Les Crétins de Manhattan, chroniques de flics en détresse
Chapitre 9, Je veux
Quand Loki rentre dans le bureau de Tony Stark, enfin leur bureau plutôt, son coéquipier a fracassé un truc qu'il bricolait depuis quelques jours sur le sol. Les morceaux gisent sur les planches de bois craquelées, en pièces détachées, comme l'honneur de Tony. Viktor Von Doom vient juste de lui montrer qu'il était pas impressionné et ça, ça le fout en rage le milliardaire. Loki se racle la gorge, adossé dans l'encadrement de la porte.
- Je vous avais prévenu, dit le jeune policier. Von Doom est ce qu'il est.
- C'est un enfoiré oui, grogne l'homme.
- Vous n'avez pas non plus été exactement irréprochable avec lui, fait remarquer Loki.
- Comment t'as pu avoir une relation avec ce gars, s'emporte Tony en éludant la réponse de son coéquipier. Merde, il s'est même pas excusé pour t'avoir foutu la porte dans la gueule. T'as encore du sang, d'ailleurs.
- Je sais, répond rapidement le flic. Nous avons quelque chose à faire ce matin, Stark.
- Que... Tu veux vraiment qu'on sorte, là, maintenant ?
- Je ne souhaite pas spécialement rester dans le même bâtiment que Doom alors oui, je veux vraiment qu'on sorte. On va chercher le Soldat.
- Le Sol... Bordel, est-ce que tu sais au moins s'il existe, ce mec ?
- Non.
- Qu'est-ce qui te prouve que Deadpool a pas menti, juste pour le fun, parce que ça faisait délirer son cerveau pété de taré ?
- Rien.
- Qu'est-ce que tu sais sur lui, exactement ?
- Pas grand chose à vrai dire, admet l'homme. Juste qu'il guette au coeur corrompu de Manhattan.
- Et tu comptes la trouver comment, ta chimère ?
- En fouinant dans les rues, répond Loki en un sourire rusé. Vous voyez, Stark, New-York connaît peut-être votre sale gueule mais moi, je suis encore inconnu à la Ville.
- Tu veux vraiment partir à la recherche de ce mec ?
- Oui.
Tony Stark soupire en se grattant la tête, et à coup sûr il va se barrer en traitant Loki de taré, et clamer que c'est pas possible de tâtonner au hasard pour dénicher une légende obscure de la ville.
- Soit, le bleu, finit par dire le flic. On y va, mais à quelques conditions: je te suis à la trace en cachant ma sale gueule, comme tu dis, parce que je te laisserais pas te faire tabasser au premier coin de rue. Et si on trouve aucune info sur le gars avant ce soir, tu abandonnes cette idée absurde.
- Que voulez-vous dire par là ?
- Ce Soldat, là. J'en ai jamais entendu parler, et je te parie cent balles qu'il existe pas.
Loki tend la main, les yeux pleins de malice, parce qu'il aime les paris. Il se souvient de ce qu'il a pensé de Tony Stark la première fois qu'ils se sont retrouvés tous les deux dans ce bureau encombré. Que c'était juste un gars pété de tunes et d'ego qui pense avec son fric et sa bite en premier. C'était faux. Depuis, il a revu son jugement et il se pourrait que Tony Stark soit un ami potentiel. Parce que le gars est pas con, parce qu'il est drôle, parce qu'il est un peu mégalomane et parce qu'il lui laisse une chance.
Tony serre la main de son coéquipier et évoque le fait qu'ils feraient mieux de se mettre en civil parce qu'ils seront plus discrets comme ça.
- Je n'ai pas de vêtements ici, grimace le policier.
- C'est pas grave, dit le milliardaire. On en a un tas aux vestiaires pour ce genre de trucs.
Ils se faufilent hors du bureau en faisant attention à ne pas se faire remarquer, ils n'ont pas vraiment envie que l'inspecteur ait l'idée subite de les accompagner dans leur recherche. Les vestiaires du Shield, Loki les a utilisés une fois: la première fois qu'il a enfilé son uniforme de flic. Ainsi donc, la deuxième fois qu'il y pénètre, c'est pour y retirer la chemise et le pantalon bleu. Une sorte de remise en question, pense le brun. Mettre l'habit pour le bien commun, l'enlever pour pas se faire tabasser.
- Tiens, ça devrait t'aller, lui dit Tony en lui lançant un sweat noir et un jean rapiécé. On les a lavés.
- D'où viennent-ils ? Demande le jeune en jetant un regard suspicieux au paquet de vêtement.
- Des objets trouvés, pour la plupart. Le sweat, c'est un truc qu'un de mes anciens... Associé a laissé.
- Un de vos anciens souffre douleur, vous voulez dire. La pauvre âme n'a même pas du oser revenir chercher son bien.
- Ferme-la et habille-toi, grince le policier avec un sourire.
Loki ôte sa chemise et attache distraitement ses cheveux en un chignon, parce qu'il a trop chaud.
- Attend, lui dit Tony Stark en s'approchant de lui.
Le milliardaire porte son pouce à sa bouche et le suçote pour venir approcher sa main du visage de Loki. Il attrape ensuite sa nuque, et, de son pouce humide, il frotte doucement sous le nez du plus jeune. Pour faire partir le sang, réalise Loki en sentant ses joues devenir pourpres. C'est trop intime, c'est bizarre parce que lui est torse nu et que Tony Stark a son autre main derrière son cou et que y'a contact, là.
- T'avais du sang, affirme Tony en s'écartant.
Loki ne répond rien et s'essuie la bouche avec son bras comme un enfant. En fait, c'est pour cacher qu'il a rougi, même s'il est sûr que Tony l'a quand même vu. Son regard a changé, d'ailleurs. C'est le même que celui de la semaine dernière, celui qu'il avait eu quand Loki portait ses vêtements. C'est celui du désir, il croit: c'en est un différent de celui de Doom, cela-dit. Là où les yeux gris de Viktor s'allume d'une flamme glacée et coupante, ceux de Stark brûlent d'acier et de bronze en fusion.
Le jeune homme ne dit rien: il se contente d'enfiler le sweat noir. La vérité c'est que ça lui déplaît pas, ce regard. Que voulez-vous, Loki aime l'attention, c'est même un peu pour ça qu'il est devenu flic. Et puis, quand c'est un milliardaire au statut de playboy de haut niveau qui vous mate, c'est flatteur. Pas très professionnel, mais flatteur.
Quelques minutes plus tard ils sont habillés et prêts à partir. Tony s'est enroulé dans une veste en velours gris et une écharpe noire: Loki a dû se battre pour le convaincre de lâcher les lunettes de soleil parce que réfléchissez Stark on est en automne et il fait pas beau ce serait tout de même vachement louche.
Avant de sortir des vestiaires, Loki attrape un chapeau en velours noir dépassant d'en haut d'un des casiers, l'époussette et le pose sur le haut du crâne de son coéquipier.
