Bonjour à tous. Je rappelle que je ne suis que la traduction de cette belle histoire, l'auteure est VCalien2015. Je vous souhaite une bonne lecture.

Message de l'auteure :

Attention, il y aura une discussion non choquante au sujet du Premier Massacre Fratricide qui peut toutefois être sujette à controverse.


Flamme ravivée ~ Partie II

Quelques semaines après mon retour, Tirion fut balayée et scandalisée par une sombre et brillante pièce de théâtre des membres de l'Avant-Garde. Chaque nuit, elles se retiraient dans une grange abandonnée au bord de Túna qu'elles nommaient le Théâtre de la Lanterne, dont le toit était rouillé et les murs tachés à cause d'innombrables pluies, pour jouer un autre épisode de l'histoire. Jamais auparavant une production en public n'avait été faite en tant que telle, mais la tactique était efficace. Chaque nuit, des foules plus nombreuses encore se réunissait dans la vieille grange, et repartaient en débattant bruyamment de ce qui allait probablement arriver ensuite. Je n'étais pas une exception. Même si l'histoire était violente, je l'aimais : chaque fois que je pensais l'avoir résolue, elle prenait un tournant inattendu qui brisait toutes mes théories. Je ne pouvais résister au défi intellectuel que cela présentait.

Le but de la production, supposai-je, était de faire la satire de l'agitation et des intrigues politiques qui avaient suivi l'Obscurcissement de Valinor. L'intrigue était centrée sur trois princesses Noldorin, qui étaient soupçonnées, par l'une ou l'autre faction, d'avoir assassiné leur père pour avoir le trône. Je ne pensais personnellement pas que l'une d'entre elles soit coupable, mais certains membres de la cour des princesses n'étaient pas d'accord ; chaque jeune dame avait déjà eu à échapper à des tentatives d'empoisonnement, d'attaque au couteau, et de noyade.

J'avais peu soupçonné, assis là sur l'herbe humide de rosée devant les portes de la grange, que l'histoire allait bientôt prendre un intérêt spécial, ni que ma vie allait se trouver au centre d'un drame politique joué dans les rues de Tirion.


Je souhaitais beaucoup, durant ces semaines, ne pas m'être endormi pendant qu'Atar proposait que je participe à une cérémonie qui me rétablirait comme Haut Prince des Noldor, qui serait suivie par un festin. Je n'aurais pas été aussi stupéfait lorsqu'il est retourné chez moi quelques jours plus tard pour discuter des détails avec moi. Tel que c'était, je combattis l'idée avec autant de férocité que je pus, mais Atar ne se laissa pas influencer. Il insistait pour que je reprenne officiellement et publiquement mon rôle, affirmant que cela représenterait un retour à la normale pour le peuple. Il n'entra pas dans les détails, mais il laissa entendre que la politique à Tirion avait été instable pendant longtemps : Arafinwë, Nolofinwë, et Faniel avaient tous gouverné avant la renaissance d'Atar, sans mentionner la période dont Nerdanel avait parlé, durant laquelle la voix de Fëarillë avait beaucoup influencé le climat politique. Je ne pouvais être en désaccord avec lui sur ce point, bien que je soupçonnais secrètement que ma réinstallation publique en tant que Haut Prince allait seulement déstabiliser davantage la ville. Je savais bien ce que je représentais, et avec quelle facilité les Noldor pouvaient être divisés sans espoir de réparation.

Pourtant, malgré mes peurs, je pus accepter le plan d'Atar avec une petite querelle lorsqu'il décida d'inviter la Princesse Eärwen et l'ambassadrice de sa cour. Il était certain que le festin serait un moment parfait pour moi pour rencontrer les deux dames et négocier une paix officielle entre Tirion et Alqualondë, quand je me serais d'ici là réconcilié une bonne fois pour toutes avec beaucoup d'autres, incluant plusieurs des plus proches partisans de Nolofinwë, j'avais évité tout contact avec les Teleri. Le Premier Massacre Fratricide hantait toujours mes rêves, et je ne connaissais aucun moyen de me racheter du massacre. La dernière chose que je désirais était de rencontrer deux nobles Telerin qui pensaient probablement que le seul moyen de faire la paix était de me renvoyer à Mandos.

