Le lendemain matin, le climat se trouvait particulièrement lourd lorsque Gojyo décida de sortir afin de se libérer l'esprit. Les températures n'étaient guère agréables contrairement aux beaux jours pareils à l'été qui s'étaient déjà montrés ; il s'agissait plutôt d'une journée où le fait de sentir la pluie rafraîchissante ruisseler d'un ciel sans nuages ferait partie des plus grands désirs de tous. Le temps s'était métamorphosé d'un seul coup depuis quelques jours, amenant une vague de chaleur presque insupportable dans les ruelles bien désertes, mais la tranquillité régnante ne déplaisait pas au métis qui s'attardait aujourd'hui sur un sentier inconnu. Sous la masse incandescente qui brûlait l'asphalte, il ne croisa aucun regard excepté celui deux vieilles femmes, qui se languissaient devant une large boutique au store verdâtre.

Au fur et à mesure qu'il marchait, l'endroit qu'il empruntait était de plus en plus étranger à ses yeux et le quartier devenait moins fréquentable au sein de ces sentiers déserts, qui finissaient par lui déplaire. En promenant un instant son regard autour de lui, Gojyo décida finalement de retourner sur ses pas lorsqu'il entendit un bruit strident. Comme celui-ci semblait venir d'assez loin, il n'y prêta d'abord aucune attention et songea solennellement à un couple qui se disputait, ayant cru percevoir durant l'altercation une voix appartenant à une femme et l'autre à un homme. Les bras le long du corps, il continua un instant sa route, mais fut une nouvelle fois retenu par les cris qui se firent plus violents sans pourtant alerter quiconque aux alentours. Ces sons perçants commencèrent à l'inquiéter, ils ne paraissaient pas naturels même pour un désaccord et Gojyo décida alors d'aller voir ce dont il s'agissait. En courant jusqu'à l'endroit d'où parvenaient ces bruits, il arriva finalement dans une petite ruelle entourée d'une haute palissade de bois qu'il considéra un instant avec stupéfaction.

Dans ce coin de rue se trouvait une jeune fille en compagnie d'un homme amplement plus âgé, qui se tenait debout devant elle. Cette dernière était recroquevillée au sol les deux bras le long de sa taille, une mine effrayée sur son visage. Elle semblait peiner à reprendre sa respiration et le métis songea alors qu'elle avait dû courir jusqu'ici tant elle paraissait à bout de souffle. N'ayant pas remarqué la présence d'un autre individu, l'inconnu se pencha subitement vers l'adolescente avant de lui prendre le poignet d'un geste brusque pour s'agenouiller à sa hauteur lorsqu'elle se remit à crier. En apercevant la scène, Gojyo s'avança vivement vers l'homme qui lui tournait le dos en le retenant par le bras, puis le repoussa vers l'arrière afin de l'éloigner de la jeune fille. Les yeux soudainement écarquillés, ce dernier manqua de tomber au sol et se ressaisit malencontreusement tandis que le demi-yokai s'approcha de quelques pas dans sa direction. Durant leur brève altercation, l'homme sortit finalement un couteau de sa poche lorsque des sirènes se faisant entendre près des lieux sur lesquels ils se trouvaient alertèrent ce dernier, qui laissa échapper son arme à terre. Intrigué, le métis dirigea ses yeux arrondis vers ce bruit incessant qui semblait se rapprocher au fil des secondes jusqu'à dévoiler un véhicule marine sur la place pavée, d'où sortirent deux hommes en uniforme. Après que l'adolescente encore terrifiée désigna vaguement l'inconnu du regard, ils se précipitèrent vers ce dernier pour l'emmener de force avec eux sans jeter un regard aux alentours redevenus brusquement calmes, ne prenant pas non plus la peine de s'assurer que tout aille bien pour la jeune fille. Tout en poussant un léger soupir, Gojyo songea intérieurement au fait qu'il n'avait pas prévenu la police et demeura quelques instants sur place en observant d'un air interloqué la voiture s'éloigner des lieux. Comme il se trouvait toujours dos à la palissade, il se retourna finalement vers celle qui se trouvait toujours au sol et dont le visage semblait défiguré par la frayeur. Elle paraissait terriblement affectée par ce qui venait de se passer et ne parvenait pas à relever la tête presque enfouie dans ses genoux, qui laissaient deviner de légers tremblements. Inquiet, il s'approcha à pas lents de cette silhouette chétive avant de s'agenouiller à sa hauteur. Lorsque l'inconnue aperçut de manière plus nette l'ombre qui se dessinait petit à petit devant ses yeux rivés vers l'asphalte, cette dernière releva finalement la tête en direction du métis qui s'assit en tailleur face à elle.

- Tu peux te lever ? Demanda celui-ci tout en lui tendant la main.

Sans prononcer un mot, la jeune fille saisit faiblement les doigts qui s'offraient à elle pour se relever d'un geste assez maladroit. En considérant avec inquiétude ses yeux emplis de larmes, Gojyo retint diligemment sa vis-à-vis aux épaules lorsque cette dernière trébucha frugalement vers l'avant.

- Tu n'as rien ? Continua-t-il, lui demandant par la suite si cet homme lui avait fait du mal.

Rapidement, elle secoua la tête et finit par rassurer le métis qui la tenait toujours près de lui. Par deux fois, elle lui affirma d'une voix toujours secouée par l'angoisse qu'il était arrivé à temps et qu'elle avait simplement eu très peur avant de le remercier sur un ton infantile. Alors qu'il se présenta brièvement tout en affichant une expression plus sereine, elle lui adressa un timide sourire en lui dévoilant à son tour son nom : « Lucy ». Alors qu'elle parlait, la jeune fille semblait chercher ses mots. Tout demeurait flou dans son esprit et en réalité, elle ne se souvenait presque de rien la concernant hormis son âge et son prénom. Tandis qu'elle balayait les environs d'un regard incertain, elle ne put se remémorer entièrement la matinée qui venait de se dérouler, se souvenant uniquement du fait qu'elle avait fui un endroit étrangement sombre et qu'à force de courir, elle s'était retrouvée dans cette ruelle sans savoir pourquoi. Voyant qu'elle était un peu paniquée, Gojyo n'insista pas. Il se contentait de la regarder d'une expression rassurante avant de lui proposer d'aller s'asseoir sur le banc de bois siégeant derrière eux.

Pendant qu'il marchait à ses côtés, il remarqua que Lucy était assez petite par rapport à lui ; il la dépassait d'au moins quinze centimètres et à bien l'observer, elle était très fluette. Avec ses grands yeux grenats, elle avait le visage innocent d'une petite fille enveloppé d'un corps d'adolescente au teint pâle, rehaussé par des pommettes rougies par la gêne. Ses longs cheveux rose clair tombaient gracieusement le long d'un dos fin légèrement cambré. À la considérer ainsi, Gojyo la trouvait d'une timidité presque touchante tant elle paraissait humble.

Alors que tous deux restèrent un moment sur le banc noyé sous un soleil de plomb, il la questionna sur l'endroit d'où elle venait. La chaleur se faisait de plus en plus étouffante et les rues demeuraient désertes sans une légère brise pour revigorer les alentours. Durant quelques secondes, la jeune fille réfléchit à cette demande pour finalement avouer avec regrets qu'elle n'en avait pas la moindre idée. Bien qu'elle n'ait visiblement pas été blessée à la tête, son esprit demeurait toujours aussi confus et cette soudaine incapacité à retrouver la mémoire l'effrayait sincèrement. En observant l'air soucieux qu'elle arborait depuis quelques minutes déjà, le métis lui affirma d'une voix douce qu'elle allait probablement s'en souvenir plus tard tandis que Lucy croisait et décroisait sans cesse ses mains sur ses cuisses effilées. Dans un murmure, le jeune homme ajouta alors qu'elle devait simplement être troublée par les récents événements et que cela ne devait pas l'affoler ; toutefois, l'adolescente lui avoua d'une voix éteinte qu'elle n'avait sûrement aucun endroit où aller. Même si elle était incapable de se souvenir de sa provenance, elle sentait gravement au fond d'elle qu'elle avait cherché à fuir quelque chose.

Un court silence suivit cette révélation. Durant un instant, Gojyo songea à lui proposer de l'accompagner jusqu'à l'orphelinat mais au vu des circonstances, il hésitait à lui faire part de cette proposition et continuait d'observer d'un air indécis le sol qui brûlait sous le soleil. Ayant constaté qu'il était perdu dans ses pensées, la jeune fille afficha un regard interrogatif qui fit peu à peu réagir le métis. Intérieurement, ce dernier pensa alors avec certitude qu'il ne devait en aucun cas la laisser seule en ces lieux, qu'importe si elle avait bel et bien un endroit où aller. Pour le moment, il n'en savait rien et décida qu'il valait mieux l'emmener avec lui le temps qu'elle retrouve ses esprits, même si cela revenait à l'héberger quelques jours jusqu'à ce qu'elle se sente mieux. À cet instant même, il n'envisageait pas d'autre possibilité. Alors, tandis qu'il releva lentement les yeux pour se retrouver plongé dans son regard singulier, il tenta maladroitement de lui adresser sa proposition.

Sous le masse incandescente qui faisait rougir sa peau, Lucy resta un long moment silencieuse tout en réfléchissant à diverses choses à la fois. Au fond, elle s'inquiétait grandement de sa future condition et demeurait, malgré elle, méfiante à l'égard de son interlocuteur dont elle ne connaissait rien. Néanmoins, lorsqu'elle releva ses yeux de pêche pour découvrir face à elle un regard innocent et amical, elle se sentit à la fois gênée et stupide. Tout en étirant ses bras le long de ses jambes désormais moins agitées, elle songea alors que si ce dernier l'avait aidée tout à l'heure, il ne lui voulait probablement aucun mal. Après avoir gardé le silence durant presque une minute, elle accepta finalement avec humilité et d'un hochement de tête incertain la proposition de Gojyo, qui lui adressa un timide sourire avant de se relever à ses côtés pour se mettre en route. Sur le chemin pavé, le soleil éclatant se tarit peu à peu au fil de l'après-midi et les températures chutèrent doucement pour laisser apparaître un ciel confus, couvert de nuages partiellement grisés. Une imposante lourdeur envahit l'atmosphère, laissant présager quelques gouttes de pluie dans la soirée, mais la fin de matinée resta cependant insensible aux précipitations et le jeune homme conduisit alors sa rencontre de seize ans jusqu'à l'importante battisse abritée par son large portail. Il invita ensuite cette dernière à le suivre à l'intérieur tandis qu'elle marchait quelques pas derrière lui, curieuse de découvrir ce qui se trouvait après ces murs.

D'un pas assuré, il l'accompagna jusqu'au bureau du directeur après avoir traversé le vestibule étrangement calme et à l'entente d'une voix familière l'invitant à entrer, il franchit la porte. D'une voix engageante, il invita Lucy à s'asseoir sur l'une des chaises qui faisaient face à la longue table rectangulaire, sous le regard étonné du vieil homme debout au milieu de la pièce. Inconfortablement installée aux côtés de celui qui lui était toujours inconnu, l'adolescente laissa ce dernier expliquer la situation au directeur qui l'écoutait toujours avec la même attention et au bout du court récit qu'il venait d'entendre, ce dernier prépara alors les administrations nécessaires afin d'accueillir la jeune fille au sein de l'établissement pour une durée encore indéterminée. Tandis qu'il cherchait de quoi remplir les formulaires qu'il présentait à l'humaine aux yeux de rose, Gojyo resta à ses côtés afin que celle-ci ne se retrouve pas seule dans ce lieu qu'elle méconnaissait.

Alors que tout semblait en ordre, il dirigea Lucy dans le couloir jusqu'à sa nouvelle chambre qui se trouvait à quelques pas du bureau, dans le coin adjacent à la sienne. Tandis que l'adolescente le suivait timidement, elle songea au fait qu'elle lui était sincèrement reconnaissante de l'avoir amenée jusqu'ici. Dans ce long couloir qu'elle arpentait maladroitement derrière le dos dessiné du jeune homme se dissimulant derrière un ample t-shirt noir, elle se questionna alors sur la façon dont elle pourrait le remercier.

La pièce dans laquelle ils venaient de pénétrer était munie d'une sorte de paravent faisant office de porte coulissante, derrière lequel les murs peints d'un jaune écrémé et limpide se fondaient dans un parquet clair-boisé. La grande fenêtre veillant sur une bordure ramée était entrecoupée d'un rideau de miel presque transparent, volant de temps à autres vers un petit bureau rectangulaire ainsi que quelques bas meubles de rangement trônant au fond de cette chambre à l'atmosphère plaisante. Deux lits simples foncièrement bordés terminaient cet arrangement, qui fit décrocher un léger sourire à la jeune fille émue. Une autre personne occupait habituellement cette pièce aujourd'hui vide ; il s'agissait de l'une des dernières places disponibles pour Lucy qui allait devoir partager les lieux avec cette inconnue sans que cela ne la dérange particulièrement. Elle se sentait au contraire rassurée d'avoir quelqu'un à ses côtés pour passer ses nuits car seule, elle n'aurait réussi à trouver le sommeil. Tout en promenant ses yeux au sein de la chambre, elle en observa chaque parcelle avant que son regard ne dérive sur trois énormes peluches entassées près de l'armoire.

Comme elle se familiarisait lentement avec les lieux, Gojyo partit chercher Meiko qui se trouvait être la future colocataire de la jeune fille et qui logeait originellement dans cette petite chambre au milieu de laquelle Lucy demeura un moment seule. Elle restait comme paralysée sur place, la bouche entrouverte, observant d'une heureuse expression le lieu qu'elle occuperait à partir d'aujourd'hui pour finalement faire connaissance quelques minutes plus tard avec une adolescente pétillante de dix-huit ans aux longs cheveux châtains, qui encadraient son visage rond. Ses yeux de couleur prune s'étiraient légèrement en amande autour d'un nez retroussé, entouré par des taches de rousseur parsemant ses joues rebondies.

