Chapitre Neuf

Visite de la Cité Centrale

Défi d'Aventures n°10

Contrainte : Intégrer les Aventuriers« dans un univers alternatif de [notre] choix ». Ici, j'ai décidé de mettre en scène les héros dans « mon » univers alternatif. Il s'agit du décor de mon projet de roman.


Le sérum de vérité ne ferait bientôt plus effet. Balthazar devait choisir avec précaution la dernière question qu'il poserait au prisonnier. Fort heureusement, les ordres du Prince avaient été clairs.

« Que sais-tu de l'Ouverture du Ciel ?

- Je ne sais rien. Je n'ai jamais entendu ces mots ainsi. Répondit l'homme enchaîné

- Parfait. »

Balthazar examina une dernière fois ses notes. Les réponses obtenues lors de cet interrogatoire avaient confirmé l'intuition du souverain. Le criminel, qui s'était présenté sous le nom de Mani, n'avait été qu'un pion dans un plan qui dépassait de loin son faible entendement. Au bout de quelques secondes, Balthazar s'approcha et examina les pupilles du captif. La lueur caractéristique de l'emprise du sérum avait disparu de son regard. Mani était à nouveau maître de ses paroles.

« Tes réponses m'ont apporté satisfaction, prisonnier. Par ordre du Prince, j'ai donc l'autorisation de te rendre, en partie, ta liberté. Il me paraît évident que tu ne constitueras plus un danger pour notre Cité. Cependant, écoute-moi bien. A la moindre erreur de ta part, tu connaîtras un sort plus terrible encore que ces quelques nuits dans mes geôles. Si nos chemins se recroisent ici, je m'occuperai personnellement de ton cas. »

Mani déglutit, effrayé par la prestance de l'homme qui lui faisait face. Il voulut formuler une réponse, mais aucun son ne put franchir ses lèvres. Il se contenta alors de hocher la tête en signe d'approbation. Il voulait sortir au plus vite de cette cellule sombre et humide.

Balthazar l'escorta lui-même jusqu'à la sortie. Ils traversèrent ensemble de nombreux couloirs plongés dans la pénombre. Le gardien des geôles semblait à son aise dans ce labyrinthe où résonnaient par moments les râles et les pleurs des oubliés de la Cité. Mani devait presser le pas pour suivre le rythme du gardien des lieux. Ils passèrent devant d'innombrables portes et grilles. Mani ne pouvait s'empêcher de jeter des regards inquiets dans toutes les directions. S'il avait su que sa mission se terminerait dans un endroit aussi terrifiant, il n'aurait jamais suivi Alexeï. Comme s'il avait pu lire dans son esprit, Balthazar intervint, tandis qu'il guidait Mani vers un escalier étroit et étrangement lumineux.

« Ton soi-disant ami t'a trahi. Tu as suivi son plan naïvement, sans jamais en faire vraiment partie. Il a tout décidé pour toi, et tu as accepté sans même réfléchir. Je n'arrive pas à concevoir que tu te sois senti suffisamment seul pour accepter de suivre cet individu. Renoncer à ta liberté en échange d'une fausse promesse d'amitié… Tu devais être bien malheureux pour tomber aussi bas. »

Mani ne répondit rien. Balthazar avait raison. Il n'y avait rien d'autre à ajouter.

En haut des marches, les deux hommes atteignirent une grande salle dans laquelle s'affairaient plusieurs gardes vêtus en civil. Trois d'entre eux étaient rassemblés autour d'un grand bureau, élément central de la pièce. Ils y examinaient des documents. Un peu plus loin, deux femmes se chargeaient d'aiguiser leurs lames. Enfin, un dernier individu, un grand homme brun à l'allure sévère, resserrait les liens de son plastron. C'est cet homme que Balthazar interpella.

« Hé, Silverberg !

- Oui, Monsieur Lennon ?

- Tu te prépares pour ton tour de ronde ?

- Oui, Monsieur Lennon. Je dois patrouiller dans les rues de la ville. Apparemment, le gamin a encore été surpris en train de fureter près du château. »

À son ton, Mani comprit que cette tâche ne l'enchantait guère.

« Voilà qui tombe bien. Répondit Balthazar. Puisque tu pars dans la Cité, je te charge d'escorter ce prisonnier fraîchement libéré. Il te suivra dans ta ronde. Tu lui expliqueras le fonctionnement de notre ville et tu choisiras un habitant qui prendra soin de lui jusqu'à demain. Je le reverrai à l'aube pour déterminer ce qu'on pourra faire de lui.