- Il ne faudrait pas qu'on vous reconnaisse.
- J'aime pas les chapeaux, grommelle le flic en l'enfonçant tout de même sur sa tête.
- Cessez de grogner.
Ils se faufilent à l'extérieur et Tony émet un reniflement dédaigneux quand ils passent devant la voiture de Doom. Une grosse bagnole noire, brillante, sans aucune trace de fiente de pigeon ou de mouches éclatées sur le pare-brise. La perfection mécanique, la Joconde de l'automobile qui sourit malicieusement à travers ses sièges en cuir sombre.
- Des comme ça, j'en ai déjà une centaine.
- Stark, épargnez-moi votre petite bataille d'ego.
- Où est passé le "Anthony" de hier, si joliment sorti de tes belles lèvres ?
- Hier, c'était hier. Aujourd'hui, c'est aujourd'hui, rétorque le jeune policier.
- Ça, c'est de la philosophie, siffle son coéquipier avec un ricanement. Bien vu, Sherlock.
- À présent, Watson, le fait taire Loki, veuillez cesser de déblatérer vos habituels refrains de génie à la noix et restez en retrait. Je suis censé être sous couverture.
Des grognements contrariés lui répondent, mais Tony finit par se taire et marcher à ses côtés, la tête couverte par son écharpe et son chapeau. Sans son habituel jean et t-shirt noir, Tony Stark a une toute autre allure: comme s'il était bien habillé, vous savez.
Ils marchent depuis dix minutes quand ils remarquent un groupe de trois gars en train de zoner dans un coin. Clope au bec, vestes en cuir, cheveux gominés, on les croirait droit sortis d'un film de voyous des années 80. Loki voudrait bien leur dire qu'ils devraient arrêter de se croire dans Grease, mais il a autre chose à foutre, sérieux. Il émet un claquement de langue en s'avançant vers eux. Leurs trois têtes se retournent en un mouvement synchronisé, arborant des faces de bouledogues contrariés.
- Qu'est-s'tu veux ? Grogne l'un.
- Le Soldat, prononce distinctement Loki. J'ai besoin de prendre contact avec lui.
- On connaît pas de soldat, mon chou. Va voir du côté de l'armée et fous-nous la paix.
- On dit qu'il sait tout de Manhattan, insiste le jeune policier.
- C'est ça, et nous on sait rien j'te dis. Allez, rejoins ton copain et lâche-nous la grappe. Tu cherches pas les emmerdes, si ?
Loki voit la main de l'un d'entre eux se resserrer autour d'une vieille batte en bois et furtivement il se demande à quel point ces gars sont des clichés ambulants. Il finit par s'éloigner, retournant vers Tony sous son regard amusé.
- Ils n'étaient que les premiers, Stark, lui dit Loki en grognant.
Ils retournent marcher dans les rues, questionnant chaque gars bourré, shooté, marginal, louche ou éraflé. Ils ne prennent qu'une pause pour manger un sandwich trop sec vers midi. Loki pose ses questions inlassablement, faisant face au même mur à chaque fois: non, connais pas, fous-moi la paix, je vois bien que t'es un emmerdeur toi. Tony Stark reste en retrait, accoudé aux murs. Et au fil de la journée, l'espoir se tarit comme une source qui crachote ses derniers minces filets d'eau. Pourtant, Loki est prêt à laper jusqu'à la dernière goutte quand il se dirige vers un gars baraqué aux cheveux rasés à blanc. Son jean est déchiré.
- Le Soldat, dit juste le jeune policier en se postant devant le gars.
- Dégage, moucheron.
- Le Soldat, répète Loki.
- Allez, dégage, grogne l'homme.
- Le Soldat. Le connaissez-vous ?
- Tu vas t'en prendre une, et je t'aurais prévenu.
- Le Sol...
C'est une action au ralenti, comme dans un putain de film. Le poing fermé du type se lève dans les airs, prêt à frapper. Et... Les yeux de Loki devraient s'écarquiller de frayeur, mais ils se plissent d'incompréhension: pourquoi le coup ne s'abat pas sur lui ? Il pourrait le supporter, il s'en est déjà pris, des bon coups dans sa gueule. Il l'a cherché là, en même temps. Mais non, pas d'impact. Il entend un grognement de fureur venir de son agresseur, et Loki lève ses yeux verts: La voilà, la raison. Le bras levé du gars est retenu par la poigne de Tony Stark, serrée autour du poignet. Avec un rugissement de fureur, l'homme tente de frapper le milliardaire avec son autre main, mais Loki réagit rapidement en lui donnant un coup précis sur le torse. Le gars porte ses mains à sa poitrine, cherchant désespérément son air. Son souffle sifflant donne aux flics le temps de filer: ils marchent rapidement, épaule contre épaule, vers une autre avenue plus habitée. Ils bifurquent ensuite dans une petite ruelle et s'adossent à un mur de crépi sale.
- Vous n'aviez pas à intervenir, crache Loki. Je m'en serais sorti seul.
- Un "merci", ça t'arracherait la bouche ? Lui rétorque Tony en desserrant un peu son écharpe. J'avais pas envie de te ramener aux urgences.
- Il aurait pu nous donner des réponses !
- Il avait rien à nous dire, grogne le flic. J'aurais peut-être dû le laisser te foutre un coup sur la tête pour qu'enfin tu réalises que ton truc de Soldat, là, c'est juste une invention. Comme le père Noël, et je crois que t'es ce genre de gosse qui refuse de ne plus y croire.
- Je...
- Mais Loki, moi aussi, j'y croyais au père Noël, le coupe l'homme avec un ton plus doux. Moi aussi je pensais que la vie c'était une enquête policière en rentrant au Shield. Je pensais que je pourrais me refaire, être le héros d'Arthur Conan Doyle ou d'Agatha Christie.
- Stark, je...
- On avait dit qu'on arrêtait si on trouvait rien avant le soir, tu te souviens ?
Tony pointe du doigt le haut des immeubles, auréolés par le soleil qui se couche.
- Le soleil descend, et on vient juste d'agir de manière totalement pas professionnelle en réagissant comme ça avec ce type. Pas que j'ai un problème avec ça, cela dit. J'adore ne pas être professionnel.
Loki tourne le regard et se met à fixer une plaque d'égouts bouffée par la corrosion. Survivant sur ses barreaux, de la mousse verdâtre stagne, spongieuse et glissante, et te ottinant vaillamment sur le métal, une petite rangée de fourmis progressent envers et contre tout. Loki pense qu'elles, au moins, elles savent qui suivre, parce qu'elles quittent pas la ligne et y resteront toute leur vie. Loki pense que ça fait bien longtemps qu'il a quitté la ligne. Il s'apprête à donner raison à son coéquipier et à lui proposer de rentrer chez eux parce qu'il est vachement tard, quand un homme débarque dans la petite rue où ils conversent.
