En cette belle journée de printemps je vous propose le chapitre 9 qui nous en révèle beaucoup sur Costia et le passé de Lexa ! Enjoy !


A côté de mon bouquet de roses, un pot de Lys bien entretenu. Je sais que ces fleures sont là pour Costia. L'idée qu'un autre prenne soin de sa mémoire me réchauffe le cœur. Mais je sais aussi que cette attention vient d'une personne qui n'a jamais cessé de l'aimer, même après avoir découvert sa vérité, et non de ses parents qui à l'heure actuelle doivent toujours lui en vouloir. Quel genre de parents peuvent ne pas pardonner à leur fille une chose aussi ridicule même après sa mort ? Chaque fois que je reviens dans cette ville j'ai peur de les croiser. Au moins au cimetière je sais que je suis tranquille. Et vu la fraîcheur des Lys personne ne viendra me déranger aujourd'hui. Si encore on était à la date anniversaire de sa mort ou de son enterrement, peut-être qu'il y aurait un risque, mais non, aujourd'hui, comme chaque fois, je serais seule.

— Tu te rends compte Costia, aujourd'hui ça fait dix ans qu'on s'est rencontré.

Mon heure de colle était bientôt finie. La nuit tombait déjà sur la façade ouest du lycée et je savais que j'allais être une des dernières à sortir de l'établissement. Mais franchement, ça valait le coup. L'image du visage effaré de la prof de maths en découvrant ses copies d'examens collées toutes ensemble me faisait toujours autant rire. Et c'était sans doute à cause de mon incapacité à me retenir de rire que j'avais été la seule à être punie…

Enfin, c'était vraiment drôle !

Le surveillant releva le nez de sa lecture pour me foudroyer du regard. Je m'excusai avec des gestes approximatifs quand la sonnerie retentit enfin.

Tu peux y aller Lexa. Et j'espère ne plus te revoir !

Oh mais pourquoi, on se tient si bien compagnie !

Je me levai en trombe et couru presque pour sortir de la salle, amusée. Je ralentis une fois dans le couloir, histoire d'éviter une autre heure de colle, et rejoignis l'escalier A qui me mènerait plus vite dehors. En arrivant devant je tombai nez à nez avec une femme de ménage qui me demanda poliment d'emprunter un autre escalier. Je dus me résigner à emprunter le B qui me faisait faire un détour en passant par la cours. Tant pis. Arrivée dans la cours je longeai le bâtiment de musique et de peinture quand une mélodie m'arrêta. Il faisait sombre et la lumière était allumée dans une des salles, la musique s'échappait de la fenêtre ouverte. Intriguée je m'approchai pour écouter l'air qui sonnait agréable à mes oreilles. Je me mis sur la pointe des pieds pour jeter un œil à l'intérieur. Une silhouette fine de femme me tournait le dos, assise devant un piano droit. Sa chevelure rousse ondulait au mouvement de ses bras, prolongement direct de ses doigts sur les touches. Je connaissais peu la musique mais cet air là, je l'avais déjà entendu. Ma position sur la pointe des pieds me fatigua vite. Un banc était placé un peu à côté de la fenêtre. Je décidai de grimper dessus pour pouvoir observer plus longtemps. J'aurais pu juste m'y asseoir et profiter du son, mais cette fille, alors que je ne pouvais qu'imaginer son visage, m'hypnotisait. Je montai sur le banc et me penchai en m'agrippant au rebord de l'encadrement pour ne pas tomber. C'était finalement tout autant sportif.

Alors que je pensais enfin pouvoir me concentrer sur la musique et essayer de retrouver où j'avais déjà entendu ce morceau, la rousse s'arrêta net comme un plein milieu d'une note.

Tu sais, tu peux entrer dans la salle plutôt que de m'observer en douce.

En disant cela elle était restée de dos. Elle aurait dû chanter, sa voix allait parfaitement avec la sonorité du piano qui résonnait encore dans ma tête.

Je, euh…

Déstabilisée je fus forcée de descendre de mon perchoir. Une fois à terre, comme la mélodie n'avait toujours pas repris, je décidai, rassemblant mon courage, d'entrer dans la pièce. La fille ne se retourna pas pour autant. Une fois que j'eus fermé la porte elle se remis à jouer. Je m'adossai contre un mur et fermai les yeux pour l'écouter terminer sa partition.

