Il n'avait pas fallu plus de deux semaines pour que Teto Kasane devienne la risée du lycée. Partout où l'adolescente avait le malheur de se déplacer, elle avait droit à cette cacophonie de chuchotements, de mauvais regards et de rires acerbes. Sa démarche, peu assurée et inquiète, avait le don de faire redoubler leurs rires. Leurs yeux rieurs et méchants ne se gênaient pas pour la contempler de bas en haut, un peu comme pour lui rappeler que n'importe qui pouvait basculer de l'échelle sociale au moindre faux pas. Confuse et frustrée, Teto était bien consciente que la situation lui échappait littéralement des mains. Son subconscient entier lui criait de ne pas répondre aux provocations, d'ignorer leurs rires et leurs multiples méchancetés. Comment était-ce possible ? Était-ce vraiment réel ? Encore maintenant, il était dur d'accepter cette situation. Constamment propulsée vers le haut, là voilà qui se retrouvait tout en bas. En compagnie de la plèbe, des rejetés. Ironique. Yukari était son égale, et encore, user de ce terme était relativement abusé.

Soupirant longuement de frustration et de déception, la jeune fille se retira. Le plus loin possible. Il ne fallait absolument pas que son rejet parvienne aux oreilles de ses parents, et encore moins à celles de son grand frère. Cruel, sadique, manipulateur, Ted menait la vie dure à sa cadette. Ses mots étaient aussi aiguisés que les lames d'un couteau. Imposant, insensible, l'aîné régnait en maître sur la demeure lorsque leurs parents respectifs étaient absents. Teto ne se laissait pas non plus marcher sur les pieds. Acerbe et sarcastique, elle contrait avec une certaine habilité les remarques désobligeantes de son frère…Mais avec le temps, leur relation se détériorait de plus en plus. Distante, froide, insupportable.

Tentant de relativiser et de se débarrasser de ses nombreuses idées noires, elle saisit délicatement son smartphone dernier cri et se connecta sur l'un de ses nombreux comptes. Comme tout le monde, elle avait ses secrets, et préférait garder son anonymat. Contrairement à IA, elle n'était pas férue de la « reconnaissance », ou du moins, se savoir reconnue par un certain nombre de personnes qu'elle avait connu via divers sites internet ne lui plaisait guère. Elle préférait largement garder ses distances.

Comme elle s'y attendait, un certain nombre de messages qu'on lui avait adressé étaient restés sans réponses. Lassée, elle se força tout de même à y répondre. Ce n'était pas comme si quelque chose d'autre comptait la maintenir occupée, hein ?

Dieu merci, Piko avait fini par relâcher Yukari. Ou du moins, c'était comme cela que la jeune fille l'avait compris. A vrai dire, Piko n'avait pas été précis à ce sujet, et de toute manière, c'était plus que compréhensible. Il n'avait pas à se justifier sur ce genre de chose, il avait assez fait de mal. Elle aussi. Tout le monde. Fukase aussi. Il ne s'en rendait pas compte, ce sale égoïste. Le voir ainsi se pavaner en compagnie de Yukari et de sa bande de débiles la mettait hors d'elle. Aveugle, trop rebelle, Fukase jouait littéralement à la sourde-oreille, et ça, elle ne le supportait clairement pas. La patience l'irritait plus qu'autre chose, et pourtant, on lui avait sans cesse rabâché les oreilles avec ça. A lui dire que la patience était la plus belle des vertus, qu'elle aidait à faire un travail formidable sur soi-même. Formidable ? Oh bordel, non. C'était la merde, tout simplement. Il fallait qu'elle se bouge les fesses. Rester inactive et attendre la venue du bon temps ne l'avancerait certainement pas.

- Bonjour, Kasane-san !

Surprise de la voir se diriger vers elle, Teto en lâcha presque l'appareil électronique. Ça ne pouvait pas être possible. Que faisait-elle là ? Un grand sourire aux lèvres, l'air détendu et assuré, Yukari s'installa juste en face d'elle, parfaitement comme si de rien n'était pas. Ahurie et encore choquée par ce qui était actuellement en train de se produire sous ses propres yeux, Teto n'osait même pas prononcer le moindre mot. Quelques minutes plus tard, toute la bande d'amis fut au complet. Ils étaient tellement à fond dans leur discussion qu'ils en arrivaient à ignorer totalement les regards indiscrets et murmures. Seul Fukase semblait afficher un air perplexe. Il ne la quittait pas des yeux. Absolument pas.