Depuis qu'il était arrivé dans cet établissement, Meiko s'était petit à petit rapprochée du métis, bien que ce dernier demeure toujours légèrement distant avec elle et fut ravie de rencontrer la jeune fille qui allait l'accompagner pour les temps à venir. D'un caractère naturellement avenant, elle n'eut aucun mal à rendre Lucy à l'aise en sa compagnie et lui témoigna plusieurs fois sa joie de partager sa chambre avec quelqu'un de si agréable. Face à toutes ces réflexions, l'adolescente ne put s'empêcher de rougir inconsidérément sans faire de remarque. D'une manière toujours indécise, elle s'avança à pas lents au centre de la pièce, ne sachant comment réagir à l'attention qui lui était portée. En s'asseyant timidement sur le lit, elle croisa ses mains sur ses genoux dénudés tout en souriant faiblement aux monologues enthousiastes de sa vis-à-vis, qui lui promit de l'emmener faire les boutiques le lendemain afin de lui permettre de vivre ici convenablement.

Le soir tombé, les deux adolescentes discutèrent vaguement tandis que la lune arpentait craintivement le ciel étoilé. Gojyo les avait laissées seules afin de passer un appel téléphonique à son frère et tous trois avaient jugé bon de ne présenter Lucy que le lendemain aux autres occupants. Il y avait tellement de personnes à saluer que la jeune fille se serait sûrement sentie paniquée à l'idée de rencontrer tous ces gens le jour même de son arrivée et la journée qu'elle venait de vivre l'avait réellement épuisée.

Allongée confortablement sur le lit qui donnait sur la fenêtre de bois, cette dernière contemplait la lune désormais pleine à l'extérieur tandis que Meiko lui faisait la conversation. Comme l'adolescente se sentait presque en confiance à ses côtés, elle lui dévoila d'un débit toutefois lent la manière dont s'était déroulée sa rencontre avec Gojyo, qui avait finalement pris la décision de l'accompagner jusqu'à l'orphelinat. Tandis qu'elle écoutait soucieusement son histoire, la brune se mit à dévoiler un large sourire tout en considérant le plafond mansardé, songeant intérieurement que cela ressemblait bien au jeune homme qu'elle connaissait.

- Je n'ai aucun souvenir de l'endroit d'où je viens, avoua alors Lucy d'une voix subitement éteinte, tandis qu'elle sentit peser sur elle un regard interrogateur.

Sans aucune question supplémentaire, son interlocutrice se contentait de l'observer d'un air étonné avant de l'interroger sur ses derniers souvenirs. Les yeux à présent humides, la jeune fille soutenait le fait que ceux-ci se limitaient à la matinée qui venait de se dérouler, sans pour autant être suffisamment précis. En se redressant sur son lit, Meiko croisa un instant le regard de sa vis-à-vis qui s'était terni. Elle était incapable d'en dire davantage, ressassant en vain les quelques bribes de la journée qui lui restaient en mémoire et qu'elle peinait à mettre en ordre. Alors, d'une voix bien basse, la brune lui suggéra de se rendre chez le médecin dont le cabinet longeait la ruelle de l'établissement si ce phénomène persistait. Presque instantanément, elle lui avait promis de l'accompagner après avoir observé une expression peu engageante sur le visage de cette adolescente si prude. En gratifiant cette dernière d'un grand sourire destiné à la rassurer, Meiko éteignit finalement la lumière tout en continuant de discuter avec elle avant que toutes deux ne sombrent dans un sommeil houleux.

Le lendemain, les deux adolescentes s'étaient rendues ensemble en ville afin de faire les achats nécessaires pour Lucy, qui avait ensuite fait brièvement connaissance avec le reste des pensionnaires. Elle avait été bien accueillie par la plupart qui se réjouissaient d'une nouvelle arrivante en ces lieux, mais peinait tout de même à se faire des amis tant sa timidité et sa crainte d'amorcer une discussion la freinaient grandement dans ses relations. Elle pensait nécessiter d'un peu plus de temps afin de répondre aux conversations qu'on lui lançait ci et là et bien qu'elle ait été prise en charge dès son arrivée par le groupe du jeune homme qui l'avait recueillie, les efforts inconfortables qu'elle effectuait afin de mener une conversation étaient malheureusement bien visibles. En dépit de cela, cet aspect de sa personnalité ne rebutait aucun des jeunes adolescents qui concevaient avec empathie sa situation et ainsi, elle pouvait ressentir de la part de son entourage une certaine envie de l'inclure parmi ce groupe qui lui rendrait sûrement la vie un peu plus aisée.

Malgré cela, elle s'interrogeait tout de même sur sa présence ici ainsi que sur la durée de son séjour. Ne possédant plus aucun souvenir, aucune bribe de mémoire concernant son passé, elle se demandait avec inquiétude si elle allait être capable de subir un nouveau bouleversement dans le cas où une quelconque famille se manifesterait pour elle, mais au fond, elle ne nourrissait pas particulièrement l'idée d'un foyer prêt à l'accueillir. Alors qu'elle y songeait ardemment, cette idée lui paraissait insensée et elle n'envisageait pas réellement le fait que quelqu'un puisse l'attendre au dehors.

Le soir même, la jeune fille décida de ne pas s'attarder aux côtés des autres adolescents durant le repas. La foule graduelle rendait la salle bien plus bruyante qu'elle ne l'aurait imaginé et elle fut alors prise d'un sentiment de malaise grandissant à mesure que les minutes défilaient. Le fait de se retrouver en compagnie de tous ces gens encore inconnus l'effrayait, elle n'y avait pas encore été habituée d'autant plus que tous les regards étaient inlassablement dirigés vers elle. Pour cette raison, il lui fut difficile d'ignorer les remarques et commentaires incessants qui lui étaient continuellement adressés. Alors que le soleil disparaissait peu à peu de la toile d'azur, l'adolescente s'excusa poliment de devoir quitter les lieux et se rendit un instant dans la petite chambre à l'instant vide, qui lui servait de refuge. D'une manière presque irréfléchie, elle se dirigea vers le petit balcon qui faisait suite à la pièce pour se pencher légèrement contre la balustrade. La nuit commençait à tomber tandis que le ciel dévoilait ses plus belles nuances de rouge, qui couvraient un astre fatigué. Ne pouvant détacher ses grands yeux de ce tableau qui s'offrait à elle, Lucy se sentit progressivement apaisée par ce paysage aux mille teintes chaudes et rassurantes. Pour une raison qu'elle ignorait, cette couleur lui était singulière. Elle la trouvait simplement apaisante tant cette dernière éveillait en elle un sentiment des plus favorables. Lentement, elle ferma ses yeux de pêche face au visage de lumière qui disparaissait peu à peu derrière les montagnes, comme pour l'accompagner dans ce sentiment de sérénité qui l'envahissait. Alors que le soleil se dissimulait toujours plus derrière une toile obscure, elle se mit alors à penser que seule la vision d'un tel tableau serait en mesure d'apaiser son cœur : un rouge profond qui s'apparentait à un berceau chaleureux et accueillant qui, peu à peu, l'enlevait à son ravisseur qu'étaient ses angoisses.

Dès lors que cette image disparut de son esprit, elle rouvrit un instant les paupières pour constater que le ciel était devenu plus mate. La lune commençait à se montrer davantage, comme pour prendre la place de ce rayon protecteur dans lequel elle cherchait du réconfort. Accoudée nonchalamment à la rambarde, la jeune fille réfléchit alors à plusieurs choses à la fois. En son cœur confus, elle alimentait une crainte qui l'empêchait d'apprécier le moment présent sans pour autant en connaître la nature. Depuis son arrivée, elle ne s'était jamais retrouvée seule ainsi en compagnie des étoiles et cette anxiété abstraite qui grandissait en elle finit par l'attirer inlassablement vers des doutes encore plus profonds. La peur, elle l'avait déjà ressentie la veille lorsqu'elle se promenait dans ces rues si peu engageantes sans savoir où aller. En cette soirée si douce, cette sensation bien que sensiblement identique lui paraissait pourtant très différente de la précédente. Le regard perdu vers l'horizon, elle se demanda à elle-même si elle pouvait désormais considérer que son chemin était tracé, si elle savait à présent où aller. Elle possédait certes un lieu où vivre pour le moment, mais trop de zones d'ombres persistaient dans son esprit pour la laisser indifférente face à sa condition. Soudainement, elle se mit à trembler. À y réfléchir, elle sentait cette détresse s'élever de plus en plus en elle sans vouloir la quitter et à présent que ces pensées se concentraient immanquablement sur cet aspect de sa vie, elle en perdit le contrôle pour laisser dévaler quelques larmes sur ses joues rosées.

Des larmes, elle n'avait même pas le souvenir d'en avoir versé auparavant. Tout en portant insensiblement une main à sa joue droite, elle effaça d'un geste hasardeux cette traînée d'eau traversant son visage pour examiner un instant l'aspect de celle-ci, qui paraissait rudement fragile. Alors que la chaleur du dehors l'enveloppait doucement, elle s'agenouilla lâchement sur le sol froid pour enfermer la rambarde tiède au creux de ses mains qui semblaient si frêles tant elles étaient éthérées. Dans un silence de plomb qui commençait à peser sur le cœur de l'adolescente, Meiko pénétra doucement dans la pièce tout en refermant machinalement la porte derrière elle. Lucy, qui avait faiblement perçu le bruit émanant de l'autre bout de la chambre, sursauta un instant avant de se retourner d'un geste vers sa vis-à-vis qui la considérait d'un air soucieux.

- Tout va bien ? Demanda cette dernière d'une voix morne, bouleversée de constater des traces de larmes séchées sur le visage de sa nouvelle connaissance qui la fixait calmement.

Dans un mutisme persistant où seuls parvenaient les souffles de sa respiration haletante, la jeune fille se releva plutôt maladroitement pour rejoindre sa colocataire demeurant au centre de la pièce. Elle ne prononça pas le moindre mot, mais ses yeux parlaient pour elle tant ils paraissaient à la fois attristés et perdus dans le vide. D'un pas lent, Meiko s'avança alors vers sa vis-à-vis pour la couvrir d'un tendre sourire. Elle s'approcha jusqu'à sa hauteur tandis que cette dernière l'observait d'un regard suppliant une chose inconnue, passant simplement une main amicale dans les mèches rose pâle de sa colocataire qui ravala quelques sanglots. Tandis que ses phalanges traversaient progressivement sa chevelure de pêche, Lucy sentit son cœur se rasséréner peu à peu face aux deux améthystes qui se dressaient fiévreusement devant elle. À mesure que sa respiration se modérait, un léger sourire vint timidement illuminer son visage encore marqué par l'émoi.

La jeune fille se sentit progressivement rassurée par la présence de cette adolescente à ses côtés, dont la simple compagnie lui faisait ressentir une certaine sérénité après cette anxiété soudaine. En poussant un faible soupir, elle prit silencieusement place sur le lit adjacent à la fenêtre lorsqu'elle ressentit malgré elle un lourd pincement au cœur. D'une démarche presque feutrée, la brune vint la rejoindre quelques secondes plus tard afin de contempler la lune adoucissante à ses côtés.

- Elle est belle, n'est-ce pas ? Lança cette dernière avant de diriger à nouveau son regard lilas vers Lucy, dont la mine semblait s'être détendue. De légères traces rouges soulignaient encore ses pupilles humides, mais Meiko songea avec sincérité que celles-ci n'allaient pas tarder à s'estomper.

Les yeux éperdument dirigés vers cette sphère ronde et éblouissante de beauté, l'adolescente acquiesça d'un sourire. Son expression craintive s'était graduellement transformée en une belle courbe sincère dessinant parfaitement la pointe de ses lèvres et tandis qu'une légère brise parvint jusqu'à la chambre, elle ferma un instant les yeux tout en prenant une grande inspiration pour se remémorer ce paysage qui l'avait précédemment calmée. Les paupières closes, elle sentit soudainement une large éclaircie l'envahir alors qu'elle prenait peu à peu conscience de ce qui l'avait alarmée auparavant.

À présent qu'elle se sentait en pleine capacité d'y réfléchir, elle songea avec amertume que la solitude dans laquelle elle s'était enfermée durant les quelques minutes ayant suivi le repas pouvait être la cause de cette sensation de douleur. Elle qui avait envisagé que le fait d'échapper à cette foule lui ferait du bien, elle comprit rapidement et avec regrets que cela l'avait au final accablée plus qu'elle ne l'aurait cru. Seule, elle songeait excessivement à tout ce qui manquait à sa vie : son passé, son futur, ou même ces instants présents... Tout semblait encore se mélanger dans sa tête, créant inlassablement une symphonie détestable de pensées mélancoliques. Alors qu'elle demeurait en tailleur sur la couverture de coton, elle posa un instant les yeux sur sa colocataire dont les lèvres souriaient sans relâche. Cette dernière, bien que sans doute curieuse de sa situation, ne lui avait posé aucune question quant à son soudain départ lors du repas et tentait plutôt d'attirer ses pensées ailleurs en lui racontant quelques histoires sur ses anciennes connaissances et désormais amis de l'orphelinat. Pour la première fois depuis la veille, la brune entendit quelques rires s'échapper de la bouche de son interlocutrice à mesure qu'elle lui faisait part de ces anecdotes. Lorsqu'elle affichait une telle expression bien qu'encore discrète, elle était réellement radieuse et même si cette dernière restait tout de même un semblant réservée, le fait de pouvoir faire rire ne serait-ce qu'un peu cette adolescente abandonnée à ses tourments suffit à embaumer grandement le cœur de Meiko.

Une soleil conciliant fit son apparition très tôt dans la matinée, berçant une dernière fois Lucy avant de la tirer de son sommeil. Paresseusement, elle se redressa contre l'oreiller mou et creux qui la séparait de la tête de lit tandis que les rayons de l'astre parvenant à l'intérieur de la pièce striaient le sol d'une lueur vive et éclatante. Languissante, elle s'étonna de ne pas retrouver en sa compagnie la jeune brune qu'elle n'avait pourtant pas entendue quitter la pièce. D'un geste imprécis, elle releva ses longs cheveux clairs qu'elle attacha en une lâche queue de cheval puis s'habilla d'une façon expéditive avant de rejoindre le couloir qui lui semblait s'éloigner à chaque pas. Haletante, elle fut soudainement soulagée de retrouver sa nouvelle connaissance en compagnie de Gojyo, qui l'attendait derrière le pan de mur séparant le vestibule de la sortie. En les voyant tous les deux ensemble, elle leur adressa un sourire maladroit et confus, souhaitant dissimuler ses troubles quant à la soudaine disparition de Meiko au matin.