Sur ce point, Atar était plus insistant encore. Il me laissa avec l'impression que la seule chose qu'il souhaitait était de me voir réconcilié avec Alqualondë, et je sentis que cela lui briserait le cœur si je le lui refusais. Le Roi Olwë lui étant cher, la longue séparation entre les Noldor et les Teleri qui avaient suivi le Massacre Fratricide devait l'avoir profondément fait souffrir. Je savais combien cela le réjouirait de voir les derniers restes d'animosité entre son peuple et celui d'Olwë disparaître, et je savais combien il serait fier si je pouvais être l'instrument de cette réconciliation.

Atar semblait avoir oublié, cependant, que je n'étais pas un diplomate. Nolofinwë était l'homme d'État, et l'avait toujours été. Je pouvais gagner presque n'importe quel débat, et je savais comment manipuler la politique de Tirion en ma faveur, mais Nolofinwë pouvait faire les deux sans jamais irriter ses adversaires. Ce don dépassait mon savoir. Je pouvais à peine contrôler mes propres émotions, encore moins celles des nobles Telerin en discutant de l'évènement qui avait brisé leur peuple.

La chose la plus perturbante à ce sujet était que la foi d'Atar en moi n'avait jamais faibli – pas une fois, pas même un peu. J'étais certain que j'allais le décevoir, et quand je le ferais, cela me ferait d'autant plus mal de savoir avec quelle ferveur il avait cru en moi, jusqu'au moment où j'avais banni ses espoirs. C'était ce qui me perturbait le plus au sujet de ma rébellion : il y avait eu un grand nombre de personnes qui avaient réellement cru que je les guidais vers la liberté et la gloire. Je l'avais vu dans leurs yeux quand je leur parlais depuis l'estrade dans la Cour du Roi. Mes mots les avaient ensorcelés, leur apportant des visions de larges terres où les eaux couraient pures sous des cieux limpides.

Et que leur avais-je apporté ? La ruine. L'infamie. La mort. Peu importait combien de fois on me disait que la faute n'était pas entièrement mienne, et peu importait combien de fois j'entendais que les Eldar avaient tiré de précieuses leçons de la première guerre – peu importait à quel point ces mots étaient vrais – ma culpabilité ne serait jamais effacée. Ils m'avaient fait confiance, et je les avais détournés du droit chemin.

Telles étaient mes pensées durant la nuit du festin (affectueusement connue des organisateurs comme « Mereth Aderthad, Acte II »). Jusqu'alors, j'avais essayé de mettre cela en grand partie loin de mon esprit et concentré mon énergie à rebâtir ma vie. J'avais aussi eu beaucoup de succès, de façon modeste mais satisfaisante : j'avais rétabli les réunions du Lambengolmor, j'avais pris plusieurs commandes pour des armes de cérémonie, j'avais ravivé des relations perdues depuis longtemps avec mes fils, je m'étais réconcilié avec de vieux amis qui s'étaient battus sans relâche pour mon honneur (certains étaient allés si loin comme accepter l'exil quand leurs voix sont devenues trop fortes et insistantes pour la sensibilité de Tirion). J'avais été confronté à très peu de négativité en cours de route, qui m'avait encouragé à ne pas arrêter.

