Deuxième Interlude

Distinction du Réel B

« Well, how about it? Hm? »

Ah purée, ce que cette intervention était magistrale ! Si seulement je pouvais te noter sur ta prestance ! Tu obtiendrais plus que des A++ ! Des S !
Mais bon, ce serait un peu inutile, vu que c'est évidemment un domaine que tu maîtrises déjà.

Trixie rabaissa un peu plus son chapeau devant ses yeux. Non seulement pour que personne ne la reconnaisse, mais surtout pour cesser de voir les différentes petites notes laissées par les passants sur ce pont. Une tradition dans ce quartier de la ville consistait à écrire un mot sur un bout de papier et le coller sur la rambarde du pont du canal pour une semaine. Les inscriptions étaient retirés hebdomadairement, et d'autres venaient bientôt les remplacer. Beaucoup de poneys venaient alors les lire pour passer le temps : il y en avait tellement qu'il y en avait toujours plus à découvrir ! Âne Onyme, visiblement enthousiaste, n'avait pas pu s'empêcher de laisser une note à son intention. Mais Trixie ne voulait pas les lire.

C'était le soir.

Elle retourna lentement à sa chambre d'hôtel, sans accorder un regard à quiconque.

En tant qu'écrivain qui était supposé être au courant de ce qui devait se passer ensuite, je vous avoue que je ne m'attendais pas à ça.


Trixie rentra à sa chambre, sans quitter sa cape ni son chapeau, un sabot contre le front. Une idée essayait de se faufiler dans son esprit, mais la licorne n'avait résolument pas envie de l'écouter. Son admirateur intangible cherchait probablement à la contacter, et ceci depuis son dernier « exploit ». Mais elle ne voulait pas lui parler.

Elle se servit un verre d'eau, s'attabla, et balaya son appartement des yeux. Pas de mot, pas d'image farfelue, pas de tentative de contact visuel. Et pourtant, toujours cette idée qui lui trottait dans la tête… C'était étrange, Âne Onyme n'avait jamais été aussi vainement insistant : quand il souhaite se faire entendre, il se fait entendre. C'est un fait.

Elle en eut d'ailleurs rapidement la preuve. On avait glissé sous sa porte quelques magasines pendant la journée. Ce n'est pas à la capitale que l'on échappera à la publicité. Elle les fit défiler devant elle un par un par la magie, ne leur accordant généralement qu'une seconde d'attention avant de les jeter à la poubelle, ou plus précisément dans un bac spécialement prévu pour la collecte des magasines ''usagés'' afin d'être magiquement transformés en nouveaux magasines rien qu'en en changeant le contenu.

Le premier était un magasine ponies[1], la première page présentant une des starlettes en herbes de Fillydelphia, Sérénade, avec une de ses répliques phares écrit en gros : « Non mais j'vous jure ! ». Trixie avait définitivement passé l'âge de s'y intéresser. Depuis sa naissance.

Le second présentait la collection de robes de haute couture du célèbre Ori Calque, intitulée Quand on me dit de me taire, sous-entendant ainsi que la couture et le design étaient pour lui un langage à part entière qui exprimait aussi bien les émotions que les paroles. Trixie s'imaginait parfois dans des capes plus spectaculaires pour ses représentations, du genre à s'embraser virtuellement lorsqu'elle tourne sur elle-même, mais il fallait reconnaître qu'elle était très attachée à sa cape et son chapeau.

Le troisième s'intéressait plus particulièrement à une chanteuse très connue à Canterlot, Flore Île, qui avait récemment décidé de prendre sa retraite. La phrase choc qui marquait son départ faisait elle aussi la Une du journal : « On ne m'entendra plus. » Trixie eu une ébauche de sourire en constatant ironiquement qu'elle n'était pas la seule à avoir quitté la scène.

Elle faillit passer au quatrième, mais celui-ci s'immobilisa en plein milieu de son chemin tandis que Trixie réalisait ce qu'elle venait de lire.

Non mais je te jure, si tu me dis de me taire, je me tais.

