Chapitre 10

« Nous sommes vraiment dans une impasse », soupire le Professeur.

Cela fait plusieurs heures qu'ils sont là et toutes leurs tentatives de négociations ont échouées. Le Maître refuse toute autre solution que de récupérer un corps de Time Lord pour prix de leur libération.

« Tu sais que je ne suis pas du genre nostalgique, intervient Trois. Je regarde rarement en arrière. Je vais plutôt de l'avant. Cependant je trouve cet endroit poignant, parce qu'il était le décor de notre vie à un moment où nos plus grandes préoccupations étaient d'avoir une mauvaise note à l'académie pour ma part et pour la tienne, eh bien, je ne sais pas. Tu as toujours été tellement secret que je n'ai jamais su exactement ce qui se passait dans ta tête.

– Peut-être parce que tu étais trop occupé à penser à quel point tu étais génial et à quel point cette petite planète ne te méritait pas, grince le Maître d'un ton amer. Tu ne regardais jamais ceux qui étaient autour de toi, pas même moi.

– Peut-être, reconnaît Un. Je ne suis pas tellement fier de mon égocentrisme de l'époque. J'espère avoir changé… Et tu sais ce qui m'a fait changer ?

– Non, je n'ai pas envie de le savoir ! rétorque le Maître.

– Mais tu vas être obligé de l'écouter, parce que tu ne peux ni bouger, ni te boucher les oreilles, réplique Six avec malice.

– Je sais que tu méprises cette espèce, continue Trois, parce que tu n'as jamais fait l'effort de la connaître, mais ce sont les êtres humains et en particulier les Terriens. Tu n'en vois que les pires côtés – et ils sont nombreux – parce que tu les as utilisé : leur lâcheté, leur avidité, leur mesquinerie, leur tendance à la violence et à l'auto destruction…

– Hé ! s'exclame Jamie.

– Mais, poursuit Trois sans tenir compte de l'interruption, ils font aussi preuve de solidarité, de compassion, d'esprit de sacrifice… d'amour. J'admire leurs savants, leur poètes, leurs grands peintres. Et même l'Humain de base, qui n'a aucun talent particulier, peut être opiniâtre et, ensembles, ils accomplissent de grandes choses.

– Tu en as fini avec ces écœurantes louanges ? grommelle le Maître. Tu vas me faire vomir ! »

Il a un douloureux hoquet qui n'a cependant rien à voir avec l'écœurement dont il vient de parler.

Il est actuellement tenu par Quatre et Cinq. De temps en temps, pour soulager leurs muscles, les Docteurs le font changer de mains pour le tenir. Il essaye à chaque fois de leur échapper, mais toujours sans succès.

« Tu t'affaiblis, Maître, remarque Un. De nous trois, enfin de nous neuf, tu es celui qui a le plus à perdre à ce que cette situation se prolonge.

– J'ai faim ! grogne Jamie.

– Nous avons tous faim et soif, Jamie, mais c'est pour lui que c'est le plus critique, constate Deux.

– Oui, ajoute Trois. Tu mourras avant nous parce que tu n'es pas à même de supporter aussi longtemps que des personnes en bonne santé la privation de nourriture et surtout d'eau. Plus le temps passe et plus notre position se renforce, tandis que la tienne se dégrade. »

Cinq qui est assez peu intervenu depuis le début, se met à parler à son tour. Son ton nostalgique surprend les autres.

« Vous vous souvenez de cette journée ? Qui aurait pu penser qu'elle se finirait ainsi, alors qu'elle avait commencé de façon si anodine. Nous avions fait l'école buissonnière, comme cela nous arrivait de temps en temps. Pour échapper à la lourde routine de l'académie, nous sommes partis à travers champs. »

Alors, prenant la parole tout à tour, les Docteurs continuent à raconter :

« Après avoir couru, crié, chanté et nous être roulés dans l'herbe pendant des heures, nous nous sommes arrêtés sur cette petite plage. Elle nous voyait souvent nous asseoir sur deux rochers jumeaux que nous avions baptisé de nos deux noms. Je m'installais toujours sur celui qui portait le tien et toi sur le mien. Nous lancions des petits cailloux dans l'eau, tout en discutant.