Cette nuit, cependant, je m'étais effondré à un tel point que je doutais que quoi que ce soit puisse m'encourager – cela n'était nullement proche du désespoir que j'avais ressenti dans le Vide, bien sûr, mais suffisamment mauvais. Ma famille et moi étions logés dans le palais pour la soirée, et je m'étais enfermé à clef dans ma chambre dans une tentative pour calmer mes nerfs et mon sentiment d'insuffisance. C'était un échec. Malgré le fait que je sois entouré d'objets qui m'avaient consolé durant ma jeunesse – un ours en peluche dont la fourrure s'effilochait par endroits, un oiseau de bois sculpté par ma maladroite main d'enfant, une courtepointe cousue par ma mère comme dernier cadeau – je ne pouvais trouver la paix. Je ne voulais rien de plus que ramper sous les couvertures de mon lit à baldaquin et disparaître, et oublier que les évènements d'Alqualondë avaient un jour eu lieu.

Je réalisai rapidement que ce n'était pas possible, et me résignai à faire face à n'importe quelle méchanceté bien méritée que l'ambassadrice Telerin et la princesse devaient avoir pour moi. Eärwen et moi avions été amis durant notre jeunesse, mais je doutais qu'aucun vestige ait survécu au Premier Massacre Fratricide. Même si c'était le cas, ce ne serait pas assez pour me sauver.

J'étais inquiet et ne pouvais me concentrer sur une seule chose. La seule décision que j'avais prise pendant que le soleil se couchait était de me vêtir de robes bleu nuit avec un vêtement argenté dessous, pensant que de telles couleurs seraient moins à même de mettre les Teleri dans un esprit de sang et de feu que mon habituel écarlate et or.

Atar finit par me trouver, comme je l'avais secrètement espéré. J'étais assis au bord du lit, mes mains molles sur mes genoux, ayant envie de vomir et essayant de ne pas trembler. Il saisit toutes ces choses en silence, me regardant d'une telle façon que je savais qu'il regardait à travers à moi, puis traversa la pièce jusqu'à ma commode et retira une chaîne en argent avec de petits saphirs. S'asseyant à côté de moi, il commença à la fixer dans mes cheveux tressés sans serrer. Je fermai les yeux, souhaitant être apaisé par le geste et ne pas me sentir comme si j'étais préparé pour l'abattage.

- « Il est temps pour toi de faire ton apparition » dit-il doucement quand il eut fini, reculant d'un pas et lissant mes robes. « Le festin a commencé il y a une heure. Tu dois paraître comme prince.

- Je ne suis pas capable d'être un prince, dis-je tristement, bien moins un roi.

- Je ne suis pas en train de te demander d'être roi – pas encore, en tout cas. Je suis en train de te demander d'affronter un démon dont tu sais toi-même que tu ne - pourras pas toujours l'éviter. Mieux vaut tôt que tard, je pense.

- Nolofinwë est le diplomate, Atar, pas moi ! » m'exclamai-je, haussant les épaules en m'éloignant de lui.

- « Nolofinwë ne porte pas la plus grande partie de la responsabilité pour le Premier Massacre Fratricide, aux yeux du public. À tort ou à raison, c'est toi » déclara Atar, ferme et grave. « Nul autre que toi ne peut faire cela correctement, petit. Tu devrais te sentir bien mieux quand tu le feras.

- Penses-tu réellement que je puisse arranger les choses ? » Je connaissais la réponse j'essayais simplement de gagner du temps.

Atar sourit d'un air entendu, récupérant ma couronne de prince là où je l'avais négligemment laissée en haut de ma commode et la plaçant à mon front.

- « Fëanáro, mon amour, je ne t'aurais pas placé dans cette position si j'avais pensé que cela te ferait du mal. Je connais l'ambassadrice, et je connais Eärwen. Tu seras plutôt agréablement surpris par ce qu'elles ont à te dire, je pense. Fais-moi confiance comme tu le faisais autrefois. »

Je posai ma tête contre son épaule, souhaitant me fondre en lui d'une manière ou d'une autre, dans sa chaleur et son amour.

- « Peux-tu m'assurer que je n'échouerais pas cette nuit ? »

Atar embrassa mon front et me releva avec douceur.