Loki recule prudemment, posant sa main sur l'épaule de Tony qui est dos à l'apparition: il craint que ce ne soit le gros chauve baraqué de toute à l'heure, arrivant pour leur refaire le portrait. Mais ce n'est qu'un type: un type normal, quoi. Ses lunettes de soleil teintées en rouge brillent dans le Manhattan de vingt heure.
Un grand sourire est affiché sur son visage et il marche d'une manière détendue, assurée. Loki jette un dernier coup d'œil aux fourmis et retourne observer l'homme qui semble bel et bien venir vers eux. Tony Stark s'est tendu, aux aguets.
- Mes amis, commence le type en étendant ses bras.
- Vous êtes qui ? Demande le génie avec l'air le moins impressionné du monde.
C'est dingue comme Tony Stark peut paraître détendu sans l'être vraiment.
- Scott Lang, ouaip, moi c'est Scott.
Le type, Scott, ne dit rien de plus et les regarde avec un large sourire. Loki en profite pour le jauger du regard et le seul truc qu'il en retire c'est que le gars est bizarre et qu'il a des espèces de tâches noires qui remontent le long de son poignet.
- Et c'est pour quoi ? Parce que autant tu m'as l'air d'un gars sympa autant nous, on allait y aller, déclare Stark.
- Ah, merde, pardon, s'excuse Scott Lang avec un rire. On s'connait pas bien, puis moi je sais qui vous êtes mais vous pas trop, ´fin, vous savez pas qui je suis, pas vrai ?
- Vous n'êtes pas Scott Lang ? S'agace Loki.
- Si, mais enfin, j'veux dire, j'suis plus que ça, se reprend l'homme en s'ébouriffant les cheveux, et sa manche de veste laisse entrevoir le début de son bras.
Loki plisse les yeux et réalise que les tâches noires sont en fait un tatouage, un tatouage de fourmis. Des petits insectes grouillants sur sa peau.
- Je suis connu comme L'homme fourmi, par ici. Mais vous pouvez aussi m'appeler le fourmilier, Ant-Man ou même Fourmi-man, c'est comme vous préférez.
- Vous venez pour quoi, au juste ? Lance Loki en croisant les bras.
- Le Soldat, annonce Scott avec un sourire énigmatique.
Lueur d'intérêt dans les yeux des flics: Tony Stark a froncé les sourcils, Loki dévoile ses dents dans un rictus satisfait. Semblerait que le destin ait enfin décidé d'être sympa avec lui.
- Qu'est-ce que vous savez ? Demande le jeune flic sans cacher son intérêt.
- Je sais qu'il est là, c'est déjà pas mal. Je sais aussi que je peux lui parler de vous deux. Je sais qu'il vous aidera pas forcément mais qu'il se pointera au rendez-vous si jamais vous êtes partants.
- Qui est-ce ? S'enquit Stark.
- Personne ne sait vraiment, répond Ant-Man en haussant les épaules. Comptez pas sur moi pour chercher, je veux pas d'ennuis avec ce gars-là. Il est flippant.
- Vraiment ?
- Pourquoi vous croyez que personne vous a répondu aujourd'hui ? Y'a que Deadpool qui est assez fou pour vous balancer son existence.
- Comment savez-vous ceci ?
- J'ai des oreilles partout sur New-York.
- L'homme-fourmi, hein, grogne Stark. Vous me semblez bien louche. Vous pouvez pas nous en donner, vous, des infos sur ce qu'il se passe sur notre Manhattan ?
- Moi ? Je suis seulement spectateur. Je peux pas risquer d'être impliqué dans ça. Non, moi, j'observe, et parfois, je relie les gens: c'est tout ce que je peux faire pour nous sortir de la merde.
- T'es putain de louche, mec.
- Je suis un gentil, croyez-moi.
- Si on devrait croire tous les mecs qui clament qu'ils sont sympa, ce serait compliqué, fait remarquer Tony.
- Les gens colorés, intervient Loki. Je suis pas fou, ils existent, hein ?
Scott le regarde avec un demi-sourire désolé.
- Je dois y aller, décrète l'homme fourmi. Je préviendrai Bucks. Le Soldat, je veux dire. Merde. Bref.
- Attendez, l'interpelle Loki alors qu'il s'est déjà éloigné dans la ruelle.
- Hm ?
- Pourquoi vous faites ça ?
- Parce que je veux pas que ma fille grandisse dans cette New-York qui moisit sous sa croûte d'hypocrisie. Comme un bon gros fromage, vous savez, un frometon qui pue bien comme il faut.
- On voit l'idée, marmonne Tony avec un rictus de dégoût.
- Allez, à plus, les salue Scott Lang. Oh, et Loki ? On les appelle les Contaminés.
Avec ceci, il disparaît, et puis le sourire de Loki subsiste. Il se tourne vers son coéquipier, hésite à lui faire un doigt d'honneur de victoire et décide de rester dans le sobre en levant un simple sourcil moqueur.
- C'était bien cent dollars que vous aviez parié, n'est-ce pas ?
- Oui, bah ça va, hein, grogne Tony en sortant le fric de sa poche pour le donner à Loki- mais qui se trimballe avec des liasses de dollars dans les poches, à part ce con de Stark ?
Arthur Conan Doyle, embauchez-moi pour être votre personnage principal. Je vous décevrai pas promis, j'ai une sale affaire sur les bras. Avec des gens bleus, verts, rouges: des Contaminés que ça s'appelle, apparement. Loki laisse ses pensées s'écouler d'un air satisfait en rejoignant silencieusement son coéquipier qui s'éloigne déjà.
Arrivés à l'immeuble Stark, Tony finit par soupirer et par passer sa main dans les cheveux de Loki.
- Bien joué, le bleu.
- Je ne suis pas un enfant que l'on félicite Anthony.
- Tu dois vraiment arrêter d'alterner entre le Stark et le Anthony, tu sais. Mon nom à moi, c'est Tony.
- Il me sied pourtant de vous appeler comme je le sens. J'avais raison. Du début à la fin, j'avais raison.
- Peut-être, peut-être pas. Seul l'avenir nous le dira. J'espère seulement que Doom ne fait pas parti de l'avenir.
Et Loki est frappé par la réalisation que eh, Viktor Von Doom est revenu. Il l'avait oublié. Zappé de sa mémoire, l'ex pas assez oublié. Loki se demande si on peut un jour assez oublier quelqu'un et si on peut l'oublier tout court. En tout cas, Viktor est à présent inspecteur au Shield et sa signature ou non sur un papier déterminera la survie du poste.
- Que comptez-vous faire à ce sujet ? Demande le jeune à son coéquipier.
- Pour l'instant, m'amuser. Y'a moyen de bien s'éclater avec ce mec. Je verrais après ce que je peux faire pour le supprimer de notre historique.
- Viktor Von Doom est plus tenace qu'un mauvais porno, Anthony.
- J'en fais mon affaire, décrète le policier en entrant dans l'immeuble pour grimper les escaliers quatre à quatre.
- Demain, commence Loki.
- Quoi, demain ?
