« Alors il faut qu'on y aille ! Qu'est-ce qu'on attend ? » s'écrie Bunny et il tape du pied, décidé à créer un Terrier jusqu'à Beurk – mais aucun creux ne se forme à l'intérieur du sol, ses Terriers ne savent pas situer le village viking.
« T'as raison, fait Jack. C'est par où, ton village ? »
Harold tente de chasser le flux d'émotions qui traverse son cœur, mélange de regrets et de frustration.
« On ne peut pas partir maintenant. »
Le jeune homme ne voit que Jack, mais tous les Gardiens qui s'affairaient, commençaient déjà à prévoir un plan d'attaque, se sont arrêtés d'un seul coup.
« Attends attends attends j'ai pas bien entendu je crois, qu'est-ce qu'il a dit ? » Bunny s'adresse à Jack et il est tellement sur les nerfs que le Gardien de l'Amusement se sent obligé de tendre la main vers lui, comme pour l'arrêter, lui dire de se calmer.
« On n'est que sept contre deux entités qui ont enlevé des milliards d'enfants, poursuit Harold quand il voit que Jack l'écoute – et suppose que les autres aussi. On peut pas combattre Pitch et la Fille du Roi des Aulnes en les protégeant à côté.
Un instant, Harold songe que son père serait fier de lui. Lui qui est toujours impulsif d'habitude s'est retrouvé à incarner la voix de la Sagesse auprès des Gardiens, peut-être parce qu'Astrid n'est pas ici pour endosser ce rôle.
– Et tu as une idée ? lui demande Jack – c'est en fait une question de Fée.
– Non. »
Ils soupirent tous ensemble, s'asseyent. Des tics nerveux plus ou moins visibles les prennent. La patte de Bunny frappe le sol à toute vitesse.
Ils réfléchissent. C'est difficile. Les enfants sont en danger, les minutes s'écoulent et ils n'agissent pas. Ne font rien. Restent immobile. Parce que le problème auquel ils sont confrontés les dépasse toujours moins qu'avant, mais toujours. Ils ne comprennent toujours pas pourquoi l'Homme de la Lune n'a appelé aucun renfort.
Des formes sablées se forment au-dessus de la tête de Sab au bout de vingt minutes de silence pesant. On voit une famille évoluer. L'enfant se dirige vers la Fille du Roi des Aulnes en laissant ses parents derrière lui. Son père court vers lui, prend sa main – l'enfant s'extirpe de sa poigne. La mère arrive et la Fille du Roi des Aulnes disparaît. L'enfant reste auprès de sa mère.
Ils se lèvent soudain, à l'unisson. Le viking en sursaute. Jack lui explique l'idée de Sab. Ils ont besoin des mères du monde entier.
« Je veux bien, commence Harold, mais comment on les prévient ? »
Ils s'arrêtent encore et Bunny voit rouge, il se retient de ne pas se battre avec le chef de Beurk – probablement l'aurait-il déjà fait si celui-ci pouvait le frapper, pour le moment il ne peut que le traverser. Le Gardien de l'Espoir est furieux contre lui qui garde beaucoup trop les pieds sur Terre à son goût, qui leur fait perdre espoir à chaque fois qu'une piste leur vient, et qui, surtout, a raison à chaque fois.
Parce que c'est vrai. Les adultes, les mères ne voient pas les Gardiens. Elles ne croient plus au Lapin de Pâques, à la Fée des dents, au Père Noël, au Marchand de Sable, n'ont pour la plupart jamais cru en Jack Frost et feraient une syncope si un viking chevauchant un dragon venait frapper chez elles, d'autant plus que faire du porte-à-porte sur la Terre entière prendrait de ce temps qu'ils n'ont plus.
Nord fait les cent pas, comme à chaque fois qu'ils doivent trouver une solution peu évidente. Tapote le manche de son sabre.
« Il y a une solution, rappelle-t-il, le front creusé par la réflexion. Je le sens. Dans ma bedaine », et puisque son ventre a souvent de l'esprit, les autres lui font confiance – ils n'ont pas d'autre choix.
