Carmatou : Merci ! Dans ce chapitre, tu verras enfin la naissance des Mangemorts "ceux qui mangent la mort".
Chapitre 9
Celui qui mange la mort
« Quel étrange cadeau, n'est-ce pas ?
- Il me faisait vomir d'horreur ».
Les yeux translucides ne me quittaient pas, alors que je rangeais les boissons reçues le matin même, à la Tête de Sanglier. Au bout d'un long moment de silence inconfortable, je m'adressai au fantôme :
- Que voulez-vous ?
- Peu de chose, Severus Rogue, me répondit-il, de son habituel ton rauque.
Il voltigea jusqu'à moi, son visage presque entièrement dissimulé par le voile grisâtre. Il me lacéra l'âme de son regard de mort.
- Quoi ?!
J'étais mal à l'aise, je n'aimais pas cette inspection muette et perspicace. J'avais l'impression qu'il lisait en moi aussi facilement que s'il compulsait un livre d'images.
- Avez-vous enfin appris à compter les années, Severus Rogue ?
Je fronçai les sourcils, me souvenant vaguement de l'insinuation qu'il avait soulevée, un ou deux ans plus tôt, comme quoi les fantômes ne dénombraient plus les années et que je faisais la même chose. Peut-être parce que j'étais un corps sans âme, avais-je pensé, sur le coup.
- Bien sûr ! sifflai-je, vexé. Nous sommes le 21 juillet 1978.
- Je l'ignorais, avoua-t-il sans honte. Et que se passe-t-il dans la vie d'un sorcier, ce 21 juillet 1978 ?
Agacé de ses questions – je n'avais pas que cela à faire – je lui répondis vivement :
- Ce n'est pas à moi que vous devez le demander. Ma vie est pitoyablement monotone, dans cette taverne sordide.
- Dumbledore m'a dit qu'un sorcier noir terrorisait les gens. Est-ce vrai ? Avez-vous peur de ce Lord Voldemort, Severus Rogue ?
Je tressaillis en entendant le nom de mon maître. Plus personne ne le nommait. Surtout pas ses fidèles. Mais mon interlocuteur n'était plus qu'un esprit sans corps ; il n'avait rien à craindre du Seigneur des Ténèbres.
- Oui. Comme tout le monde, murmurai-je, sans mentir, pour une fois.
Evidemment que j'avais peur. Qui ne le craignait pas ? Il fallait être sot pour ne pas appréhender les réactions du Seigneur des Ténèbres. Il était capable de tout. Du meilleur et du pire. J'avais vu ce qu'il avait fait à un partisan, quand il était en colère. Les hurlements m'expulsaient sans gêne de mes rêves troublés. Quand je l'avais rejoint, deux ans plus tôt, n'était-ce pas un père que je rencontrais ?
- Pourtant, dans votre chair, c'est sa marque que vous dissimulez.
Ma main se précipita sur mon avant-bras gauche et je blêmis. Comment savait-il cela ? J'avais toujours pris soin de ne jamais la laisser apparente. Le fantôme échappa un rire étouffé.
- Qui…
- Personne. Ou si : vous. Votre manie de rester avec des manches longues, en toute saison. Même ce 21 juillet 1978. Je ne sens plus le froid ou la chaleur.
- Dumbledore le sait ? m'inquiétai-je.
- Non. Il ne prend pas garde à vous. Pas de cette façon, en tout cas. Il vous prend pour un garçon étrange. Pas pour un assassin.
- Je ne suis pas un meurtrier ! m'indignai-je, les poings serrés.
- Ton maître, oui.
Ma gorge s'assécha. Une année auparavant, je me serais indigné d'une telle réflexion. Aujourd'hui, je ne pouvais qu'approuver. Même si sa cause était juste et ses actes nécessaires, il prenait la vie à des hommes et des femmes qui s'opposaient à lui. C'était le seul moyen de se faire entendre par les autorités. Avant cela, personne ne le prenait au sérieux, on se moquait de ses idées.
