.

Notes: On commence à en voir le bout. Un peu de divertissement (si on peut appeler ça comme ça) dans ce chambardement 'Cumberbatchien' qui, sans offense pour qui que ce soit, commence un peu à me faire hurler de rire...

.

.

.

Chapitre 10

.

.

Lestrade n'en avait pas cru ses yeux quand il avait vu la vidéo surveillance. Donovan avait frappé à la porte de son bureau avant d'entrer. Il avait aussitôt remarqué son teint extrêmement pâle et ses lèvres livides. Elle avait annoncé d'une voix blanche qu'ils avaient une capture vidéo de deux intrus surpris dans un appartement de Peckham par un concierge et qu'il devait absolument voir ça. Inquiet par son attitude, d'autant plus que les violations de domicile n'étaient absolument pas leur domaine, il avait glissé le DVD dans le lecteur, voyant sur son écran une portion de rue. Puis le choc avait fauché ses jambes et il était retombé dans son fauteuil, foudroyé par l'émotion. L'image avait soudain été traversée au pas de course par deux hommes hilares qu'il avait identifiés dans la seconde. Sherlock Holmes et John Watson. Au départ, il avait cru à un canular. Un obscur montage ou de très ressemblants sosies. Mais la réaction de Donovan excluait déjà cette première hypothèse. Il avait repassé la séquence, une fois, deux fois, cent fois. À chaque fois, les mêmes visages apparaissaient sur l'écran. Il avait enfoui son visage dans ses mains, incapable de croire ce qu'il voyait. Défait, il s'était précipité au Club Diogène pour montrer la vidéo à Mycroft. Et malgré tout son flegme, celui-ci avait été incapable de masquer la pâleur qui avait envahi ses traits. Il s'était assis dans son fauteuil, tournant nerveusement la poignée de son parapluie entre ses doigts fébriles. Lestrade n'avait rien ajouté, sinon qu'il allait enquêter sur ce mystère et qu'il l'informerait en cas de plus amples nouvelles. Sans trop savoir ce qu'il y cherchait, il s'était ensuite rendu au cimetière. Les tombes étaient toujours là, comme elles l'avaient toujours été depuis trois ans. Une boule avait saisi ses entrailles, comme un coup de poing. Il n'avait pas compris. Comment ? Et pourquoi ? Il n'avait pas dormi de la nuit, alternant les cafés et les verres de whisky. Puis le lendemain, après de longues heures sans réponse, il avait fini par se lever de son fauteuil et passer sa veste. Il savait déjà où aller. Il savait déjà où les trouver. Il s'était donc rendu à Baker Street, et avait attendu.

Debout à-côté des pierres tombales, il regarda John et Sherlock qui regardaient les stèles avec des expressions indéchiffrables.

_ Maintenant, je vais réitérer ma question : pourquoi vous êtes là ?

Ils tournèrent la tête vers lui. Lestrade les sentit sur la défensive. John et Sherlock échangèrent un regard.

Le lieutenant les observa interagir, peu certain de la façon dont il devait l'interpréter. La présence de ces tombes semblait aussi bien leur être familière que les mettre mal à l'aise. Puis Sherlock se tourna vers lui, la nuque un peu raide.

_ Que voulez-vous ? Demanda-t-il.

La question prit Lestrade par surprise.

_ Moi ? Rien. Enfin, je veux dire…

Il les regarda, silencieusement debout devant lui.

_ Juste… Pourquoi vous êtes là ?

_ Notre présence est un problème ?

Le lieutenant agita les mains de dénégation.

_ Non ! Pas du tout. C'est juste que…

Sherlock se détourna de lui pour regarder la stèle de marbre noir portant son nom.

Lestrade se gratta l'arrière de la tête.

_ Écoutez, je ne sais pas trop comment on doit dire ça dans ces circonstances, mais… Vous êtes morts.

_ Cela me semble évident, répondit froidement Sherlock.

_ Non, ça ne l'est pas ! S'emporta alors Lestrade. Sherlock, j'ai vu votre corps en miettes à la morgue de St Barts. C'est moi qui aie dû vous identifier parce que ni John ni Mycroft n'en étaient capables. Et toi, John, c'est moi qui me suis précipité à Baker Street parce qu'on y avait entendu un coup de feu, et qui t'ai trouvé le crâne fracassé d'une balle dans le salon. C'est cette pauvre Molly qui a dû faire vos autopsies. Vous êtes morts, tous les deux, alors maintenant, vous allez me dire pourquoi vous êtes là.