- Demain, m'appuierez-vous quand je parlerais de ce Soldat et de l'homme-fourmi aux Avengers ?
Tony Stark marque une pause, redescend les escaliers et se plante devant le plus jeune.
- Ouais. Ouais, je le ferais. Mais je veux pas un mot de tout ça devant Doom.
- Qu'est-ce...
- Un pressentiment, le coupe l'homme en se détournant. Bonne nuit, coéquipier.
- Bonne nuit, Anthony, soupire Loki.
Laissé seul dans le hall, le flic se passe la main dans les cheveux. Il est vingt et une heure sur Manhattan. La radio d'urgence du Shield, dissimulée sous son t-shirt, est silencieuse. Il finit par rentrer dans son appartement pour faire face à son grand mur ornementé de mystère, de suspects et de protagonistes. Des héros de polar de basse-qualité, qui vivent au cliché entre les pizzas et les conneries. C'est sa vie, maintenant. Loki dessine rapidement une fourmi qu'il relie au Soldat et qu'il place à côté du coeur infecté de Manhattan. C'est Scott Lang qui regarde New-York.
Après un bâillement, il pose sa main sur la silhouette noir qui représente Viktor Von Doom. Il ferme son poing dessus et le retire noir parce que l'encre a pas bien séchée. Il est marqué, marqué dans sa peau par l'inspecteur. Il part se laver les mains et en profite pour jeter de l'eau froide sur le visage: c'était une journée compliquée.
Cette nuit, Loki s'endort sur le ventre, les bras repliés sous son oreiller. Sa tête est tournée vers la fenêtre, derrière laquelle le haut des immeubles de New-York pointent le bout de leur toiture. Ses yeux verts se ferment sous le son de sirènes de polices, probablement de Hydra, qui résonnent au loin. Le dicton dit que demain est un autre jour. Loki a toujours trouvé ce dicton absurde, parce que évidemment que demain est un autre jour. Ce soir, il espère pourtant que Doom ne fasse pas parti de cet autre jour, mais il sait qu'il se leurre. Le fait que demain soit un autre jour ne veut pas dire qu'il sera meilleur.
Le lendemain, à huit heure tapante, Loki sort des vestiaires du Shield dans sa chemise et son pantalon bleus, prêt à commencer son service. Il entre tranquillement dans son bureau, quand ses yeux verts se heurtent à la réalité: ah, oui. Viktor.
Assis sur la chaise de bureau de Tony Stark, l'inspecteur lève le regard quand Loki entre, et le dévisage. C'est la première fois depuis bien des années qu'ils se trouvent tous les deux. Loki pince ses lèvres à la réminiscence de ce qu'ils avaient l'habitude de faire, seuls dans des salles désertées. Et sans le vouloir, il s'imagine sur ce bureau, le dos étalé sur le vieux bois, comme cette fille qu'Anthony avait ramenée lors de son premier jour, et il imagine Viktor à la place de Tony puis il se reprend et le visage arrogant de Stark remplace la place de celui de Doom et oh, il s'aventure bien trop loin là, et...
- Loki. Odinson, je vous, je te parle.
- Que voulez-vous ? Soupire le policier en s'asseyant prudemment à sa place.
- On reste au vouvoiement, alors, constate platement l'homme. Après ce qu'on a vécu, ça me paraît absurde.
- Que voulez-vous ? Répète Loki.
- Je suis ici à but strictement personnel, Loki. Ne crois pas que je t'ai oublié depuis tout ce temps, j'ai beaucoup pensé à toi, tu sais.
- Je croyais que l'on restait au vouvoiement, murmure Loki en regardant fixement une blatte qui gigote sur le plancher. Je ne veux rien avoir à faire avec vous, Vik.
- Tu vois, mon chaton, le vouvoiement peut pas marcher si tu m'appelle Vik.
- Doom, se reprend Loki en crispant les poings. Soit vous parlez de manière concise soit je vais devoir vous demander de sortir de mon bureau.
- Je suis inspecteur ici, Loki. Je suis censé être dans ce bureau. Mais laisse-moi te le dire de manière concise, comment amener ça... Un repas. Tous les deux. Mon appartement. Tu as grandi, mon chaton. Muri. J'aime ça.
Loki se frotte le visage et finit par se tourner vers l'homme, le scrutant. Le voilà, le traumatisme. Juste un putain de Play-boy en imper noir ciré, smoking vert et sourire carnassier. Un gars qui retourne voir son ex après l'avoir jeté du haut d'une falaise, juste pour dévorer ce qu'il reste. Et, le pire, réalise Loki alors qu'il est pris de sueurs froides, c'est que lui envisage un court instant de dire oui. Même si c'est court, Loki a hésité à se jeter sur le mec, parce que mon chaton, parce que sourire, parce que odeur lointaine familière et désirée. Il me colle à la peau, l'enculé.
- Vous, siffle Loki, vous êtes vraiment en train de raconter un paquet de conneries.
- Allons Loki, tu ne m'as jamais vouvoyé. Pourquoi commencer maintenant ?
Pourquoi ? Mais t'es débile, enfoiré ? T'as ruiné ma vie étudiante, tu m'as formaté, je t'avais donné mes tripes et mon cul et mon amour, tu te rends compte ?
Viktor Von Doom, assis tranquillement sur la chaise de Tony Stark, se voit affublé de cornes de démon par l'esprit en colère de Loki.
- Penses-y, au moins, continue l'inspecteur.
C'est ce moment que choisit Tony Stark pour rentrer dans le bureau. Il jette un regard distrait à son coéquipier mais ses sourcils se froncent en apercevant l'intrus, le parasite sur son siège qui sourit.
- Bonjour Doom, lance le milliardaire. Z'êtes à ma place.
- Je vous la restitue, déclare l'homme en se levant et en s'approchant de Loki qui reste stoïque sur sa chaise. Penses-y, mon chaton, à ce qu'on pourrait faire ensemble.
Tony Stark les dévisage et ses yeux brillent d'une lueur de fureur, suivie d'une lueur de compréhension. Là, il a compris pourquoi une photo de chaton est affichée sur le pictogramme de Viktor sur le mur de Loki, et cela semble le mettre encore plus en colère.
- Sortez de ce bureau, siffle Loki.
Alors que l'inspecteur a la main sur la poignée de la porte, Tony l'arrête et menace d'un grondement de voix, venu de ses entrailles.
- T'avises pas de l'appeler à nouveau comme ça.
- Je ferais ce qu'il me plait, coeur de fer, répond Doom avec un rictus glacial en baissant les yeux sur la lueur qu'émet le réacteur Ark.
La tension ne baisse pas même quand Viktor est sorti de la pièce: Loki fixe un point sur le mur, et Tony Stark rumine en faisant les cents pas, Jarvis sur son épaule. Finalement, le génie finit par s'écrier:
- Mais quel salaud, bordel !
- Il faut le faire partir, souffle Loki. Il faut le faire partir, et vite.