Une fois de plus le silence se fit.

Je connais cette musique, osai-je enfin dire, mais pas moyen de me souvenir du lieu et du contexte où je l'ai entendu.

Au son de ma voix mon inconnue se retourna et je pus découvrir les traits fins de son visage. Des tâches de rousseurs constellaient ses joues et l'arrête de son nez, lui donnant un air enfantin qui commençait à tirer vers la femme adulte. J'avais 17 ans, aucun moyen de dire si elle était plus jeune ou non.

— The Windmills Of Your Mind, de Michel Legrand. Même si tu n'as jamais vu le film dont elle est tirée, l'air est très connu donc tu as sans doute dû l'entendre ailleurs, au hasard d'une rue ou d'une émission.

Les moulins de ton esprit ?

— Les Moulins de mon Cœur en français.

Peut-être que ça me dit quelque chose en effet… En tous cas c'est très joli. Enfin, je veux dire, tu l'as très bien joué je trouve…

Je me sentais un peu honteuse tout à coup. Je ne connaissais rien à la musique et mon compliment me semblait tout à fait banal et inutile.

Hé bien merci, ça m'a fait plaisir de jouer pour quelqu'un.

Devant mon silence l'inconnue se leva et se dirigea vers moi. Elle s'approcha doucement et me tendit sa main. Ma gêne me fit mal évaluer la distance et au lieu d'attraper sa main j'attrapai son poignet que je serrai. Amusée elle m'imita et serra aussi le mien. C'est en secouant cette poignée de main étrange qu'elle me dit son nom :

Costia Collins, enchantée.

Lexa Woods, moi de même, je crois !

Ma timidité la fit rire. Je savais être espiègle et finir collée tard le soir, mais j'arrivais aussi facilement à être troubler par l'humain.

— Je n'oublierai jamais cette lueur dans ton regard la première fois que tu as posé tes yeux sur moi. Jamais je n'avais vu autant de joie et de malice chez quelqu'un de si jeune.

Je ne lui avais raconté que bien plus tard comment j'étais tombée par hasard sur elle ce soir-là. Puis j'avais pris l'habitude de me faire coller le jeudi soir pour pouvoir rester au lycée et aller l'entendre jouer une fois ma punition terminée. C'était comme cela que nous avions commencé à nous fréquenter. Je savais à cette époque, et ce depuis la fin du collège déjà, que j'étais attirée par les femmes, mais personne n'était au courant, j'avais bien trop peur des réactions de mon entourage. Nous étions dans le lycée d'une petite ville où l'homosexualité n'était pas vraiment une chose courante. Costia découvrit son attirance pour les femmes à mon contact. Plus tard je m'en voulu énormément de lui avoir fait découvrir ce doux pêcher, même si elle essayait toujours de me rassurer en me disant que si cela n'avait pas été moi ç'aurait été quelqu'un d'autre. Pendant notre première année de relation nous rêvions de nous échapper vers la capitale une fois le Bac en poche. Elle avait 17 ans comme moi. Nous vivions notre idylle cachée mais nous nous en fichions. Les jeudis soirs dans la salle de musique nous laissaient toute liberté, et mon père souvent en déplacement permettait de nous retrouver chez moi pour passer des week-ends entiers sous le même toit.

Mon ventre gargouille et me ramène au présent. Je sors du cimetière pour respecter la mort et vais engloutir mon repas sur un banc non loin de là, au pied d'un arbre dont l'ombre me refroidit un peu trop. Une fois restaurée il me reste 3h avant mon train de retour. Avant de penser à peut-être faire un tour en ville, je retourne sur la tombe de Costia qui je sais être au soleil à cette heure. Si elle ne me réchauffe pas le cœur elle pourra au moins faire cesser mes frissons.

Le cimetière n'est pas bien grand. Je m'assoie à même la pierre tombale. Personne ne viendra m'embêter.