« Voilà ! » s'écrie le Père Noël et ceux qui l'observaient s'écartent automatiquement de lui alors qu'il n'a même pas brandi son sabre. Nord ne s'en formalise pas. « Bon. Ce n'est pas Noël ni Pâques, les mamans ne perdent plus leurs dents et ne jouent pas dans la neige. Mais elles rêvent toujours ! », et c'est là qu'il sort son sabre du fourreau pour le pointer sur Sab qui s'envole. « Si on mélangeait mes boules à neige avec ton sable, on pourrait leur envoyer le chemin pour les retrouver ! »
Sab hoche vivement la tête, tout sourire, et commence à créer du sable tandis que des yétis s'affairent à apporter des boules à neige. Il redescend pourtant quelques secondes plus tard, secoue la tête de droite à gauche. Un point d'interrogation arrive au-dessus de ses cheveux. Ils ont le lieu où se cachent Pitch et la Fille du Roi des Aulnes, ils ont le moyen de prévenir les mères mais pas l'endroit où se trouvent les enfants.
Mais Fée est persuadée qu'ils tiennent la solution.
« Approche », propose Jack à Harold – elle en est encore responsable.
Harold s'exécute. Jack glisse une boule à neige entre ses mains calleuses, prend soin d'empêcher le moindre contact de leurs doigts, le moindre toucher de leurs peaux, le moindre frémissement de leurs cœurs. De nombreuses autres boules sont empilées au sol ou portées par des yétis, des lutins, les Gardiens et Krokmou qui joue avec quelques-unes, comme un chat amusé par une pelote de laine.
« Conduis-nous vers Beurk », ordonne le viking à celle qu'il tient.
Il ne peut réprimer son sourire qui s'installe. D'abord parce qu'il est entouré de magie et qu'en parlant à la boule, c'est un peu comme s'il en faisait lui-même. Ensuite parce qu'il le voit enfin, le bout de ce tunnel, le bout du trou à rat dans lequel il croyait de plus en plus voir terminer ses jours, parce qu'il n'est pas certain de pouvoir revenir dans sa dimension en empruntant le même chemin qu'à l'aller, parce qu'ils ne trouvaient aucune solution et qu'il n'aurait jamais eu la force de rentrer à Beurk sans avoir de remède.
Dans l'objet qu'il tient apparaît son île. Il reconnaîtrait sa Grand Place entre toutes. Les autres boules imitent la première. Le système fonctionne.
Harold sourit un peu plus et ses yeux s'embuent même. Il revoit son village depuis ce monde étranger. Il va rentrer chez lui. Retrouver Astrid, sa mère, ses amis alors il n'aura plus besoin d'être si terre-à-terre, si inquiet, si sérieux, il remportera d'autres courses de dragons, vendra d'autres outils pour vikings et montures, endossera un rôle de chef plus léger que celui qu'il avait jusque là. Il reverra les enfants jouer avec les bébés dragons, courir en criant, en riant tout autour du village. Il ne pense pas avoir jamais été aussi ému et impatient de rentrer qu'à l'instant où il jette la boule devant lui. On place les autres dans d'immenses sacs pour que Sab les rallie à ses songes lorsqu'il connaîtra l'emplacement exact de la prison des enfants. Harold est le premier qui marche à l'intérieur.
« HAROLD EST DE RETOUR ! »
C'est une femme aux traits tirés qui a hurlé dans la nuit noire. Rapidement, les lanternes de chaque maison s'allument, des gens sortent de chez eux, vérifient sa présence, certains vont prévenir le reste du village et d'autres entourent leur chef, l'assaillent de questions. A-t-il trouvé de l'aide, où s'en est-il allé, comment a-t-il fait pour retrouver sa route, a-t-il suffisamment dormi, revient-il avec une solution à leur problème, qui est l'étrange garçon aux vêtements surprenants qui l'accompagne ?
Mais toutes ces questions sont balayées lorsque la foule est obligée de s'écarter – deux voix masculines et une voix féminine un peu nasillarde lancent des « poussez-vous, dégagez, allez ! » –. Une jeune blonde, celle qui ne parlait pas, arrive avant les autres pour se jeter dans les bras de Harold, qui recule de plusieurs pas tant elle a pris d'élan. Jack, en retrait malgré l'interrogatoire que lui passent les villageois, songe amèrement que cette viking semble avoir tout d'une chef. De la femme d'un chef.