Vite, parce que Loki n'est qu'un homme qui a un faible pour les enfoirés au sourire froid et aux cheveux gominés, parce qu'il a peur de faire une bêtise.
- Je veux d'abord lui en mettre plein la gueule, dit Tony avec un rictus. Lui montrer qu'on peut être des marrants.
- Ce que vous dites est relativement inquiétant, signale Loki. Qu'est-ce que vous manigancez ?
- Déjà, on va descendre d'un étage.
- Pardon ?
- On a un scientifique fou personnel, ce serait stupide de pas s'en servir. En plus, j'adore ce gars.
Loki soupire et suit Tony Stark qui jette un œil dans le couloir. Les deux hommes s'avancent lentement et captent le timbre de voix froid et calculateur de Doom, semblant provenir du bureau de Clint et Natasha. Leurs silhouettes se découpent en ombres chinoises sur les stores derrière la vitre poussiéreuse. Il semblerait que Doom constate platement le manque d'organisation dans le bureau des deux agents et que ça ne fasse pas plaisir à Clint, du tout. Il laisse s'échapper des grognements de mécontentement pendant que l'ombre de sa coéquipière est tendue, attentive. Tony Stark fait une sorte de grimace contrariée mais continue sa progression vers les escaliers qui mènent à la cave. Loki réalise qu'il n'est encore jamais descendu dans les ténèbres du Shield, parce que Bruce Banner lui fait un peu peur et parce que l'odeur de fromage fondu était trop répugnante. Heureusement, pour l'arrivée de Doom, Steve et Bruce ont éradiqué l'infâme fragrance, et le lieu a l'air d'être respirable: Loki suit donc Tony jusqu'en bas des marches, soudain alerte. Être dans une zone du Shield encore inconnue lui fait frémir l'estomac parce que ça sent la découverte et la... Ça sent la beuh, réalise Loki.
- Stark, ça sent...
- Je sais, grimace l'homme. J'espère que Doom est pas passé par là.
- S'il était passé par là, nous aurions probablement été inculpés pour possession de drogue non-déclarée dans nos locaux, fait remarquer Loki. Vous savez de quoi il est question ?
- Ouais, attend.
Tony frappe deux fois des mains et la lumière s'allume sur un couloir grisâtre. Une porte à battants se dresse au fond, et sur les côtés sont alignés des casiers de métal. Le milliardaire grimace à nouveau, ouvre un casier, passe son bras à l'intérieur, et Loki entend un clic sonore. Aussitôt, la ventilation émet une légère vibration et semble tourner à fond l'espace de quelques secondes, suffisantes pour que l'odeur s'évanouisse. Un bruit de gargouillement venant du plafond retentit ensuite, tel le ventre satisfait du gourmet.
- Qu'est-ce que vous avez fait ? Explications, Anthony, réclame le jeune policier.
- C'est un truc que j'ai mis en place pour ce genre d'urgence, répond le génie. D'habitude, l'odeur de fromage cache les remontées de beuh mais eh, on était presque sûrs que Doom apprécierait pas les relents de roquefort dans le poste.
- Ça n'explique pas pourquoi la marihuana à la base.
- C'est une nécessité, commence Tony. Bruce a besoin de... Enfin, en gros... Vaut mieux que tu vois par toi-même.
Loki soupire, ne sachant que répondre, et décide plutôt de se diriger vers le fond du couloir et de pousser les lourdes portes à battants qui mènent au laboratoire du Dr. Banner.
Vous connaissez le jeu du Cluedo ? Son plateau de jeu est séparé en différentes pièces, aux différents carrelages, moquettes et planchers. Eh bien, Loki pense que le Shield est comme un plateau de Cluedo, découpé en ambiances, bande-sons et éclairages différents. Le hall est relativement lumineux, avec ses fenêtres cassées, ses plantes vertes desséchées et ses poufs troués qui se veulent accueillants, sous fond de ronflements de Sam Wilson et d'une calme musique de jazz. Le bureau de Nick Fury est feutré, sombre, garni de velours avec ses meubles massifs en bois qui grincent au rythme du thème du Parrain. La salle de repos des Avengers est chaleureuse, chaude et colorée, hétérogène dans son odeur d'alcool, ses rires et l'air de valse qui s'y joue régulièrement, parce que Steve aime bien trop la musique classique et que tout le monde aime bien trop Steve pour lui dire de la couper. Le bureau de Thor et Steve est une pièce découpée en deux parties, une diagonale précise: un côté rangé et l'autre dans un bordel monstre, le tout baignant dans l'odeur de l'après-shampoing de Thor et l'after-shave de Steve. Le bureau de Clint et Natasha est constamment plongé dans l'ombre, dans une ambiance chaude et sirupeuse des vieux films d'espionnage accompagné par les relents musqués du parfum de la rousse. Celui de Tony et Loki est une alcôve poussiéreuse et encombrée qui pue le café et le métal chaud, sous fond de grognement du milliardaire et de soupirs dédaigneux de Loki.
Ainsi donc, c'est une nouvelle pièce du plateau de Shield qui s'ouvre devant Loki: nouvelle ambiance, nouvelles sensations. Lumière verte saturée, mélange du métal froid des tables d'examen et du chaud des éléments de culture indienne et bouddhiste disposées un peu partout. Le sol est carrelé de blanc, les teintures accrochées au mur sont fardées de couleurs vives. Loki note que Bruce Banner a probablement passé du temps en Inde. Le scientifique leur tourne le dos et ne se donne pas la peine de se retourner.
- Vous pouvez rentrer, signale Bruce.
De toute façon ils sont déjà rentrés, commente mentalement le jeune policier.
- Bruce, s'exclame Tony en venant taper dans l'épaule du docteur, mon scientifique préféré, on aurait besoin d'aide pour un truc.
- Il aurait besoin d'aide pour un truc, précise Loki.
- Oh non, grommelle le docteur Banner en se frottant les yeux. Qu'est-ce que tu veux ?
- Trois fois rien, juste un truc pour faire disjoncter l'inspecteur qui nous parasite depuis hier matin.
- C'est une très mauvaise idée, commence Bruce.
- Attend, ce mec est...
Loki laisse là son coéquipier vomir ses commentaires sur Viktor Von Doom et s'approche prudemment du bureau du scientifique, où une tasse est posée. Dans l'eau chaude et fumante du mug reposent ce qui doit probablement être des feuilles de chanvre, mais légèrement fluorescentes, comme si...
- Je leur ai données un coup de pouce, l'informe Bruce avec un léger sourire. J'espère que ça ne sent pas trop dans le couloir.
- J'ai réactivé la ventilation, l'informe Tony. Oublies pas de faire ça à chaque fois que tu auras besoin d'en reprendre une dose.
- Besoin ? Relève Loki en se tournant vers le scientifique. En prenez-vous pour raison médicale ?
- T'es prêt pour une histoire ? Demande Tony à son coéquipier.
