12.
Surpris, Doc Ban vit Aldéran entrer dans son bar dont c'était le jour de fermeture, ayant composé le code de sécurité de l'entrée.
- Qu'est-ce que tu fiches là… ?
- Merci pour l'accueil. Tu n'as vraiment pas la fibre commerciale, toi. Je m'étonne que tu n'ais pas fait faillite depuis tout ce temps !
- Je ne plaisante pas, Aldie ! se récria le patron de La Bannière de la Liberté. Ruk est passé en début d'après-midi, il s'inquiétait, tu ne t'es pas présenté au rendez-vous prévu pour qu'il t'examine.
- Qu'est-ce que tu lui as dit ?
- Il m'a juste demandé si je savais où tu étais, je n'ai donc pu lui répondre.
- Ruk Lemgore est alors retourné à son Dispensaire ?
Ban fit la grimace, sans un mot.
- Quoi ? glapit Aldéran. Qu'est-ce que Lemgore a fait ?
- Il est allé chez toi…
- J'ai le temps de le rattraper, de l'intercepter ?
Ban secoua négativement la tête.
- A cette heure, il doit déjà être arrivé ! Oui, il est sûrement en discussion avec Ayvi en ce moment même.
- Oh non…
Ruk Lemgore s'était présenté au Concierge en livrée de l'immeuble où se trouvait le duplex des Skendromme. Ce dernier avait appelé Ayvanère et bien qu'elle ne connaisse bien évidemment pas le visiteur, la carte médicale l'avait intriguée et rassurée, aussi avait-elle permis qu'il monte.
Prudente, Ayvanère ne l'avait cependant laissé entrer que dans le rond hall d'entrée, Lense venue s'asseoir à côté d'elle.
- Docteur Lemgore ? répéta-t-elle en lui rendant la carte médicale qu'elle avait examinée.
- Je cherchais votre époux, Madame Skendromme. Lui et moi sommes… en affaires, on va dire. Nous avions rendez-vous et il n'est pas venu.
- Je ne pense pas que mon mari soit disponible avant encore un moment. Il est… en affaires pour son boulot. Votre rencontre à tous les deux doit être récente, il ne m'a jamais parlé de vous !
- Cela remonte effectivement à peu de temps. Si vous le voyez ou si vous avez l'occasion de lui parler, pouvez-vous le prier de prendre immédiatement contact avec moi, s'il vous plaît ?
- Bien sûr. Mais s'il est en opération, il ne me contactera pas !
- C'est important, Mme Skendromme !
- Je le note, Dr Lemgore.
- Je vous remercie et excusez-moi du dérangement.
- Ce n'est rien, assura Ayvanère qui avait déjà la tête ailleurs.
La porte à peine refermée, ayant remercié Lense d'une caresse pour sa silencieuse et protectrice présence, Ayvanère se dirigea vers le salon où se trouvait l'ordinateur le plus proche et elle pianota sur le clavier sa recherche sur le GalactoNet.
- Lemgore, médecin généraliste, travaillant la semaine dans un Dispensaire, et bénévole un jour par semaine dans un service des Urgences… Je ne vois vraiment pas quelles « affaires » Aldie peut bien avoir avec lui ! ? Sa carte avait tous les signes de l'authenticité, je ne peux donc le soupçonner d'être venu ici en repérages ou dans une autre intention malveillante… Je ne comprends pas…
A La Bannière de la Liberté, Ban avait servi une limonade à son seul client à l'estomac barbouillé.
- J'imagine que tu ne fais que passer ? reprit-il après un long moment de silence de part et d'autre.
- Non. Est-ce que je peux occuper mon studio sous le toit, pour une durée indéterminée, s'il te plaît ?
- C'est ton studio ! sourit tendrement le vieux médecin aux cheveux et à la barbe blanche. Tu as payé la reconstruction de La Bannière après que Maji l'ait faite sauter, avec nous tous dedans, y compris ton père !