L'Âne Onyme avait employé un moyen sacrément détourné pour lui faire comprendre que cette idée qui trottait dans la tête de Trixie n'était pas une tentative de communication. La licorne ferma les yeux, lâcha son magazine qui s'étale à moitié ouvert par terre, puis comprit la nature de cette pensées vagabonde.

Elle avait faim.

A force de parler de fruits en festival, d'éviter les pommes et de bosser toute la journée, Trixie en avait oublié le souper.

« Écoute Trixie, je te l'ai déjà dit, je respecte ta vie privée... »

Il s'était finalement décidé à lui parler. Enfin, c'est ce qui lui semblait en tout cas. Le souvenir des écritures de son admirateur intangible s'imposa de façon tellement évidente à son esprit que sa description parut être une suite naturelle. Elle n'était plus trop sûre : depuis qu'Âne Onyme faisait attention à juguler le lien, elle avait beaucoup plus de mal à différencier ses propres pensées de celle de ce maudit bouquin draconique.

N'y tenant plus, Trixie releva son chapeau, se redressa d'un coup, plaqua ses sabots si fort sur la table que le verre d'eau expérimenta pendant une fraction de seconde les joies de la chute libre, et fixa le mur en face d'elle avec le plus de sérieux possible, avant de s'exclamer à haute voix.

« Ok, on va faire un marché !… »

Elle fit rageusement léviter un cinquième magazine qu'elle plaqua contre le mur et commença à déchirer ses pages une par une avant de les jeter dans le bac de recyclage, ne grappillant que quelques mots au hasard au passage.

Wow ! Heu... oui ?

« J'oublie ton petit cafouillage avec la boule de cristal, et tu oublies ce qu'il s'est passé sur ce pont. Compris ? »

Entendu, mais je peux juste

« Ça prend effet maintenant ! »


Ok. Je n'insiste pas.

Trixie se rassit avec un grand soupir, une patte posée au niveau du cou. Le magasine à moitié éventré finit dans le bac sans plus de déchirures tandis qu'elle invoquait sa magie pour faire léviter une carotte jusqu'à elle.

Un peu plus relaxée, elle ouvrit son esprit et capta les idées de son admirateur intangible.

*Alors, ce plan prend-il forme ?*

La licorne avait réussit à réactiver la boule de cristal, visionner un flot temporel beaucoup moins chaotique et commencé à comprendre comment le manipuler. Ses recherches commençaient à porter leurs fruits.

Elle croqua dans sa carotte. Ce jour était définitivement un de ceux qui donnent faim, jusque dans la façon de les résumer.

Elle avait identifié les quelques catalyseurs magiques qu'elle allait devoir se procurer, mais vu la complexité de la recette, il vaudrait mieux se procurer un grimoire.

*Quand est-ce que tu reprends la route ?*

Comme elle le craignait, elle allait donc devoir se mettre en route pour Ponyville dès le lendemain. Elle avait une petite cabane dans le bois de Whitetail Wood.

*Tu habites près de Ponyville ?*

L'omniscience fragmentée de ce soit-disant « esprit d'équilibre » était absolument incompréhensible.

Non, il s'agissait simplement d'une ancienne cabane de bûcheron abandonnée depuis longtemps. Elle l'avait utilisée comme refuge, le soir où elle avait quitté Ponyville.

*Ca alors !*

Prendre la route en pleine nuit, seule, sans plus aucune roulotte pour l'abriter, ni plus aucun équipement de survie, c'était complètement anti-professionnel. Trixie avait passé la nuit là bas avant de revenir le lendemain.

*Tu es retournée à Ponyville ?!*

Tôt le matin, pour récupérer quelques objets de valeurs parmi les décombres de sa roulotte. Mais hors de question de se faire repérer. Elle s'était enveloppée dans un large capuchon noir. A son arrivée, elle avait fait mine de gratter le sol, histoire de se donner une attitude mystérieuse. Ca avait marché à un point qui dépassait ses espérances, car toute la population s'était peu à peu cachée dans leurs maisons.