Les épaules de John s'affaissèrent.

_ C'est exactement comme je l'ai dit, Greg. Ôter ses enquêtes à Sherlock est comme ôter son os à un chien. Tu le connais, il ne peut pas vivre sans sa petite poussée d'adrénaline.

_ L'adrénaline, c'est plutôt ton domaine, John, le corrigea Sherlock.

Mais John le fit taire d'un geste. Il avait senti aux épaules frémissantes de Lestrade que ce n'était pas le moment de plaisanter. Il mit ses mains dans les poches.

_ Que veux-tu savoir, Greg ? Demanda-t-il doucement.

Le visage du lieutenant était creusé par la fatigue et les émotions.

_ Comment… ? Commença-t-il. Pourquoi…

_ C'est à cause de moi, répondit alors Sherlock.

Lestrade leva la tête sur lui, mais Sherlock ne bougea pas un cil.

_ L'incident à St Barts n'était pas censé se dérouler comme ça, expliqua-t-il. Le plan était de simuler mon suicide. De cette façon, j'aurais eu les coudées franches. Mais ça ne s'est pas passé comme prévu.

Il bougea ses épaules, comme pour les dénouer.

_ Moriarty m'avait averti avant de se suicider lui-même que si je ne mourrais pas, des tueurs se chargeraient de vous tuer vous, Lestrade, ainsi que John et Mme Hudson. Mais j'avais une longueur d'avance sur lui. Je savais qu'il aurait cette exigence, et j'avais tout préparé, jusqu'à la balle en caoutchouc sous mon bras pour stopper les pulsations dans mon poignet, parce que je savais que John chercherait à prendre mon pouls. Un vieux réflexe de docteur.

Sherlock mit les mains dans les poches de son manteau.

_ Malheureusement, j'ai mal calculé mon coup. Et l'équipe médicale qui était dans la combine, et qui était chargé de faire rapidement disparaître mon corps dans l'hôpital, s'est retrouvée à m'envoyer aux urgences pour tenter de me ranimer. Ils n'ont pas pu me sauver. Ce qui devait être au départ une simple mise en scène s'est transformé en monstrueuse réalité. Une simple erreur de calcul, et tout est tombé à l'eau.

Lestrade l'écoutait sans mot dire, la bouche ouverte.

_ Alors…, balbutia-t-il, le suicide devait ne pas en être un ?

_ Ironique, n'est-ce pas ? Le pire, c'est que je ne m'en suis pas rendu compte tout de suite.

L'ombre d'un sourire paraissait flotter sur ses lèvres.

_ C'est la réaction de Molly qui m'a mis la puce à l'oreille. Elle était dans le coup. Son rôle avait été de s'assurer la coopération des services de l'hôpital, ainsi que de falsifier les rapports d'autopsies. Mais quand je l'ai revue, elle était effondrée. Je ne comprenais pas pourquoi, jusqu'à ce que je comprenne qu'elle ne parvenait pas à me voir. J'ai traversé tout St Barts sans que personne ne remarque ma présence, jusqu'au moment où je me suis retrouvé face à mon propre corps à la morgue. Je dois avouer que ça a été un choc. J'ai assisté à mes propres funérailles.

Lestrade interrompit son récit d'un geste de la main.

_ Mais… Il y a quelque chose que je ne comprends pas. Sherlock, vous dites que votre mort était nécessaire pour nous sauver. Mais ça n'aurait pas paru curieux que vous réapparaissiez juste après ?

_ La raison pour laquelle il n'était pas prévu de réapparaître juste après.

Sherlock regarda Lestrade avec douceur.

_ Le réseau de Moriarty était vaste, il avait des ramifications dans le monde entier. L'idée était de mettre ma mort à profit pour abattre ce réseau, et réapparaître une fois que tout danger aurait été écarté. Mais ma mort a perturbé ce plan. Je me suis retrouvé face à une situation imprévue pour laquelle je n'avais pas de solution.

_ Alors il a cherché après moi, intervint John.

_ John était la seule personne vers qui je pouvais me tourner, mais il m'a fallu du temps et beaucoup d'énergie pour qu'il remarque enfin ma présence.

John sourit à ce souvenir.

_ Au départ, c'était des portes qui claquaient, des objets qui bougeaient tous seuls, raconta-t-il. Je croyais que mon esprit me jouait des tours et que je devenais fou.

_ Et puis un jour, poursuivit Sherlock, à force d'interagir, j'ai eu la force nécessaire pour commencer à lui apparaître.