- Merci…
- Je peux savoir à quoi tu joues, quelles sont tes intentions ? reprit Ban. Ta petite famille est de retour, je te le rappelle ! Tes gamins voudront se jeter dans tes bras et Ayvi voudra…
Ban se décomposa.
- C'est justement parce que leur contact… réalisa-t-il. Et forcément, Ayvanère et toi, après toute cette séparation, vous ne pouvez que vous sauter dessus !
- C'est absolument non envisageable, insoutenable, se lamenta Aldéran. Wolpar et ses complices m'ont fait perdre tout contrôle, je peux presque les sentir encore en moi… C'est comme si après leurs intrusions, j'allais communiquer leur noirceur à tout qui je toucherais. Et de toute façon, rien que le contact d'une autre chair me révulse au plus haut point, rien que l'idée…
- Quand est-ce que tu vas aller voir un spécialiste ! ? s'impatienta Ban. Tu n'as jamais repris le contrôle que Wolpar t'a ôté ! Il faut te faire aider, Aldéran, et au plus vite si tu ne veux pas dépasser le point de rupture absolu !
- Je monte au studio, souffla Aldéran. Et pas un mot de ma présence, à quiconque !
- Je ne te promets pas de pouvoir garder le silence encore bien longtemps, fit lugubrement le vieux médecin. Si Ruk revient, je peux te l'envoyer au moins ?
- Oui…
13.
Ayant laissé comptoir et caisse à sa récente co-gérante ainsi que la gestion des clients pour la soirée, Doc Ban s'était rendu au studio sous le toit, avait frappé à la porte.
- C'est moi, Aldie. J'entre.
Dans le petit salon, Aldéran s'était installé dans le canapé en L, l'ordinateur à côté de lui.
- Tu as retrouvé une bonne souplesse, remarqua Ban à l'adresse de son ami assis en tailleur.
- C'est bien le moins, grommela Aldéran. Il faut bien qu'il me reste quelque chose qui fonctionne alors que tu m'accuses de me déglinguer !
- Que fais-tu ? préféra alors questionner le propriétaire de La Bannière de la Liberté.
- Le point sur la situation de Ryhas.
- Ca ne doit pas être bien brillant ?
- C'est foutu, laissa froidement tomber Aldéran. Wolpar inhumé en grandes pompes, un mois de deuil intergalactique, tous pratiquement sans exception se déchaînent contre son assassin. Le procès devrait avoir lieu très vite, puisque tout est clair dans son opération meurtrière et ses aveux complets… Il va falloir s'y résoudre, Ban, je n'ai d'ailleurs que trop traîné !
- Mais de quoi parles-tu ? Il n'y a rien qui puisse sauver ton ami…
- Si : faire tomber Wolpar de son piédestal et révéler quelle était sa véritable personnalité, ses crimes, son sadisme ! aboya Aldéran.
Ban s'assit à l'autre bout du canapé.
- Je crois que s'il y avait eu moyen de lui faire payer tous ses crimes passés, il y a longtemps qu'il ne serait plus le chevalier blanc ! Même toi, tu n'as pu rendre public qu'il avait lâché un tueur à gages à tes trousses et qu'il t'avait piégé à sa suite ! Tu as dû laisser l'enquête mourir d'elle-même.
- Je n'étais pas assez motivé que pour le faire poursuivre, lancer la machinerie judiciaire. Là, Ryhas est bon pour le peloton d'exécution ! C'est donc le moment de faire sortir les squelettes du placard et de battre en brèche les unanimes hommages qui tendent à le sacraliser pour l'éternité !
- Aldie, c'est un combat totalement inégal… Et tu n'es physiquement et psychologiquement parlant absolument pas en état de te lancer dans une telle entreprise ! protesta le vieux médecin. Je te le défends, et ça c'est du point de vue médical !