— Je sais, moi aussi je pensais que c'était une bonne idée de se cacher, on aurait dû se tirer plus vite… Mais avec juste le Bac en poche et sans argent on serait allé où ? On aurait fini au même endroit…

Le 8 mars 2010 j'ai eu 18 ans, la fête fut splendide. Tous mes amis étaient là, ma famille, Costia, qui se faisait passer pour une amie, et même son frère qu'elle avait invité pour l'occasion. Ce dernier avait essayé de flirter avec moi, mais dans l'effervescence de la soirée il n'avait pas vraiment eu de succès. Costia ne s'en était pas même rendu compte. Le 25 mai ce fut au tour de ma petite amie. Ses parents, son frère, nos amies, je passais pour la meilleure amie. La fête tout aussi folle semblait orbiter néanmoins autour d'un sujet : les examens. Nous étions en effet un peu moins d'un mois avant les épreuves du Bac et cela nous inquiétait beaucoup. A cette soirée-là Costia et moi avions réussi à nous éclipser dans le jardin pour parler. Uniquement des mots, il était hors de questions de nous embrasser quand personne dans la maison ne connaissait notre secret.

J'ai été reçu à la fac de musique, me dit Costia en regardant au loin, mais je ne vais pas y aller. Je dirais à mes parents que je m'y suis inscrite mais je trouverais un job pour mettre de l'argent de côté pour qu'on puisse partir. J'essaierai de voir si le patron qui m'engage en juillet veut bien me garder.

Tu es sûre ?

Costia se tourna vers moi.

C'était ce qu'on voulait, non ? Tu ne veux plus partir avec moi Lexa ?

Si, si bien sûr mais c'est ton rêve la musique, alors peut-être qu'on ferait mieux d'attendre encore un peu…

Moi je ne peux pas attendre, et puis si on monte à la capitale je pourrais m'inscrire au conservatoire, c'est 1000 fois mieux que la fac de la grande ville voisine ! Et puis toi aussi, tu t'es inscrite en droit par défaut mais je suis sûre qu'avec un petit boulot tu aurais le temps de réfléchir à ce que tu veux réellement faire !

Oui, tu as sans doute raison…

Je n'étais pas aussi sûre que je voulais bien le laisser entendre. Mais je désirai lui faire confiance. Je l'aimais, j'allais la suivre.

Ce serait mieux si on pouvait partir ce soir, dis-je en rêvant.

C'est vrai, mais sans le Bac on irait où ?

Soyons raisonnable.

Voilà. On y retourne ?

Costia m'offrit un magnifique sourire. J'aurais voulu l'embrasser. Je pressai légèrement sa main avant de la lâcher et nous retournâmes avec les convives.

Deux mois plus tard nous avions le Bac en poche, notre lycée frôlait chaque année les 100 % de réussite, et des projets de vacances plein la tête. Costia travaillait en juillet, je n'avais rien trouvé malheureusement, j'espérais être plus chanceuse pour septembre et ainsi réaliser notre fuite. Elle partait, en août, au soleil deux semaines avec ses parents (son frère travaillait tout l'été à l'étranger), mon père avait pris son mois d'août entier. N'étant pas forcément emballée à l'idée de passer mes vacances avec lui, il avait accepté pour que je ne parte que deux semaines à ses côtés. Il me restait les deux dernières pour profiter de Costia.

Le mois de juillet fut long. Les occasions pour voir Costia se faisaient très rares et nous n'avions jamais été séparé aussi longtemps. Le patron accepta de la reprendre à partir d'octobre. L'avenir nous souriait.

Les deux premières semaines d'août furent encore pire. Deux semaines entières sans pouvoir nous voir, nous parler en face ou nous sentir. Insoutenable. Lorsque nous nous retrouvâmes chez moi pour la fin des vacances ce fut comme si nous ne nous étions pas vu depuis des années. Nous nous sentions ridicules, enfantines mais heureuses et libres sans nos parents, nos amis hors de la ville.

Le hasard de la vie cella notre sort autrement. Nos parents rentraient le samedi dans la journée, il était convenu que chacune rentre chez elle le vendredi soir. Pour les trois jours qu'il nous restait à passer à deux nous avions décidé d'aller chez Costia.

L'après-midi caniculaire nous avait forcé à rester à l'intérieur, volets et rideaux fermés pour garder le frais. Et quitte à vivre dans le noir, autant vivre au lit. Nous qui étions pourtant de ces jeunes accro aux réseaux sociaux et messages instantanés, n'avions quasiment pas touchés nos téléphones portables depuis le début de nos retrouvailles, et ce jour-là ils gisaient sur la table de chevet depuis la veille, probablement en silencieux ou sans batterie. Grosse erreur. Je me souviendrais encore longtemps de mes derniers moments d'enfance et d'insouciance.