- « Toi seul peut le faire. »


La foule rassemblée dans Tirion pour le festival de la Veille du Milieu de l'Été ne m'avait pas rendu mal à l'aise. La foule qui remplissait le grand hall m'a certainement rendu mal à l'aise. La tromperie et la malveillance semblaient se cacher sous les robes de brocart, les doigts parés de bijoux, les valses élégantes et les politesses subtilement affûtées. Mes mains commencèrent à trembler ; l'une d'elles saisit de manière compulsive le poignet d'Atar alors qu'il me conduisait à mon siège à la haute table. Une sensation confuse de terreur qui n'avait rien à faire avec la perspective de la rencontre avec la princesse Telerin et son ambassadrice s'installa au creux de mon estomac.

- « Atar, je… » commençai-je, mais il posa un doigt effilé sur mes lèvres.

- « Tu seras bien » murmura-t-il, pressant mon épaule et s'asseyant à son propre siège.

Laissé à moi-même, je jetai un coup d'œil à la table et trouvai Eärwen assise à côté d'Arafinwë, ses cheveux argentés brillant doucement sous la lueur des torches, une robe bleu-vert ornée de perles soulignant sa minceur. Elle surprit mon regard et jeta un coup d'œil à la jeune fille assise à côté d'elle, aux cheveux d'argent et portant une robe couleur bleuet, et alors toutes deux sourirent chaleureusement. Je m'autorisai à me détendre quelque peu. Pour le moment, au moins, il semblait qu'elles ne soient pas venues ici pour me montrer de la haine.

Ce que je mangeai cette nuit-là, je ne m'en souvins pas ensuite, bien que je suppose que ce fut excellent, comme l'était tout ce qui venait des cuisines du palais. En dépit de la présence rassurante de Nerdanel à ma droite, j'étais plutôt préoccupé par la perspective de rencontrer Eärwen et son ambassadrice, aussi bien que par les regards noirs que le seigneur Turindo, le Ministre des Finances de mon père, continuait à me jeter d'une table plus basse. Il m'avait vivement détesté durant ma vie précédente, mais il y avait quelque chose de plus que l'aversion dans son regard à présent, et cela ne m'était pas seulement réservé : cela semblait inclure aussi mes demi-frères et sœurs, particulièrement Findis et Faniel. J'étais si préoccupé par ces choses que je ne pris qu'une petite gorgée de vin et ne goûtai pas ma nourriture, pas plus que je ne vis Eärwen et sa compagne comme elles m'approchaient par derrière.

- « Bonsoir et bienvenue à la maison, Fëanáro » dit la princesse, me faisant une gracieuse révérence.

Je me levai et m'inclinai, essayant de toutes mes forces de ne pas être maladroit.

- « Bonsoir, Princesse.

- Vous avez l'air en pleine forme, continua-t-elle. La vie vous convient. Je ne pourrais jamais vous imaginer comme un fëa sans corps, enfermé, impuissant dans Mandos. Vous avez toujours été quelqu'un de vivant, plein de lumière et d'énergie. Vous rappelez-vous le soir où nous avons fait la course sur les quais d'Alqualondë et plongé dans la mer juste au moment où le Mélange* rendait l'eau enflammée ? »

Je ne savais pas à quoi je m'étais attendu, mais ce n'était pas à cela !

J'abandonnai toute bienséance.

- « Pour l'amour d'Eru, Eärwen, comment pouvez-vous parler comme si nous étions toujours les deux enfants qui s'enfuyaient ensemble pour échapper à nos gardes du corps ? Je ne suis plus l'un des ces enfants ! Je suis un fratricide !

- Tout comme moi » dit Eärwen, douce et sereine comme la mer à minuit.

Je me sentis involontairement faire un pas en arrière.

- « Vous ne voulez pas dire que vous avez combattu ! » dis-je, le souffle coupé.