En observant malgré tout l'expression troublée sur le visage de sa vis-à-vis, elle s'excusa malhabilement et discrètement en lui affirmant qu'elle n'avait pas voulu la réveiller, elle qui semblait dormir si profondément après ses tourments de la veille. D'une voix douce, elle lui proposa alors de passer la journée en sa compagnie ainsi que celle du jeune homme afin de lui faire visiter les alentours qui s'offraient à eux. De ces mots pourtant si humbles s'échappaient une sérénité précieuse parsemant les yeux clairs et désormais humides de Lucy, qui acquiesça avec plaisir et s'aventura à leurs côtés pour une sortie qu'elle n'avait au départ pas envisagée. Une riche émotion envahit son cœur pour faire déborder celui-ci d'une joie amenant quelques gouttes à perler au coin de ses paupières. En compagnie des deux adolescents, elle se sentait entourée et en sécurité tandis qu'elle parcourait ces étendues d'émeraude pointées du jaune de quelques fleurs s'activant au sol. Les anciens bâtiments trônant sur les collines passaient de remparts à des constructions plus personnelles, mais habitées d'une certaine nostalgie architecturale. Leurs vieux murs pavés de fougères oscillaient parfois entre un gris cendré et un jaune safran plus terne recouvrant presque l'ensemble des constructions, qui s'alignaient de façon ordonnée au-dessus des champs. Le contraste entre cette vision séculaire et la ville plutôt moderne dans laquelle ils avaient établi demeure surprenait positivement l'adolescente, qui fit alors la connaissance de ces lieux dont elle ignorait jusque-là l'existence pour s'imprégner d'une vision qu'elle désirait ancrer à jamais dans son esprit. De ce tableau qui semblait si fragile et pourtant si fier, elle convoitait l'idée d'en garder un éternel souvenir.

Tout en ramenant une mèche de ses cheveux nymphe qui s'était envolée devant ses deux pupilles d'un rose brillant, Lucy s'arrêta un instant afin de contempler une fois encore ce sentier qui semblait la fasciner. La caresse des brins d'herbe sur ses chevilles nues lui apportait à la fois un sentiment de fraîcheur et de sérénité qu'elle ne pouvait nommer ; cette sensation lui était agréable sans qu'elle ne sache vraiment ce qui la définissait ainsi, mais elle songea également que cette légèreté faisait tout son charme. Simplement, alors qu'elle se tenait au sommet de cette colline saillante, elle se sentait en mesure d'apprécier pleinement la vue d'une telle toile qui lui tendait chaleureusement les bras.

Ils s'assirent un moment face à cette nature lénifiante, tendant simplement le regard vers l'horizon qui ne cessait de s'élargir. Ayant passé l'intégralité de la matinée dehors, ils s'arrêtèrent manger dans une pension avant de retourner sur d'autres sentiers longeant le bord de mer. Ceux-ci menait directement à la ville, bien qu'ils n'entouraient cette dernière que d'une simple boucle paraissant infinie. Sur le sable de lune qui s'enfonçait sous leurs pas, tous trois ne regagnèrent finalement l'établissement qu'en début de soirée. Meiko avait fièrement détaillé tous les recoins de la ville à l'adolescente qui l'avait écoutée avec attention et l'excès d'enthousiasme de la part de la brune conduisit Gojyo à tenter de suivre ses traces, en indiquant à Lucy différents autres endroits où elle pourrait se rendre et qui n'étaient pas trop éloignés de l'orphelinat. Après un coup d'œil curieux dans sa direction, ce dernier lui proposa innocemment de l'accompagner un jour sur ces terres si elle le souhaitait et à ces mots, l'expression sur son visage au teint blanc se transforma d'un regard dérouté en un air plus paisible et enjoué, bien que toujours discret tandis qu'elle acquiesça d'un faible sourire.

Malgré sa timidité démesurée, la jeune fille parvenait tout de même à transmettre simplement et sans détour ses émotions d'une façon complaisante aux yeux des deux adolescents. Au fond, ils comprenaient les raisons de sa peine et de cette modestie qui pesaient malaisément sur elle à cause de sa condition. Elle qui était très soucieuse, elle n'osait adresser très souvent la parole à son entourage et n'avait dû prononcer que de simples phrases depuis son arrivée, mais la sincérité qui se dégageait de sa personne n'en était que plus perceptible pour les deux jeunes gens qui souhaitaient l'aider à étouffer ce perpétuel sentiment de peur. Même si elle ressentait sans cesse le besoin d'être rassurée, son caractère effacé dévoilait une bonté sans artifice qui la rendait profondément attachante. Aussi, les deux adolescents s'étaient inévitablement pris d'une rapide affection pour cette fille qui semblait si fragile et égarée.

Le chemin du retour ne tarda pas à être salué d'un profond coucher de soleil surplombant les montagnes. Il était d'une beauté resplendissante, d'un rouge sombre et chaleureux qui embaumait les dunes de nature. Dans un silence porteur, tous trois s'arrêtèrent un instant afin de contempler ce paysage somptueux qui s'offrait littéralement à eux, comme si le ciel débordait sur les plaines afin de les imprégner à jamais de sa chaleur bienfaitrice. Le cœur léger, ils admirèrent ce tableau de longues minutes avant de finalement réemprunter la route sillonnant la ville pour retrouver l'établissement qui les accueillait. L'air était encore doux bien que plus agréable qu'il ne l'avait été durant la journée tandis que la lune, elle, se faisait plus brillante que jamais ce soir-là, couvrant de son abnégation ce lieu sans nuages. À la tombée de la nuit, Lucy regagna une nouvelle fois sa chambre la première après le dîner. Meiko, qui l'avait interceptée avant que cette dernière ne quitte la salle, l'avait conviée à l'y attendre tout en lui promettant de ne pas trop tarder avant de rejoindre le métis sur le pas de la porte pour lui solliciter une conversation discrète. Au vu de l'expression tourmentée qu'affichait sa vis-à-vis, le jeune homme soupçonnait le sujet que cette dernière voulait aborder, mais s'attacha tout de même à suivre ses pas démesurément proches jusque dans la cour fraîche. D'une manière plutôt lâche, il s'assit alors sur l'un des bancs tièdes accompagné de l'adolescente, qui replaçait sans cesse ses mèches corbeau planant devant ses yeux asséchés par la brise. Rapidement, cette dernière brisa le silence pour évoquer d'une voix douce l'arrivée de Lucy dans l'orphelinat tout en mentionnant le fait que celle-ci lui en avait raconté les circonstances. Alors que le vent apportait un courant d'air agréable à l'extérieur demeuré jusque-là si aride, Gojyo resta songeur aux déclarations de la jeune fille et baissa un instant ses pupilles de braise vers le sol devenu humide.

- Elle doit manquer de confiance en elle, lâcha soudainement Meiko dont les yeux sombres transpercèrent ceux de son interlocuteur.

D'un rapide hochement de tête, ce dernier la laissa poursuivre son récit, curieux de savoir où le mènerait cette conversation. Il ne souhaitait rien ajouter pour le moment et se contenta simplement de quelques interrogations à mesure que sa vis-à-vis se confiait à lui, même si sa dernière remarque ne le laissa pas indifférent et avait, au contraire, percé son cœur d'une façon réellement indélicate.

Depuis sa première approche avec Lucy, il avait senti que cette dernière aurait besoin de plus d'attention que n'importe quel autre adolescent en ces lieux, elle qui ignorait tout de sa propre personne et nourrissait ainsi un profond sentiment de doute qui la rongeait incessamment. Lors de sa rencontre avec cette inconnue si fragile, il avait ressenti cela presque indirectement ; il avait perçu ce besoin de présence inlassable ainsi cette recherche d'une preuve affective que lui-même avait expérimentée autrefois. Ce sentiment, il le connaissait parfaitement et c'est pourquoi il savait à présent le reconnaître lorsqu'il se manifestait chez les autres. Autrefois, il avait lui aussi éprouvé cette douleur et le fait même que cette jeune fille si innocente puisse ressentir une telle peine l'avait profondément blessé. Il s'inquiétait ardemment de ce qu'elle pouvait bien ressentir en ce moment même, alors qu'elle se trouvait seule dans la chambre et qu'il discutait avec Meiko au dehors. Bien qu'intéressé par les propos de cette dernière, il ne les écoutait plus et ne songeait qu'à cet être qui dissimulait du mieux qu'elle le pouvait ses émotions les plus sombres. Ce soir-là, il ne pensa qu'à elle. Au bout de quelques minutes, la brune interrompit son monologue après avoir constaté que le métis ne lui prêtait plus attention depuis un moment déjà. Il fallut de longues secondes à ce dernier pour se rendre compte du soudain silence de son interlocutrice et pour lequel il s'excusa vaguement, tout en dévoilant un air soucieux auquel Meiko répondit par un sourire communicatif. D'un bond, elle se leva pour se dresser hardiment devant son vis-à-vis qui rehaussa la tête, faisant par là même retomber ses longs cheveux pourpres le long de son dos. Dans un mutisme apaisant, l'adolescente ne quittait plus des yeux les fines et longues mèches rubis qui dansaient dans le blizzard, comme perdue dans la lumière d'un immense soleil couchant avant de reprendre maladroitement ses esprits.

À son tour, le demi-yokai se releva face à son interlocutrice qu'il dépassait d'une dizaine de centimètres. Tout en lui adressant un timide sourire, il transmit dans le même temps une grande compassion qui rassura la brune. Il avait écouté l'essentiel de son histoire et pensait à présent mieux comprendre les sentiments qui habitaient la nouvelle arrivante. Même s'il ne prétendait pas pouvoir faire grand chose pour l'aider, il souhaitait à tout prix que celle-ci puisse profiter de cette existence à défaut d'avoir connaissance de l'ancienne. Bien que si la situation semblait le dépasser, il songea qu'il devait faire son possible afin de raviver une étincelle de vie chez cette jeune fille si chétive.

En regagnant sa chambre, il s'allongea nonchalamment sur son lit en laissant sa peau mate caresser les draps froissés et lâches. Il ne s'était pas entièrement revêtu après la longue douche qu'il venait de prendre et durant laquelle ses pensées avaient plus que jamais vagabondé à travers son esprit. Au fond de lui, il présuma un instant que cette fille lui ressemblait. Autrefois, il avait également recherché une chose inconnue en vain. Peut-être n'était-ce pas la même, mais cette quête inlassable et presque dénuée de tout espoir ne lui était pas étrangère. Durant dix ans, peut-être plus, il avait recherché une once de chaleur humaine au sein de ce monde froid qui l'avait auparavant tant offensé. En réalité, il espérait simplement que Lucy puisse conserver l'envie de trouver cette lumière elle aussi et si elle n'y parvenait pas, il se disait qu'il ferait tout pour l'y aider.

Dans la chambre siégeant à l'autre bout du couloir, les deux jeunes filles s'étaient enfin réunies après une courte absence. Elles se tenaient toutes deux sur le lit bordant la fenêtre, la brune racontant sans cesse d'innombrables histoires afin de divertir son interlocutrice qui semblait toujours les écouter avec beaucoup d'attention. Au fond, elle affectionnait énormément le fait que sa colocataire prenne soin de mener les conversations d'elle-même car cela lui évitait tout ennui, elle qui ne pouvait se confier sur sa vie passée et accueillait avec toujours plus d'intérêt ces récits amusants qui libéraient son cœur. Lorsque la nuit tombait, Lucy avait inévitablement besoin de ce rituel afin de passer une soirée sans ombres et pouvait ainsi se rappeler, le temps d'une heure ou deux, que sa vie ne faisait peut-être que commencer.

Tandis que les lendemains suivaient plus ou moins la même routine, les trois adolescents s'attachaient à se rendre à l'extérieur afin que la jeune fille puisse amplement se familiariser avec les lieux. Petit à petit, elle semblait plus en confiance à mesure qu'elle traversait ces plaines plutôt apaisantes ; les environs lui paraissaient moins hostiles qu'auparavant et elle découvrait ainsi de nombreuses choses intéressantes et chères à son cœur.

Un soir, alors qu'ils étaient restés dehors jusque tard dans la nuit, Gojyo et son amie prirent l'initiative d'emmener l'adolescente avec eux dans une auberge. Le fait d'être entourée d'une foule d'inconnus ne la rassurait pas réellement, mais cette dernière finit par trouver la force de se calmer grâce à la présence de ses deux compagnons qui effaçait peu à peu ses craintes. Au fil de la soirée, elle réussit presque à oublier cet environnement bruyant qui emplissait ce lieu actif, bien que reculé. La présence de ses connaissances tranquillisait son esprit, qui se focalisait moins sur ces personnes inconnues pour se concentrer uniquement sur deux visages enjoués et rassurants. Même si une certaine angoisse l'habitait toujours, elle pensait réellement que cette soirée n'était pas un échec car elle était parvenue à passer deux longues heures en compagnie de tous ces gens.

Cela faisait deux semaines qu'elle avait été recueillie dans ce nouvel établissement et tandis qu'elle arpentait les sentiers de sable, Lucy songeait à se féliciter pour l'effort qu'elle avait concrétisé durant cette soirée. Ces heures n'avaient pas été sans peine, mais il lui semblait qu'elles lui auraient paru bien plus longues quelques jours auparavant. Alors qu'elle réfléchissait intérieurement à cela, son visage enfantin dévoila peu à peu un timide sourire de satisfaction. Les yeux rivés vers le sol, sa crinière nymphe dansait sans cesse derrière son dos cambré à mesure qu'elle marchait. Ayant remarqué l'expression plus radieuse sur le visage de sa vis-à-vis, Meiko ne put s'empêcher de sourire à son tour et en guise d'encouragement, elle déposa délicatement sa fine main sur l'épaule de Lucy qui lui adressa un regard des plus lumineux. Il était trop tôt pour dire que cette jeune humaine avait déjà pris confiance en elle, mais il semblait aux deux adolescents que cette soirée n'avait pas été une si mauvaise idée car pour la première fois depuis des semaines, un sourire sincère émanait de façon naturelle sur son visage.

La ceinture de forêt qui encerclait la ville ne fut bientôt plus si inconnue aux yeux de la jeune fille. Elle était toujours incapable de sortir seule, mais commençait réellement à apprécier davantage la présence des deux personnes qui se tenaient si souvent à ses côtés et qui l'encourageaient jour après jour. Grâce à cela, elle se sentait désormais capable de faire un pas de plus dans sa vie et leur compagnie lui était devenue nécessaire à présent qu'elle s'était plus ou moins liée à eux. Pour rien au monde, elle n'aurait souhaité les voir disparaître et se répétait sans cesse que ces moments passés à leurs côtés, elle ne les oublierait jamais.