Ces poneys étaient définitivement vraiment déviants.

Elle avait pu récupérer sa cape, son chapeau, quelques bijoux précieux, et le minimum vital pour reprendre la route. Elle n'était jamais revenue depuis.

Et jusqu'ici, plus elle s'éloignait de cette ville et de ses occupants, mieux elle se portait.

*Je présume que tu as prévu un retour en fanfare !*

Pour être plus précis, elle mourrait d'envie de leur donner une bonne leçon…

« Mais à mon tour maintenant ! C'est quoi cette histoire de disciples ? »

Elle préférait changer de sujet de conversation pour s'assurer de conserver son plan secret. Plus longtemps l'Âne l'ignorerait, moins de risque il y aurait que les ponyvilliens l'apprennent ''par pur hasard''.

*Eh bien, la confiance règne…*

Sentant une grosse réplique venir, elle ouvre un sixième et dernier magazine, lequel était bourré d'interviews diverses…

Une des meilleures façons de s'assurer d'avoir acquit un savoir est de le transmettre. De plus, tu l'as dis toi-même, tu vas avoir du pain sur la planche pour trouver ces catalyseurs. Aussi ton prochain exercice consistera à te trouver des disciples, qui t'assisteront dans les tâches les plus difficiles, et qui te permettront d'affirmer tes capacités magiques.

Trixie grimaça. L'idée ne l'enchantait guère.

Reste dans ton style, ça passera tout seul.

Justement, ce n'était pas le style de Trixie de s'encombrer d'autres poneys. Moins elle avait d'ignorants autour d'elle, mieux elle se portait. Déjà qu'elle allait encore devoir passer une bonne journée en compagnie d'Applejack…

Elle mordit à nouveau dans sa carotte.

Tss tss tss… Avoue quand même que le voyage ne t'avait pas tant déplu que ça…

Trixie ne ferait aucun commentaire.

Alors, des idées ?

Des disciples… La licorne ôta son chapeau et le posa sur la table.

Son style, hein…

La Grande et Toute Puissante Trixie, malgré ses longues pérégrinations et fantastiques péripéties, avait certes défié de nombreux poneys, mais aucun qui ne méritât l'honneur que de l'accompagner.

Il va falloir changer de critères alors. Plutôt que des poneys qui te méritent, envisage peut-être des poneys qui ont besoin de toi…

La Grande et Fabuleuse Trixie ne saurait être accompagnée par Equestria en entier.

Qui sait, qui sait…

Elle jeta un œil vers sa porte, jeta le magazine et poursuivit à haute voix.

« Trixie ne peut se permettre d'être suivie par des infidèles. Ce n'est donc pas ici qu'elle trouvera un quelconque disciple. »

Canterlot restait l'une des rares villes où Trixie n'avait pas fait son spectacle, ayant d'hors et déjà deviné qu'il serait mal reçu par un public constitué majoritairement d'unicornes.

*Ah bon ? Et pourquoi pas l'un de ces unicornes qui se lançaient des fruits les uns sur les autres tout à l'heure ?*

Trixie sortit de son personnage un moment :

« Ne me dit pas que tu as délibérément mis ces deux étudiants en danger juste pour espérer me donner des idées ?! »

*Quoi ? Non ! Ouhlala, ne va pas commencer à m'accuser de tout ce qu'il se passe sur Equestria, hein ! Je suis principalement spectateur qui se charge du rééquilibrage final entre Chaos et Harmonie. La seule action vraiment notable que j'ai eu sur cet événement, c'est de m'assurer qu'ils se blesseraient pas gravement, ni l'un, ni l'autre.*

« Ah oui ? Et tu as fais comment ? »

*Je ne fais rien, j'arrange les faits. La rivière passait par là, la citrouille était bien mûre, la chute n'était pas trop haute… Le reste j'ai oublié.*

Regard noir envers l'étagère. Deux assiettes de celles-ci semblaient disposées de telle sorte que le meuble prenait un air moqueur.

Trixie soupira. Il méritait on ne peut plus sa paire de claques, mais il lui fallait encore jouer le jeu un moment pour pouvoir trouver un moyen de les lui infliger.