- J'ai en effet combattu. Je ne peux dire que je l'ai beaucoup fait j'ai reçu une flèche dans l'épaule tôt pendant les combats, mais je pense que j'ai abattu au moins un de vos hommes auparavant. » Elle fit un geste de la main vers la jeune fille à sa gauche avant que je puisse protester.

- « Permettez-moi de vous présenter Son Excellence Helyanwë, ambassadrice Telerin auprès des Noldor. Elle expliquera tout avec bien plus d'éloquence que moi, j'en suis certaine. Lorsqu'elle vous aura un peu apaisé – je vous connais, Fëanáro je peux voir à quel point vous êtes nerveux – nous pourrons tous trois discuter d'un traité de paix officiel, n'est-ce pas ? »

La sensible, l'innocente Eärwen, une fratricide ? C'était presque impossible à croire. Devais-je me blâmer pour cela ? S'il n'y avait pas eu de massacre fratricide, elle n'aurait jamais été forcée à se défendre et défendre son peuple…

M'arrachant brutalement à la culpabilité dans laquelle je menaçais de plonger, je me rappelai les politesses que j'étais censé observer et fit une révérence à Helyanwë.

- « Aimez-vous danser, Votre Excellence ? » demandai-je.

L'ambassadrice sourit gaiement et pris mon bras.

- « En effet. »

Je la conduisis à un endroit dans le hall qui était plus ou moins inoccupé, et elle plaça sa fine main sur mon épaule. J'avais presque peur de prendre sa taille sa peau était comme la porcelaine et elle était si délicatement bâtie que je craignais qu'elle ne se brise.

Helyanwë eut un rire doux, comme le son des carillons.

- « Ne semblez pas si effrayé, Prince, dit-elle. La Princesse et moi ne sommes pas ici pour vous faire du mal, mais pour vous dire que nous croyons la réconciliation de nos peuples attend depuis longtemps.

- Et qu'est-ce qui vous a amenée à cet extraordinaire état de grâce ? » demandai-je, essayant et échouant à empêcher une amère haine de moi-même de transparaître dans ma voix.

- « Oh, c'est assez simple, pour ceux qui ont le cœur ouvert pour le comprendre, dit-elle. Premièrement, sachez qu'à ce jour, personne n'est certain de qui ou quoi a déclenché le Premier Massacre Fratricide. C'était sombre, nous étions effrayés, nous pleurions, aucun chef ne savait quels ordres donner, la tension dans l'air était si épaisse qu'elle en était presque tangible. Peut-être que d'un côté ou de l'autre, il y avait un soldat, terrifié mais impatient d'accomplir la volonté de son capitaine, dont les mains ont glissé sur sa corde d'arc et laissé échapper une flèche avant d'avoir pu l'arrêter, et peut-être cette flèche s'est-elle plantée dans la poitrine d'un soldat de l'autre côté. La nouvelle de sa mort se répandant rapidement, ses compatriotes se rallièrent pour le venger, et de là, le combat échappa au contrôle de quiconque. Les rumeurs se sont propagées des deux côtés comme un incendie : les Teleri ont noyé le Roi Fëanáro, les Noldor ont tué le Roi Olwë dans ses halls les Teleri ont abattu un groupe de femmes Noldorin en présence de leurs fils, les Noldor ont décapité plusieurs enfants Telerin sous les yeux de leurs mères. La confusion, le chaos, la vengeance. Vous voyez ? La réalité ne peut être aussi simple que « Les archers Telerin ont tiré pour défendre les navires les épéistes Noldorin les ont tués cruellement sur les ponts. »