Depuis quelques jours maintenant, une pensée insolite occupait son esprit qu'elle tentait d'apaiser à travers ces sorties régulières. Une étrange migraine incessante la prenait chaque soir au moment d'aller se coucher, pour la laisser en proie à un sommeil incertain durant de longues heures. Le lendemain, elle s'en trouvait particulièrement épuisée et était, depuis lors, régulièrement victime de vertiges qu'elle essayait de dissimuler du mieux qu'elle le pouvait. Cette gêne l'empêchait parfois de se lever au point qu'elle reste au lit la journée entière alors que depuis quelques jours, elle sortait régulièrement avec Gojyo sur les sentiers qui bordaient les collines afin de s'exiler durant l'après-midi. Ils n'allaient jamais bien loin et ces sorties ne présentaient pas grand intérêt dans le cœur du jeune homme, mais tous deux restaient souvent de longues heures à contempler le paysage s'étendant à l'infini sur des rivières cristallines et des hauteurs verdoyantes. Au fil des jours, malgré le mutisme déstabilisant dans lequel restait plongé son vis-à-vis, ces échappées avaient plutôt allure de coutume durant laquelle la jeune fille se sentait libre et apaisée, comme si elle avait toujours possédé cette bribe de confiance la poussant à entrevoir de nouveaux horizons. Lorsqu'elle traversait ces paysages, elle pouvait nourrir ce sentiment qui grandissait lentement en elle malgré ses réticences toujours présentes.

Toutefois, même si elle parvenait parfois à couvrir sa détresse grâce à la présence des adolescents, il n'en restait pas moins de fréquents moments où ses craintes refaisaient durement surface. Lorsqu'elle y pensait, aucune personne extérieure n'avait entrepris une quelconque démarche envers elle. Parfois, elle songeait avoir fui de proches parents, mais n'en avait aucune certitude. Ces hantises rongeaient souvent son esprit et lorsqu'elle se retrouvait seule de temps à autres, elle se mettait à y penser avec acharnement et d'une façon bien négative. La morosité liée à l'ignorance absolue de ses origines se faisait continuellement oppressante. Elle avait réussi à tisser des liens toujours abstraits entre elle et ses récentes connaissances, mais gardait tout de même une certaine distance qui se faisait parfois ressentir de l'extérieur. Fréquemment, elle se demandait à quoi pouvait ressembler le foyer dans lequel elle avait grandi : quel caractère possédaient ses parents, avait-elle des frères et sœurs ou même peut-être un animal de compagnie... Tous ces questionnements l'accablaient d'un profond chagrin lorsqu'elle y songeait. Elle pensait parfois que sa famille l'avait volontairement abandonnée et se sentait terriblement seule face à cette incertitude. Pour cette raison, elle souhaitait grandement profiter des moments passés en compagnie de ses nouvelles connaissances et faisait les efforts nécessaires afin de chasser de son esprit ces sombres pensées.

Quelques soirs, elle s'éclipsait de la chambre afin de se réfugier sur l'un des bancs du jardin encore embaumé par la douceur de l'été. Les températures restaient suffisamment élevées la nuit pour permettre de ne pas ressentir le froid des timides brises balayant le paysage plus aride au coucher du soleil. Lors de ces soirées, l'adolescente sortait à sa guise sans que personne ne la remarque. Le fait de contempler sa colocataire si profondément endormie la peinait tant elle était incapable de trouver le sommeil certains soirs, il suffisait qu'elle se projette à peine deux minutes sur sa condition pour que ses pensées se braquent et l'enferment durant d'interminables heures. Seule sur ce banc frais au dossier lisse, elle se sentait également affranchie, mais d'une manière différente : elle ne fuyait certainement pas les regards des autres et ne feignait guère de sourires forcés lorsqu'elle se sentait mélancolique. Cette solitude la poussait à réfléchir à différentes éventualités la concernant, mais l'isolement dont elle faisait preuve la poussait parfois dans une affliction encore plus profonde. Des questionnements toujours plus ardents la travaillaient, l'amenant parfois à s'interroger sur sa présence en cette terre, elle qui l'avait vue naître pour l'avoir plus tard abandonnée à l'inconnu.

Face à cette fatalité, elle contemplait de ses yeux clairs la lune d'un blanc étincelant. Cette nuit-là, le ciel sombre avait évincé les étoiles pour laisser place à une étendue pure et dénudée. Accoudé au balcon de sa chambre, Gojyo contemplait ce tableau acrimonieux comme il en avait parfois l'habitude au soir. Toutefois, aujourd'hui, la diaphanéité de la lune qui l'apaisait lui paraissait étouffante à mesure que certains souvenirs refaisaient surface et qu'il tentait en vain de chasser. Il y avait souvent des moments comme celui-ci où il aurait souhaité tout oublier le temps d'une soirée. En dirigeant un instant ses yeux carmins sur le jardin calme et chevauché de pétales de cerisier flétris, il aperçut la silhouette de la jeune fille sur le banc éclairé par l'imposant astre lumineux. Légèrement penché au-dessus de la balustrade de bois, il l'observa durant un long moment tout en se demandant ce qu'elle faisait seule ici. Il ne l'avait jamais remarquée dans la cour à la tombée de la nuit, mais ne s'attarda davantage sur ce qui lui semblait n'être qu'un détail. Naïvement, il songea que cette dernière avait besoin de s'aérer l'esprit et ne prit donc pas la peine de descendre à sa rencontre. Par ailleurs, il souhaitait également rester seul ce soir-là et retourna s'allonger sur la couverture plus fraîche après que celle-ci ait été imprégnée de l'air extérieur.

Le sommeil fut long à venir pour le jeune homme qui ne parvenait pas à chasser certaines images de son esprit et il était deux heures passées lorsque ce dernier parvint finalement à s'endormir dans une nuit agitée. Lucy n'avait que récemment regagné sa chambre, ayant refermé la porte le plus discrètement possible afin de ne pas réveiller la brune qui dormait toujours profondément. Durant ces soirées, l'adolescente ne rentrait que lorsque la fatigue se faisait trop intense, évitant ainsi de se retrouver en prise avec ses affres qui l'empêchaient de trouver le sommeil.

Lorsqu'elle se réveilla le lendemain, elle constata qu'une étrange sensation l'habitait. Elle n'avait pas quitté son lit depuis le moment où elle s'était couchée et avait pu bénéficier d'une nuit réparatrice, contrairement à celles qu'elle avait déjà vécues. En ouvrant les volets, elle se rendit compte que la chaleur présente la veille s'était peu à peu dissipée afin de laisser place à une douce brise ainsi qu'à des températures plus agréables. Après avoir observé un instant l'horizon, la jeune fille sortit quelques minutes sur le balcon avant de rejoindre les autres. Il était dix heures passées et le ciel d'azur ne faisait que s'étendre toujours plus sur une plage de nuées à peine discernables. Le paysage lui semblait différent de la veille, comme si la nuit passée face à elle-même lui avait apporté un certain réconfort. Plus énergique qu'à son habitude, elle quitta finalement la chambre emprunte de l'air printanier qui flottait au dehors et rejoignit ses connaissances dans la grande salle du rez-de-chaussée. Elle intégra rapidement quelques conversations ci et là, faisant de son mieux afin de ne pas entraver cette sensation joviale qui habitait son esprit ce matin même. Pourtant, une personne manquait à son champ de vision alors qu'elle promenait son regard autour de la pièce.

« Gojyo est sorti il y a un moment déjà, mais n'est toujours pas rentré » lui avait précisé Meiko, lorsque la jeune fille lui avait innocemment posé la question. Cette dernière s'était brusquement sentie intriguée par un tel comportement. Ces derniers temps, il l'avait toujours emmenée avec lui lorsqu'il sortait et avait constamment pris la peine de l'avertir de prime abord. Cependant, malgré ses interrogations, l'adolescente s'en accommoda pour le reste de la matinée et abandonna l'idée de partir à sa recherche. Meiko trouvait également étrange le fait que l'adolescent n'ait pas pris la peine d'informer Lucy de son départ, mais songea également qu'il devait avoir à faire sans obligatoirement la tenir informée de chacune de ses actions.

En fin de matinée, le jeune homme revint naturellement à l'établissement, prétextant maladroitement devoir s'absenter une nouvelle fois dans l'après-midi. Il ne se montra pourtant pas durant le déjeuner et resta enfermé dans sa chambre, de laquelle quelques personnes intriguées pouvaient discerner une conversation téléphonique. La voix du métis était à peine audible et ce dernier avait l'air assez préoccupé et nerveux en menant cette discussion animée.

L'après-midi, il fut également absent comme il en avait informé ses connaissances, mais n'avait à aucun moment précisé la nature de cette escapade et cela commençait à inquiéter fortement les autres pensionnaires qui s'étonnaient d'un tel agissement. Le jeune homme ne s'était pas manifesté d'une quelconque autre manière à leur égard, que ce soit par message ou par conversation en privée. Ainsi lors de son retour tardif, Hiro, qui avait guetté sa venue, l'intercepta avant qu'il regagne sa chambre. Devant la porte, le métis l'invita à l'intérieur afin de ne pas trop s'ébruiter dans le couloir et tous deux s'assirent silencieusement sur le lit non bordé et légèrement en désordre que Gojyo avait laissé dans la matinée. Le petit garçon le considéra un moment sans dire un mot. Étonné de ne pas trouver son vis-à-vis comme à son habitude, il observa d'un air inquiet son expression taciturne et ses mains s'entrecroiser nerveusement tandis qu'il détournait au mieux le regard.

- Je suis allé rendre visite à mon frère, avoua finalement ce dernier dans un souffle, comme pour se débarrasser de ces paroles qui semblaient l'entraver.

À ces mots, Hiro sentit son cœur se serrer. Il ne pouvait qu'imaginer la raison de cette visite à double reprise. Même si son interlocuteur avait fait le vœu de rester ici afin de ne pas causer de souci à son aîné, il n'empêchait que parfois, la présence de ce dernier lui manquait terriblement. En plus de cela et au vu des récents événements, cela faisait un moment que le jeune homme n'avait pu rendre visite à Jien. À présent que c'était chose faite, il lui restait tout de même une pointe d'amertume liée à son retour à l'orphelinat. Il avait essayé d'y retourner dès l'heure du déjeuner, mais n'avait pu y parvenir et avait retrouvé une nouvelle fois le yokai dans l'après-midi sans pour autant avoir pris un seul repas. Cette escapade avait au moins pu apaiser son esprit le temps d'une journée durant laquelle il se rendit compte qu'il n'avait pas informé Lucy de son retour. En y songeant, il se blâma intérieurement pour cet oubli et pria le jeune garçon de bien vouloir prévenir pour lui ceux qui se trouvaient encore à l'extérieur à cette heure du soir. Sans avoir prononcé un seul mot depuis qu'il s'était introduit dans la chambre, ce dernier acquiesça d'un hochement de tête, puis décida de rester encore quelques minutes en compagnie du métis si cela pouvait lui être bénéfique. Lui qui avait pris soin de sa personne lorsqu'ils se trouvaient encore dans l'ancien orphelinat, il avait désormais besoin de la présence de quelqu'un afin de se confier sur ces choses qu'il ne dévoilait qu'à peu d'individus. Hiro était désormais l'un des seuls au courant de ses histoires passées, le seul à connaître certains détails qui restaient secrets pour d'autres. Bien sûr, Gojyo en avait informé rapidement les autres adolescents, mais uniquement après que ceux-ci aient trouvé le courage de lui demander d'où lui venaient ses cicatrices qu'il souhaitait tant dissimuler. En réalité, il n'avait jamais songé à faire part de tout cela, mais le yokai avait tant insisté auprès de lui qu'il avait fini par céder. À l'époque, le jeune homme lui avait presque raconté tout ceci contre sa volonté, même s'il n'avait jamais pensé agir ainsi. Avec Hiro seulement, les choses en avaient été autrement.

Ayant constaté l'air désolé du petit garçon, le jeune homme afficha alors un sourire terni sur son visage qui s'éclipsait dans la pénombre. L'air extérieur semblait vouloir traverser les vitres avec insistance ; un vent glacé s'était immiscé sous la paroi de la fenêtre et se ruait d'une force herculéenne à l'intérieur de la pièce. Achevant de fermer les volets, Gojyo rassura alors son interlocuteur et l'invita, après de longues minutes, à rejoindre sa propre chambre. Il ne souhaitait l'inquiéter davantage et, en dehors de cela, la fatigue le gagnait tandis qu'il demeurait assis sur le lit de bois à ne rien dire. Les mots ne lui venaient plus, il n'avait pas le courage d'en dévoiler plus. Depuis quelque temps maintenant, un sentiment de solitude s'installait en lui dès lors qu'il se retrouvait dans cette pièce vide.

- Tu n'as pas envie de retourner vivre avec lui ? Lui demanda alors innocemment le yokai, ses mèches de cheveux fines retombant confusément devant son regard attentif.

Un long silence longea ce questionnement durant lequel les yeux allongés du métis trahirent une pointe de morosité. D'un geste de la tête, ce dernier démentit cette demande sans pour autant s'expliquer davantage tandis que Hiro se contentait de l'observer, attendant patiemment le moment où les mots viendraient afin d'exprimer ce refus de cohabitation qui lui serait pourtant favorable. Timidement, le petit garçon afficha un léger sourire afin d'encourager son interlocuteur à lui en dire plus, mais ce dernier ne fut pas directement réceptif à ce signal.

- Mon frère s'est toujours occupé de moi depuis ma naissance, ou presque, commença-t-il sur un ton plat, les yeux dans le vague. Il a dû sacrifier son enfance pour pouvoir m'élever et faire en sorte que je ne manque de rien. Très tôt déjà, il a dû assumer de grandes responsabilités, peut-être même trop importantes pour lui qui était si jeune à l'époque. Pourtant, il a réussi à s'en sortir et a fait son possible pour que l'on puisse vivre ensemble durant les premières années, même si ce n'était pas simple. En plus de son travail, il devait également surveiller ce qui se passait à la maison et je suis certain que tout cela était très éprouvant pour lui, même s'il ne le montrait jamais. Je ne peux pas lui en demander plus, il est marié et a deux enfants dont il doit s'occuper désormais. Je n'ai plus ma place là-bas depuis qu'il s'est installé avec sa famille et qu'il a enfin une situation stable, c'est à moi de trouver la même condition à présent. Même s'il m'a avoué qu'il serait heureux si je venais vivre avec eux, je ne peux pas m'imposer comme ça. J'ai toujours pu compter sur lui et c'est pour cela que je veux le laisser vivre sa vie désormais. Il l'a amplement mérité, termina-t-il, après avoir ajouté que sa situation actuelle lui convenait parfaitement.