- … Compris, Monsieur Lennon. »

Le gardien des geôles, satisfait, retourna vers les escaliers de sa prison sans ajouter un mot, laissant Mani avec le soldat. Ce dernier termina de revêtir son armure. Mani reconnut le blason affiché sur le bouclier que l'homme empoigna. Il s'agissait du même symbole gravé à de multiples reprises dans le château du Prince, celui-là même où Mani et Alexeï s'étaient fait arrêter. Quatre losanges dirigés vers les quatre points cardinaux, chacun portant la couleur d'un des dieux. Mani détourna le regard, gêné par la vue de ce signe. Lui qui avait toujours été pieux et respectueux des croyances, il avait commis, en venant dans la Cité Centrale, un blasphème qui aurait pu causer sa perte. Il ressentit, l'espace d'une seconde, de la honte à l'idée d'être encore en vie. Le soldat l'empoigna par le bras pour le tirer de sa rêverie.

« Allez, toi, suis-moi. Tu as un nom ?

- Mani…

- Moi, c'est Théo Silverberg. On va devoir faire un bout de chemin ensemble, donc on va dire que tu peux m'appeler Théo. Écoute, tu sors de prison. Je ne suis pas censé savoir le pourquoi du comment, mais tous les gardes ont entendu parler de ce tu as fait avec l'autre, là. Je n'en parlerai pas. Si le bourr… le geôlier te laisse sortir, ça me va. Par contre, je te préviens. J'ai une vraie mission, et si tu me fais perdre mon temps… Je te présenterai mon meilleur ami. » Dit-il en caressant son bouclier.

Mani promit au soldat qu'il ne causerait pas d'ennuis. Il se laissa traîner dans les rues de la ville. Lors de son arrivée, Mani n'avait pas pris le temps d'observer les lieux, accaparé par sa tâche. Il découvrit alors, avec des yeux d'enfant, les bizarreries de la célèbre Cité Centrale.

Il n'existait ici aucune forme de cohérence. Dans une rue, un immeuble de plusieurs étages faisait face à un petit chalet. Quelques mètres plus loin, une bâtisse de briques rouges côtoyait une villa impressionnante et débordante de luxe. Les habitants qu'ils croisaient étaient à l'image de leur ville. Un mélange insensé d'origines et d'apparences. Le soldat Silverberg expliqua que toute la Cité reposait sur ce principe. Aucun modèle prédéfini, aucune logique. Chaque habitant vivait comme il le souhaitait. Le seul point commun entre tous ces êtres, le véritable ciment de cet endroit, c'était le bonheur évident que les habitants ressentaient. Les rumeurs au sujet du Prince Eoghan semblaient fondées. Le souverain de la Cité faisait tout ce qui était en son pouvoir pour satisfaire les habitants de son domaine.

« Le Prince ? Sans lui, la Cité ne tiendrait pas debout. Commenta Théo. Quand les gens arrivent ici, la plupart sont à bout de nerfs. Ils n'acceptent pas de se retrouver là. Vivre ici, c'est se préparer à mourir pour la dernière fois, donc forcément, arriver ici, ça doit faire un choc. Du coup, le Prince nous demande à tous d'accompagner au mieux les nouveaux arrivants. C'est un travail de longue haleine, mais ça fonctionne, et tout le monde peut se sentir utile. C'est d'ailleurs pour cette raison que j'ai accepté de me mettre au service d'Eoghan. Ici, la parole du Prince fait loi. On ne comprend pas toujours sa logique, mais on obéit. Après tout, c'est un demi-dieu, il faudrait être fou pour agir autrement. Oh, excusez-moi, vous n'auriez pas vu le gamin, par hasard ? »

Théo s'interrompait régulièrement pour interroger les passants. Leur piste mena le soldat et l'ancien détenu vers une boulangerie qui éveilla en Mani un profond sentiment de nostalgie. La bâtisse avait l'allure d'une maisonnette de conte pour enfants et le pain tout juste sorti du four avait une odeur d'enfance. Une foule importante était rassemblée dans la boutique, mais Théo entraîna Mani vers le propriétaire des lieux, un homme d'un certain âge, petit et trapu.

« Salut Grun'. T'aurais pas vu le gamin, par hasard ?

- Bonjour, Théo. Je l'ai croisé hier soir. Il est retourné au château, n'est-ce pas ?

- Non, mais justement, on voudrait éviter que ça arrive. J'essaye de le localiser.

- Ah, hélas, je ne pense pas pouvoir t'aider cette fois-ci. Et si tu me présentais plutôt ton ami ?

- Hein ? Ah, lui ! Un type sorti des geôles par Balthazar. Je lui fais faire le petit tour habituel. Il faut que je trouve quelqu'un qui voudra bien le loger, cette nuit, en attendant la suite. Une idée ?

- Va voir les prêtres. Ils ne pourront pas refuser.

- Pas bête. Bon, on va te laisser, t'as du boulot.