Loki ne dit rien mais s'assoit sur une table de fer. Sa tête s'incline, indiquant qu'il est prêt à entendre tout ce qu'on veut bien lui raconter.
- J'y vais ou t'y vas ? Questionne Tony en s'adressant à Bruce Banner.
- Raconte-lui, soupire l'homme. Tu en as tellement envie.
- Ok, donc alors, il était une fois...
- Stark, soupire Loki. Soyez clair, je vous en prie.
- Eh promis, je la raconte hyper bien cette histoire. Il était une fois un super gars, un médecin légiste analyste scientifique multitâche tout juste diplômé et bordel ce qu'il est talentueux. En tant que génie, bien sûr, il se retrouve à Hydra. Logique, hyper logique même parce qu'ils sont déjà considérés des super flics dans toute Manhattan. Et puis, un jour on emmène au médecin un truc dopant, un produit qui accélère les réactions, qui multiplie les accès d'adrénaline et de rage et boum, woah, tu vois ? On lui emmène parce qu'ils veulent qu'il l'analyse, enfin, un truc dans le genre. Sauf que le médecin, il se plante: rien qu'une fois, il se goure un tout p'tit peu. Une connerie toute bête, parce qu'il est que humain. Au lieu d'attraper et de boire sa tasse de café, il s'empare de la tasse où est contenu le truc dopant. Ça a peut-être aussi à voir avec le fait que ce médecin, il était debout depuis vingt putain d'heures parce que Hydra est un repère de salauds qui exploitent leur propres employés. Bref, en tout cas, il ingère la masse de produit: beaucoup trop pour un truc louche dont personne sait exactement de quoi c'était constitué. Quelques heures plus tard, le médecin ouvre les yeux sur un magasin saccagé, des civils terrifiés et des policiers de Hydra qui le tiennent fermement. Bien sûr, le médecin avait blessé personne, mais il avait foutu la frousse et pété quelques vitrines: alors Hydra a étouffé l'affaire et a tout nié. Ils ont dit un truc comme quoi "cet homme n'avait rien à voir avec eux", c'est ça Bruce hein ? Ils l'ont envoyé à l'étranger, l'ont évincé de New-York quelques temps.
- C'est là-bas que Fury vous a trouvé ? Demande Loki.
- Oui, acquiesce Bruce. J'étais pas vraiment partant au début cela dit. Je continuais à avoir des crises. Je continue, d'ailleurs. Mon corps ne peut pas éliminer tout ce que j'ai ingéré, le produit survit et survivra toujours dans mon corps.
- Et donc le chanvre, c'est pour ne pas succomber à ses crises ?
- J'en ai amélioré ses effets calmants, confirme le médecin. C'est une des seules choses qui me permette de rester calme. Mais je ne préfère pas m'exposer à des sensations fortes.
- Docteur Banner, êtes-vous en train de m'annoncer que vous êtes stone vingt-quatre heures sur vingt-quatre ? Demande le policier en levant un sourcil.
Bruce Banner ôte ses lunettes et les nettoie tranquillement. Tony Stark arbore son sourire insupportable et donne une grande tape dans le dos de son collègue scientifique.
- Bruce reste le meilleur médecin de tout New-York.
Loki finit par soupirer, et se demande combien de soupirs fatigués ces abrutis de flics lui ont déjà arrachés. Il soupire à nouveau rien qu'à l'idée de devoir les compter et repense à Doom, probablement en train de rôder à l'étage du dessus à manigancer un plan pour tous les virer de ce poste et peut-être même bien pour attirer Loki dans son lit.
Son regard est subitement attiré par la tisane et les feuilles luminescentes décantant dans le liquide, telles des petites algues. Et la curiosité le démange, bien évidemment.
Loki est peut-être flic, mais pour sûr qu'il a passé quelques soirées allongé sur le ventre de Doom avec un joint au coin des lèvres. Il ferme les yeux, souffle et trempe son long doigt fin dans le liquide. Mais sa main est arrêtée avant qu'elle arrive à sa bouche, et il jette un regard contrarié à son coéquipier.
- On est en service, prévient Tony.
- Depuis quand enfreindre une petite règle vous offense, vous ? Grogne le jeune.
- C'est pas ça, ce truc est à te faire planer pendant des heures et des heures.
- Je pense survivre à quelques gouttes d'infusion, merci, réplique ironiquement l'autre.
- Y'a un an, j'ai bu le fond d'une de ces tasses. Eh, je suis Tony Stark, j'ai peut-être testé toutes les sortes de drogues existantes. N'empêche que Steve m'a retrouvé vingt-quatre heures plus tard derrière une poubelle en train de trier des épluchures de bananes selon leur colorimétrie. Ce truc est fort: on peut pas supporter ça. Crois-moi.
Sur ce, Tony essuie le doigt de son associé dans sa manche et se dirige vers la sortie.
- Bruce, tu penses que tu pourras avoir ce que je veux avant la fin de la journée ?
- Je pourrais, Tony. Ça ne veut pas dire que...
- Parfait, on repasse ce soir, lui crie le flic du couloir. Ramène ton derche, partenaire !
Faute de savoir quoi faire d'autre, Loki soupire à nouveau, et salue le scientifique d'un mouvement de tête. Le reste de leur journée de travail est ennuyeux: Tony Stark s'est plongé dans la conception d'une nouvelle machine à café et Loki observe distraitement des rapports qu'il est censé trier sans grand succès. Quand le soir vient, Tony descend chercher un petit paquet chez Bruce Banner et le pose sur le bureau de Loki.
- Qu'est-ce ?
- Notre vendetta.
- De quoi avez-vous à vous venger ?
- C'est un con. C'est une attaque à ma personne.
- Anthony.
- Il te regarde comme si t'étais un morceau de viande.
- Je sais me défendre.
- Je n'en doute pas. C'est du poil à gratter.
- Quel âge avez-vous ? Grince Loki. C'est stupide, puéril, irresponsable. Je propose de le mettre dans son insupportable trench-coat noir.
- Vendu. Il doit être pendu au porte manteau du hall.
Les deux policiers sortent de leur bureau sur la pointe des pieds, s'assurent que Sam ronfle comme à son habitude et se glissent près du porte manteau ou pend l'objet de leur désir. Tel un vicieux boa long et lisse, la veste est accrochée de manière soigneuse et sans froissures. Ils éparpillent ensuite le poil à gratter aux alentours du col, du bas du dos et des poches. Loki a l'impression d'être à nouveau ce gosse malicieux qui cachait les jouets de son frère et faisait réapparaître comme par magie les bagues de sa mère sur sa table de chevet quand elle les oubliait à côté du lavabo. Un gamin trop farceur, à qui on reprochait ses jeux vicieux et bas. C'est donc avec délice qu'il accomplit son méfait et peut-être qu'il croise les yeux de son complice et que c'est une des premières fois qu'il partage ce genre de moment avec quelqu'un. Parce que Thor est crédule, que Doom n'a jamais participé à ses tours et que Tony est intelligent et joueur.