- Pourquoi le suivre, Severus Rogue ?
- Parce qu'il est juste.
- Il n'est pas juste. C'est un monstre.
- Le Seigneur des Ténèbres est le seul qui m'ait jamais aimé et réconforté, soufflai-je. Vous ne pouvez pas comprendre. Il peut tout.
- Il est si fort, n'est-ce pas ? railla le spectre. Tellement puissant qu'il a besoin de vous pour devenir immortel.
La réflexion me fit tiquer. Il savait cela, aussi. La potion que je faisais, pendant mes nuits, était complexe, bien plus que tout ce que j'avais préparé depuis que je savais ce qu'était un chaudron. Grâce à elle, le Lord Noir pourrait fractionner son âme en plusieurs parties, qu'il cacherait dans différents objets qu'il avait lui-même choisis. Il disait que c'était une précaution nécessaire, à cause de ses détracteurs qui étaient de plus en plus nombreux, et parmi lesquels on pouvait voir Albus Dumbledore, l'unique sorcier que mon maître estimait assez puissant pour rivaliser avec lui.
- Je ne veux plus en parler avec vous, déclarai-je.
J'avais craché ces quelques mots avec haine. Qu'est-ce qu'un fantôme comprenait du monde des vivants ?
- Savez-vous ce qu'il devra faire, pour exécuter son plan ? Non ? Il va tuer. Tuer et encore tuer.
Je gardai le silence et, sans un regard en arrière, je remontai les escaliers qui me ramèneraient au rez-de-chaussée.
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Le corps longiligne d'un serpent effleura mes chevilles et j'arrêtai de respirer, terrifié de ce que l'animal pourrait me faire. A quelques pas de moi, le Seigneur des Ténèbres éclata de rire et je redressai la tête. Il paraissait beaucoup s'amuser de mes réactions devant son nouveau compagnon.
- Il s'appelle Nagini, Severus. Il m'est fidèle.
- Moi aussi, Mon Seigneur, répliquai-je, très vite.
Le Lord Noir se leva du fauteuil qu'il occupait, donnant quelques ordres dans une langue sifflante et lente. Le fourchelangue. Le serpent déserta mes pieds et me soulagea de sa présence venimeuse.
- J'ignorais que…
- Que je parlais la langue des serpents ? continua-t-il, son œil rouge braqué sur l'animal. Je suis le descendant de Salazar Serpentard, Severus.
- Oui, Mon Seigneur. J'avais oublié que Serpentard communiquait avec les serpents.
Il s'approcha de moi, ses longs cheveux rejetés en arrière, élégant et noble dans le moindre de ses gestes.
- Ce n'est pas pour rien que le symbole de sa Maison est un serpent… Mes autres fidèles devraient arriver d'un instant à l'autre, Severus. Vous êtes de plus en plus nombreux à rejoindre mon camp.
- Vos idées sont les seules qui prennent en compte le bien des sorciers, Mon Seigneur.
- La potion ?
- Elle commence à prendre forme. Mais je ne l'aurai pas terminée cette année, Mon Seigneur. Je suis désolé. Elle est plus ardue que je ne le pensais.
- Je ne veux pas attendre, Severus !
Mes paupières dissimulèrent la lueur de peur qui embrasait mes iris et je murmurai :
- Oui, maître.
- Et la porte de la Tête de Sanglier ?
- Je crois que j'ai enfin découvert son secret, même si je n'arrive pas encore à la manipuler.
- Dites-moi la vérité.
Ses doigts maigres m'obligèrent à redresser le menton et il plongea son regard aux tréfonds de mon âme.
- Elle serait comme un portoloin. Une cheminée. Je ne sais comment la définir. Elle permet à celui qui l'emprunte de se rendre dans des lieux normalement impossibles d'accès pour les personnes qui n'y seraient pas autorisées.
- Azkaban ?
- Certainement, Mon Seigneur. Le Ministère, aussi.
- Ils arrivent, renseigna-t-il en s'éloignant.