- Ryhas a commis le pire, pour moi. Je ne peux pas le laisser tomber… Mais arrête de paniquer, Ban, je ne vais pas m'atteler à faire rouvrir tous les dossiers de sévices et de crimes qui bien que classés sans suite, sont directement reliés à Wolpar, et ce depuis dès avant les débuts de sa carrière politique. L'avocat de Ryhas va faire jouer toutes ses relations. Et puis…
- Non, Aldie !
- Quoi, tu me l'interdis aussi ? siffla ce dernier.
- Et comment ! Si tu fais sortir cette histoire au grand jour, elle va faire un mal infini à ta famille et à tes proches !
- Ah parce que tu crois que pour moi ce fut une partie de plaisir ? ragea alors Aldéran. Et puis, tu le soulignais il y a encore un instant : on ne va pas pouvoir garder cette agression secrète encore bien longtemps.
Aldéran serra les poings.
- L'Union doit découvrir quel animal pervers et malfaisant était Wolpar, rugit-il. Et pour qu'on comprenne au minimum les raisons haineuses de Ryhas pour avoir commis son acte, je dois révéler ce qui m'est arrivé… Ca finira de toute façon par se savoir… Aussi, autant que j'en prenne l'initiative, conclut-il avec chagrin et résignation, sortant du studio pour demeurer un instant sur le palier de l'étage, suivi par Ban.
- Je te le déconseille. Tout comme je t'enjoins d'aller dans un établissement spécialisé pour te faire soigner.
- J'irai, une fois Ryhas tiré d'affaire !
Ayant passé vingt-quatre heures à tenter de recouper de maigres informations. N'ayant en fait pour ainsi dire rien trouvé du tout, elle s'était rabattue sur le sujet qui occupait toujours la part la plus important des flashs d'actualité : l'assassinat du Président de l'Union et l'imminent procès de son meurtrier.
« Dans de telles circonstances, tu aurais tout laisser tomber pour venir en aide à Ryhas, Aldéran. Tu aurais été intenable et rien ne t'aurait arrêté avant que tu ne sois parvenu à tes fins. En dépit de l'horreur du crime de cet Illumidas, de la renommée légendaire de Wolpar, tu y serais allé, toutes griffés dehors… Ton silence, ainsi que l'inaction de ton père, sont surprenants. ».
Sachant qu'il n'y avait qu'une seule d'informations possibles, enfin, l'une des rares sources qu'elle connaisse, elle s'y était rendue peu après la nuit tombée.
Pas rassurée du tout par le quartier sombre, les commerces aux vitrines relativement sombres et aux enseignes moribondes, Ayvanère avait repéré La Bannière de la Liberté au grand drapeau pirate qui flottait à son entrée.
Elle en avait poussé les portes et profitant du nombre des consommateurs, du personnel occupé, elle s'était dirigée vers les escaliers menant aux quartiers privés et était montée.
Venant de l'étage sous le toit, des voix lui étaient parvenues et elle en avait au moins reconnue une.
- Je te le déconseille. Tout comme je t'enjoins d'aller dans un établissement spécialisé pour te faire soigner.
- J'irai, une fois Ryhas tiré d'affaire !
Montant les marches quatre à quatre, Ayvanère était arrivée sur le palier, face à Aldéran et au patron de la taverne.
- Je peux savoir à quoi rime tout cela ? Aldéran, les garçons et moi t'attendons impatiemment et toi tu traînes ici ! ? Je ne veux même pas imaginer depuis combien de jours… !
En un réflexe, elle l'avait violemment repoussé contre le mur, l'y bloquant en une prise.
Avec un rugissement, Aldéran se dégagea de l'étreinte de sa femme.
Déséquilibrée, Ayvanère heurta la rambarde, se faisant assez mal au bras.
- Aldie, qu'est-ce qui te prend ? Comment oses-tu ? !
Elle allait l'invectiver et se dressait déjà sur ses ergots quand elle aperçut Aldéran qui s'était recroquevillé dans un coin de l'étage, tremblant de tous ses membres.
- Aldie…