« La Grande et Fabuleuse Trixie va réfléchir à cette proposition. A son tour de poser une question. »

*Ah non ! C'est à mon tour ! Mais je suis gentil, j'en pose qu'une petite : pourquoi un grimoire ?*

La Grande et Toute Puissante Trixie déplore le manque de connaissance magique de son petit admirateur inculte. Les grimoires sont des outils employés par certains unicornes pour leur éviter d'avoir à penser à tout en même temps lors d'opération magiques complexes. Ce sont comme des petits livres de recettes, mais qui s'adaptent à la situation, c'est-à-dire à la puissance magique de l'unicorne et aux composantes qu'il utilise. Elle comptait s'en procurer un, lui intégrer le contenu des trois parchemins qu'elle avait lu dans l'aile de Star Swirl le Barbu[2] et les détails de sa démarche. Créer un sort était difficile et nécessitait énormément de concentration, le soutien d'un grimoire magique était toujours le bienvenue. Trixie n'en avait évidemment jamais eu besoin, mais ses immenses pouvoirs de prédiction lui soufflaient que ce genre d'assistance serait nécessaire.

En somme, c'était un peu comme un de ces fameux disciples, mais d'office beaucoup plus discipliné. Enfin, dans la majeure partie des cas : Trixie soupçonnait encore cet admirateur de n'être tout simplement qu'un type de grimoire un peu rebelle…

Sortant à nouveau brutalement de son personnage :

« Tu disais que tu allais progressivement te faire plus… distant ? »

*Tiens ? J'ai dit ça moi ? Ah mais oui c'est très possible. J'irai m'en assurer plus tard.*

Elle ne devait pas s'en souvenir, mais la chronologie de cet esprit était définitivement complètement chaotique.

*Pourquoi cette question ?*

Trixie reprit son chapeau entre ses sabots.

« Comment vais-je connaître mes notes alors ? »

C'était évidemment le dernier de ses soucis, mais elle considérait cette réponse bien suffisante.

*Héhéhé, t'inquiète dont pas, va. Distant oui, mais on ne se débarrasse pas si facilement de moi. De toutes façons je n'ai finalement pas réussi à tout caser en une journée : il me reste encore deux petits cours à te donner, puis, juré, je te laisse tout ton temps pour réfléchir à ton plan.*

Le quatrième magasine à moitié ouvert, par terre, révélait l'image d'un poney posant pour une publicité en train de faire un clin d'oeil.

Trixie ne se sentait pas soulagée le moins du monde. Elle fit machinalement tourner les pages du magazines pour construire la dernière réplique d'Âne Onyme.

Par contre je n'ai pas de nouvelles notes à te communiquer pour le moment, vu que tu me dissimule admirablement bien ton plan infaillible « à la sauce Trixie ».
Mais bon, pour marquer le coup, je te donne un A pour ce qui est de Rester Mystérieuse. C'est comme ta Prestance, tu n'as rien à apprendre dans ces domaines, mais bon, allez, j'avais envie de te mettre une bonne note pour tes qualités non évaluées.

Ces notes ne signifiant quasiment rien aux yeux de la licorne, elle s'en fichait complètement. Ceci dit, l'humeur si variable de son admirateur intangible l'intriguait de plus en plus.

Elle coupa court à la conversation en croquant à nouveau dans sa carotte, puis en se relevant. Elle découvrit sans surprise sous sa porte une enveloppe qui y avait été glissée à son intention. Pas de nom dessus, juste une enveloppe, contenant visiblement une lettre.

Elle ne l'ouvrit pas, se contentant de finir sa carotte et d'en entamer une nouvelle. Elle ramassa le magasine laissé par terre, regarda la couverture, le jeta avec les autres. Il parlait des actualités du jour, rubriques que Trixie ne lisait plus qu'après avoir tenté de les deviner. Elle ne se sentait pas tellement de se livrer à un tel exercice ce soir. Juste avant qu'il ne disparaisse dans son bac, Trixie repéra un gros point d'interrogation, élément graphique principal de la publicité présentée en 4e de couverture.

