Chapitre 10
Sasori laissa tomber le combiné. Il baissa les yeux sur son pyjama. Les correspondants repartiraient le soir même. Combien de temps devrait-il alors attendre pour revoir cette personne dont il voulait apprendre toutes les facettes, étudier toutes les formes ? Ou, pire encore, peut-être ne le reverrait-il jamais ? Il lui restait jusqu'à la fin de la journée. Jusqu'à la fin de la journée pour assouvir ce désir inconnu, pourtant plus fort que n'importe quel autre besoin qu'il avait pu ressentir jusque maintenant. Comme un fou, en un éclair, il s'habilla et attrapant son sac au vol, il sortit et courut après son espoir. Il courut après cette lumière qui traversait brèvement son existence, comme pour lui demander de rester pour toujours avec lui. Il arriva essouflé devant les grilles du lycée, et les franchit comme si c'était la porte vers un monde meilleur. La cour de la Keimusho, qui lui semblait auparavant monotone et triste, ressemblait maintenant à un paradis fleuri. Les couleurs avaient décidé de revenir dans sa vie, jouer une dernière mélodie. Une mélodie qui leur donnerait peut-être l'envie de rester. Sasori atteignit le préau en deux temps trois mouvements. Là, enfin, il reconnut cette étincelle. De beaux yeux bleus au contour noir, des joues qu'il voyait comme un lit de douceur prêt à accueillir ses lèvres, une bouche qui criait Je t'aime, tous ces détails qui formaient le portrait parfait de l'être aimé par Sasori. Il s'avança vers lui, brûlant d'un désir profond de ne serait-ce qu'être en sa présence. Cela le comblait de bonheur. Il ne fit même pas attention à la mine étonnée de Kisame, à l'inquiétude de Tobi. Tous les deux devaient le prendre pour un fou. Mais tant pis. Tant pis si les gens le prenaient pour un fou désespéré. Il avait parfaitement conscience que l'ange tombé du ciel le détestait. Mais il ne pouvait pas lui en vouloir. Il ne pouvait trouver quelconque défaut à ce feu brûlant qui l'attirait, qui l'enflammait lui aussi de sa braise. Il ne salua même pas les trois autres, et, d'une voix qui n'était jamais, au grand JAMAIS, sortie de sa bouche, il demanda au blond :
-Comment t'appelle-tu ?
Le blond parut déconcerté. Il avait l'air inquiet, mais à la fois amusé. Croyant se prêter à son jeu, il répondit :
-Deidara. Et toi ?
Deidara. Ce serait désormais le nom qu'il voudrait atteindre dans sa vie. Le nom qui le ferait frémir. Le nom pour lequel il pleurerait, se battrait, s'accrocherait jusqu'à son dernier souffle. Sa voix perdit de son assurance. Son nom intéressait-il vraiment cette créature illusoire ?
-Sasori... souffla t-il doucement.
-Bien. Sasori, que dirais-tu qu'on fasse la paix ? Je sais que je me suis un peu emporté, l'autre fois, mais essaie de comprendre, j'en ai un peu marre qu'on me fasse toujours la même réflexion, demanda t-il d'un ton moqueur.
Se moquait-il de lui ? Ca en avait tout l'air. Mais, une fois de plus, le Sasori d'avant ne réussit pas à se manifester. Il s'était changé en véritable machine. Avant, il l'aurait remballé méchamment, mais là, il ne réussit à articuler qu'un « D'accord... Je comprends. ».
-Bien. Content qu'on soit arrangés, sourit Deidara.
Il était magnifique. Ses traits étaient parfaits. Comme si c'était une œuvre artificielle... Une idée frappa Sasori de plein fouet. Peut-être était-ce de la chirurgie ? Il se demanda si son amour était lui aussi artificiel. Il avait besoin d'en avoir le cœur net, c'était le cas de le dire.
-Dis, Deidara, tu as fait de la chirurgie esthétique ? Débita t-il d'une traite avant de se rendre compte de son indiscrétion.
-Non, pourquoi, tu me trouve beau ? Se moqua l'autre.
Sasori devint cramoisi. Décidément, cela amusait beaucoup le blond.
-Non, pas particulièrement... C'est juste pour savoir, ça m'intriguait, c'est tout, réussit à articuler Sasori.
La sonnerie retentit. Le premier cours, mais cela ne le séparerait pas de son trésor. Il était dans la même classe que Tobi, et, les cours étant suspendus, ils se retrouveraient dans la salle d'étude.
-Eh, Deidara-sempai, ça ne te dérange pas si Tobi va échanger avec Saï pour aujourd'hui ? Parce que Tobi ne comprends pas trop ce que Deidara-sempai lui raconte, rougit Obito.