Tu veux un truc à boire ? demandai-je à Costia blottie contre moi.

Non pourquoi ?

Parce que moi je descends, ma gorge va finir par disparaître !

Tu n'as qu'à te repaître de mes baisers !

En gloussant elle frotta son nez contre le mien. Je m'échappai de son étreinte et sortis de la chambre en lui tirant ma langue sèche. Je descendis les escaliers, complètement nue pour essayer d'absorber le plus possible la fraîcheur de la maison, en sifflotant. Je me dirigeai d'abord vers le robinet de la cuisine quand le frigo attira mon attention. La pensée de la bouteille de jus d'orange glacée qui s'y cachait me fit me lécher les babines. Aujourd'hui encore je ne comprends toujours pas comment j'ai fait pour ne pas entendre la clef dans la serrure et la porte, sans doute que l'ouverture du frigo et ma soif les avaient camouflés. J'attrapai la bouteille au liquide jaune et pulpeux. En refermant le frigidaire ce fut la lumière allumée que je remarquai avant le père de Costia en plein dans mon champs de vision. Quand mon esprit percuta enfin il était trop tard pour me cacher. Il ne m'avait vu qu'une fois, à la majorité de sa fille, il savait qui j'étais. Tenter de lui expliquer pourquoi j'étais nue au milieu de sa cuisine n'aurait eu aucun sens. Je lâchai la bouteille de jus à moitié ouverte qui résonna en tombant au sol. Le liquide froid et sucré glaça mes pieds. Sans trop de rationalité je fuis avant que monsieur Collins n'ait eu le temps d'ouvrir la bouche. Je me mis à monter les escaliers quatre à quatre et j'entrai en trombe dans la chambre de Costia, respirant comme un bœuf. La pénombre me serra le cœur et m'empêcha de voir la réaction de mon amante.

Olala je sais que tu ne peux pas vivre une seconde sans moi Lexa, mais tu n'étais pas obligée de courir dans les escaliers !

Ce furent les derniers mots sur un ton insouciant que j'entendis sortir de la bouche de Costia. Les derniers.

Ton père est là, fut la seule chose que je réussis à dire entre deux bouffés d'air.

Qu'est-ce que tu racontes ?

A tâtons je cherchai l'interrupteur. Costia plissa fortement les yeux.

Je ne rigole pas Costia, ton père est dans la cuisine ! Il m'a vue, dans cette… tenue…

D'un coup je fonçai vers le fond de la pièce pour enfiler mon short à même la peau. Costia qui n'arrivait pas encore à réagir se redressa lentement sur le lit. Alors que j'empoignais mon débardeur pour cacher ma poitrine, la porte de la chambre s'ouvrit d'un un énorme fracas. Costia cacha instinctivement sa nudité avec le drap froissé.

Papa, qu'est-ce que... ?

Ta mère a été appelé en urgence pour le boulot, on a dû rentrer plus tôt, je t'ai envoyé un message, mais on s'en fou, c'est quoi cette fille nue au milieu de ma cuisine ?

En posant la question il comprit. Il vit sa fille nue dans son lit, moi torse nue à côté, mon t-shirt à la main. Par terre à mes pieds gisaient nos sous-vêtements et le reste de nos habits. Il ne fallut pas une seconde à son sang pour faire un tour. Il se rua sur sa fille et lui arracha le drap des bras. Costia fut propulsée à moitié hors du lit.

Dégagez d'ici !

Je ne savais pas l'homme capable de hurler si fort. Les murs en pierres renvoyèrent le cri dans mes oreilles qui fit vibrer mes tympans.

Mais papa, laissez-moi t'expliquer ! dit Costia qui s'était mise debout.

Je ne suis pas idiot merci, je ne veux pas de ça chez moi, sortez !

Laissez-nous au moins nous habiller monsieur…

Sortez ! Je ne tolérerai

pas vos présences une minute de plus !

Mais, laisse-moi voir maman…

Il en est hors de question ! Je t'interdis de parler de ces cochonneries à ta mère ! Déguerpissez, vite !

Comme nous ne bougions toujours pas, il pénétra dans la pièce, ramassa la pile de vêtements, me les balança à la figure pour que je les attrape et me tira par l'épaule jusqu'en dehors de la pièce.