Elle retira enfin sa cape pour s'en draper autrement et s'installer confortablement dans son fauteuil, toujours placé face à la fenêtre. Elle ajuste le chapeau devant ses yeux, puis murmura enfin la réponse à la question muette de son admirateur intangible avant de s'assoupir :

« C'est la raison pour laquelle je ne partirai qu'en début d'après-midi. »


Au milieu de la nuit, Trixie ouvre un œil, aperçoit la Lune, ébauche un sourire et réajuste son chapeau pour qu'il lui barre la vue. Prédire l'arrivée de son admirateur en pleine nuit lui était devenu simple, et son objectif évident. Ceci, parce qu'elle-même avait fait en sorte que cette seconde entrepensée[3] ait lieu.

C'est donc sans surprise qu'elle sent une nouvelle petite idée se faufiler tout timidement dans son esprit. Elle l'englobe d'un « Wow », de « Ben » et tout le cataclop, et comprend :

*Wow. Ben dis donc, te surprendre comme à devenir difficile…*

Âne Onyme était sensiblement mal à l'aise, l'idée avait été étrangement difficile à saisir, comme s'il avait du mal à se décider sur la formulation même de ses paroles non parlées.

*Tiens, t'as un style de musique préféré ?*

Trixie eut un petit sursaut et ouvrit de grands yeux derrière son chapeau. Qu'est-ce que cette question venait faire en pleine nuit ?

*Ah, voilà qui me rassure, je peux encore te surprendre…*

Une petite mélodie commença à se jouer au fil des pensées de la licorne. Elle crut reconnaître l'air, mais impossible de retrouver le poney qui la jouait. Ou plutôt les poneys, c'était une musique assez récente en plus…

Bon, ce maudit bouquin restait en partie complètement imprévisible…

*Je ne suis pas un bouquin…*

… et heureusement spécialement peu innovant dans d'autres domaines.

*Tournevis*

*Désolé de te décevoir, mais là je t'ai vu arriver à des kilomètres.*

*Avec mon tournevis ?*

*Avec ton tournevis.*

Et c'est un grand sourire triomphal que Trixie décoche enfin en pleine nuit. Ca faisait longtemps qu'elle n'avait plus souri ainsi. Oh, elle avait déjà quitté l'air renfermé et grave qu'elle avait écopé à Appleloosa depuis un petit moment déjà, mais elle se sentait… heureuse ? Le terme était encore fort, mais au moins, elle le reconnaissait, son humeur s'améliorait. Déjà dans l'aile de Star Swirl le Barbu, où elle commençait à reprendre le contrôle de la situation, elle avait senti une amélioration, et, même combinée à une inquiétude grandissante par rapport à ce mystérieux esprit, elle commençait à retrouver goût à la vie.

En même temps, pas étonnant, avec tous ces fruits…

Il y eut une petite pause avant que l'idée suivante, encore plus timide, se présentât. Trixie la laissa lentement arriver, connaissant déjà son contenu, et prenant tranquillement le temps de savourer l'instant.

Elle fut devancée par une autre que Trixie balaya tout bonnement et simplement. Elle s'imaginait Âne Onyme cherchant désespérément à gagner du temps avec une de ses vannes, mais pour une fois qu'elle voyait claire dans son jeu, elle comptait bien en profiter. Son sourire triomphal en devenait en quelques sortes un poil sadique, mais peu lui importait. A son tour de diriger un peu la conversation.

L'idée voulut évoluer, en réaction à ses dernières pensées, mais Trixie ne la laissa pas faire. C'est ainsi qu'elle finit par formuler avec précision un message qui avait échappé au contrôle de son auteur :

*Ouvre les yeux.*

Exactement comme celui de la veille, ré-arraché à Âne Onyme avant même qu'il ne puisse l'adapter à cette soirée. Trixie avait déjà les yeux ouvert, mais son chapeau obstruant totalement son champ de vision, la demande gardait toujours le même sens.