Les deux hommes éclatèrent de rire à ce souvenir.

_ J'ai cru que j'hallucinais, rit John. Pourtant, je n'avais rien bu avant.

_ C'est bien la raison pour laquelle j'ai choisi ce moment, John. C'est précisément pour éviter que tu aies ce genre de pensée.

L'euphorie parut alors soudain retomber, leur visage laissant place à une douce nostalgie.

_ Là encore, raconta Sherlock, il m'a encore fallu un peu de temps pour parvenir à communiquer avec lui. Mais quand je suis enfin parvenu à ce qu'il me voie et m'entende, je lui ai expliqué l'événement à St Barts. Que c'était pour le sauver, mais que ça n'avait pas été censé prendre cette tournure.

_ J'avoue avoir eu un peu de mal à le croire, révéla John. Mais Sherlock s'est appliqué à lister mes dernières activités pour me prouver qu'il était bel et bien là. Il m'a alors dit qu'il partait en croisade contre le réseau de Moriarty. Que les choses n'avaient pas été prévues comme ça, mais qu'il pouvait mettre son état à profit pour bien les faire. Il était mort, il ne pouvait donc pas mourir, et il avait acquis suffisamment de… solidité, on va dire, pour pouvoir intervenir physiquement.

_ C'est là que John m'a pris par surprise, mâcha amèrement Sherlock.

_ Quoi ? Se défendit John. Tu ne vas pas dire que tu regrettes, non ?

Lestrade comprit.

_ C'est pour ça que… ? Devina-t-il.

John hocha la tête.

_ J'ai dit à Sherlock de m'attendre, que je venais avec lui. J'ai pris mon arme sur le manteau de la cheminée et je n'ai pas hésité une seconde.

Un silence tomba. Une brise de vent souffla, charriant une brassée de feuilles mortes.

_ Je n'ai pas vu le coup venir, admit Sherlock. Il faut dire que j'étais loin de me douter que John ait pu sortir son arme pour le cas où il voudrait en finir. Du coup, quand il a agi, je n'ai pas tout de suite compris. Puis j'ai vu le pistolet, et le temps de réagir, c'était trop tard.

Lestrade hocha la tête. Il connaissait la suite. L'appel affolé de Mme Hudson, balbutiant des phrases incompréhensibles, parvenant tout juste à aligner deux mots : « John ! Il… ».

_ Par contre, poursuivit Sherlock, il a mis un peu de temps à revenir.

_ Ah, tu es drôle, toi ! Se défendit John. C'était la première fois que je mourrais.

_ Moi aussi, qu'est-ce que tu crois ?

_ Oui, mais toi, ta mort, elle t'a pris par surprise. Tellement que tu n'es même pas parti. Moi, le processus s'est déroulé un peu plus normalement, alors forcément, il m'a fallu le temps de revenir.

_ Et tu n'as jamais regretté ton geste ? Voulut savoir Lestrade.

John secoua la tête.

_ Étrangement, non. Je veux dire… Plus rien ne me retenait ici. Certes, il y avait Mme Hudson et Harry, et j'avoue avoir pensé à la peine que ça a dû leur causer, mais… Sherlock avait besoin de moi. Oh, il te dira volontiers le contraire. Mais ça me semblait tellement évident que je l'ai fait sans même y réfléchir. Des fois, c'est vrai, je me suis retrouvé à penser à mon ancienne vie. Les enquêtes, le blog, et tout ça. Mais de là à dire que je regrette… Non.

_ Alors finalement, vous avez traqué le réseau de Moriarty à deux ?

_ Tout à fait, affirma Sherlock. Ça nous a pris deux ans. L'avantage, quand on est dans notre situation, c'est que l'on peut embarquer clandestinement n'importe où. Ça nous a grandement facilité le transport.

_ Et personne ne vous a jamais vu ? Je vous vois, pourtant.

_ Disons que nous avions acquis la capacité de nous rendre un peu moins visibles si nécessaire. Par exemple, l'un des hommes de Moriarty était proche d'un haut dirigeant africain, nous avions pris place avec eux dans le jet et nous l'avons éliminé au cours du vol. Personne ne comprendra jamais ce qui a pu lui arriver.

Lestrade étouffa un rire nerveux.

_ Mouais, laissez-moi vous dire que c'est une capacité qui était loin d'être au point.

John fit la grimace.