À l'écoute de ce discours si solennel, le petit garçon hocha timidement la tête en songeant qu'il comprenait désormais un peu mieux la situation dans laquelle se trouvait son vis-à-vis. Souvent, il se disait qu'il ne pouvait distinguer clairement les conditions dans lesquelles figurait ce jeune homme d'ordinaire si silencieux ; il souhaitait l'aider du mieux qu'il le pouvait, mais ignorait la méthode adéquate pour le faire afin de ne pas paraître indiscret : Gojyo semblait encore dissimuler tant de secrets, même s'il en assurait le contraire la plupart du temps. Jusqu'à présent, il avait mené une vie bien compliquée, il paraissait tellement détruit lorsque le petit garçon l'avait rencontré et pourtant, depuis leur arrivée ici, il semblait avoir quelque peu changé. En entrant dans ce nouvel orphelinat, il avait en quelque sorte commencé une nouvelle vie lui aussi ; il avait retrouvé son frère et par là même, ravivait en lui une force qui l'avait quitté depuis bien longtemps. Malgré tout cela, cet interminable et pesant sentiment d'isolement ne semblait pas vouloir l'abandonner. Souvent, lorsque le soir tombait, il se souvenait de ces moments de chaleur lorsqu'il dormait à ses côtés ; les seuls instants où il ne craignait rien, où il pouvait passer la nuit sereinement. Leur lien si fort ne s'était pas étiolé au fil du temps, mais la douleur d'une si longue séparation avait laissé ses empreintes sur l'adolescent qui nourrissait en lui une profonde crainte, l'angoisse d'un nouvel éloignement qui l'effrayait de temps à autres. Il ne croyait pas vraiment en un tel fait, mais se laissait parfois noyer sous cette défiance qui le hantait lorsqu'il se retrouvait seul le soir.

Pour la première fois depuis ses retrouvailles avec le yokai, Gojyo avait également pu recouvrer la compagnie de celle qui partageait sa vie depuis déjà plus de dix ans. Yaone s'était montrée très sensible à la vue de cet enfant qu'elle avait en partie vu grandir et qui était désormais presque devenu adulte le fait de se trouver à nouveau en sa compagnie après ces longues années l'avait profondément émue.

Dans l'après-midi, alors que la jeune femme se trouvait dans la cuisine, elle avait invité Gojyo à la rejoindre un instant à l'extérieur tandis que les enfants jouaient dans le salon baigné par le soleil avec leur père. Au dehors, l'air frais amenait parfois les branches des arbres à se courber sous un vent à la fois réservé et habile. Assis sur les marches qui devançaient l'entrée de la maison, le métis avait gardé un instant le silence jusqu'à ce que sa vis-à-vis prenne la parole d'une voix emplie d'émotion :

- C'est assez étrange comme sensation, commença la jeune femme, mais j'ai l'impression que malgré ce que j'ai réussi à construire depuis tout ce temps, j'ai tout de même abandonné là quelques années de ma vie.

À ses côtés, Gojyo écoutait attentivement en attendant la suite de ce que la yokai aurait à lui annoncer. Les mains jointes sur ses genoux, il ne cessait de contempler l'horizon orangé qui s'offrait à lui tout en partageant le sentiment expliqué par son interlocutrice qu'il comprenait amplement et qui lui valut un pincement au cœur.

- Tu étais encore un enfant lorsque nous nous sommes quittés et je n'ai pas réellement eu le temps de te dire au revoir, ajouta-t-elle la gorge serrée par un sanglot qu'elle tentait d'étouffer, je te retrouve maintenant quatre ans après, tu as bien dû prendre trente ou quarante centimètres.Lorsque je t'ai revu et remarqué que ta voix avait mué, c'est à ce moment que j'ai réalisé à quel point tu avais grandi... continua-t-elle tout en baissant d'un ton tandis que quelques larmes lui montèrent aux yeux. Je suis désolée, Gojyo, ça fait de longues années maintenant... Je vais certainement pleurer un peu.

Elle avait terminé cette phrase dans un sourire chargé de tristesse tout en dissimulant rapidement son visage entre ses mains. D'un hochement de tête, le jeune homme avait simplement acquiescé ses propos sans en dire davantage. Malgré la souffrance qui l'habitait à ce moment même, il ne pouvait lui en vouloir de laisser ainsi aller ses émotions devant lui alors qu'ils se retrouvaient à peine.

Ces fréquentes visites ressemblaient à une manière de se rassurer, de voir que Jien était et serait désormais toujours là. Tandis qu'il construisait sa vie en ce moment même, ces années étaient celles où il avait le plus besoin de sa présence comme d'un réconfort ; le yokai savait mieux que quiconque de quelle façon encourager son cadet, comment lui redonner confiance et espoir en cette lueur qu'il peinait tant à saisir au creux de ses mains.

Lorsque Hiro quitta la chambre, Gojyo resta un moment en tailleur sur les draps blancs et froissés qui le bordaient. La télévision était éteinte, les rideaux tirés devant la pièce de bois qui dominait le mur adjacent à son lit. Il promena un instant son regard sur l'environnement qui l'abritait. Au fil du temps, ce dernier lui semblait plus personnel, plus approprié. Lui qui n'avait au départ accordé d'importance à ce que ce lieu lui ressemble, il y attachait désormais un grand soin afin de s'y sentir pleinement chez lui. Pendant quelques minutes, il s'allongea face au plafond qu'il contempla sans pensées pour finalement songer à ce qu'il avait vécu jusqu'alors, au chemin que prenait sa vie. Sans s'en rendre compte, il afficha un faible sourire au coin de ses lèvres et pensa alors que le futur qui l'attendait s'éclairait sans doute petit à petit. Il se sentait moins seul depuis qu'il était arrivé ici et souhaitait conserver cette sensation, ses liens avec les autres membres de l'établissement qui avaient été, d'une façon ou d'une autre, responsables de son avancée dans la vie qu'il menait. Lorsque ce genre de pensées positives enrichissait son esprit, il se sentait comme envahi d'une vague de plénitude. Prenant une grande inspiration, il se leva puis s'avança une nouvelle fois vers la balustrade qui ornait l'extérieur de sa chambre. L'air était plus doux qu'à son habitude, sans être pesant pour autant. En observant allusivement l'horizon, il se mit à dévier son regard des étoiles vers le sol encore fortement éclairé par la lumière de la lune. Une fois encore, ses yeux croisèrent la silhouette de Lucy qui se trouvait seule, assise sur le banc reluisant. La première fois qu'il l'avait découverte ainsi, le métis avait simplement envisagé une vague décision, une envie soudaine et indécise de côtoyer l'extérieur en pleine nuit. Toutefois, retrouver deux fois de suite la jeune fille si passible et solitaire au même endroit lui parut brusquement étrange. Même s'il ne soupçonnait rien de mauvais, il s'imagina alors que cette dernière avait sûrement pour habitude d'aller se réfugier ainsi au milieu de la cour à l'aube du soir. Intrigué, il resta un long moment à l'observer tandis qu'elle semblait contempler la même chose que lui quelques minutes auparavant. La large tache d'encre surplombant les montagnes s'était teintée de pointes de lumières étincelantes et paraissait les captiver alors que la lueur de la lune s'intensifiait amplement.

Sans y réfléchir davantage, Gojyo quitta sa chambre pour rejoindre Lucy à l'extérieur. Avant d'abandonner les lieux, il s'était rapidement remémoré la discussion qu'il avait menée avec Meiko quelque temps auparavant concernant la jeune fille et, sans entrevoir l'éventualité que cette dernière voudrait rester seule, il passa la large porte pour se retrouver derrière des vagues ondulantes rose-pêche ternies par le clair-obscur. Le craquement des pas sur le sol humide fit rapidement réagir l'adolescente qui se retourna d'un geste brusque, surprise de se retrouver face au métis qui la toisait d'un air affectueux avant de s'asseoir à ses côtés. La lune les éclairait de sa stature qui paraissait plus imposante que d'ordinaire, recouverte par une fine couche de brume qui semblait se dissiper à mesure que le vent faisait danser les feuilles encore en vie au sein de cette cour solitaire. Dans un silence engageant et sans l'avoir laissé présager, Lucy se mit soudainement à se confier à celui qui demeurait muet depuis son arrivée. Les mots défilaient à toute vitesse d'une manière presque naturelle, comme si elle avait deviné la raison de sa présence en ces lieux. Le demi-yokai ne disait rien, il n'avait pas prononcé un seul mot pendant que sa vis-à-vis lui dévoilait tout ce qui pesait sur son cœur, toutes ces choses dont elle ne parvenait à se défaire. Ce fut comme si elle en avait ressenti un étrange besoin car au fond d'elle, elle était également inquiète quant à sa situation. Au vu des liens qu'ils avaient tissés ces derniers temps, elle se demandait tout de même si ces derniers étaient assez puissants pour qu'elle se permette de tout lui raconter ainsi. Elle ne savait dire si cette décision était juste ou non, mais songeait simplement qu'à trop y réfléchir, elle ne trouverait jamais la force d'avancer. Alors, ce soir-là, elle se mit à nu. Tous ces cris intérieurs qui la rongeaient, ces appels à l'aide que personne ne semblait entendre passèrent tel un soulagement à travers ses lèvres qui s'asséchaient par la préoccupation. Elle ressentait certainement de l'angoisse à l'idée de se confier ainsi et ses propres paroles lui infligeaient une profonde souffrance. À mesure qu'elle parlait, c'était comme si elle ne s'entendait plus prononcer ses mots : ils résonnaient tel un écho à ses oreilles, mais disparaissaient aussitôt qu'elle les articulait avec difficulté. Une profonde solitude, tel était ce dont elle était prisonnière malgré son rapprochement avec de nouvelles personnes.

Tandis que le métis écoutait attentivement ses déboires, ce furent les images de sa propre vie qui paradèrent devant ses yeux profonds. Ce soir-là, il prit enfin conscience du mal-être de l'humaine qui l'accompagnait depuis quelques semaines. Cette dernière semblait si fragile qu'elle risquait de s'effondrer à tout moment, si bien qu'il souhaitait la tenir éloignée de ce genre de songes. Lorsqu'il s'y retrouvait en proie, il ne savait pas lui-même comment en sortir et peinait à retrouver un semblant de sérénité. Ainsi, il prit la parole à son tour en tentant de rassurer l'adolescente dont la voix était devenue fébrile. Presque inconsciemment, Gojyo avait décidé de prendre part au dialogue afin de dissiper ce sentiment de désolation qu'il avait ressenti et qui émanait à présent de la jeune fille qui se tenait à ses côtés. Des larmes couvrant un visage qui semblait pourtant si doux et amical, il en avait déjà vues. Le fait d'être témoin de ce genre de scène était définitivement la sensation la plus déplaisante à ses yeux. Connaissant le même chagrin, il sut ainsi trouver les mots pour apaiser sa douleur et donner forme à ses paroles afin qu'elles puissent atteindre le cœur de l'adolescente. Sans faire mention de son cas, il garda tous ses secrets au fond de lui pour mieux raviver cette étincelle qu'il avait observée quelques jours auparavant dans les yeux rosés de la jeune fille. Les phrases lui venaient d'une façon si naturelle qu'il se demanda à plusieurs reprises si son interlocutrice entretiendrait un quelconque soupçon à son égard, mais se ravisa en se disant que cela était peu probable tant qu'il n'affirmerait rien de ses propres mots. Peu à peu, comme une suite à un profond réconfort, les larmes disparurent des yeux de Lucy qui devint plus sereine. Sa respiration saccadée se calma progressivement et elle parvint à reprendre son souffle que ses naissantes pleurs avaient commencé à opprimer. Arrivé au bout de son monologue, Gojyo se tut, manquant d'observer la réaction de sa vis-à-vis qui esquissa un sourire tout en laissant échapper les mots : « Oui, tu as raison » d'une voix presque étouffée. La lueur des étoiles se reflétait dans ses yeux. À cet instant, alors que le métis la regardait, il songea qu'elle était vraiment très belle.

Ils restèrent assis dans la pénombre en contemplant le ciel qui, petit à petit, perdait de son éclat pour mieux se couvrir. Il était minuit passé lorsque les deux adolescents se décidèrent à rentrer. Bien que plus paisible, Lucy demeura un instant hésitante devant la porte de sa chambre jusqu'à ce que Gojyo s'avance vers elle. Toujours silencieux, ce dernier lui prit lentement la main pour la ramener à hauteur de son visage, ce qui fit naître un étrange sentiment chez la jeune fille qui sentit alors sa respiration s'apaiser encore davantage. À cet instant même, elle se trouva envahie d'une alacrité qu'elle n'avait alors jamais éprouvée auparavant. Pour la première fois depuis son arrivée en ces lieux, elle était capable de mettre des mots sur ce qu'elle ressentait. Ce geste affectueux destiné seulement à l'apaiser lui redonna à nouveau pleinement confiance. Cette nuit-là, l'adolescente avait ressenti le besoin que l'on prenne soin d'elle, que l'on s'attarde à écouter ses histoires sans y porter de jugement. Ce garçon-là l'avait fait, de la meilleure des façons et bien mieux qu'elle ne l'avait espéré au départ. Par cette simple action, elle se sentait comme protégée et entièrement intégrée à ce lieu qui lui avait semblé jusque-là encore distant. Alors, dans une pénombre incertaine, les larmes lui revinrent aux yeux. Ce n'était plus des larmes de tristesse, mais bien de soulagement. En se confiant à lui, c'était comme si elle avait pu se débarrasser d'un infime poids qui martelait sans relâche ses épaules affaiblies ; infime peut-être, mais cela représentait une si grande satisfaction qu'elle ne put empêcher ces perles d'eau salée de dévaler sur ses joues rougies. Elle se sentait apaisée que quelqu'un partage désormais le secret de ses peines et puisse les comprendre. De son côté, Gojyo avait pleinement pris conscience des démons qui habitaient la jeune fille. Même s'il abritait les mêmes pensées obscures, celui-ci avait réussi ce soir-là à les enfouir un peu plus au fond de son cœur sans pour autant les oublier. Le fait de savoir qu'il avait fait la rencontre d'une personne possédant le même genre de tourments et qui pourrait l'aider à enterrer cette douleur lui était d'une aide bien précieuse.