Elle avait raison. Je n'avais jamais donné d'ordres de tuer à Alqualondë, et je doutais fortement qu'Olwë l'ait fait, non plus. Il était aussi vrai que je ne savais pas qui avait commencé le combat, mon peuple ou le sien. Je n'étais certainement pas venu dans la ville avec le dessein de massacrer les Teleri. La pensée avait traversé mon esprit, particulièrement après qu'Olwë ait affirmé que la mort de mon père n'avait aucunes répercussions sur son peuple, et que par conséquent il n'était pas contraint d'honorer sa mémoire en m'aidant… mais je n'avais pas choisi d'agir ainsi. J'y avais été contraint par la vue de mes soldats, lourdement armés qu'ils étaient, lancés par-dessus les docks pour qu'ils se noient par les marins Telerin. Ce qui était arrivé entre cette vue et ma querelle avec Olwë, je l'ignorais.

- « Vous soulevez un point important et juste, Excellence » dis-je, hochant la tête. Continuez.

- La seconde chose que vous devez comprendre, Fëanáro, est que nous étions tous fratricides cette nuit-là. Peut-être notre raison de tuer votre peuple était-elle plus noble que la vôtre pour tuer le nôtre. Je doute que les Noldor voient cela de cette façon. Je doute que la pensée de la vaillante défense de notre propriété réconforte d'une quelconque façon ceux qui ont perdu ceux qu'ils aimaient sous nos flèches. La douleur des Noldor doit avoir été tout aussi brutale, tout aussi atroce que la nôtre. Aucun de nous n'y a pensé, bien entendu, mais c'était vrai. Nous avons tous pleuré de la même façon cette nuit-là. Vous voyez ? La mort a une curieuse manière de rendre les choses égales. Il n'y a aucun doute que chaque côté ait vu sa cause comme noble, et au nom de cette cause, nous étions tous coupables d'avoir pris des vies. Nous avions tous tort. Les Noldor n'étaient pas sans péché, les Teleri non plus. Nos deux peuples ont besoin de comprendre cela, et quand nous l'avons compris, nous pouvons cesser d'attendre que l'autre fasse le premier pas vers la guérison et le faire ensemble. »

Jamais je n'avais rencontré une jeune fille comme Helyanwë, avec un tel esprit transcendant, et jamais je n'en rencontrai depuis lors. Elle avait fait ce que j'avais cru impossible, et déplacé la moitié du blâme de mon peuple au sien, tout comme l'avait fait Nolofinwë quand je m'étais réconcilié avec lui quant à ma traîtrise sur l'Helcaraxë. Elle vit ce que beaucoup, trop aveuglés par leur colère et la douleur, ne virent pas. En elle-même, elle avait fait la paix dans le sens le plus vrai du terme. Puissent tous ces traités de paix être aussi sincères !

- « Voulez-vous dire, Excellence, que personne ne peut blâmer seulement les Noldor ou les Teleri pour le Premier Massacre Fratricide ?

- C'est exactement ce que je veux dire. Et pour vous défendre, Fëanáro, Olwë a totalement manqué de tact lorsqu'il vous a dit que la mort de votre père n'avait pas d'impact sur les Teleri. Peut-être était-ce vrai, mais c'était totalement mal de vous le dire, en sachant à quel point vous pleuriez. Cela ne justifie pas les actions de votre peuple, bien entendu – rien ne peut les justifier, non plus que les actions du mien. Rien ne justifie le meurtre, pas même la défense de nos précieux bateaux. Quand tous les morceaux de la vérité sont pris en considération, cela aboutit toujours à une image bien différente.

- Pourquoi sens-je clairement que votre témoignage est l'un de ceux publiés dans Le Traité de la Vérité, concernant le Premier Massacre Fratricide ?

- C'est le cas. J'apporte le message que je viens juste de vous donner depuis plusieurs âges maintenant, et je n'ai jamais cessé d'y croire, pas même lorsque je fus tuée par un contestataire pour l'avoir proclamé à une conférence de paix.

- Vous avez été tuée à une conférence de paix ? Cela semble être contraire au but d'un tel évènement ! »

Helyanwë rit de son rire musical.