Dans des « plop » plus ou moins sonores, des dizaines de silhouettes apparurent dans le salon glacé, malgré la chaleur étouffante du dehors.
- Vous voilà enfin réunis, mes chers disciples. Mes chers fidèles, murmura le Seigneur des Ténèbres.
Quand nous étions tous ensembles, nous portions des masques, de sorte à garder l'anonymat. Si je connaissais certains adeptes de mon maître, je ne savais pas qui était la plupart d'entre eux. J'avais, moi-même, eu juste le temps d'enfiler le masque immaculé qui dissimulait entièrement mon visage.
- A genoux, ordonna-t-il.
D'un seul homme, nous nous exécutâmes, sans un mot.
- Sangs-de-Bourbes et Moldus causeront notre perte. Vous qui êtes des sorciers, vous avez décidé de me rejoindre, pour lutter contre cette vermine. Certains d'entre vous ont déjà tué pour moi. Le tour des autres viendra aussi. Vous volerez la mort douce que ces gens ne méritent pas. Vous mangerez chaque parcelle d'espoir qui pourrait habiter leur corps impur. Vous serez, pour eux, des Mangemorts. Mes Mangemorts.
Je posai un bref instant les yeux sur le Seigneur des Ténèbres. Ses pupilles étaient écarlates. De la même couleur que celles de son serpent à la peau blanche. Je ne l'avais pas rejoint pour être le bourreau de ceux qui avaient refusé de le suivre ou ceux qui avaient le sang impur. Je haïssais les Moldus mais je n'aurais jamais le courage de les tuer. Je réclamais vengeance, certes. Néanmoins, ce prix était un trop lourd tribut.
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Ma main qui tenait la baguette magique tremblait. Mes lèvres ne pouvaient se résoudre à formuler les terribles paroles. J'étais dans cette maison d'un paisible quartier moldu sur les ordres du Seigneur des Ténèbres. Celui-ci voulait châtier la famille parce que la femme avait épousé un homme qui était dépourvu de pouvoirs magiques et qu'elle avait refusé de s'en séparer, quand Voldemort l'avait contactée.
Dolohov, un autre Mangemort, m'intima de m'exécuter.
- Avada Kedavra.
Un éclair vert jaillit, alors qu'un craquement se faisait entendre. Le souffle de ma victime s'éteignit, alors qu'elle se fracassait contre le mur de sa cuisine.
A l'étage, les hurlements déchirants s'étaient tus et la silhouette mince de Bellatrix apparut dans l'embrasure de la porte.
- La femme est morte, nous renseigna-t-elle. Ce n'était qu'une traîtresse à son sang. Elle a à peine tenu trois minutes au doloris. Le maître sera content de moi.
Elle avait l'air ravi, très satisfaite de ce qu'elle venait d'accomplir. Pour moi, c'était la première fois que j'ôtais la vie à un être humain, même si j'avais espéré mille fois la mort de mon père ou celle de James Potter.
- La Marque, maintenant, dit précipitamment Dolohov. Nous ne devons pas nous éterniser ici.
En quittant le foyer, nous restâmes un instant dans le jardin, les baguettes unies. Avec une incantation, des filaments émeraude s'élevèrent dans le ciel, traçant un serpent qui sortait de la bouche d'une tête de mort. La Marque des Ténèbres. Celle que nous portions dans notre chair. Elle était la signature morbide de l'acte que nous venions d'accomplir, au nom de notre maître.
Lorsque je me glissai dans mon lit, à la Tête de Sanglier, j'étais toujours agité de soubresauts nerveux, incrédule et horrifié de ce que je venais faire. J'aurais voulu que le Seigneur des Ténèbres m'étreigne de ses bras paternels, en chuchotant des paroles réconfortantes, des mots qui ressembleraient à ceux qu'il avait prononcé le jour où je lui avais juré fidélité. Un haut-le-cœur m'arc-bouta d'un côté du lit et je vomis. Tandis que mon repas repassait et se déversait sur le sol crasseux, je fermai les yeux, les images atroces de la soirée dansant une valse narquoise.