- Tu m'écoutes ?
- Que dites-vous ?
- Je te demandais si tu voulais qu'on aille boire un truc, commence le policier. Avec tout le monde. Je pense que tu t'entends suffisamment avec nous pour apprécier une soirée en notre compagnie. Et on a des choses à leur raconter. Puis tu sais, on raconte qu'il vaut mieux quitter les lieux du crime le plus rapidement possible.
- C'est vrai, souffle le jeune. Pourquoi pas.
Loki laisse donc Tony prévenir les Avengers et sort en avance. Après tout, ils ont effectivement des choses à se dire. Il lève le nez dans l'air pollué et ses yeux piquent à cause des miasmes. Une larme pointe le long de sa muqueuse.
- Merde, tu pleures ? Éructe subitement Clint derrière.
- Non. Je supporte mal la pollution, c'est tout. L'air d'Asgard est relativement frais, ajoute l'homme en frottant son visage et en se retournant.
Bruce Banner termine de boutonner son manteau et Natasha arrange ses cheveux dans une des vitres cassées du Shield, mais ils sont tous là, prêts à partir. Loki se fait la réflexion que ça fait très longtemps qu'il n'est pas sorti avec ce qui se rapproche le plus de "collègues sympathiques". En fait, rajoute t-il intérieurement, il n'est jamais sorti avec des amis. C'était réservé à Thor, ça. C'est pourtant en regardant le pins aux couleurs de l'Amérique de Steve Rogers ou encore les lunettes noires de Tony qu'il se dit que ça pourrait, ça pourrait ne pas être une si mauvaise soirée.
Ils marchent une vingtaine de minutes et terminent devant un vieux pub rétro qui refoule la bière à quelques mètres à la ronde. L'ambiance à l'intérieur est relativement calme et les policiers s'affalent sur les tabourets verts en réclamant leurs bières au patron de l'endroit, un grand gars aux yeux brillants parfois recouverts par son béret noir et au sourire éclatant.
- Rhodey, sers-nous en une de plus ce soir, annonce Tony.
- Ça faisait longtemps que vous étiez pas venu, réplique le barman en sortant des énormes chopes. C'est un nouveau ? T'as jamais amené de nouveaux ici.
- Il faut croire que je suis plus doué que les autres, sourit doucement Loki en tendant la main à l'homme. Je suis Loki Odinson.
- Tu vas me faire croire que t'es le frère de cet abruti-là ?
Thor s'est emparé d'une gigantesque chope de bière et s'emploie apparement à la vider le plus rapidement possible.
- Je suis adopté, grogne Loki en détournant les yeux du liquide ambré qui coule sur la barbe de son frère.
- Je ne me suis pas présenté: je suis James Rhodes.
- Notre fournisseur officiel de bières et de bonnes soirées, gueule Tony de l'autre côté du bar.
- Enchanté, dit sobrement Loki.
- Je suis celui que tu viens voir si Tony est un enfoiré, je me chargerais de lui foutre un coup de pied au derche, lui dit nonchalamment Rhodey en lui tendant un verre rempli.
- J'en déduis que vous vous connaissez ?
- On a fait notre lycée ensemble, explique le barman. Sauf qu'après, j'ai choisi de faire mon service militaire et lui a choisi de... Profiter de la vie.
- De baiser, de dépenser et de boire ! Crie Clint en sortant des toilettes.
- Ferme-la, lui rétorque Tony en lui lançant une poignée de cacahuètes.
- Restez poli, les prévient Steve en prenant une petite gorgée de sa bière.
- Vous buvez, Rogers ? S'étonne Loki.
- Je n'en abuse pas, répond l'homme avec un sourire. Contrairement à nos coéquipiers
Natasha a déjà descendu deux chopes et Thor lape les dernières gouttes de sa troisième. Sans surprise, Bruce sort régulièrement une gourde verte de sa veste. Tony frappe soudainement son verre contre le bar et s'essuie grossièrement la bouche.
- Avengers, rassemblement !
Regards intrigués, attentifs malgré les premiers relents d'alcool. Steve fait un geste de la main et tous se rapprochent de Tony. Loki se hisse sur le bar pour surplomber la scène.
- Nous avons, mon associé et moi, mené une petite enquête.
- Est-ce à propos de ces gens de couleur dont mon frère nous a parlé ? Demande Thor.
- À propos de ça, et bien des choses, commence Loki. J'ai eu vent de quelqu'un qui pourrait nous raconter les secrets de Manhattan, et nous avons passé une après-midi à le chercher. Le Soldat, c'est comme ça qu'il se fait appeler.
- Le gars était bien caché, parce qu'on a pas trouvé une trace de lui, continue Tony. Jusqu'à ce qu'on tombe sur le Fourmilier, ça dit quelque chose à quelqu'un ?
Les Avengers secouent la tête.
- Ant-Man est un mec qui peut nous trouver le Soldat. En fait, il a dit qu'il le préviendrait, et qu'il nous trouverait lui-même.
- N'est-ce pas risqué de procéder ainsi ? Intervient Natasha, l'air soucieux.
- Aussi dur à assimiler que cela puisse te paraître, c'est pas la mafia russe ici, Nat. Tout le monde ne complote pas pour avoir notre peau.
- On ne sait pourtant rien de cet homme fourmi, remarque Steve en fronçant les sourcils.
- C'est vrai, admet Tony, mais...
- Mais j'ai personnellement décidé de m'y fier, le coupe Loki. Il a confirmé mes dires concernant mes prétendus mirages sur les personnes à la peau colorées. Il nous a soufflé qu'on les nommait les Contaminés, et je suis prêt à le croire. Il pense aussi que New-York et surtout nos quartiers pourrissent de l'intérieur.
- Et toi, Tony ? Qu'en penses-tu ? Finit par demander Clint après un court instant de silence.
- Je pense, commence le flic, je pense que Loki a raison. J'veux dire, il se passe vraiment un truc louche ici, un truc qu'on a été trop aveugles pour voir. Et peut-être que cette histoire est toute une machination orchestrée par je-ne-sais-quel Titan comme dirait la gosse Maximoff, ou peut-être pas. Mais je pense sérieusement que ça pue par ici.
- C'est parce que Thor vient de roter, lance Rodhey de l'autre bout de la pièce.
Les Avengers se regardent, et un sale goût d'inquiétude plane promptement dans le fond de leur gorge.
- Devrions-nous en parler à Fury ? Demande Steve.
- Tu rigoles, lui répond Clint. Nick est beaucoup trop obnubilé par la survie du Shield et garder la face devant le conseil.
- Fury ne sera pas derrière nous, confirme Bruce. Et on peut être sûrs que Coulson le suivra.
- Alors quoi, on fait cavaliers seuls ? Demande Tony.
- Nick Fury a eu le mérite de nous réunir, proclame Thor après avoir pris une gorgée de bière. Mais peut-être ne sommes-nous pas fait pour être maternés et soumis à l'autorité totale du Shield. Peut-être sommes-nous plus des Avengers que des policiers.
