est né. Il s'accoude, s'ancre et s'accroche à un évier pour ne pas tomber. Il tremble. Il tremble encore et encore et son corps est violement secoué par sa peur, ses doutes.

-C'est toi le chef du bahut... Je pourrais tout faire péter si je le voulais.

Il n'arrive même pas à se regarder dans la glace. L'image qu'il renvoie le dégoûte. Il n'a jamais voulu être comme son père. Et voilà qu'il mets ses mots dans sa bouche avec un naturel... Nathan joue la comédie depuis trop longtemps. Il n'est pas le chef du bahut. C'est une bombe à retardement. Le sang de Nathan n'est composé que de colère, d'alcool, de drogue et de médicaments douteux. S'il le voulait, ça c'est vrai, il pourrait tout faire péter !

-C'est toi le boss !

Il n'a pas le temps de se rassurer encore un peu. Chloé Price entre la pièce à son tour, ses cheveux bleus donnant une touche de couleur vive à son monde trop gris.

-Qu'est-ce que tu veux ?

Elle le regarde deux secondes, avec mépris, sans aucun intérêt.

-J'espère que t'as bouclé le périmètre, comme dirait mon trou du cul de beau-père...

Il aimerait lui dire qu'avoir un trou du cul de beau-père, c'est moins pire que d'avoir un trou du cul de père.

-Bon, parlons de business ! reprend l'adolescente

-J'ai rien à te donner ! crache Nathan sur la défensive.

-Faux ! T'as un paquet de fric !

-C'est ma famille qui a le fric, pas moi.

Il n'a rien. Il ne possède rien, si ce n'est son nom de famille, si lourd, si compliqué à porter. S'il avait eu la chance de naître dans une autre famille, il l'aurait saisie. Parce que ni sa mère, ni sa sœur, n'arrivent à compenser la connerie de son père. Nathan s'est laissé bouffer par ce dernier toutes ces années, et même quand il pensait ne plus vivre sa vie en fonction de lui, en fait, c'était quand même le cas. Toutes ces drogues, ces sorties, ces conneries... C'étaient pour le faire réagir. Il n'a cessé de vivre en fonction de lui, pour lui. Mais c'est terminé. Tout est terminé.

-Oh tu vas me faire chialer, pauvre petit fils de riche ! Tout le monde sait que tu deales aux gamins du bahut. Je parie que ta gentille petite famille serait ravie de me filer de la thune ! Putain, j'imagine déjà les gros titres !

Il imagine la réaction de sa sœur. Pauvre Kristin. Elle qui pense que tout va bien, que son frère va mieux, et qu'il a remonté la pente. Et sa mère ? Que dirait sa mère ? Si douce, si attentionnée avec lui. Toujours patiente, toujours aimante malgré toutes ces conneries...

-Laisse-les en dehors de ça, connasse !

-Je pourrais dire à tout le monde que Nathan Prescott est qu'un pauvre crevard qui chiales comme une gamine et parle tout seul...

Elle le bouscule, le frappe. Et c'est le geste, les paroles de trop. Personne, ça non, personne ne doit savoir. Cette illusion, c'est son armure, ce qui l'a maintenu en vie pendant tout ce temps.

-Putain, tu sais pas qui je suis, ni ce dont je suis capable !

Tout le monde pense le connaître, tout le monde se permet de le juger, mais en vérité, personne ne sait. Personne ne voit ce qu'il y a en lui, les personnes qui tournent et tournent dans sa tête. La vérité, c'est qu'il est la personne qui en sait le plus ici ! Si les gens savaient, s'ils devinaient ce qui se passe dans les couloirs de Balckwell. S'ils connaissaient la lâcheté de ce principal qui n'ose pas le virer parce que c'est un Prescott... S'ils connaissaient la véritable nature de Monsieur Jefferson, ce professeur prodige dont on ne pense que du bien...

Nathan a sortis son arme, toujours aussi dure, toujours aussi froide. Il ne s'en est même pas rendu compte. Il a toujours été violent avec lui-même. Mais avec les autres... Vers les autres aussi. Mais en ce moment, il pointe son arme sur Chloé Price. Il la menace. Il sent sa peur et ça le grise un peu. Ca le rend fou. Il est fou. Nathan est perdu depuis trop longtemps. Il essaye de se souvenir... Quand est-ce que ça a commencé à merder dans sa vie ?

-T'as trouvé ça ou ? Qu'est-ce que tu fais ? Arrête, pose ce flingue !

Son père, Monsieur Jefferson... Pourquoi tout le monde veut le contrôler ? Même ses psys. Nathan n'a jamais été qu'un pantin qu'on manipule et qu'on dresse à sa guise. Il n'en peut plus. Non. Ca ne peut plus durer.

-Ne me donne jamais d'ordre ! J'en ai ma claque qu'on essaye toujours de me contrôler.

-Tu risques carrément plus que pour du trafic de drogues là...

Nathan le sait...

-Je suis sûr que tu manquerais à personne, sale punk, hein ?

Non. C'est faux. C'est lui manquerait à personne.

-Range ton flingue, sale taré !

"Taré". C'est exactement ce qu'il est. Chloél e bouscule encore une fois, elle tente de s'enfuir. Et le tir part tout seul. Elle tombe en même temps que l'arme. Comme dans un rêve, il entend le coup de feu, le corps de Chloé qui chute lourdement sur le carrelage, et le cliquetis du pistolet qui heurte lui aussi le sol. Il regarde ses mains. Le sang s'écoule partout autour de lui. Le monde autour de lui est épais, bien trop épais.

Il n'y a que le silence.

Le silence oppressant.

Le silence.

Le silence qui glisse sur sa peau.

Il s'approche de Chloé. Tente de la secouer. C'est un meurtrier. Et le sang, le sang de Chloé continue de s'étaler sur la carrelage. Il s'avance vers lui. Le sang de la victime désigne l'assassin. Et Nathan tourne dans la pièce, il ne peut pas regarder cela plus longtemps. Il a tué. Il a tué. Il a tué. Mais l'arme qu'il avait entre les mains... Comment ? Pourquoi ? Il n'a jamais voulu ! Les larmes roulent sur ses joues. Nathan a été la chose de son entourage, et cette arme, il ne l'a pas tenu seul. Il secoue Chloé une dernière fois. Il tente l'impossible, il veut un miracle, revenir en arrière. Mais que s'est-il passé ? L'arme repose à côté de Chloé. Et Nathan a part tourner en rond et attendre, ne peut rien faire d'autre. Il attends qu'on le plaque au sol. Il attends les menottes. Il est vide. Chloé est mort, et lui, il vit.

Tout les enfants font des bêtises. C'est dans l'ordre naturel des choses.

Mentir.

Tricher.

Manger.

Casser.

Espionner.

Se droguer.

Aimer.

Manipuler.

Mais le destin de Nathan était de penser qu'il ne se définissait que par celles-ci, et qu'il était seul. Et c'est peut-être comme ça qu'il en est venu à tuer.