-… Qu'est-ce que vous faites tous ici ? Vous n'en avez pas assez de vous récolter constamment des problèmes ?

Leur demanda t-elle sèchement, toujours aussi fidèle à elle-même. Le seul à tiquer fut Fukase, les autres, quant à eux, restaient incroyablement calmes. Même la petite Galaco, qui avait la langue pendue en général.

- Yukari a décidé de venir te voir, alors nous avons pris partie pour elle. Rien de plus.

Le ton de Ritsu était tout aussi sec que l'était celui de leur interlocutrice. En le voyant lui répondre de la sorte, Teto comprit bien vite qu'elle n'avait pratiquement plus de pouvoir sur la bande d'amis, et que leur parler sèchement et avec mépris n'aurait aucune conséquence qui puisse être jugée valable. Ravalant son flot de colère et d'indignation, elle préféra opter cette fois-ci pour la discrétion. Ce n'était pas comme si quelqu'un en avait grandement à faire de son sort de toutes manières.

- C'est exact ! Il m'était insupportable de te voir isolée à ton tour, personne ne le mérite.

- Pourtant, personne ne t'a demandé de me tendre la main, Yuzuki…

- Fais-moi confiance, Kasane-san. Cette situation doit cesser. Pour notre bien à tous.

Qu'elles étaient belles ses paroles, ça en était presque touchant. A la fois touchée et dégoûtée par la naïveté dégoulinante de Yukari, la jeune fille soupira. Sa détermination, à la limite du non raisonnable l'avait en quelque sorte convaincu


Teto a souri. Ce n'était pas un sourire comme les autres, pas ce sourire affreux et méchant qu'elle avait pour habitude de m'adresser par le passé. Non. C'était un sourire sincère, compatissant. Durant tout ce temps, j'ai pu sentir le regard à la fois inquiet et méfiant de Fukase se poser sur moi. Entre Teto et lui, il y avait quelque chose que je ne saurai décrire. Une sorte de tension, de distance. C'était un peu comme si je les avais involontairement forcés à se fréquenter tous les deux, alors que mon attention première n'était que de renouer les liens si fragiles que j'aurai pu avoir avec elle. Il y avait des jours où je prenais mon courage à deux mains et où je tentais d'éclaircir la situation avec Fukase. Aussi renfrogné qu'un enfant faisant des caprices, il refusait catégoriquement de s'approfondir sur le sujet, me répondant constamment à coup de « Ne t'imagine pas n'importe quoi. » et de « Il ne se passe rien du tout. C'est simple à comprendre, non ? » Non, ce n'était pas si aussi simple, Fukase. Tu ne comprenais pas. Tu n'avais pas compris.

Je ne t'ai jamais parlé de toutes ces horribles choses que j'ai dû subir. Piko. Encore lui. Si je te l'avais dit, tu te serais mis à crier, à jurer que tu allais le tuer de tes propres mains. Mais tu ne pouvais pas. Je voulais simplement te venir en aide, rien de plus. C'est drôle, je répète exactement les mêmes choses que tu as pour habitude d'employer. Enfin. Ce n'était pas le pire dans tout ça.

IA était calme. Beaucoup trop calme pour la sale peste qu'elle était. Son silence et sa façon de m'ignorer m'inquiétaient. Avait-elle encore quelque chose derrière la tête ? Je n'en doutais pas une seconde, mais cela ne m'empêchait pas de passer du temps avec les personnes à qui je tenais réellement. D'un côté, je pouvais m'estimer heureuse. Plus personne ne prenait la peine de m'ennuyer au lycée, ni moi, ni les autres. En ce qui concernait Teto, c'était à peu près pareil, mis à part quelques railleries fusant d'ici ou là. Ça me rassurait. Vraiment. Teto m'avait fait beaucoup de mal, elle avait été une des premières personnes à me regarder souffrir. Celle qui encourageait IA du regard, qui ricanait sans cesse tout en murmurant que je n'avais que ce que je méritais. Je ne savais pas spécialement ce qui m'avait pris ce jour-là, n'importe qui aurait détourné le regard, par pur vengeance. Je ne pouvais le tolérer. Absolument pas.