Un silence se fait dans leur petit cercle.
- Thor, commence Clint, est-ce que tu viens juste de dire quelque chose de profondément pas con ?
- De toute manière, élude Loki, là n'est pas la question. Votre ville- ma ville est probablement infectée par on-ne-sait-qui, et nous sommes tous d'accord pour dire qu'il faut y mettre un terme. Êtes-vous tous d'accord pour vous battre, pour New-York ?
- Je ne me battrais pas pour New-York, souffle Natasha. Cette ville m'a trop souvent crachée dessus. Mais je me battrais pour nous: pour les brisés, les solitaires, les arrachés, les traumatisés, les différents, les inadaptés, les créateurs qui lavent les trottoirs degueulasses de Manhattan.
Elle est belle, la flic, avec ses cheveux rouges et ses yeux qui brillent. Ils acquiescent tous et prennent une gorgée de breuvage.
- En tout cas, lance Tony, la première étape, c'est de se débarrasser de cet emmerdeur de Doom.
- Mais ami, proteste Thor, ce n'est peut-être pas une personne mauvaise, et...
- Il veut se taper ton frère, glisse le milliardaire avec un sourire.
- Que cet inspecteur de l'apocalypse retourne chez lui ! Mugit soudainement le blond en descendant une choppe entière.
Des rires viennent conclure la discussion, parce qu'il n'y a rien d'autre à dire. Tous savent que Viktor Von Doom leur mettra des bâtons dans les roues s'ils ne le virent pas et tous ont confiance en les talents de Tony Stark pour faire déguerpir les gens.
La soirée se met ainsi en route: c'est la fin d'une journée de travail, c'est un crépuscule à New-York. Les clients s'engouffrent peu à peu dans le bar, les éclats de voix percutent les murs tapissés de vieilles affiches de recrutements militaires. La réalité s'écoule avec l'alcool, prends-toi une pause, tu l'as bien mérité. C'est pas un quotidien facile que celui d'un flic, surtout quand ton ex-copain t'as dans le viseur et que probablement que ton coéquipier dirait pas non à l'idée de te mettre dans son lit.
Loki, assis au bar, observe d'un regard en coin Tony Stark s'éclater au milieu du pub avec Clint Barton, en montant sur les tabourets et tout. Ils recréent une scène de West Side Story, qu'ils disent. Mais si, celle où les gamins américains se plaignent au flic que leur grands-parents font pousser de la beuh, que leur sœur porte une moustache, que leur frère s'habille en robe et que leur père les bat. En chantant, s'il vous plaît. Ils se jettent aux pieds de Steve, en le suppliant de leur trouver un avenir. (Bien sûr, comme dans la chanson, Steve leur conseillera tour à tour un juge, un assistant social, un employeur.) Tony Stark finit par enlever son t-shirt, parce qu'il fait chaud. Loki ne trouvait pas qu'il fasse chaud jusqu'à ce que le-dit t-shirt disparaisse, cela dit. Alors, et seulement parce qu'il est fatigué au point de tout relâcher, Loki finit sa pinte de bière et va danser avec eux.
Rires. Applaudissement. Alcool. Je me suis jamais senti aussi vivant, vous savez.
Il niera être monté sur la table, et avoir grogné quand Rodhey les a mis à la porte parce que vraiment les gars il se fait tard et vous êtes cuits rentrez chez vous c'est Fury qui va être content demain. Maintenant il est en bas de l'immeuble de Tony Stark. Avec Tony Stark.
- Ch'uis pas bourré, marmonne le génie en se tenant. Mais par contre, tu peux ouvrir la porte, parce que le trou de la serrure bouge c'est chiant.
- Taisez-vous, je me concentre, grince Loki en tentant vainement d'enfoncer la clef dans le trou.
- C'est que d'habitude, je suis doué pour mettre des trucs dans des trous, déblatère Tony. Tu sais que quand t'es bourré ta voix elle est un peu plus trouble que d'habitude, moins lisse, parce que l'alcool t'as brûlé la gorge, sûrement. Sur toi, ça fait tout drôle.
- J'y suis, s'exclame Loki en ouvrant la porte.
Ils se ruent à l'intérieur parce que c'est vrai qu'il fait un peu froid dehors. Surtout quand on est Tony Stark et qu'on n'a pas daigné remettre son t-shirt sur le chemin de retour (sûrement parce que Clint a un peu vomi dessus). Les carreaux du sol sont distordus, remarque Loki. Comme plongés sous l'eau, avec des algues qui remontent le long du mur mais non en fait les murs sont blancs, et ouais, il est bourré ça c'est sûr. Il jette un œil à Tony Stark.
L'homme oscille devant les boîtes aux lettres. Il dit:
- Loki.
Ça résonne dans le hall d'entrée.
- Que veux-tu ? Lui répond le jeune.
- Ta bouche.
- Tu es ivre.
- Toi aussi. Donne-la moi ?
Le génie titube jusqu'à lui et ses yeux sont à nouveau voilés de ce qui les couvre et que Loki apprécie tellement. Des nuages de désirs. Il veut être voulu, Loki. Il aime ça, il veut déclencher des feux, des orages, des tornades. Et Tony Stark veut sa bouche. Et sûrement qu'il va le laisser faire.
- Ch'uis pas bourré, répète le milliardaire en avançant ses lèvres, et son haleine alcoolisée dit le contraire.
Loki sent le goût du métal sur ses lèvres, l'amertume du café, la saveur du "je-devrais-pas". Tony Stark a un goût ferreux de marc de je-devrais-pas. Un grognement émerge de l'entité que forment leur deux bouches. Qui ? Les deux. Aucun. Tant pis, ils sont bourrés. Pardonnez-moi ces fautes, j'étais torché. Ça veut rien dire, de toute façon. Loki se retire en se léchant les lèvres.
- Vous avez eu ma bouche.
- Arrête de passez du tu au vous sans arrêt, grogne Tony. J'en veux encore.
- Vous voulez quoi ?
- Ta bouche.
- Vous voulez bien plus que ça, Tony Stark. Mais vous n'aurez rien de plus.
Loki monte les escaliers en vitesse, laisse Stark loin en bas des marches. Il espère qu'il arrivera à rentrer chez lui. C'est seulement quelques minutes plus tard, quand Loki sera étalé sur son lit, dans les couvertures vertes, qu'il réalisera qu'il a toujours le goût de Tony sur sa langue et que lui aussi, veut encore.
Ses joues chauffent furieusement. Loki lâche un juron.
Voilà voilà, ça devait bien arriver, hein ? Même si vous savez pertinemment que ce sera pas aussi facile que ça... Mes infinies excuses pour ne pas avoir répondu aux dernières reviews, c'est un peu le speed en ce moment. Ce (long) chapitre est mon cadeau de Noël pour vous, merci de lire mes histoires.
A une prochaine fois, alors !
Zombiscornu