- Attends une seconde. »

Le petit homme se dirigea vers son arrière-boutique et revint rapidement avec un panier rempli de provisions. Il le tendit à Mani avec un sourire bienveillant.

« T'as fait des erreurs, gamin, mais ici, tout le monde peut se racheter une conduite. Si jamais tu as besoin de quelque chose, reviens et demande Grunlek. Si je peux me rendre utile, ça sera avec plaisir.

- T'es trop généreux, Grun'. Ricana le soldat. Un jour, ça te jouera des tours. »

Mani remercia plusieurs fois le boulanger avant d'être tiré par Théo à l'extérieur de la boulangerie.

« Tu dépends de quel dieu ? S'enquit le soldat

- Le divin Pirliou. Répondit Mani

- Ah, bah, ça nous fait un point commun. Bon, par contre, j'ai pas envie de marcher jusqu'à notre temple, il est à l'autre bout du quartier. Tu n'as rien contre les disciples de l'eau ?

- Euh…

- Alors c'est parfait, on y va. »

Théo accéléra le pas à travers de nombreuses ruelles bigarrées, en questionnant par moments des habitants du coin sur le fameux "gamin" qu'il recherchait avec tant de zèle. Mani n'avait pas pu obtenir d'informations sur l'identité de cet enfant et la raison pour laquelle il était si important de le trouver. Après tout, l'essentiel était que ce soldat le laisse en vie. En cela, Mani pouvait s'estimer chanceux.

Au bout de quelques minutes de marche, les deux hommes parvinrent sur une petite place au centre de laquelle trônait une imposante fontaine décorée du symbole aux quatre branches. De l'eau cristalline s'élevait, par magie, et formait des arabesques, dans une chorégraphie hypnotique. Un peu plus loin, le temple de l'eau, dédié au divin Xagouss, happait le regard par sa magnificence. Pour plaire à un dieu vaniteux, il fallait un lieu de culte grandiose. Mani n'avait, de sa vie, jamais vu autant de couleurs, de pierreries et de draperies sur une même façade. Théo le guida jusqu'aux quelques marches qui menaient à la porte massive en ébène. Celle-ci s'ouvrit cependant avant leur arrivée. Un homme maigre au visage dissimulé sous un capuchon se présenta devant eux. La couleur bleutée de sa peau indiquait qu'il était très haut placé dans la hiérarchie du culte de l'eau.

« Ah, Silverberg ! Que nous vaut l'honneur de ta visite ? Vas-tu te décider à te convertir ?

- Certainement pas ! Plaisanta le soldat. Non, en fait, je vous ramène un ancien prisonnier. Balthazar m'a demandé de lui trouver un abri pour la nuit, et vu que je dois aussi chercher le gamin, je me suis dit que je pourrai vous le confier. Il faudra juste le ramener à Balthazar demain, pour la paperasse habituelle."

Le prêtre de l'eau, qui répondait au nom de Shinddha Kory, s'approcha de Mani et l'examina sous tous les angles. Il finit par demander à Théo les raisons de son incarcération. Le soldat afficha une moue renfrognée. Il n'avait aucune envie de répondre, mais désobéir à un prêtre à l'entrée de son temple avait un caractère malsain, presque blasphématoire. Théo marmonna sa réponse.

« Mmh... Il était avec Alexeï, celui qui a essayé de tuer le Prince Eoghan, la semaine dernière…

- Quoi ?!

- Non, non, Shin, calme-toi ! » Hurla Théo, une seconde trop tard."

Le prêtre s'était rué vers Mani, et l'avait empoigné au col. Il lui cria au visage, en le secouant comme une poupée de chiffon.

« Te rends-tu compte de l'horreur de ton acte ? Tu as voulu porter atteinte à notre guide, notre gardien, notre espoir et notre maître. Tu as voulu détruire l'œuvre de nos dieux, et tu oses encore fouler la terre de notre Cité ? Maudit sois-tu, criminel ! Jamais, tu m'entends, jamais tu ne mettras un pied dans l'enceinte de mon temple. Tout en toi me répugne, et je te souhaite mille morts ! Puisse le divin Xagouss me pardonner ma colère, mais, criminel, j'use à présent de toute ma haine pour te maudire, toi et tous ceux qui sont assez misérables pour te tenir en pitié ! »

Le prêtre de l'eau leva la main et s'apprêta à l'abattre sur la joue de Mani.

Soudain, l'elfe se réveilla, en sursaut et en sueur, dans sa petite chambre du Repos du Guerrier. Quand il réalisa que tout ceci n'avait été qu'un très mauvais rêve, il se précipita vers la grande salle de l'auberge et se rua vers Shin pour le prendre dans ses bras. Ce dernier ne comprit rien au récit décousu de son ami. Il se contenta d'afficher un sourire béat le temps de leur étreinte.