- « Oui, c'était plutôt ironique. Je ne blâme pas l'homme qui a fait ça. Dire à mon peuple qu'ils étaient aussi coupables que les Noldor amène forcément la colère. »

Je secouai la tête avec étonnement.

- « Excellence, je pense que vous êtes une sainte.

- Non, Prince, seulement une modeste servante d'Eru. »

À ce moment, Atar se leva de sa place à la grande table, tapotant sa fourchette contre son verre de vin pour obtenir le silence.

- « À présent que vous êtes tous attentifs » dit-il, sa voix résonnant sans effort à travers le hall, « mon bien-aimé premier-né, Curufinwë Fëanáro, est enfin revenu de Mandos et a rejoint son peuple. Je crois qu'il est convenable, en cette nuit d'unité, qu'il prenne de nouveau les vœux qu'il fit lors de son passage à l'âge adulte, quand il devint pour la première fois votre Haut Prince, et vous rejoigne entièrement en endossant ce titre une fois de plus et en jurant de faire son devoir envers vous. »

Un murmure général d'acquiescement courut à travers le hall, mêlé de quelques cris d'approbation. Helyanwë recula et fit une révérence avec élégance.

- « Nous pouvons finir ceci ensuite » dit-elle, souriant chaleureusement. « Bienvenue à la maison, Prince. »

Je n'atteignis jamais la grande table. Je ne réussis jamais à faire plus d'un pas.

Plusieurs choses se succédèrent rapidement. Je jetai un coup d'œil à mon père, vit l'amour infini dans ses yeux, et ensuite mon regard fut attiré par le Seigneur Turindo à la table basse, dont le visage était tordu par une expression de haine si violente qu'il semblait à peine être un Elda. Cher Eru, je savais que l'homme m'avait toujours détesté, m'appelant même fou, mais je n'avais jamais soupçonné qu'il me portait une telle haine !

Alors tout à fait soudainement, quelque chose de glacial inonda mes veines, arrachant la force de mon corps. Mon cœur sauta plusieurs battements inconfortables, et je jetai des coups d'œil désespérés à Helyanwë, dont les yeux s'élargirent en voyant la terreur sur mon visage.

Poison, pensai-je, faisant appel à quelques informations longtemps oubliées que j'avais lu des âges auparavant. Certains poisons semblent glacer le sang quand ils sont stimulés… Mais comment ? Quand ? Il n'y avait aucune chance pour n'importe qui de…

Oh, Eru. J'ai pris un peu de vin, n'est-ce pas ? Mais… certainement pas ! C'était si peu !

Je réalisai vaguement la sensation de chuter. Je ne sentis jamais mon corps frapper le sol de marbre.


Notes de l'auteure

Faniel est l'une des demi-sœurs de Fëanor dans un brouillon antérieur au Silmarillion. Dans cette histoire, Findis et elle seront ses demi-sœurs.

Mereth Aderthad est le nom sindarin de la « Fête des Retrouvailles », une fête organisée par Fingolfin en Beleriand vingt ans après l'apparition du soleil. Ce fut une tentative réussie d'unifier derrière une seule cause tous les elfes du Beleriand, aussi bien que de réconcilier les factions Fëanorian et Fingolfinian des Noldor.

Le Lambengolmor était une guilde de maîtres des traditions fondée et dirigée par Fëanor durant sa première vie.

Le point de vue de l'Ambassadrice sur le Premier Massacre Fratricide ne doit pas être lue comme une manœuvre pro Noldor. Elle croit simplement que ceux qui disent que son peuple était sans péché ont tort, et que les Noldor et les Teleri étaient tous coupables. Peut-être les Teleri avaient-ils une meilleure raison pour cela, mais quand vous regardez attentivement, ils ont tous pris des vies.


Notes de la traductrice

* Le Mélange mentionné est celui des lumières de Telperion et Laurelin, si j'ai bien compris.