– De quoi avons-nous parlé ce jour-là ? Probablement des étoiles, comme d'habitude. De ces milliards de mondes qui nous attendaient là-bas, loin. Nous déplorions que les Time Lords, qui ont la possibilité de voyager partout dans le temps et l'espace, se contentent de rester chez eux, enfermés bien à l'abri de la Citadelle.

– Nous allions être différents, aventureux, sautant d'une planète à l'autre pour en admirer les splendeurs. Nous disions toujours "nous", car nous n'envisagions pas de partir l'un sans l'autre. Et puis…

– Et puis Torvic est arrivé. Comment ne l'avons-nous pas entendu venir ? Nous étions trop occupés de nous mêmes et il s'est glissé vers nous furtivement, comme il le faisait toujours. Nous surprendre, il adorait ça. Nous surprendre et nous persécuter. Il nous dépassait d'une bonne coudée et était sûrement deux fois plus lourd que nous.

– Il a saisit le premier qui était à sa portée et l'a jeté dans la rivière. Il lui maintenait la tête sous l'eau et il riait, il riait. C'est sans doute ce rire qui a tout déclenché. Tout à coup, j'ai eu envie de le faire taire. Je ne supportais plus de l'entendre. J'ai agis de façon presque automatique. Je voulais te sauver aussi, bien sûr, mais je voulais surtout arrêter le rire.

– Il y avait une grosse pierre près du bord. Elle était très lourde. Je pouvais à peine la soulever. Disons que je n'aurais peut-être même pas pu la porter, si j'avais été dans mon état normal. Mais à ce moment-là, j'étais capable de tout. Je suis arrivé derrière lui. Il continuait à ricaner, penché en avant, pendant que tu étouffais sous l'eau. J'ai eu juste à lâcher le cailloux. Il était tellement lourd que son poids a suffit pour faire éclater son crâne.

– Puis je t'ai sorti de l'eau et tu as toussé et craché un moment pour reprendre ton souffle. Tu tremblais comme une feuille, de peur et de froid. Nous nous serrions l'un contre l'autre. Ou plutôt, je te tenais dans mes bras… comme je le fais maintenant. »

Le Maître pousse un grognement. C'est sa première réaction depuis que le récit a commencé. Six reprend :

« C'est seulement quand tu as eu suffisamment récupéré, que nous nous sommes rendus compte que Torvic était mort. Nous avons eu peur. Peur des conséquences, de la réaction de nos parents, de celles de nos professeurs et de nos camarades. Peur que nos vies basculent et que nous ne puissions plus accomplir nos rêves. Sans nous consulter, nous avons poussé ensemble le corps au milieu du flot. Il était assez puissant pour l'emporter comme un fétu.

– Nous sommes rentrés à l'académie sans dire un mot de tout le chemin. Nous n'avons plus jamais parlé de cette histoire. La disparition de Torvic a fait du bruit, mais on n'a pas retrouvé son cadavre.

– Cependant, la nuit qui a suivi ce drame, j'ai eu un visiteur dans mes rêves. La Mort est venue à moi. Elle m'a dit qu'elle m'avait trouvé d'excellentes dispositions pour devenir son champion. "Tu es doué, m'a-t-elle certifié. Je vois des milliards de morts et beaucoup de sang sur tes mains." J'étais terrorisé. Son aspect, celui d'une jeune femme, n'était pas spécialement effrayant, mais j'étais torturé par le remord. "Ne me prends pas", lui ai-je répondu. Et, dans ma terreur, j'ai trouvé une autre solution : "Prends-le !" ai-je suggéré en parlant de toi.

– Au matin, je ne me souvenais de rien et je ne m'en suis plus rappelé jusqu'à cette terrible soirée à Perfugium. Même le fait que c'était moi qui avait tué et toi qui était la victime de Torvic. Je gardais dans ma mémoire que c'était le contraire, et comme nous n'avons plus jamais reparlé de cette histoire, tu n'as pas pu me détromper. T'aurais-je cru d'ailleurs ?

– Certainement pas ! » gronde le Maître.

Le silence retombe sur les occupants du Pavillon. Il se prolonge un moment, chacun semblant plongé dans ses pensées.