*Vile manipulatrice, va…*

*Dixit l'esprit d'équilibre qui commande la logique !*

*Oui, bon, voilà, quoi, hein…*

Exprimer les hésitations d'Âne Onyme avait un petit côté jouissif, surtout en connaissant sa tendance à toujours être un peu dans l'extrême qui confirmaient ses soupçons selon lesquels il était un vieil ermite excentrique plongé dans ses vieux livres en train de faire joujou avec des artefacts trop puissants pour lui.

*A quoi dois-je m'attendre ?*

Trixie avait décidé de jouer le jeu. Sa demande brève et placée dans un contexte épuré des événements de la journée, elle n'avait pas cherché à en déterminer la raison. Tout ce qu'elle savait c'est qu'il était fort probable que ce soit une nouvelle illusion, pour qu'il lui demande au moment où la Lune passe devant sa fenêtre, en pleine nuit… tout pour créer une image brouillée.

L'esprit pesa ses pensées avant de répondre.

*Je ne suis pas un poney.*

Cette phrase semblait tout à coup lourde de sens, sortie de leurs joutes verbales habituelles. Le vieil ermite que Trixie imaginait perdit ses allures équines pour prendre celles d'un zèbre, d'un bison, puis finalement d'un Dragon d'Émeraude. Ou bien d'un grimoire. Ou d'un dragon transformé en en grimoire. Ouhla, ça y est, elle tenait quelque chose.

*Mais tu l'as dit toi-même, j'ai une influence non négligeable sur leur existence.*

*Pensé. Nuance.*

Ca ressemblait à une réplique provocante, mais il n'en était rien. La différence était notable. La parole est un fait, fixé, formulé, la pensée n'est qu'une possible parole, difficilement formulable. L'un est réel, descriptible, l'autre, malgré tout, restait du domaine de l'imaginaire. Elle avait eu un C+ en Distinction du Réel, elle faisait attention à présent.

*Je cherche à savoir à quoi je ressemblerais si j'étais un poney.*

Trixie fronça des sourcils. Voilà une très drôle d'idée. Certes, pas nouvelle, les sortilèges de transformation temporaire en poney existant depuis longtemps, mais étrange tout de même. Il n'était pas rare d'avoir à faire avec des zèbres qui se transmutent temporairement en poney pour assister à de grandes manifestations sans que leurs rayures ne monopolisent trop l'attention, ou encore à des minotaures qui cherchent à apprendre ce que c'est que de marcher à quatre pattes, ou ne serait-ce qu'à des pégases voulant devenir des licornes et inversement, tout ceci de façon limitée dans le temps, par pure curiosité ou pour assister à des événements extrêmement spécifiques, mais qu'un soit-disant esprit s'y intéresse était beaucoup plus surprenant.

A moins que ce ne soit pour avoir une interface plus spécifique avec Equestria, et ainsi assister aux événements avec un point de vue moins omniscient ? Trixie devait absolument faire des recherches sur ces ''esprits''.

Toujours était-il que l'admirateur intangible cherchait à devenir tangible.

*Je ne peux pas apparaître en public avec ma véritable forme. Mais si je parviens à me trouver une forme de poney relativement potable, on pourra discuter de façon un peu moins…*

Difficile de savoir si l'esprit était bien l'auteur de cette pensée ou si Trixie ne faisait que formuler une de ses hypothèses tant l'Âne Onyme semblait lui-même peu sûr de lui. Toujours était-il que la phrase ne trouva jamais l'adjectif adapté supposé la clore.