Lâche-là ! cria Costia.

Puis il attrapa sa fille par le poignet et la sortit elle aussi de la chambre. Dans un geste de bonté qui nous sauva sans doute, il attrapa nos deux téléphones et nous les envoya à la figure. J'ai encore mal à l'arrête du nez quand j'y repense aujourd'hui. Le père nous poussa presque dans les escaliers. Lorsque nous arrivâmes dans la cuisine la mère de Costia était là. Elle sembla perdue une seconde mais nous voyant presque nue couplé à la rage de son mari, elle comprit. J'espérais de la bonté de sa part mais ses traits prirent la même déception et la même colère que celle de son homme. Au moins ils faisaient la paire. Elle ne dit aucun mot. Costia m'apprendrait plus tard qu'elle avait oublié la voix de sa mère à la seconde où elle avait lu le silence sur ses lèvres ce jour-là.

Le père nous jeta littéralement sur le palier de la porte qu'il nous claqua en pleine figure avant d'ajouter un trop théâtrale « et ne vous avisez plus de mettre un pied dans cette maison ! ». Costia, muette, essaya d'ouvrir la porte mais rien à faire, il avait déjà fermé à clef.

Viens, lui dis-je en la couvrant du mieux que je pus avec le tissu de sa robe.

Nous nous éloignâmes de la maison en nous habillant.

Viens on va chez moi.

Nous marchâmes dans un silence pesant. Devant ma porte Costia commença à paniquer. Je compris et sortis la clef de ma poche arrière de short. Elle paru un peu soulagée. Nous pénétrâmes dans la maison et je refermai la porte derrière moi. Je n'avais pas remarqué la chaleur accablante de la rue, pourtant la fraîcheur de mon foyer me glaça les sangs. Costia s'écroula.

Une larme coule sur ma joue.

— Avec tout ça tu n'as jamais pu revoir ton frère, je suis désolée…

Nous avions passé les trois jours restant à essayer de contacter ses parents. Mais rien à faire. Aucun appels, aucun SMS. J'avais même tenté de les appeler sur leur fixe de mon fixe, mais rien. A croire qu'ils s'étaient évaporé de honte. Costia et moi avions passé nos journées à pleurer. Mais j'essayais de la rassurer en lui disant que nous trouverions une solution, qu'ils finiraient par entendre raison, que je forcerai mon père à l'héberger. Mais c'était sans compter sur mon ingrat de géniteur, aussi aigre que les parents de Costia. Lorsqu'il était rentré il avait d'abord paru content de voir que j'avais une amie chez moi. Mais lorsque nous avions commencé à lui expliquer la situation il était parti dans la même colère noire que les deux autres adultes à qui nous avions déjà dû faire face. Je ne savais même pas qu'une haine pareille pouvait exister. Mais après tout, n'avais-je pas toujours su que mon père ne m'aimait pas ? Qu'il m'éduquait uniquement pour entre hommage à la mémoire de ma mère ? Et puis, n'était-ce pas pour la mentalité arriérée de notre petite ville que nous avions toujours caché ce que nous étions ? Cette satané cité qui se vantait d'avoir toujours un lycée et d'être en partenariat avec plusieurs facs de la région, cette ville encore desservie par le TGV, dont les commerces ne fermaient pas les uns après les autres, cette province qui comptait sur son hôpital et sa maternité attirant les jeunes couples des villages environnant. Cette ville si merveilleuse qui avait réussi à élire un Maire sur lequel des soupçons de nazisme flottaient. Et ils en étaient fières !

Impossible de rester plus longtemps dans les environs, nous étions majeures, plus personne ne pouvaient nous aider. La fuite vers la capitale c'était maintenant qu'il fallait l'entreprendre. Dans son immense bonté, un peu plus grande que celle du père de Costia, mon père nous avait laissé prendre quelques affaires et le reste de mes économies avant de nous foutre à la rue. Nous avions passé la nuit dehors avant de monter dans le premier train qui nous emmènerait loin de ce domaine d'arriérés.

— Finalement on a eu la fuite qu'on méritait Costia… Quelqu'un d'autre aurait fini par le savoir tôt ou tard le temps qu'on amasse assez d'argent pour partir convenablement…

Nous étions, légalement grâce au boulot d'été de Costia, dans le train, épuisées par la nuit presque blanche que nous avions passés dehors.