Tous deux restèrent quelques minutes au sein du couloir sombre dans lequel ils se faisaient face sans ajouter un seul mot. Lucy avait ravalé ses larmes pour laisser apparaître une douce expression éclairant son visage pâli. La faible lueur rouge qui attristait ses yeux avait disparu peu après leur discussion et l'adolescente s'adossa lâchement à la porte qui la séparait de sa chambre où son amie l'attendait. Hésitant un instant de plus, elle cherchait à formuler ses phrases de manière correcte afin de remercier le jeune homme pour son soutien, mais les mots ne lui vinrent pas. Elle demeurait silencieuse contre la bordure tiède d'où elle pouvait entendre de faibles bruits émanant de l'intérieur de la pièce, songeant alors qu'elle avait veillé bien tard.

- Je ne vais pas te retenir plus longtemps, lança d'un coup le métis, observant l'air ennuyé sur le visage de la jeune fille.

Cette dernière releva alors la tête dans sa direction tout en écarquillant légèrement les yeux. En réponse à cette réaction, Gojyo émit un léger rire avant de s'éloigner d'un pas de l'endroit où se tenait sa vis-à-vis, qui le fixait naïvement. D'une voix sourde, cette dernière s'excusa platement pour l'avoir ennuyé, gambergeant sur toutes les choses qu'elle lui avait dites cette nuit et qui embuaient encore son esprit troublé. Elle ne se sentait pas gênée de lui avoir fait part de tout cela, simplement, elle appréciait le fait que son interlocuteur soit resté ainsi à l'écouter durant de si longues minutes. Elle avait trouvé en ses paroles le réconfort qu'elle espérait tant, celui qu'elle convoitait depuis son arrivée ici et avait découvert cette nuit un nouveau visage qu'elle n'aurait soupçonné chez le jeune homme. Lui qui était d'habitude plutôt distant et silencieux, elle n'aurait pas envisagé une seule seconde qu'il puisse lui tenir de tels propos et s'en était retrouvée soulagée.

- Merci, dit-elle simplement d'un sourire qui trahissait son ardeur pour toucher profondément l'interpellé.

Celui-ci lui rendit maladroitement son expression et la quitta finalement sur le pas de la porte pour rejoindre à son tour sa chambre. Sans réellement s'en rendre compte, Lucy resta un moment devant la palissade pour repasser sans cesse la scène qu'elle venait de vivre dans son esprit. Tout en amenant lentement une main vers ses cheveux humides, elle porta cette dernière à sa bouche et se remémora les mots qu'elle avait prononcés. Lorsqu'elle rabaissa sa paume jusqu'à son ventre, elle songea alors à cette sensation étrangement agréable lorsque Gojyo lui avait adressé ces paroles après qu'elle se soit confiée à lui.

Reprenant ses esprits une seconde, elle constata soudain que ses membres tremblaient légèrement. Ce sentiment-là, elle ne l'avait jamais éprouvé auparavant ; elle se sentait à la fois légère et emplie d'une énergie dont elle ignorait la source. Rêveuse, elle se répéta alors combien elle avait bien fait de lui faire part de tous ses troubles, puis se ressaisit un instant avant de pénétrer dans la pièce encore à moitié éclairée par une faible lueur provenant du meuble d'en face. La petite lanterne faisant office de veilleuse diffusait de courts rayons verts se mêlant à un violet bien pâle. Ils striaient le mur pour se prolonger jusque sur le parquet, guidant ainsi le chemin de l'adolescente jusqu'à son lit. Cette dernière prit soin de ne pas réveiller Meiko, puis se dirigea à pas feutrés vers l'armoire pour se changer et enfiler un pyjama.

L'éclairage qu'émettait la lune ne suffisait plus à distinguer quoi que ce soit dans la pièce, bien que les volets étaient restés entrouverts. Il y régnait un profond silence qui, quelques fois, était interrompu par la respiration de la jeune brune qui devenait plus forte au fil des secondes. Le faible son que produisait le souffle de Meiko semblait parfois plus ardent et tandis que la lueur de l'astre disparaissait complètement derrière la fenêtre, ce dernier se transformait peu à peu en bourdonnements incessants aux oreilles de la jeune fille, qui peinait à garder les yeux ouverts. Rapidement, elle se sentit enveloppée d'une sensation de légèreté presque inconfortable pour constater que ses jambes tremblaient d'une manière inhabituelle avant d'être prise d'une nausée qui lui broya l'estomac. Lentement, elle ferma les yeux ne pensant qu'à se concentrer sur la respiration qu'elle pouvait entendre auprès d'elle, mais même celle-ci se dissipa peu à peu pour laisser place à un sifflement strident avant que l'adolescente ne s'écroule au sol quelques secondes plus tard.

Le lendemain, elle se réveilla sur l'un des lits qui peuplaient l'infirmerie d'où elle put vaguement distinguer deux visages qui lui faisaient face. Avec difficulté, elle frotta un instant ses paupières sans dire un mot alors que l'infirmière s'approcha hâtivement à sa hauteur afin de la questionner sur son état actuel. Lorsqu'elle constata finalement que la deuxième personne présente dans cette pièce était la brune qui partageait sa chambre, Lucy baissa un instant la tête comme pour se rappeler des récents événements. Tandis qu'un silence indélicat régnait autour d'elle, elle enfouit un instant son visage dans ses mains tremblantes avant d'avouer qu'elle ne se souvenait de rien après sa conversation avec Gojyo la veille. Cet état de fait dont elle faisait mention, elle avait également du mal à s'en souvenir et ne put se remémorer que quelques détails de la discussion qu'elle avait tenue avec le métis avant de le quitter sur le pas de la porte. Lorsqu'elle prit conscience de ceci, elle se mit à pleurer sans pouvoir s'arrêter. Sans être capable de remettre en ordre ses pensées, elle sentait qu'une chose importante lui échappait et fut à nouveau prise d'un mal de tête intense lorsque l'infirmière s'assit à ses côtés. Cette dernière demanda calmement à Meiko de quitter la pièce et tandis qu'elle caressait doucement le dos de l'adolescente qui s'était recroquevillée sur elle-même, elle l'encouragea petit à petit à se calmer :

- Tu n'arriveras pas à te souvenir de quoi que ce soit si tu te mets dans cet état, affirma la jeune femme tout en ajoutant que ce genre de troubles était normal après un évanouissement.

Elle s'était adressée à Lucy sur un ton si doux et si rassurant que cette dernière parvint progressivement à l'écouter malgré l'incertitude qui régnait en son cœur. Tandis qu'elle releva la tête en direction de sa vis-à-vis qui la gratifia d'un sourire, la jeune fille passa une main sur son visage humide afin d'effacer les quelques larmes qui parsemaient encore ses joues.

Lorsque l'infirmière s'éloigna de quelques pas, l'adolescente dirigea son regard vers la fenêtre qui dévoilait une partie de l'horizon. Les quelques taches orangées s'affirmant au bout des arbres chutaient de temps à autres sur le sol, couvrant ce dernier d'une toile aux nuances de jaune plutôt apaisante. Après quelques secondes, la jeune femme revint vers sa patiente pour s'assurer que celle-ci mange et dorme suffisamment, mais il n'y avait à priori aucun souci de ce côté et cela ne manqua pas de surprendre l'infirmière, qui ignorait alors la cause d'une telle défaillance. En lui confiant quelques conseils ainsi que de simples médicaments, cette dernière invita Lucy à se reposer ici jusqu'à ce qu'elle se sente mieux et ne la vit quitter les lieux qu'au soir, alors que les étoiles pointaient timidement sur la toile obscure.

Lorsqu'elle regagna sa chambre, l'adolescente croisa un instant le regard de Meiko qui la questionna vivement à son sujet. La jeune fille ne savait par où commencer, encore perturbée par ce qui venait de lui arriver et demeura un instant silencieuse face à la mine inquiète qu'arborait son interlocutrice. En voyant avec regrets que sa vis-à-vis se sentait déboussolée suite aux récents événements, la brune n'insista pas et s'excusa simplement d'un tel empressement de sa part. Elle était réellement alarmée quant à la scène à laquelle elle avait assisté plus tôt dans la matinée, mais se tut en observant le visage de Lucy se ternir sous une lune pâle. Alors, elle se contenta simplement de lui demander si elle avait déjà mangé, ce à quoi son interlocutrice acquiesça d'un vague hochement de tête.

- Je suis désolée de t'avoir inquiétée, tout ira bien, annonça finalement Lucy d'une voix éteinte, un faible sourire au coin des lèvres.

D'un geste, Meiko lui rendit son expression en s'asseyant à son tour sur le lit qui longeait la grande fenêtre boisée entrouverte depuis la veille. « Je ne dois pas oublier ce qu'il m'a dit hier » se répétait intérieurement la jeune fille, ressassant sans relâche les quelques bribes de conversation qui lui restaient en mémoire depuis qu'elle avait entrevu le métis la veille au soir. Presque machinalement, elle renouvelait les propos que ce dernier lui avait adressés et souhaitait ainsi conserver cette sensation qui l'avait habitée lorsqu'elle lui avait dit au revoir sur le pas de la porte. Songeuse, elle regarda un instant les étoiles avant de prendre en cours la discussion que lui tenait Meiko depuis quelques secondes et qui la tira de ses pensées. Au moment où elle enfouit sa tête contre l'oreiller de plumes, l'adolescente sentit une vague de chaleur l'envahir pendant qu'elle reposait son corps encore fragilisé sur les draps frais où trônait une fine couverture. En tirant celle-ci jusqu'à son menton, elle écouta encore quelques minutes la voix sereine de son interlocutrice pour finalement sombrer dans un sommeil peu profond et entrecoupé de cauchemars qui la réveillèrent à maintes reprises.

Le lendemain pourtant, le quotidien lui parut plus paisible que d'ordinaire. De nombreuses fois, elle rit de bon cœur entourée de certains de ses camarades lors du petit déjeuner qu'elle avait failli passer. Constatant ses efforts, elle ne pouvait qu'en être heureuse en se disant qu'elle se sentait désormais incluse dans ce groupe qui l'avait accueillie. L'automne suivait doucement son cours, tandis que les dernières fleurs tardives disparaissaient peu à peu des arbres. Durant l'été, elles s'étaient épanouies pour se montrer sous leur meilleur jour et le mois de septembre s'était éteint en accompagnant ses rameaux jusque dans leur dernier souffle. La fin de la saison marqua une nouvelle émanation dans la vie de la jeune fille dont l'existence s'était déjà considérablement transformée, sans qu'elle puisse en saisir toute la subtilité.

Durant cette période concluant l'été, de nombreux festivals étaient organisés au centre de la ville. Comme chaque année, pour célébrer le début de l'automne, les ruelles se remplissaient de stands et d'autres boutiques où l'on pouvait admirer les yukata et éventails à koi accrochés sur plusieurs rideaux de tige. Ce genre d'événement avait lieu une fois par an et s'étendait sur une semaine entière, durant laquelle les rues se montraient encore plus animées que d'habitude. Les chemins traditionnels étaient fermés, remplacés par une autre route rendant plus simple l'accès aux différents comptoirs. Une large barrière couvrait la circulation pour faciliter le passage des familles accompagnées des enfants qui se rendaient à l'événement, ou simplement de personnes seules souhaitant profiter de ce renouveau que vivait l'agglomération. En plein centre de la ville, les stands devenaient majestueux et visibles de loin de par leurs mélanges de couleurs jaunes et rouges tendant parfois vers le miel. Une forte odeur de sucré se dégageait du cœur des ruelles d'où l'on pouvait apercevoir une vague de personnes se fondant entre les chapiteaux qui abritaient les expositions. La symphonie de conversations qui étouffait les sentiers rendait paradoxalement l'habitat plus agréable de par sa vivacité actuelle. D'ordinaire, la cité était déjà bien expressive, mais ce genre d'événement insufflait pour une raison ou pour une autre une certaine pointe d'exaltation dans le cœur des gens. À cette période de l'année, tout semblait aussi féerique qu'à Noël où les rayons de lumières dansantes foisonnaient autour des habitations.

Par un vendredi soir, les adolescents décidèrent de se rendre à ce festival qui attirait tant de monde. Habituellement, aucun des membres de l'établissement n'avait pris pour coutume de s'y rendre, mais il régnait une atmosphère suffisamment encourageante ce soir-là pour qu'ils se décident à y aller. Ensemble, ils abordèrent alors la colline les menant au plein centre de la ville où régnait cette magie perceptible de loin. Les cris des enfants enthousiastes de découvrir leur première attraction ou encore de pouvoir observer les objets trônant sur les tapis d'assemblage faisaient écho au sein des offices pour ravir les plus réticents. Les teintes rose pâle des sucreries qu'ils tenaient en main défilaient devant les yeux ébahis de Lucy, qui découvrait pour la première fois ce genre de spectacle. Juste avant qu'elle ne sorte, elle avait relevé ses cheveux en un chignon lâche laissant transparaître sa nuque sur laquelle retombaient quelques fines boucles. Deux autres mèches de cheveux encadraient son visage si enjoué par toutes ces choses qui s'offraient à elle. D'un bout à l'autre des ateliers, la jeune fille se sentait extrêmement intéressée et tint à visiter chaque boutique afin de profiter au mieux de cette soirée dont elle chérissait le déroulement. Le monde extérieur effrayait moins l'adolescente, qui se sentait presque apaisée par la présence de ces personnes qu'elle avait désormais pris l'habitude de côtoyer. Un nuage d'air frais s'infiltra entre les échoppes, rompant ainsi avec ces lourdes températures du solstice qui rendaient las quelques citadins. La nuit commençait à tomber peu à peu, comme en témoignaient les nombreuses lanternes accrochées à de longs fils invisibles traversant plusieurs boutiques à la fois. Tout en levant les yeux vers le ciel, la jeune fille put constater que ce dernier ne contenait que très peu d'étoiles et pensa alors avec regrets qu'il allait sûrement se mettre à pleuvoir le lendemain. Pendant qu'elle promenait son regard tout autour d'elle, il lui semblait découvrir un autre monde dont elle ne soupçonnait pas l'existence. L'atmosphère régnant en ces lieux lui paraissait différente comparé à ce qu'elle avait déjà pu ressentir auparavant. Les gens qui l'entouraient présentaient tous un air jovial sur le visage, contrairement à de nombreuses personnes qu'elle avait autrefois pu croiser en se promenant aux alentours. En observant les deux compagnons avec qui elle avait passé la majeure partie de ses journées, elle se fit la réflexion qu'ils avaient également l'air bien plus heureux que d'habitude et semblaient plus proches : se mêlant aux autres, ils riaient en se racontant des plaisanteries et anecdotes qui dépassaient malheureusement la jeune fille restée en dehors de tout cela. Bien qu'ayant tenté de se joindre à leurs conversations, les seules réponses que cette dernière recevait encore étaient semblables à de simples « Nous t'expliquerons », qui défilaient inlassablement dans son esprit. Songeuse, ces paroles pourtant loin d'être hautaines finissaient toujours par la ramener à la réalité. Au fond, elle pensait alors qu'elle ne cesserait de se demander si ces gens l'avaient parfaitement acceptée ou non. Même si elle se sentait bien en leur présence, il n'empêchait qu'elle restait tout de même la dernière arrivante ne connaissant pas encore tous les secrets qu'ils avaient l'air de partager si naturellement entre eux.