Soigneusement, Yukari plia le morceau de papier et le glissa délicatement dans une enveloppe. Environ tous les trois mois, elle s'adonnait à ce petit rituel. Pour certains, il n'avait clairement pas de sens. A quoi bon écrire à quelqu'un qui ne répondra jamais ? Malgré ça, la violette continuait. C'était un peu comme un journal intime. Laisser les mots courir sur le papier l'apaisait. Elle s'appliquait, observait d'un air légèrement sceptique les sentiments prendre vie. Pour le moment, elle n'en avait parlé à personne. Pas même à Fukase, son meilleur ami.


Frais. Le vent était affreusement frais. Diable, que lui avait-il pris d'accepter ? Il y avait de ces moments où Fukase avait du mal à comprendre ses propres sentiments. C'était littéralement jouer avec le feu. Remuer le couteau dans la plaie. Jouer avec son destin ? Assumer les conséquences ? Beaucoup trop confus pour lui tout ça, mais il le fallait.

Il avait arrêté de fumer depuis bien longtemps, et malgré ce fait, il ne pouvait décidément résister à la cigarette que lui tendait sa demi-sœur. Tiens donc, c'était nouveau ça. Il ne l'avait jamais vue fumer auparavant. La jeune fille devait sûrement être poussée et influencée par cette nouvelle mode. Cette nouvelle mode instaurée exclusivement par les jeunes de leur génération. Celle qui vous assurait qu'en fumant tu puais la classe, alors que non, la seule odeur reconnaissable qui se dégageait de toi à plein nez, c'était ton putain de tabac de merde.

- … Écoute, si c'est pour rien dire, je me casse.

- Je suis ta sœur, nous avons le même sang, alors pourquoi te forcer à jouer les mecs froids et rebelles ?

Elle se permettait vraiment n'importe quoi. Pas étonnant qu'il ait eu autant de mal à renouer avec elle. Elle n'avait pas de coeur. Du moins, c'était l'impression qu'elle lui avait toujours donné. Sa vie était confortable, il en valait de même pour elle. De quoi se plaignait-elle au final ? Il ne la comprenait pas.

- Demi-sœur, retiens-le bien.

Elle serra le poing, néanmoins, elle ne se gêna pas pour l'insulter superbement. Il leva les yeux au ciel. C'était toujours pareil avec cette fille. A force, elle ressemblait vraiment à un disque rayé, à constamment lui rabâcher les mêmes choses. Encore et encore.

- Quand me laisseras-tu revenir définitivement ? Ils doivent le savoir, Fukase. Être aussi loin de toi me perturbe, et je ne le supporte plus !

Peu touché, il ne prit même pas la peine de soutenir son regard. Un soupir. Des belles paroles, comme elle en avait ! Pour piailler sur cette prétendue injustice, mademoiselle était présente, par contre, quand il s'agissait d'assumer les conséquences de toutes les erreurs qu'elle avait commises, elle disparaissait. Quelle sale hypocrite. Décidément, ils se ressemblaient vraiment tous.

- Il nous faut du temps. Beaucoup du temps. As-tu pensé à tous les problèmes auxquels je devrais faire face ?

-…

- C'est bien ce qui me semblait. Comme d'habitude, tu agis comme une égoïste. Tu n'as pas changé.

- Et toi alors ?! Tu ne penses qu'à elle ! Qu'est-ce que Yukari a de plus que moi ?!

- Yukari est polie, douce, et extrêmement attentionnée. Elle fait passer les autres avant sa propre personne, et c'est ce que je trouve admirable chez elle. Tu devrais en faire de même. Honnêtement, ça ne pourrait que te faire du bien, tu ne penses pas ?

N'ayant plus rien à ajouter, Fukase tourna les talons, sans le moindre regret. De toute manière, savoir qu'elle lui en voulait ou non l'importait peu.


Eh voilà ! Pour des raisons évidentes, j'ai préféré vous laisser le suspens en ce qui concerne la sœur de Fukase, autant garder les bonnes surprises pour plus tard ! ~

Encore une fois, je remercie toutes les personnes qui prennent le temps de lire mes écrits, ça fait toujours aussi chaud au coeur !