« Astrid, rit celui-ci en passant ses grandes mains sur ses omoplates, moi aussi je – … »
Mais une gifle de sa part l'empêche de poursuivre. Par automatisme, Jack fait un pas en avant, presque prêt à le défendre. Ce mouvement n'échappe ni aux Gardiens invisibles, ni à trois des cinq qui ont poussé les autres tout à l'heure. L'un est grand, aux cheveux longs, bruns et tressés l'autre, blond, est assez joufflu les mèches du plus petit sont noires et en bataille. Les deux derniers du groupe, visiblement jumeaux, sont trop occupés à se chamailler.
« Ça, c'est pour être parti tout seul pendant un mois, fait la dénommée Astrid.
– Mais… commence à protester Harold, coupé par le baiser qu'elle pose sur sa joue.
– Et ça, c'est pour tout le reste. »
Jack recule le pied qu'il avait avancé, comme brûlé à vif. Harold fait semblant de ne pas l'avoir vu.
« Maintenant, reprend Astrid, tu nous expliques comment tu es rentré ?
– Ouais, intervient celui aux cheveux noirs, et c'est qui le mec bizarre ?
– Tu as trouvé quelque chose ? veut savoir le joufflu.
– Attendez, les interrompt le chef. Je répondrai en chemin, on n'a plus le temps là. »
Ils se taisent alors : Harold est rarement si grave. Ses amis qui allaient jusqu'à pousser les autres pour attendre le jeune homme s'écartent par automatisme quand il s'avance vers le peuple, prend la parole avec une voix suffisamment puissante pour être audible.
« L'entité qui enlève et remplace nos enfants est la fille du Roi des Aulnes et elle vit sur l'île de Frigg. On aura besoin de l'aide des hommes et des femmes sans enfants aux mères, vos enfants ont été envoûtés et auront besoin de vous pour revenir à eux. J'enverrai quelqu'un vous avertir de l'endroit où elle les cache. A ceux qui partent, attention aux Grimores ! »
Jamais Jack n'a vu Harold aussi déterminé, aussi fort qu'aujourd'hui. Sa dévotion pour son peuple force le respect de quiconque l'observe et refait jaillir encore plus fort qu'avant quelque chose dans son ventre. Ça bat à l'intérieur comme les mains des villageois qui crient qu'ils sont tous avec lui et qu'ils viendront à bout de cette fée.
Tant d'engouement revigore les Gardiens ils ne sont plus seuls. Ils auront l'aide de milliards de mères pour sauver des milliards d'enfants, et tout un village de vikings et de dragons pour venir à bout de leurs deux ennemis.
« Alors qu'est-ce qu'on attend ? » s'écrie le chef, un sourire amusé, carnassier presque, sur les lèvres. Jack le trouve beau.
Certains courent chercher leurs dragons, d'autres montent sur leur dos et franchissent leurs haches.
« Allez mon grand, fait le viking en s'avançant vers Krokmou. On va leur montrer de quel bois on se chauffe ! »
Le dragon frémit, prêt à attaquer. La partie en tissu de son aile caudale se déploie, activée par la jambe en acier de son meilleur ami. Il demande à Ereth d'aller chercher cinq dragons pour leurs invités et lui promet d'expliquer ce nombre quand ils seront en vol.
Du côté des invisibles, Bunny refuse catégoriquement de monter sur une quelconque bête volante.
« Allez, l'embête Jack et heureusement pour lui qu'Ereth s'est envolé, parce qu'il lui semblerait parler au vent lui-même. On est sur une île, tu peux pas franchir la mer avec un Terrier.
– Je – J'te signale que j'me débrouille très bien avec les continents, se défend le lapin.
– C'est ça », s'amuse le Gardien, qui sait pertinemment que Bunny utilise des bateaux pour changer de continent, tout en ayant le mal de mer.