_ Ça a été notre gros problème au bout d'un moment, admit-il. Disons que notre volonté de reprendre notre vie d'avant aura eu pour effet de nous rendre un peu trop visibles. Maintenant, disparaître est quasiment impossible.

_ Et vous vous en plaignez ? S'étonna Lestrade.

_ Pour les scènes de crime, oui, c'est handicapant.

_ Qu'est-ce qui nous a vendu ? Voulut savoir Sherlock.

_ Une caméra de surveillance à Peckham. C'était il y a un peu plus d'une semaine.

_ Peckham ? Nous avons pourtant pris soin de passer par des rues que nous savions dépourvues de surveillance.

_ En ce cas, Sherlock, vos connaissances n'étaient pas à jour. La caméra qui vous a filmés était relativement récente.

Sherlock détourna vivement la tête en serrant les dents, retenant un juron.

_ Ça explique votre état, comprit-il. Nous voir sur cette vidéo a dû vous faire un choc.

_ Vous n'avez pas idée.

_ Qui d'autre l'a vue ?

_ A part l'agent qui a relevé la séquence, il y a eu Donovan, moi, et je l'ai montrée à Mycroft. Le malheureux a subi un choc considérable.

_ J'aurais voulu voir ça.

_ Ce n'est pas drôle, Sherlock. Voir le fantôme de son propre frère sur une vidéosurveillance n'a rien d'amusant.

_ Il a dit quelque chose ?

_ Non. Je crois qu'il n'en a eu ni la force, ni le courage.

Un nouveau silence tomba. La lune planait doucement le long de quelques nuages cotonneux. Une nouvelle brise souffla les branches de l'arbre sous lequel ils se trouvaient. Lestrade tourna la tête vers les pierres tombales. Malgré le temps écoulé, elles étaient toujours entretenues. Le lieutenant devinait que Mycroft devait y être pour quelque chose. Le marbre noir de la stèle de Sherlock était soigneusement lustré, celui brun clair de celle de John également. Seules les fleurs avaient besoin d'être changées, séchées et racornies par le temps.

_ Je ne suis pas venu ici aussi souvent que j'aurais voulu, avoua-t-il. Il faut dire que j'ai eu du mal à me regarder en face pendant longtemps. Et pendant ce temps, vous vagabondiez à-travers le monde pour me sauver les fesses. Qui l'eût cru ?

Il tira ses mains de ses poches.

_ Vous l'avez réussi, au moins ? Votre vendetta.

_ Oui.

_ Et maintenant ?

_ Maintenant, considère nos activités comme un retour aux sources. Nous résolvons des affaires, je blogue dessus, et ça lui arrive encore d'oublier son slip. Sherlock pirate tes dossiers, fait ses déductions et t'envoie ses conclusions. Je reconnais que ce n'est pas très légal, mais que veux-tu qu'on fasse d'autre ?

Lestrade avait eu une fraction de seconde de surprise face à l'anecdote du slip, mais finit par froncer les sourcils. Quelque chose n'allait pas dans ce que John venait de dire.

Je blogue dessus. Le blog de John, son célèbre blog lu par des milliers de fans, dans lequel il publiait leurs enquêtes. Il n'existait plus. Victime d'une vague de commentaires haineux suite à son suicide, sa sœur Harriet avait estimé qu'il était mieux de le fermer. Elle l'avait donc supprimé, enterrant définitivement la dernière trace vivante de son frère.

Et les conclusions que Sherlock prétendait lui avoir envoyé. Lestrade était peut-être stupide selon les standards sherlockiens, mais pas au point de ne pas remarquer des mails émanant d'un expéditeur tel que Sherlock. Jamais, au grand jamais, il n'avait le souvenir d'avoir reçu ces conclusions dont John parlait.

Le lieutenant comprit alors tout.

« Considère nos activités comme un retour aux sources ». John et Sherlock n'étaient pas revenus dans l'optique de redémarrer une nouvelle vie. Ils étaient revenus en reprenant leurs vies là où ils les avaient laissées, c'est-à-dire entourés de bric-à-brac, d'expériences, dissertant sur des enquêtes. Comme si les trois dernières années n'avaient jamais eu lieu.

Il repensa alors confusément à ce film qu'il avait vu un soir de cafard. Un gosse qui voyait des fantômes et que tout le monde croyait fou. Une réplique, en particulier, l'avait interpellé.

Ils ne voient que ce qu'ils veulent voir.

.

.

.

Notes: Comme l'épilogue est minuscule, il sera publié dans la foulée du prochain chapitre. Vous aurez donc deux publications pour le prix d'une !

.