Avoir un vrai poney à qui parler au lieu de se mélanger dans ses pensées semblait être une option certes plus saine, mais beaucoup plus complexe à mettre en œuvre. Trixie se demandaient vraiment quelles pouvaient être ces lois si élémentaires qui le censuraient à ce point. Elle hésitait tout de même : discuter avec un esprit par la pensée, ok, le fait de devoir chercher ses messages un peu partout avait un petit côté amusant, mais aborder ces mêmes conversations avec un poney, c'était déjà beaucoup moins…

Décidément, elle en perdait son latin. Elle repenserai à cela plus tard, pour le moment, s'il voulait se lancer dans ses petites expériences, il y avait un petit détail dont il valait mieux s'occuper au préalable :

*Coupe ta musique dans ce cas.*

Elle avait entendu la, ou plutôt les mélodies tout du long. Ce qui était très étrange. Parce qu'Âne Onyme les écoutait en même temps, et donc la confrontation entre leurs deux perceptions du temps faisait que Trixie avait entendu l'équivalent de 20 minutes de musique en 1 minute, sans pour autant avoir eu l'impression de les entendre en accéléré. Et vu qu'elle avait ''oublié'' ce qu'il s'était passé dans l'aile de Star Swirl le Barbu, elle n'avait aucun moyen de l'expliquer.

*Désolé, je n'avais pas fait attention, je vais faire en sorte que tu ne l'entendes plus.*

Quelques secondes plus tard, soit l'équivalent d'une composition complète, de trois minutes, les rythmes disparurent et le silence régna à nouveau.

*Bref, tu peux regarder ?*

Trixie réfléchit un instant, se demandant ce qu'elle y gagnait, si son but était de toutes façons de disparaître au fil du temps.

*Dis-toi juste que plus j'aurai de moyens valide de communiquer, plus je serai tenté de les utiliser.*

Autrement dit, elle gagnait des chances de trouver un moyen de le coincer et enfin de lui coller cette paire de gifles qu'il méritait tant.

Elle se redressa un peu sur son fauteuil, et remonta doucement son chapeau avec l'un de ses sabots avant de risquer un œil devant elle.

Ce qu'elle vit était bel et bien à l'image de son admirateur intangible. Chaotique. Insaisissable. L'image fut brève et disparut bien vite.

*Tss, j'arrive pas à stabiliser… Qu'as-tu vu ?*

Difficile à décrire. Un poney, c'est sûr, de taille indéfinie, de genre vague, de couleur oscillant entre le rouge, le vert et le bleu (c'est dire si ça oscillait fort), ayant un instant une corne, un autre des ailes, et finalement ni l'un ni l'autre… Bref, c'était un poney. Ou plutôt non, c'était tous les poneys du monde à la fois, et donc pas un seul d'entre eux.

*Hmmm[4]… L'expérience est un échec complet… Je vais devoir retravailler tout ça et me décider d'une apparence moi-même, visiblement ça ne se fait pas tout seul.*

Trixie ajouta à son emploi du temps le fait qu'elle devait trouver un moment pour étudier les sortilèges de transmutation en poney. Un phénomène d'indéfinition pareil était exceptionnel. Son admirateur intangible avait-il réussit à lancer un sort sans savoir comment il fonctionnait ? C'est théoriquement aussi impossible que de maîtriser un sortilège dont on n'a pas conscience… Y avait-il seulement quelque chose qu'il faisait normalement ?

*Allez, assez causé. Bonne nuit, je te recontacte…*

*Demain après-midi.*

*Et pas avant, bien compris. Et n'oublie pas que je vais me faire de plus en plus… discret, à partir de maintenant.*

*Trixie ne s'en inquiète pas le moins du monde.*

*Ah non ?*

*Tu es définitivement incapable de faire preuve de discrétion.*


Trixie flotte à travers les événements. Passé présent futur s'organisent dans un flot continu qui ne dévoile pas facilement ses secrets. Si le passé tend à s'estomper et que le présent ne se montre qu'à moitié, le futur imprévisible se divise en multiples branches qui, en plus d'être floues, vibrent tellement qu'il est difficile de les situer précisément.

Impossible de bouger. Le futur s'écoule dans le passé. Trixie, en plein dans le présent, ne peut que décider de se tourner dans le sens du courant ou de regarder vers l'avenir. Le flot s'écoule relativement lentement, comme un ruisseau en pente très douce, mais est impressionnant de part sa taille et sa constance. Tant d'éléments en même temps, la vie de chacun ne représentant qu'un mince filet à épaisseur variable, mais limite négligeable par rapport à l'ensemble.