-Eh ! Mais c'est mon parten... il s'arrêta net. Si Tobi étudiait avec Saï, ça signifiait que lui-même se retrouverait avec Deidara. Finalement, les deux étaient gagnants.
Une main magnifique, chaleureuse et je passe beaucoup de louanges que Sasori fit pour lui-même sur cette main, vint se poser sur son épaule. Une voix angélique malgré sa gravité rejoignit cette douce main, ce qui eut pour effet de faire sauter le cœur de Sasori :
-Bon, je crois que ça veut dire qu'on travaille ensemble.
-Ou...Oui, acquiesça Sasori d'une voix hésitante.
-Sois pas timide. Et puis, comme ça, ça nous donnera le temps de nous connaître avant que je parte, lâcha t-il d'une voix étrangement sous-entendante.
Le cœur de Sasori manqua un battement.
-Allez... On doit y aller si on veut pas se faire disputer, se hâta Sasori.
Ils rejoignirent les autres dans la salle d'étude. Toute la matinée, Deidara fit découvrir à Sasori sa vision de l'art. Tous les deux n'avaient pas du tout la même, mais chacune des deux fascinait l'autre. Sasori avait toujours vu l'art comme quelque chose d'immortel, suspendu à jamais dans l'espace temps, tandis que pour Deidara, l'art était éphémère, comme quelque chose qui marquait les esprits avant de disparaître à jamais. Pour lui, « Geijutsu wa bakuhatsu da » (l'art est une explosion). C'était ainsi que Deidara voyait l'art. Sasori était fasciné par cette vision de l'art, bien qu'il restait fixé solidement à la sienne. Sasori écoutait parler l'autre, buvant ses paroles, dévorant des yeux cette merveille. Au fur et à mesure de la discussion, Sasori s'habituait à la présence de l'autre, reprenait confiance en lui. Il apprenait à connaître Deidara. Celui-ci, qui paraissait audacieux et sûr de lui, s'avéra en fait un peu timide, même s'il cherchait à le dissimuler. En fait, à première vue, Sasori avait le caractère de Deidara, et vice-versa. Au bout de quelques heures qui parurent extrêmement courtes, la sonnerie de midi retentit. Tous les deux sortirent de la salle d'étude, et, bizarrement, durant la matinée, ils avaient terminé leurs exposés. Ils cherchèrent Obito, Saï et Kisame. Il repérèrent les deux premiers dans la foule, et tombèrent un peu plus tard sur Kisame. Celui-ci avait l'air abattu.
-Ca va, Kisame ? Se surprit à demander Sasori.
-Oui, t'inquiète, répondit Kisame comme dans un soupir.
-Ah, le matin, c'est toujours fatigant, ajouta Tobi avec un sourire.
Ils entrèrent tous les cinq dans le réfectoire, et s'installèrent à une table. Tobi, voyant que les autres ne savaient pas quoi dire, entama la conversation :
-Euh, nous avons l'après-midi de libre. Tobi pensais qu'on pourrait peut-être sortir ?
-Moi, je vais me reposer, répondit Saï.
-Euh, moi, je suis partant, hm, ajouta Deidara.
-Allez-y, moi j'ai pas envie, refusa Kisame.
Tous les regards (excepté celui de Saï) se dirigèrent vers Sasori. Celui-ci sentit un stress monter en lui. Cela devait faire 2 bonnes années qu'il n'avait pas fait de sorties avec son ami. Il n'avait plus le cœur à ça. Même si Deidara repartait le soir même, même si le rencontrer lui avait redonné le goût de vivre, il avait encore d'énormes séquelles. Il ne pouvait pas faire disparaître toute cette tristesse d'un seul coup. Cela mettrait du temps à partir. Si ça partait. Il ne se sentait pas prêt à ressortir avec des amis. Evidemment, cela le sortirait un peu de sa solitude. Mais il ne pouvait pas. C'était comme un blocage.
-Non, je crois que je vais rester chez moi cet après-midi.
-D'accord, alors Tobi sortira avec Deidara-sempai et un ami à Deidara-sempai, c'est ça ?
-Oui, acquiesça Deidara, il s'appelle Pain. Ne t'inquiète pas si il est un peu prétentieux, il est sympa au fond, quand on le connaît.
Lorsqu'ils eurent fini de manger, ils sortirent, se saluèrent et rentrèrent chez eux, chacun de leur côté. Arrivé chez lui, Sasori se promit de ne pas l'oublier. Même s'ils ne devaient jamais se revoir, il n'oublierait jamais son beau visage, cette matinée passée ensemble, rien que tous les 2, cette discussion qui avait été si passionnante pour lui même si ce n'était qu'un devoir scolaire. Mais, au fond, sans pouvoir l'expliquer, il avait décelé en l'être aimé quelque chose qui clochait. Quelque chose qui n'allait pas, même si il n'arrivait pas mettre le doigt dessus...