Ereth libère bientôt le Pooka de cette conversation, tout en le condamnant quand il apporte cinq dragons pour cinq gardiens, bien qu'il ne puisse voir que Jack. A celui-ci, il confie un Briseur de Glace qui semble aussi malicieux que lui. Le garçon, par ailleurs, affiche un sourire ravi.
Harold a expliqué à son entourage l'histoire des Gardiens et la présence de ces quatre dragons sans cavaliers. Heureusement pour tous, et enfin surtout, les vikings, après son récit, furent capables de les percevoir. Harold lui-même fut surpris de les voir à son tour, après plusieurs semaines à ne pas le pouvoir. Peut-être le fait que ses amis vikings parlent avec des entités étrangères et invisibles a pu agir sur son esprit. Comme si la certitude de savoir que, s'il était fou, ils l'étaient tout autant, rassurait son réalisme.
L'odeur nauséabonde parvient à leurs narines avant même que leurs yeux aperçoivent l'île. Seule la destruction s'y trouve. Les arbres qui y restent sont morts, secs et tombés, l'eau n'est plus que marais et même une aura malfaisante semble noircir les nuages qui l'entourent. Certains dragons frissonnent. Le Briseur de Glace ne s'amuse pas plus que son cavalier.
« On va se séparer, décide Harold, son air déterminé toujours collé sur le visage. On va faire huit équipes de vingt-cinq, j'veux six dragons de chaque élément dans toutes les équipes et vous serez guidés par Astrid, ma mère, Geulfor, Rustik, Varek, Ereth, Cranedur et Kognedur, ou moi. Les Gardiens, vous faites ce que vous avez à faire. Ça vous va ? »
Tous acquiescent. Chaque personne citée s'en va faire ses équipes. Puisqu'il n'est plus contraint de parler à Jack pour s'adresser aux autres, c'est à Fée que Harold explique son idée. Les vikings encercleront l'île et l'infiltreront. On entendra si une bataille éclate et ce phénomène ne pourra arriver que s'ils tombent sur Pitch ou la Fille du Roi des Aulnes. C'est là, et seulement là, que les Esprits entreront en compte et viendront se battre ensemble.
Il ne laisse ni à Bunny, ni à Jack le temps de protester. Il monte sur Krokmou et décolle, sa troupe de vingt-quatre le suivant en silence. Bientôt, on ne voit plus aux alentours la moindre créature.
Chaque seconde voit s'écouler un siècle. L'air est beaucoup trop calme. Puant mais silencieux, noirâtre mais tranquille. Des enfants sont en danger dans le monde qui les entoure et les Gardiens sont immobiles. Tout un village sorti d'un autre temps infiltre une île dangereuse où vit une fée maléfique et les Légendes n'agissent en rien. Elles en deviennent folles.
Le Lapin et le givré, surtout. Ils veulent passer à l'action. L'agitation de leurs dragons et l'ambiance électrique qui perturbe chacune des trois personnes qui les entourent peuvent en témoigner.
Toujours pas un bruit dans l'oreillette. Toujours pas d'incendie à l'horizon. Toujours pas de bataille à signaler.
Seulement un dragon, son cavalier sur le dos. Ils ne connaissent pas ce viking. Ce n'est pas l'un des proches amis du chef de Beurk c'est un envoyé.
« Harold m'envoie vous dire qu'on a trouvé les enfants. Ils sont tous sur l'île. Il dit que vous pourrez bientôt appeler les mères, que vous pouvez commencer à mettre le plan à exécution et qu'on fera en sorte d'écarter les enfants au moment du combat. On n'en sait pas plus. Personne n'a encore trouvé la Fille du Roi des – … »
Des dragons qui hurlent coupent l'envoyé dans sa phrase. Les Gardiens sont de nouveau alertes et un fragment de ce qu'il restait de l'île se voit tout d'un coup enflammé. Sab, Nord, leurs dragons et les deux Gronks qui portaient les sacs remplis de boules à neige commencent l'opération « mères venant en rêve récupérer leurs enfants ». Les autres ont déjà filé droit vers le champ de bataille.