Ce genre de réaction de la part de son entourage la faisait douter malgré elle. Il y eut de nombreuses fois où elle tenta de se résigner en essayant de se convaincre qu'une telle chose était normale, mais sans pouvoir l'accepter pour autant. Ce qu'elle souhaitait par-dessus tout, c'était pouvoir répondre à ces phrases qui fusaient dans le vent, ces mots qu'elle percevait mais sur lesquels elle ne pouvait mettre de sens, ces regards complices dont elle était encore exclue. En prenant une profonde inspiration, elle se dit alors que le temps ferait son travail et que dans quelques semaines peut-être, elle serait capable d'en apprendre davantage sur ces personnes qui partageaient son quotidien. À y réfléchir, elle se rappela ne presque rien connaître à leur sujet. Elle n'avait osé demander à personne quoi que ce soit sur leurs vies précédent leur arrivée à l'orphelinat et ne se croyait aucunement capable de poser de telles questions. Pourtant, elle était désireuse d'en savoir plus sur ces adolescents si bavards entre eux. Au cours des récents événements, elle avait appris à les apprécier ainsi qu'à nécessiter leur présence, mais n'avait jamais pu les connaître pour ce qu'ils avaient été auparavant. Ils étaient tous des gens respectables et accueillants, là se limitait son discernement qu'elle jugeait mineur et durant un instant, son esprit fut entièrement occupé par cette pensée qu'elle croyait avoir chassée. Alors qu'elle réfléchissait à tout cela, son regard se perdit un instant sur l'asphalte brillant tandis qu'elle reprenait chaque détail de sa condition. Depuis le soir où elle s'était évanouie dans sa chambre, elle n'avait pas entièrement retrouvé ses récents souvenirs perdus contrairement à ce que lui avait laissé supposer l'infirmière qui s'était occupée d'elle. Malgré ses efforts pour se remémorer complètement sa conversation avec Gojyo, elle restait incapable de recouvrer l'intégralité de ses propos et demeura quelques secondes sur place avant d'entendre une voix familière qui l'invitait à se rendre à l'office suivant.

Plongée dans l'ambiance chaleureuse qui l'entourait cette nuit-là, Lucy fut soudainement tirée de ses sombres songes en entendant les rires se rapprocher davantage de sa silhouette statique. Meiko l'avait prise par la main, l'emmenant à différents endroits tandis qu'elles étaient suivies par quelques visages éclairés d'un sincère ravissement. Pendant qu'elle traversait les allées illuminées d'un mélange somptueux, elle laissa germer un sentiment de bien-être qui s'accrocha à elle tout au long de la soirée.

De nombreux tissus unis jonchaient le sol autour de la rivière terne, qui ne reflétait plus que la lune. Le ciel assombri dominait largement les plaines qui se parèrent tout à coup d'un silence profond. Le seul bruit encore présent était désormais un craquement sourd et reconnaissable, qui attirait toute l'attention des silhouettes s'étant posées sur les tapis d'étoffe recouvrant l'herbe légèrement humide. Même si la végétation était aqueuse, elle ne rebutait pas pour autant ces visages regardant à présent tous dans la même direction. Les premiers pigments venaient d'éclater sur la toile marine : un mélange de bleu azur et de jaune safran dont les teintes furent bientôt rejointes par un vert épuré qui se mêlait au sifflement provoqué par sa lancée. Aucun autre son n'était distinguable durant ce spectacle de lumières qui envoûtait tant de figures. Ces pastels qui s'entrecroisaient dans la pénombre révélaient chacun la beauté de l'autre, faisant ressortir son plus beau côté.

Durant un instant, l'adolescente sentit son cœur s'emballer tandis qu'elle contemplait ce merveilleux tableau. Lorsque la détonation retentit pour la dernière fois, elle ferma les yeux et prit une grande inspiration afin d'imprimer ce souvenir dans sa mémoire. D'une certaine manière, elle profita pleinement de cet instant en agissant ainsi. Sa respiration redevint stable tandis qu'elle promenait son regard aux alentours, adressant un ravissant sourire à Gojyo qui le lui rendit. Visiblement, elle était heureuse de ce moment passé en compagnie de ces êtres si chers à son cœur. Même sans connaître son passé, elle songea tout de même que ce genre d'instant valait toutes les beautés du monde. Durant quelques secondes, ses pupilles se hasardèrent sur l'horizon qui lui parut d'un coup moins lointain.

Cependant, malgré l'avancée qu'elle effectuait en compagnie des autres adolescents, son chemin semblait plus ardu à mesure que les jours défilaient. Comme tous ici, elle avait ses faiblesses. Elle avait souffert d'une manière différente, mais en conservait tout de même quelques blessures. Ces maux, elle n'avait su les déceler chez les autres avant de comprendre les siens. Ce fut par un matin hivernal qu'elle découvrit, malheureusement et de manière inattendue, ceux du jeune homme qui lui était venu en aide il y a quelques mois de cela.

Un épais manteau de neige recouvrait les horizons. Le jardin était étincelant sous ce drap immaculé qui veillait même sur les branches tombantes des arbres devenus gris. Ils semblaient plus fragiles qu'à leur habitude et pliaient sous le poids insistant de cette blancheur presque cristallisée. Ce soir-là, Lucy aperçut de manière hasardeuse la ligne atrophique plutôt épaisse et violacée recouvrant une partie du ventre de Gojyo. Elle l'observa en passant devant sa chambre dont la porte était largement entrouverte. À la recherche de ce dernier pour le convier au dîner, d'une manière tout à fait innocente, elle se vit confrontée à cette vision qui lui apporta une profonde sensation de malaise. Sans vouloir paraître indiscrète et regrettant son intrusion malencontreuse, elle s'excusa alors maladroitement pour avoir posé les yeux à l'intérieur de la pièce sans autorisation lorsque le métis la rejoignit sur la palissade. Sans dire un mot, il attrapa doucement son poignet pour ramener la jeune fille à l'intérieur de sa chambre avant de refermer la porte derrière lui. Le regard confus, tous deux se fixèrent durant un court instant avant de détourner les yeux l'un de l'autre. Lorsque Lucy ouvrit la bouche afin de s'excuser une nouvelle fois, elle fut coupée par son vis-à-vis qui semblait plus calme que ce qu'elle aurait pu imaginer :

- Ne t'inquiète pas, commença-t-il d'un ton embarrassé.

Il lui expliqua alors sereinement qu'il voulait se dépêcher de rejoindre les autres pour le dîner et avait laissé la porte ouverte dans la précipitation. Comme aucun bruit ne lui parvenait du couloir, il se croyait seul et n'avait donc pas prévu l'arrivée de l'adolescente qui l'avait surpris alors qu'il s'apprêtait à se changer. Cette dernière garda le silence durant un moment, ses yeux clairs posés sur le ventre de celui qui se trouvait face à elle. Ayant conscience des conséquences de son geste, elle s'empressa de détourner le regard lorsqu'elle sentit deux lacs pourpres dans lesquels elle s'était déjà perdue peser sur elle.

- Ce n'est rien, bafoua rapidement Gojyo, un brin d'agacement dans sa voix. Ce ton, il n'avait voulu l'employer et se tapit dans de vagues excuses auprès de son interlocutrice, qui demeurait toujours taiseuse.

À cet instant, il pensa alors qu'il était normal qu'elle réagisse ainsi. Il ne lui avait jamais fait part de son passé et n'avait pour le moment pas envisagé de le faire. Seulement, après ce qu'elle avait vu, il savait qu'elle ne ferait que s'inquiéter davantage s'il devait se tarir dans des mensonges sans fin. Leurs regards se croisèrent encore un long moment. Ils avaient l'impression de ne pouvoir communiquer que de cette façon s'ils le souhaitaient. Dans ce silence obscur, Lucy se mit à rougir une nouvelle fois, tout comme lors de leur rencontre le premier jour. Ce sentiment, elle ne pouvait le contrôler ; il lui faisait ressentir une certaine gêne, mais également un profond bien-être. Elle avait cette image de sa relation avec ce jeune homme qu'elle trouvait déjà si fusionnelle, même si elle craignait indirectement d'avoir terni ce lien ce soir-là. Debout au milieu de la pièce, elle n'osait relever la tête vers le métis qui ne bougeait pas de l'entrée. Lentement, ce dernier souleva de ses doigts fins le menton de la jeune fille qui releva finalement le visage pour trouver son regard, dévoilant ainsi une expression à la fois attristée et embarrassée. D'un geste lent, Gojyo rabaissa sa main à hauteur de ses hanches tandis qu'un sourire nébuleux se dessina sur son visage.

Il s'avança de quelques pas pour s'asseoir sur le bord du lit, ses mains retombant lâchement entre ses genoux. Lucy n'osait toujours pas prendre la parole, comme si elle avait commis un acte irréparable en entrant ici. L'expression constamment changeante sur le visage du métis ne parvenait pas à la rassurer et paraissait à présent révéler une grande mélancolie derrière ce triste sourire. Comme si ses jambes marchaient toutes seules, la jeune fille se dirigea à pas lents et réticents vers la bordure sur laquelle elle s'assit à son tour, le regard plongé dans le vide. Elle ne cessait de jouer avec ses mains, laissant ses doigts s'entrecroiser à plusieurs reprises sans qu'elle ne parvienne à maîtriser ses angoisses.

- Il n'y avait pas vraiment de bon moment pour t'en parler, avoua l'adolescent en brisant soudainement le silence, même aux autres, je n'ai raconté cette histoire que de manière aléatoire. J'ai laissé les bavardages faire leur travail, je voulais sans doute que quelqu'un en parle à ma place continua-t-il, comme pour se justifier de ce long silence. C'est un peu idiot au final, lâcha-t-il dans un souffle.

Lucy prit une profonde inspiration. Elle put sentir dans la voix de son interlocuteur que ce dernier ne lui en voulait pas et sans qu'elle ne s'en aperçoive, quelques larmes lui vinrent alors aux yeux. Rapidement, elle détourna le regard, mais celles-ci s'écrasaient déjà sur le sol en émettant un son presque inaudible qui rompit pourtant instantanément le mutisme régnant à nouveau dans la pièce. Lorsqu'elle sentit deux pupilles éclatantes se poser sur elle, elle essuya d'une manche ces gouttes d'eau trahissant ses pensées. Dans un soupir, elle prononça simplement et avec difficulté les mots suivants :

- J'avais tellement peur que tu m'en veuilles...

Lentement, elle porta ses mains à son visage pour dissimuler ses paupières rougies. Touché par une telle sincérité, le demi-yokai ne savait comment réagir et trouvait cette situation aussi soudaine qu'imprévue. La vision de cette fille si fragile en train de pleurer juste à côté de lui l'avait rendu tout à coup extrêmement malheureux, au point qu'il en oublie l'incident survenu il y a quelques minutes à peine. Innocemment, il posa une main sur l'épaule plutôt douce qui se trouvait à ses côtés avant que l'adolescente écarte ses phalanges pour se tourner lentement dans sa direction. Observant ses yeux devenus empourprés par les larmes, il s'avança presque instantanément vers cette dernière pour la prendre dans ses bras. Il n'avait pas réfléchi à son geste, mais ressentait simplement le besoin de le faire. D'abord surprise, Lucy ferma finalement ses paupières pour entourer doucement le dos du jeune homme d'une étreinte indécise. Tout en sentant de temps à autres le cœur du métis battre contre le sien, elle se calma peu à peu. Le sentiment qui l'habitait à cet instant même, elle ne sut le décrire. Elle se sentait apaisée, mais les larmes de bonheur ne lui venaient plus. Il y a quelques minutes à peine, elle en avait suffisamment versé. Alors, elle se laissa simplement aller au contact de cet être qu'elle appréciait tant. Les paupières toujours closes, elle souhaitait rester ainsi pour toujours sans pour autant être capable d'expliquer cette sensation.

Lentement, le jeune homme retira ses bras pour se reculer un peu, laissant un léger espace les séparer tandis que sa vis-à-vis affichait une mine plus heureuse. Durant cette étreinte, il avait ressenti cette fragilité habitant l'adolescente et s'était alors dit qu'il ne devait la laisser partir pour rien au monde. En dehors de cela, il se sentait également soulagé que son geste ne lui ai causé aucun souci. Durant longtemps, il s'était dit qu'une telle démonstration affective pourrait perturber son interlocutrice au vu de ce qu'elle avait vécu, mais se rasséréna rapidement en concluant que cette dernière en recherchait également la chaleur et le lui avait démontré ce soir même. Pendant leur étreinte, il lui avait semblé trouver ce qu'il recherchait depuis des années. Sans que Lucy ne mette de mots dessus, le métis avait ressenti une grande affection de sa part et cette sensation lui était très précieuse.

- Tu avais une chose à me dire, reprit alors la jeune fille d'une voix étouffée, afin de ne pas brusquer celui qui lui faisait face.

Ce dernier hocha la tête tout en continuant à l'observer de ses yeux profonds. D'un large sourire, elle mit alors son interlocuteur en confiance pour ces révélations qui, elle le savait, s'avéreraient délicates. Ainsi, elle n'en dit davantage et patienta simplement jusqu'à ce que Gojyo veuille bien se confier à elle. D'un geste, celui-ci s'assit en tailleur face à l'adolescente qui en fit de même afin de faciliter leur échange.