Puis Un reprend la parole :

« Je reviens sur ce qu'on disait tout à l'heure. Ça n'effacera rien, en effet, mais cela me semble important. Ça l'est pour moi, en tout cas, jeune homme. Je te demande pardon d'avoir fait preuve de lâcheté en te vendant à la Mort, même si je n'avais alors que dix ans et que j'avais perdu toute capacité à réfléchir à cause de la culpabilité que je ressentais pour la mort de Torvic.

– Je te demande pardon pour t'avoir abandonné », ajoute Deux.

Trois semble hésiter.

« Je te demande pardon d'avoir douté de ta sincérité en une certaine occasion. Tout aurait pu être très différent aujourd'hui, si je t'avais fait confiance. Je ne peux y penser sans en éprouver de profonds regrets. [dans Harvest of Time]

– Je te demande pardon pour tout, dit Quatre. Tu veux un Jelly Baby ? ajoute-t-il. Il doit bien m'en rester quelques uns. »

Cinq reste silencieux. Six et le Professeur savent la raison de sa réserve. Finalement, il se décide.

« Je te demande pardon, prononce-t-il difficilement, de t'avoir laissé… dans une grande détresse, alors que tu me suppliais de te sauver.

– Je te demande pardon de t'avoir enfermé dans un TARDIS fou avec la Rani, avoue Six, en réprimant un sourire.

– Et moi, je te demande pardon de n'avoir pas réussi à te sauver, malgré toute ma volonté », conclut le Professeur.

Le Maître n'a pas prononcé un mot durant tout ce temps. Il est toujours solidement maintenu par deux des Docteurs. Lorsqu'ils se taisent, on entend sa respiration haletante. C'est un halètement qui va s'accentuant, comme un sanglot. Un sanglot qui peu à peu devient un rire. Un rire amer, suivit d'une toux. Puis la toux s'arrête. D'une voix qu'il semble avoir du mal à maîtriser, il énonce, comme une phrase apprise par cœur :

« Pourquoi m'avoir sauvé des griffes de Torvic, si c'était pour me jeter dans celle de la Mort ? »

Alors, une série de déclics retentit. Les entraves des Docteurs et de Jamie se défont. Celui-ci se lève aussitôt, et se précipite vers son Docteur près duquel il s'accroupit et dont il entoure les épaules d'un bras protecteur.

« Doucement, Jamie, murmure Deux. Je vais bien. »

Quatre lâche les bras du Maître. Seul Trois l'étreint toujours, mais plutôt pour l'empêcher de s'affaler sur le sol. Six et le Professeur viennent aussitôt s'agenouiller près d'eux.

« Laisse-moi t'aider, lui dit Trois. Laisse-nous t'aider. Cette biologiste que je connais… »

Le Maître l'interrompt en grognant :

« Laissez-moi tranquille ! Partez ! »

Il veut se lever, mais n'y parvient que soutenu par plusieurs bras qui se tendent vers lui.

Il les repousse et s'éloigne en boitant vers une des colonnes de la salle. Une partie de la colonne s'ouvre. Avant d'y entrer, il se retourne :

« Ne crois pas que je te haïsse moins à cause de ce qui vient de se passer, lance-t-il. Je ne renonce pas. Je te retrouverai… un jour. »

Puis il disparaît dans la colonne et celle-ci s'évanouit en faisant entendre le bruit caractéristique des TARDIS.

Le Professeur murmure :

« Oui, un jour, un jour mon ami, moi aussi je te retrouverai et je te sauverai, je te le promet. »

Six remarque d'un ton acide :

« Et comment comptes-tu t'y prendre ? Manifestement, il ne veut pas de notre bienveillance. »

Un soupire :

« C'est pire que cela, je crois. Il ne peut pas être sauvé, et il le sait. Il y avait un troisième choix pourtant, cette nuit-là, quand la Mort est venue dans ma chambre. Mais j'ai été trop égoïste pour le voir. »

Cinq demande :

« Quel autre choix avions-nous ?

– N'es-tu donc pas capable de le voir, jeune homme, mmh ? Ces nouvelles régénérations ne sont plus ce qu'elles étaient ! Refuser pour tous les deux, bien sûr ! Faire front ensemble. Nous aurions été invincibles contre Elle. C'est trop tard », ajoute-t-il tristement.