Lorsque Jack y parvient, c'est déjà l'hécatombe. Les dragons ont cerné la Fée bloquée au centre, enflammant les rares arbres qui restaient inflammables. Contrairement au Croquemitaine, elle est incapable de se téléporter la voilà qui se bat contre plusieurs vikings. Les enfants sur le sol hurlent et tombent et pleurent. Jack ne sait pas comment les bébé-Fées ont pu arriver là, mais les voilà qui aident leur Reine à les rassurer.
Les enfants qui ne sont pas assis par terre ont le corps, mais pas l'âme de ce à quoi ils ressemblent. Chacun porte une brindille dans sa main droite et se bat comme il peut contre les assaillants de celle qui les a créés.
« On a trouvé la Fée, mais le Croquemitaine s'est enfui et on n'arrive pas à éloigner les vrais enfants en la neutralisant », explique Astrid tandis qu'elle se bat avec le clone d'une fillette.
Jack hoche la tête, bien qu'elle ne le voit plus. Il glace les changelings qui s'attaquent à ses jambes – parce que c'est ce qu'ils sont, des changelings. Des enfants-fées qui remplacent les enfants humains et qui ne meurent qu'à condition qu'on les détache des branches qu'ils tiennent fermement. Ça paraît clair, maintenant. Il n'a pas le temps de se fustiger de n'avoir pas trouvé plus tôt, avoir enfin compris lui rend la force de se battre.
Il voit vite de nouveaux groupes de villageois arriver, jusqu'à celui de Harold qui pourrait être le dernier. Il n'y a plus de différend, maintenant. Plus de brisement de cœur, plus de place à l'amour. Juste un combat pour les enfants, pour un village et pour le monde. Ils n'ont plus le temps de s'en vouloir.
« Est-ce qu'il en reste ? demande le Gardien au chef, qui partait vers leur ennemie.
Harold se tourne vers lui.
– Non, j'crois que tout le monde est là.
– OK. N'ayez pas peur du froid et chargez-vous de sortir un maximum d'enfants de cette forêt. Ah, et si une partie de ton village pouvait les surveiller le temps que les mères arrivent…
– Jack ! »
C'est la voix de Bunny. Par automatisme, l'Esprit hivernal se baisse le Lapin bondit précisément entre lui et le viking, saute sur quelques têtes de dragons tout en lançant frénétiquement les boomerangs qui lui reviennent. La Fille du Roi des Aulnes a saisi un dragon, prête à s'envoler par-dessus la frontière de feu.
« Fais ce que t'as à faire », lance Harold à Jack avant de s'envoler à son tour vers la femme que Krokmou assaille de rayons plasma. Fée est déjà sur le terrain, prête à la prendre au corps-à-corps mais une vague de sable noir l'ensevelit trop vite. La Fille du Roi des Aulnes s'est échappée du cercle. Elle est libre et c'est Pitch qui l'a délivrée.
« OK, décide Jack assez fort pour que quelques-uns l'entendent, alors même qu'il s'est joint au cortège entourant les malfaisants. On change de plan ! »
Et sans qu'on s'y attende, il tourne le dos à Pitch et à la fée et s'élance pour recouvrir de glace ce fragment de l'île. Astrid, en comprenant ce qu'il fait, quitte le groupe pour ordonner à certains vikings de les suivre, à d'autres de rester – pour éliminer les derniers changelings et surveiller les enfants d'ici à ce que leurs mères interviennent. Sous l'ordre de Harold, ceux qui se battaient déjà en hauteur encerclent Jack et volent autour de lui pendant qu'il semble courir dans les airs, formant un igloo gigantesque juste au-dessus des têtes de ceux qui sont à terre.
Le rire glaçant de Pitch parvient à leurs oreilles mais Jack n'en a que faire. Le croquemitaine disparaît de cette manière dont il a le pouvoir et c'est sur la terre ferme qu'il réapparaît. Certains de ceux qui entourent Jack ont des bruits horrifiés, lui reste concentré sur sa tâche, entend et voit à peine ce qu'il se passe. Ceux qui devaient rester sous l'igloo, commandés par Geulfor, s'empressent d'exiler Pitch de la construction. La seule réaction de celui-ci est d'envoyer une immense faux sculptée en glace noire vers le plus jeune des Gardiens, qui la prend de plein fouet et hurle de douleur en commençant à chuter.