La quatrième dimension n'est pas seulement vaste et riche, elle a aussi son lot de subtilités. Des affluents, des méandres, d'incroyables croisements… Difficile de voir si c'est bien le futur qui se jette dans le passé ou si c'est le passé qui dévore le futur, ou même si ce n'est pas juste la frontière qui se déplace à son aise. Dans un univers sans gravité ni matérialité, les événements se succèdent et se bousculent, s'entrechoquent sans violence, se fusionnent et se séparent, petites gouttes des minces filets qui composent le flot temporel.

Comment agir ? Comment figer un instant ? Comment déplacer le présent, cette frontière personnelle entre le passé et le présent ? Comment saisir l'un de ses fils, l'un de ces événements ? Comment les manipuler ? Était-il seulement possible de les isoler ?

Trixie lance la pomme sur une banane, esquive une pastèque, et saute par dessus une orange. Les restes d'aubergine éveillent sa curiosité.

Différents poneys lui indiquent une même direction. Ses soupçons se confirment.

La boule de cristal lui avait montré une image du futur suffisamment claire.

Elle arrive sur le pont. L'unicorne décolle. Elle n'a pas la magie nécessaire.

La Lune.

Devient sa cutie mark.

Se révèle être elle-même.

Trixie incante.

On toqua à la porte. Fort. Très fort, c'est urgent. Trixie ouvrit les yeux, sursaute, faillit tomber à la renverse, mais s'était tant et si bien emmitouflée dans sa cape que cette dernière l'épargne d'une douloureuse chute.

Elle alla ouvrir, il s'agissait juste d'un poney brun très pressé et inquiet qui avait toqué à la mauvaise porte. Trixie soupire et s'en va se préparer son petit déjeuner.

Réfléchit.

*Dis-moi, tu viendrais pas de sonder mes rêves par hasard ?*

Pas de réponse précise. Trixie nota juste qu'elle s'était réveillée juste avant le passage où elle sauvait l'étudiant de la noyade.

Il lisait dans les pensées, pourquoi pas dans les rêves ?

Parce qu'il était supposé respecter son intimité ?

Jusqu'où sa curiosité pouvait-elle le pousser ? Jusqu'où ses principes le retiendront ? Cet Âne Onyme était mystérieux jusque dans ses motivations, Trixie ne pouvait pas lui faire confiance.

Mais pourquoi diable l'écoutait-elle autant alors ?


Notes :

1. L'équivalent des magasines people humains.

2. Les unicornes ne sont pas de simples magicien. Tout unicorne a plus de capacités de l'esprit que les autres races de poneys, et tout particulièrement en ce qui concerne la concentration (ce qui leur permet d'utiliser la magie), la mémoire (ce qui leur permet de mémoriser les nombreuses connaissances nécessaires à la maîtrise de la magie), la perception (ce qui leur permet de ressentir la magie) et l'analyse (ce qui leur permet de réussir les difficiles examens des écoles de magie). Tout ceci les rend généralement aptes à pratiquer la magie, même si le plus souvent leur magie est en plus liée à leur talent, et donc révélée par leur cutie mark. Bref, Trixie a pu sans peine mémoriser le contenu de 3 parchemins sans avoir besoin d'y passer des heures dessus.

3. ''Entrepensée'' était le terme qu'elle avait finit par choisir pour désigner leurs conversations mentales. Une entrevue, sans contact visuel, uniquement par la pensée.

4. Trixie parvient parfois à saisir le temps de réflexion entre deux répliques d'Âne Onyme dans son cadre temporel. Même si elle ne l'entend pas penser « Hmmm », vous pouvez considérer que plus il y a de 'm' à « Hmm », plus la réflexion s'allonge de quelques secondes.


Jeu du deuxième interlude : A vous jouer !
Faites l'inventaire des différentes façons qu'Âne Onyme a utilisées pour se faire comprendre par Trixie dans cet interlude (et si vous avez le courage, depuis le début !) Notez que les smileys comptent !