Chapitre 10

Cuddy courait en ce début de matinée. L'été, elle préférait faire son jogging tôt le matin, pour éviter la chaleur infernale de l'après-midi. Elle traversa le parc et croisa les enfants qui se rendaient à l'école primaire. L'année scolaire n'était pas encore finie. Elle tenta d'ignorer les voix et les cris des enfants, se concentrant sur la régularité de sa respiration. Elle y arrivait à merveille d'habitude, mais ce matin-là, elle avait l'impression d'être observée. C'était une impression ridicule. Pourtant elle sentait un regard insistant braqué sur elle. A plusieurs reprises, elle se retourna brusquement, mais personne ne la suivait. Elle jetait des regards autour d'elle, mais elle ne vit personne la regarder. Elle fit une pause et but quelques gorgées d'eau glacée à la fontaine. Elle s'aspergea le visage pour se rafraîchir. Même le matin, il faisait déjà chaud. Elle soupçonnait un début de canicule. La sensation d'être observée revint alors qu'elle était pliée en deux devant la fontaine. Elle s'immobilisa, et lentement, elle leva son regard droit devant elle. Elle avait aperçu quelqu'un sur le banc un peu plus loin quand elle était arrivée, mais il n'y avait plus personne d'assis là-bas. Elle devenait paranoïaque. Mais cette sensation particulière, elle la reconnaissait. Une phrase lui revint en mémoire, et cela la fit sourire. « Arrêtez de reluquer mes fesses quand vous pensez que je ne vous vois pas ! ». Cette sensation (finalement pas si désagréable) qu'elle avait quand House plongeait son regard dans son décolleté, c'était ça qu'elle ressentait. Mais il n'y avait aucun House à l'horizon depuis bien longtemps. Alors pourquoi cette sensation renaissait soudainement ? Pourquoi maintenant qu'elle avait plus ou moins décidé d'abandonner ses recherches, et de l'oublier ? Ca faisait plusieurs mois qu'elle avait passé son dernier appel en Californie et que le gérant d'un bar lui avait demandé un numéro où la joindre. Il fallait vraiment qu'elle passe à autre chose. Elle décida de rentrer chez elle et de prendre une bonne douche froide. C'était ce qu'elle avait de mieux à faire. La journée se passa sans qu'aucune sensation du genre ne se reproduise.

Le matin suivant, elle avait une légère appréhension en partant courir, mais elle fut soulagée de voir que la sensation avait disparu pour de bon. Quand elle arriva à l'hôpital, d'une humeur radieuse, elle salua avec un grand sourire l'hôtesse d'accueil qui, en retour, lui fit une moue indécise.

« Qu'est ce qui se passe ?

- Quelqu'un a laissé un mot pour vous ce matin très tôt. Je l'ai mis dans votre bureau. »

Sa bonne humeur descendit immédiatement d'un cran. Cuddy avait un mauvais pressentiment, c'est pourquoi elle ne questionna pas plus l'infirmière sur la nature du visiteur (ou de la visiteuse ?). Elle se rendit rapidement dans son bureau, saluant à peine les autres infirmières qu'elle croisa. Elle vit le mot déposé en évidence sur son bureau. Elle fit le tour et s'assit derrière. C'était une simple petite enveloppe carrée et vierge. C'était tout petit, trop petit. Elle hésita un instant avant de l'ouvrir. Elle avait comme peur, mais peur de quoi ? Elle l'ouvrit précautionneusement, et en sortit une petite feuille de papier blanc. Quelques lignes y étaient écrites, au simple stylo bille bleu. Elle reconnut l'écriture instantanément, et elle crut tomber de son siège sous l'effet du choc. Elle lut les quelques lignes et resta figée de stupéfaction :

Will Anderson

Jerrish Mount,

San Luis Obispo County,

California.

(Will Anderson

Mont Jerrish,

Comté de San Luis Obispo,

Californie.)

Elle tourna et retourna le papier dans ses mains, à la recherche d'un mot supplémentaire, de quoi que ce soit, mais quelque chose de plus. Mais rien d'autre. Juste ces quatre lignes, qui ne ressemblaient à rien. Un nom ? Une adresse ? Un lieu ? Qu'est ce que c'était que ça ? Et qu'est ce que cela signifiait au juste ? Etait-ce une invitation ? Une suggestion ? Une question ou une affirmation ? Une devinette ? Elle se força à se calmer. Elle n'arriverait à rien si elle s'énervait. Non, c'était vraisemblablement un nom, et une adresse. Mais qui était Will Anderson ? Et où était ce fameux Jerrish Mount ? Elle se lança dans des recherches toute la matinée, mais elles restèrent infructueuses. Aucun Jerrish Mount dans le comté californien de San Luis Obispo. San Luis Obispo… Le chef de gare à l'accent latino, la ligne vers Morro Bay… Recherches sans succès. La mémoire lui revenait, mais il lui était impossible de faire le lien entre tous les éléments. Ca clochait quelque part. Elle avait appelé des tas de patelins pommés, dont elle ne se rappelait plus le nom. Ca pouvait être n'importe où entre Morro Bay et San Simeon… Ce qui réduisait le périmètre de façon considérable (environ 50 miles), par rapport à la superficie de la totalité des terres émergées de la planète. Mais c'était insuffisant. Elle n'allait quand même pas partir à l'autre bout du pays pour courir après un House qui jouait le mystérieux depuis trop longtemps, laissant l'hôpital derrière elle pour une durée indéterminée. Elle ne savait même pas ce qu'elle cherchait, ni qui elle cherchait ! Elle ne savait pas où elle allait non plus. Que ferait-elle une fois arrivée là-bas ? Elle ferait une chasse au trésor, mais sans la carte ? Elle calculait tout ça dans sa tête à une vitesse vertigineuse, intégrant toutes les hypothèses dans son raisonnement. De tous les points de vue, c'était de la folie furieuse de se lancer dans une telle aventure. Alors pourquoi y réfléchissait-elle toujours plus ?

Quelques jours plus tard, Lisa faisait son jogging quotidien. Elle s'arrêta à la fontaine du parc pour se désaltérer. Une impression de déjà vu flottait dans son esprit. Elle releva la tête et fixa le banc en face, un banc vide. Elle n'avait pas rêvé sa présence, elle avait eu la preuve du passage de House à Princeton la semaine passée. C'est ça qui la rendait dingue : le fait de savoir qu'il avait été là, sûrement dans ce parc, peut-être à quelques mètres d'elle… et qu'il avait juste laissé un mot. Faire tout ce chemin… juste pour laisser un mot ? Elle avait beau essayer, elle n'arrivait pas à penser de façon aussi tordue que lui. Il était totalement imprévisible.

La fontaine ne coulait plus depuis longtemps, mais elle restait plantée devant, anéantie. L'évidence se dessinait : il fallait qu'elle tente le coup. Il fallait qu'elle aille là-bas. Peu importe ce qu'elle trouverait, ou ne trouverait pas. Elle avait besoin d'en avoir le cœur net.