« Jack ! » s'écrie Harold en menant Krokmou pour qu'il se retourne et intercepte le blessé dans sa chute. Les autres se sont laissés distraire et la fée a eu le temps de lancer une attaque suffisamment puissante pour s'enfuir, malgré la résistance du dragon qu'elle chevauche. A croire qu'elle peut presque envoûter aussi les créatures moins qu'un Alpha bien sûr, moins que Krokmou, mais tout de même. Elle est puissante jusque dans la nature et c'est mauvais pour leurs projets.
Harold a calé Jack entre ses jambes, son dos sur son torse. Le Gardien est sonné, il gémit sa douleur.
« Je dois terminer, réussit-il à dire. Sinon les enfants…
– Les dragons qui crachent de la glace s'en chargent, répond Harold alors que Krokmou continue d'attaquer son adversaire de rayons plasma et que lui-même furette les alentours pour trouver un moyen d'en venir à bout. Occupez-vous du Croquemitaine ! s'écrie-t-il à l'attention des Gardiens On se charge de l'autre ! »
Jack a du mal à garder les yeux ouverts. Un soupir du fond de l'âme s'échappe d'entre ses lèvres et il relâche son corps, comme soulagé d'avoir fait son maximum et que d'autres aient pris la relève. Harold peine à rester concentré sur la Princesse des Aulnes, sur les éléments qui sont à sa disposition pour la neutraliser, sur Pitch qui doit coûte que coûte rester loin de celle-ci, et sur Jack qui ne doit pas s'endormir. Il n'a jamais pensé qu'un Gardien pouvait mourir autrement qu'en tombant dans l'oubli. Qu'un Gardien pouvait être blessé à mort par une autre Légende. Est-ce vraiment possible, d'ailleurs ? Jack peut-il mourir par la main de Pitch ou n'est-il que blessé ?
« Oh…
– Qu'est-ce qu'il y a ? s'inquiète le Gardien – en fronçant seulement les sourcils plus fort qu'auparavant et en faisant l'effort d'être audible.
– C'est une Fée Métamorphe. »
Jack se tourne légèrement et ouvre les yeux. La Fille du Roi des Aulnes n'est plus sur son dragon. Elle parvient pourtant à se maintenir dans les airs et ça paraît étrange, parce qu'elle n'en semblait pas capable quand le cercle incendiaire la menaçait encore. Jusqu'à ce que du feu s'échappe de sa bouche et Jack comprend soudain la notion de « fée métamorphe ». Elle a pris de sa monture ce qu'elle pouvait copier.
« VAREK ! » hurle Harold. « EXPLIQUE ! »
Là, Jack entend des bribes d'explications de la part de l'ami joufflu de Harold, qui crie probablement pour être entendu et annonce tout ce qu'il sait du dragon qu'elle montait. Le chef écoute, comme pour s'assurer qu'aucune information ne lui manque sur son adversaire.
« OK mon grand », commence Harold en penchant son torse vers l'encolure de Krokmou – mais sur cette encolure gît un Jack à peine conscient, qui a pourtant gardé suffisamment de force pour trouver le jeune homme très, très près de son buste. « On va passer derrière elle. Je sais pas si une métamorphe peut être aussi sensible à l'Inferno qu'un vrai dragon mais on va la neutraliser. »
Krokmou secoue la tête de haut en bas. Harold échange avec Astrid un regard entendu celle-ci parle à Tempête, qui s'empresse de lancer des offenses de plus en plus rapides à la métamorphe, suivie d'autres dragons qui donnent tout ce qu'ils ont, tout ce qu'ils peuvent donner malgré la puissance, la dangerosité, la perniciosité de leur opposante. Ils vivent comme un dernier combat, prêts à se sacrifier tant que leur décès sert. Jack sent bientôt le vent fouetter son visage, Krokmou est passé à travers la foule pour parvenir derrière la femme.