Il y a un refuge pour les personnes comme nous dans lequel on pourrait trouver de l'aide, m'informa Costia.

Un refuge ?

Elle me montra la page web sur son téléphone.

On ferait mieux de les appeler avant, tu ne crois pas ?

Elle acquiesça. Je lui pris le portable des mains et sortis du wagon pour aller passer l'appel. Un homme très gentil répondit après quelques sonneries. Il m'écouta expliquer ma situation et m'invita à passer à l'adresse indiquée sur le site internet. Un de ses collègues nous recevrait pour essayer de trouver des solutions. Je le remerciai chaleureusement avant de retourner auprès de Costia pour tout lui expliquer.

En arrivant au refuge j'avais presque honte. J'avais déjà entendu parler de ce genre d'endroit et jamais je n'aurais imaginé m'y retrouver un jour. Et pourtant, j'étais en train de pousser la porte pour y pénétrer avec une femme à mon bras.

Bonjour, dis-je d'une toute petite voix au jeune homme à l'accueil.

Mesdemoiselles, je peux vous aider ?

Je lui expliquai la conversation que j'avais eu dans son collègue dans le train.

Installez-vous sur les banquettes on va venir s'occuper de vous.

Merci.

Quelques minutes plus tard une femme brune, quelques années à peine de plus que nous, descendit les escaliers en face, un énorme sourire bienveillant sur le visage. Elle attrapa une chaise et prit place en face de nous.

Bonjour, je m'appelle Alie, je suis une bénévole de l'association.

Elle nous tendit une main que nous serrâmes chacune notre tour.

Mon collègue que vous avez eu au téléphone plus tôt m'a brièvement expliqué votre situation. On a de la place ici pour vous héberger au moins jusqu'à la rentrée universitaire, après ça va devenir un peu plus chargé, mais on verra à ce moment là. Ça vous irait ?

Costia et moi nous regardâmes puis nous nous retournâmes vers notre sauveuse en secouant vivement et positivement nos têtes. Alie sourit.

Est-ce que vous avez besoin de parler ? A deux ou en privé ? On est là aussi pour vous aider, autre que par l'hébergement et la nourriture je veux dire.

M-moi, je veux bien vous parler, balbutia Costia, je crois que j'en ai besoin…

Alie se tourna vers moi.

Pour moi ça ira, je vais vous laisser.

J'étais trop en colère pour pouvoir parler de toute la situation maintenant. Je me levai sans trop savoir quoi faire qui leur permît un peu d'intimité.

Tu peux aller dans la cours là, si tu veux prendre un peu le soleil.

Alie me montrait du doigt une cours intérieure exposée plein sud. Il faisait moins chaud ici, c'était tentant. Je rejoignis le petit coin de paradis pour laisser le loisir à Costia de s'exprimer.

— Tu sais, Alie a toujours refusé de me révéler votre conversation de ce jour-là, même après ta mort…

L'idée me fait sourire. J'ai longtemps cherché à connaître le contenu de leur échange, mais j'avais fini par faire une croix sur cette idée.

Je regarde ma montre. Je n'ai plus le temps d'aller me promener en ville.

— Bon, il va falloir que j'y aille Costia, j'ai un train à prendre, j'essayerais de passer pour ton anniversaire mais je ne promets rien, avec Jaha tu sais… Enfin… Pardon je ne suis pas censée parler de ça devant toi…

Je glisse un bisou sur le bout de mes doigts que je dépose sur la tombe puis je me lève.

— Au revoir Costia.

Avant de quitter le cimetière je fais un détour pour rendre visite à ma mère.

— Si tu avais été en vie à l'époque, est-ce que tu m'aurais sauvé ? Est-ce que tu m'aurais évité de devenir une star de la pornographie pour gagner ma vie ?

La tombe muette face à mes questions me serre le cœur. J'ai une nausée que j'essaie de ravaler. Je ferme les yeux comme pour la saluer et reprend le chemin de la gare.

En passant dans l'enceinte de l'hôpital je m'imagine un instant ne pas y être née.


Le rôle exacte d'Alie dans la vie de Lexa commence à se dessiner petit à petit. Semaine prochaine : le retour de Clarke et une réunion plutôt étrange…

Bon weekend !