Sous la toile marine qui couvrait la pièce, il prit une profonde inspiration avant de fermer les yeux un instant. Lorsqu'il les rouvrit, il commença son récit par ce que lui avait raconté Jien sur les faits précédant sa naissance car au vu des circonstances, il lui paraissait important de mentionner ceci. Pour la première fois depuis son départ de la maison, il dévoila chaque détail de son existence. Lucy ne cessait de considérer le métis dans un silence absolu, accueillant le moindre mot que lui adressait ce dernier. Il lui rapporta chaque chose qu'il jugeait nécessaire : de son enfance jusqu'à son arrivée dans cet orphelinat, en passant par les nombreux moments qu'il avait fini par terrer au fond de sa mémoire. Il lui parla longuement de sa belle-mère ainsi que de leur relation et mentionna également les circonstances de son départ. Puis, il en arriva à expliquer la façon dont il s'était retrouvé ici, les rencontres qu'il avait faites depuis qu'il avait quitté la maison ainsi que ses retrouvailles avec son frère.

Tandis qu'il parlait, Lucy ne disait pas un mot. Le jeune homme semblait porté par une confiance absolue vouée à celle qui se tenait face à lui. C'était la première fois qu'il ressentait le besoin de se confier car il savait que l'adolescente ne porterait aucun jugement sur tout cela, sur la façon dont il avait mené sa vie jusqu'à présent. Sans s'en rendre compte, il se mit alors à bavarder durant de longues minutes en détaillant toutes ces choses dont il avait auparavant peur de faire part. Aux côtés de cette jeune fille si pure, les sensations qui l'habitaient étaient différentes. Ce n'était pas qu'il ne portait aucune confiance aux autres, mais jusqu'à aujourd'hui, il n'avait jamais su décrire ses sentiments.

Au bout de deux heures de monologue, il se tut. À de nombreuses reprises, sa voix avait risqué de s'éteindre tant il lui était difficile de revenir sur certains souvenirs. Par moments, il s'était fait plus discret et passait quelques événements plus rapidement que d'autres. Toutefois, l'adolescente n'eut à aucun moment besoin de le forcer à se confier. Tout ce qu'il lui avait raconté, il l'avait fait de son plein gré et s'était senti porter par le bien-être que lui procurait la présence de cette fille qu'il trouvait unique. Son récit achevé, il garda le silence un moment comme pour reprendre ses esprits. Alors qu'il ferma les yeux quelques secondes, il sentit une main fébrile glisser lentement sur la sienne.

En rouvrant les paupières, le métis observa un visage silencieux, à la fois très touché et ému par l'histoire dont il venait de faire part. Lucy ne savait quoi répondre à tant d'informations ; elle avait eu quelques réactions durant l'exposition de son vis-à-vis, mais n'était pas considérablement intervenue dans le récit de ce dernier. En réalité, les mots lui manquaient face à tout cela. Elle aurait voulu lui exprimer son soutien, mais ignorait la meilleure manière de s'y prendre ; elle craignait d'être maladroite ou encore déplacée et n'osait pour cela prononcer le moindre mot. Ayant ressenti ceci, Gojyo lui adressa un sourire réconfortant en guise de remerciement pour l'avoir écouté.

- Il est tard, sursauta-t-il d'un coup en voyant l'heure s'afficher sur l'écran du radio-réveil.

Il était en effet vingt-deux heures trente. Sans s'en rendre compte, les deux adolescents avaient finalement manqué le repas du soir. Pour autant, ils n'avaient pas réellement faim et personne n'était venu les chercher durant cette longue absence. En observant l'heure pourtant si tardive, la jeune fille n'eut aucune réaction particulière ; elle ne souhaitait pas quitter cette chambre avant d'avoir donné une quelconque réponse au récit de Gojyo qui s'était dévoilé à elle. Alors elle se mit avec ses mots, ceux qui lui venaient sur l'instant, à exprimer son ressenti envers tout cela. C'était comme si l'histoire du métis l'avait touchée personnellement. Pour cette raison et sans qu'elle n'en ait conscience, elle sut trouver les mots afin de lui redonner confiance et lui permettre de surmonter ce lourd passé. Ainsi, elle prit la parole à son tour pendant environ vingt longues minutes.

Tout en promenant son regard autour d'elle, l'adolescente expliquait avec justesse la raison pour laquelle il ne devait plus s'attacher à ce cauchemar qui le hantait et après cette longue conversation, Gojyo sentit comme un poids quitter ses épaules. Jamais il n'avait tant fait part de son passé à quelqu'un. Il l'avait fait de manière assez abstraite face aux autres personnes qu'il côtoyait, mais ne s'était aucunement attardé sur les détails qu'il révéla ce soir à la jeune fille, même si tout ceci ne fut pas sans mal. Au fur et à mesure qu'il lui racontait ces événements, il avait senti que certains souvenirs demeuraient encore bien douloureux en dépit de ce qu'il pensait aujourd'hui.

Il était presque vingt-trois heures lorsque Lucy quitta la chambre en désordre, le cœur lourd. Accompagnée du métis qui la suivit jusque sur le pas de sa porte, elle resta encore quelques minutes à discuter avec lui, jetant de temps à autres un regard sur la bordure d'où émanait une faible lueur. Meiko n'était pas encore couchée et sans doute s'inquiétait-elle de sa condition, pensa alors la jeune fille. Cette dernière songea que la brune lui ferait sûrement une quelconque réflexion lorsqu'elle rentrerait, mais étrangement, à l'instant même, cela lui paraissait impossible et bien égal. Son esprit était dirigé ailleurs, elle ne cessait de repenser à la discussion qu'elle venait d'avoir avec Gojyo et qui l'avait tant bouleversée. Ce dernier la rassura encore un instant devant la chambre silencieuse, tandis que l'adolescente posa une dernière fois sur lui un regard plein de tendresse. Elle lui adressa un doux sourire qui lui fut rendu, puis tous deux se quittèrent alors que le jeune homme regagnait sa chambre à pas lents, remerciant une fois encore sa vis-à-vis pour l'avoir écouté si longtemps. Au son de sa voix, celle-ci se rendit bien compte que cette longue discussion avait été fructueuse pour lui. Il lui avait adressé un sourire des plus sincères sur le pas de cette porte faiblement éclairée, une expression qui l'avait profondément touchée. Cette nuit-là, elle avait eu l'impression de lui rendre ce qu'il lui avait offert auparavant. Tandis qu'en son cœur fleurissait une émotion dont elle ignorait la source, elle avait observé sa silhouette s'en aller jusqu'à ce que cette dernière disparaisse entièrement dans la pénombre.

À l'entente du bruit de clenche, la jeune fille devina que le métis avait lui aussi rejoint la pièce dans laquelle il dormait et se retourna le cœur battant pour abaisser la poignée de porte aussi discrètement qu'elle le pouvait. Sans un regard à son amie, l'adolescente referma derrière elle la cloison de bois pour se coller à son dos, la main gauche toujours sur le pommeau tandis que ses yeux se perdaient vers le sol. Son sourire avait disparu, laissant place à une expression maussade et perturbée qui valut tout de suite l'attention de la brune qui partageait sa chambre. Cette dernière avait pris la peine de ramener un plateau à l'intérieur de la pièce afin que sa colocataire puisse tout de même prendre un repas lorsqu'elle rentrerait, mais au fond, elle avait deviné le lieu de sa visite. Patiemment, Meiko l'avait attendue jusqu'à son retour et s'avança d'un pas rapide vers la silhouette fine et sinueuse qui lui faisait face. Elle portait déjà un pyjama assez épais aux motifs colorés alors que Lucy n'était pas encore prête à aller dormir. Quelques pas de plus, et la brune se retrouva face à la jeune fille aux cheveux nymphe qu'elle questionna vivement sur cette mine chagrinée qu'elle affichait depuis son retour. D'un geste nerveux et sans lui accorder une quelconque réponse, Lucy s'engouffra dans les bras de sa vis-à-vis qui la retint fermement. Alors, cette dernière déposa une main derrière sa tête tout en caressant la chevelure claire de la jeune fille qui pleurait en silence. Elle fit ensuite descendre ses paumes sur le visage de l'adolescente qu'elle releva doucement à hauteur du sien, sans lui demander aucune explication. Elle lui prit simplement la main pour l'amener jusque sur le lit soigné et s'assit avec elle tout en patientant jusqu'à ce qu'elle retrouve son calme.

Il fallut quelques minutes à Lucy pour qu'elle reprenne ses esprits ; les mots du jeune homme paradaient dans sa tête telle une symphonie insupportable qu'elle aurait voulu dissimuler au plus profond de son âme. Ces paroles lui avaient fait tant de mal qu'elle ne savait par où commencer pour raconter cela à sa plus proche amie. D'un geste, elle sécha ses larmes tout en reprenant une respiration plus sereine. Meiko la considérait comme si elle compatissait à son malheur sans en savoir la cause. Pourtant, connaissant la sensibilité dont faisait souvent preuve la jeune fille, elle put tout de même en deviner une partie avant que cette dernière ne prenne la parole.

- Gojyo m'a tout raconté... à propos de lui, commença alors Lucy d'une voix incertaine.

L'expression peinée sur le visage de la brune s'intensifia lorsque cette dernière songea à quel point cette discussion avait dû être difficile. Dévastée, Lucy ne parvenait pas à éclipser son chagrin en repensant aux propos qu'elle avait entendus ; tout ce qu'il lui avait révélé avait fait naître en elle une haine profonde pour cette femme qu'elle ne connaissait guère et la jeune fille était d'autant plus attristée de savoir qu'il existait de telles personnes en ce monde. Tout ceci, elle l'expliqua du mieux qu'elle le put à Meiko qui tenta vivement de soulager son amertume. Cette réalité avait frappé l'adolescente en plein cœur, sans qu'elle ne puisse faire quoi que ce soit pour venir en aide à celui qui lui avait auparavant tendu la main, et les mots qu'elle perçut ce soir-là furent tout aussi douloureux pour elle qui n'avait pas vécu cette vie. En cette nuit d'hiver, elle se fit une promesse : celle de vivre pleinement sans aucune entrave, de profiter de chaque jour que lui fournissait cette heureuse existence depuis qu'on lui avait offert une véritable chance, un présent inestimable dont elle saisissait désormais la valeur.

Tandis qu'elle repensait à tout ceci, Lucy se calma progressivement dans les bras de sa vis-à-vis qui avait quelque peu réussi à la réconforter. Toutes deux discutèrent un instant de la situation passée et actuelle de Gojyo pendant que la jeune fille terminait le dîner que son amie avait pris la peine de lui apporter. Tout en la remerciant à ce propos, elle songea soudainement que le métis n'avait pas pris de repas et se fit cette réflexion à voix haute lorsqu'elle sentit deux pierres mauves peser sur elle. Lentement, elle releva la tête d'une mine intriguée, ses yeux rougis s'étant peu à peu écarquillés comme pour lutter contre le sommeil. Meiko l'observait en silence, munie d'un sourire plutôt contrarié. Avant que l'adolescente ne puisse dire un mot, la brune posa la question qui la taraudait depuis quelques minutes à présent :

- Lucy, es-tu amoureuse de Gojyo ?

Elle avait prononcé innocemment ces mots, comme si elle se doutait déjà de la réponse qu'allait lui attribuer son interlocutrice. Toutefois, cette dernière n'arrivait pas à chasser ce redoutable sentiment de gêne logé dans son cœur qui, peu à peu, finit par prendre place sur son visage. Un sourire doux et sincère guetta alors ses traits dont les pupilles attristées se dirigèrent graduellement vers la couverture de laine.

- Oui, je pense, avoua-t-elle d'une voix si faible qu'elle parut presque inaudible.

Si l'amour était cette sensation qui l'habitait depuis un moment déjà, elle voulait penser qu'elle l'était bel et bien. Ce sentiment-là, Lucy ne le connaissait guère et pourtant, elle savait une chose : elle ne l'avait encore jamais éprouvé pour quiconque. Aux côtés de celui dont il était question, elle se sentait si bien qu'elle ne pourrait partager cela avec personne d'autre. Lorsqu'il l'avait prise dans ses bras, elle avait voulu que ce moment dure éternellement, alors, elle pensait bien ressentir de l'amour pour lui. Dans un léger silence, Meiko considérait le visage sincère et ému de celle qui lui faisait face. Pour le métis, elle éprouvait une grande affection, mais savait qu'il ne trouverait son bonheur à ses côtés et pensa ce soir en la voyant que Lucy pourrait lui offrir la vie qu'il méritait. En ayant observé cette droiture sans artifice dans les yeux de l'adolescente, la brune pensa qu'elle n'avait pas à s'inquiéter de la tournure que prendraient les éventuels événements. Si elle confiait le jeune homme à cette fille si loyale, elle ne le trahirait pour rien au monde. Malgré cela, une profonde tristesse envahit son cœur en cette nuit, une amertume dont elle pensait connaître la cause sans pour autant pouvoir se l'avouer. Elle n'était pas le genre de personne à abandonner facilement ceux à qui elle tenait, mais préférait confier la responsabilité de leur bien-être à d'autres pour qui cela semblait plus naturel. En écoutant les paroles de Lucy ce soir-là, elle avait ressenti une telle sincérité émaner de son cœur qu'elle n'aurait pu faire autrement que de lui remettre les sentiments du principal intéressé.

Il était presque une heure du matin lorsque les deux adolescentes regagnèrent chacune leur lit. La nuit était fraîche, mais les températures n'étaient pas insupportables pour autant. Un faible vent se faufilait discrètement sous la fenêtre et la porte, rendant l'intérieur de la pièce plus contrasté. Le sommeil fut long à venir pour Lucy qui ne cessait de penser à la soirée passée. Elle s'interrogeait sur une multitude de choses tout en songeant également aux mots que lui avait adressés Meiko avant qu'elle ne s'endorme. L'amour, elle ne l'avait jamais connu et ignorait la nature d'un tel sentiment. Il aurait peut-être fallu qu'une personne prenne le temps de lui expliquer ce que c'était, sans quoi, elle en resterait entièrement ignorante. Pourtant, cette ignorance-là ne l'effrayait aucunement et elle savait que, dans son cas, elle n'était plus seule et pouvait laisser naître ses émotions sans qu'elle ne s'en retrouve prisonnière.