« Et c'est parti », souffle le dragonnier avant de sauter de sa selle pour déployer son costume. Jack manque toujours de force mais l'observe, pour le voir vaincre leur ennemie, pour trouver la force, aussi, de reprendre lui-même la bataille. Krokmou assure ses arrières.
Mais une nouvelle vague noire arrive par-dessous et Harold ne s'en rend pas compte.
Jack saute à son tour de Krokmou, qui a réagi lui aussi en s'envolant vers le viking. Ce n'est pas ce qu'il faut faire. Un dragon, aussi puissant soit-il, ne peut rien face à Pitch. C'est Jack qui se place en barrière, fébrile, encore sonné par sa précédente attaque qui a glacé ses entrailles – parce que, si la dernière fois Pitch avait réussi à transformer les rêves en cauchemars, il a cette fois-ci trouvé le moyen de faire de l'amusement une peur et un danger mortel –, place son bâton devant lui et dresse toute une protection glaciaire, un mur froid que la peur commence déjà à envahir. La protection n'est pas assez épaisse, il le sent, les autres aussi. Jack est beaucoup trop faible pour protéger Harold, ce mur ne tiendra pas plus de quelques secondes. Les autres Gardiens attaquent le Croquemitaine avec plus de ferveur, décidés à détourner son attention, mais la Peur a déjà enseveli le mur de Jack.
Cernée de tous côtés, la Fille du Roi des Aulnes reçoit de plein fouet le poids du chef viking, qui s'accroche à son dos et entoure sa tête d'une poudre qu'il fait exploser. Quand il estime en avoir fini avec elle, il pique vers le sol et ce sont Kranedur, Kognedur et leur dragon à deux têtes qui l'interceptent, Krokmou étant lui-même en train d'envoyer des rayons plasma sur la femme-dragon. Si elle ne peut mourir, du moins restera-t-elle K.O. un long moment après ce combat-là.
Jack a la vision qui se trouble, tremblant sous la pression de la peur dans sa glace, l'invasion de Pitch au sein-même de son pouvoir, dans son bâton, dans ses veines. Le mur est sur le point d'éclater en des milliards d'obscurs flocons mi-neige mi-cauchemars lorsque soudain Jack sent ses forces revenir. Il en retrouve tellement qu'il peut renforcer la barrière, l'épaissir, faire pression sur la peur qui gronde à l'intérieur. Le mur rectangulaire se transforme en boule énorme et peu à peu son cœur terrifiant, noir d'épouvante et d'insécurité, rétrécit, rétrécit et s'éteint à jamais. La boule géante de glace explose et il n'y a plus rien, Jack Frost a réussi, Jack Frost est de nouveau venu à bout de la Peur. Cerné par les autres Gardiens, Pitch, affaibli, a disparu. La Fille du Roi des Aulnes est tombée, inerte, sur l'igloo que les dragons ont réussi à clore. Dessous se trouvent des enfants et des femmes qui sourient ou qui pleurent, les uns dans les bras des autres.
Rasséréné, Jack s'en va retrouver les Légendes. Fée vole vite autour d'eux, pleine de cette énergie qu'ils viennent de retrouver. Bunny marmonne des « ouais, et qu'on vous y reprenne pas ! » à qui veut bien entendre qu'il est le plus fort, Nord sautille d'un pied sur l'autre et Sab a un sourire qui plane sur ses lèvres. La fée des dents, dans sa hâte, fonce en riant dans les bras d'un Jack qui sourit mais recule. Plutôt que de se loger sur les côtes de la femme-colibri, ses mains restent en suspend de chaque côté de son corps.
Il est temps que les mères et leurs enfants enfin conscients, de ce qui les entoure et de ce jeune âge que n'ont pas su usurper les changelings, rentrent pour retrouver le reste de leurs familles. Le Marchand de Sable en fera son affaire.
Jack s'autorise alors à croiser le regard de Harold, mais détourne le sien quand il voit Astrid poser ses lèvres sur sa joue droite qu'elle vient probablement d'écraser du poing. Il aimerait lui parler et n'est pourtant plus sûr d'en avoir encore le droit, la permission. L'envie.
