- Peur… peur… peur…

Après son cri guttural, Hotch prononçait ces mots dans un gémissement grave, ramassé sur lui-même, l'air aussi honteux que terrifié.

Cela l'anéantissait de le dire. Toutefois, il ne pouvait faire mieux pour expliquer ce qui n'allait pas. Le petit animal enfermé au fond de son cerveau se jetait en avant, encore et encore, incapable de vaincre les barreaux qui le retenaient mais prêt à mourir en essayant.

- Je sais, je sais… moi aussi j'ai peur !

Reid espérait qu'entendre qu'il n'était pas seul dans sa terreur relâcherait suffisamment les liens imposés par Lewis pour permettre à Hotch de se libérer une fois pour toute.

Ce n'était cependant pas qu'un subterfuge. Spencer était honnête. Au-delà de son intellect flamboyant, il restait étonnement candide. Cette sensibilité le rendait notamment vulnérable face aux œuvres de son imagination fertile. Sa mémoire eidétique lui fournissait une base conséquente pour de terribles créations. Les cauchemars étaient les compagnons réguliers de ses nuits.

A présent, il souhaitait utiliser ce qui perturbait son esprit pour créer un havre où Hotch tomberait en toute sécurité.

- Moi aussi j'ai peur, Hotch. Souvent ! Et je fais également des cauchemars. Vous n'êtes pas le seul !

Il envoya à Rossi un regard implorant, que l'autre agent compris. Il s'approcha, et d'un ton sincère et insistant, il ajouta sa propre confession :

- Je suis effrayé à chaque nouvelle affaire, Aaron. Bon sang, quelque chose n'irait vraiment pas chez toi si tu n'avais pas peur.

Hotch referma ses poings dans ses cheveux, et se balança d'avant en arrière, frustré d'être incapable de s'expliquer.

- Vous ne comprenez pas. C'est différent… c'est pire.

Ils se trouvaient face à une barrière mentale. Rossi songea que ce pourrait être le bon moment pour revenir à la description pas à pas de ce que le Chef d'Unité avait vécu chez la malheureuse docteur Regan. Les mots de Hotch sortaient plus aisément, en dépit de son évidente contrariété.

- Aaron, après ta rencontre avec Regan, que s'est-il passé ? Que te rappelles-tu après ça ?

Hotch continua de se balancer, comme s'il essayait de se réconforter lui-même.

- Il… il est venu pour moi. Et je me suis battu, Dave ! s'exclama-t-il en tournant un regard tragique vers Rossi. Je te l'ai dit. Je me suis battu de toutes mes forces et… et… ça n'a eu aucune importance. Il… Il m'a fait voir des choses !

Ces derniers mots ne furent qu'un gémissement étouffé. Au son de ce profond désespoir, la respiration de Reid se coupa, et le cœur de Rossi manqua un battement.

- Doucement, Aaron. Il est venu à toi. Tu t'es battu. Il a gagné. Qu'est-il arrivé quand Lewis a gagné ? Peux-tu nous le dire ?

Hotch cessa de se balancer. Plié en deux, ses poings quittèrent ses cheveux pour aller se presser contre ses oreilles, et tenter d'arrêter la voix pressante et insidieuse qu'il pouvait toujours entendre.

- Il m'a parlé. Sans s'arrêter. Encore et encore.

Rien ne pouvait décrire cette torture à ses collègues. Rien ne pouvait leur faire ressentir la manière dont chaque mot tombait dans ses oreilles tel du plomb chaud, ardent et crépitant, creusant profondément sa route dans son cerveau.

Hotch se tut un instant. Il se redressa légèrement de sa posture défensive, et ajouta :

- Et vous êtes arrivé. Mon équipe.

Il fixa Reid d'un regard affligé.

- Tu as été le premier à mourir. Je savais que tu serais le premier. Et tu l'as été.

Reid lutta pour regarder au-delà de l'expression d'incommensurable tristesse de son supérieur.

- Mais je ne suis pas mort, Hotch. C'était un mensonge. Il a découvert ce qui s'est passé au Texas et l'a utilisé contre vous, mais ce n'était pas réel. Vous le savez.

Les yeux d'Aaron devinrent vitreux. Il revoyait à nouveau la scène. Il continua dans un murmure horrifié, presque inaudible :

- Je savais que tu étais mort… que tu partirais en premier. Puis Dave. Puis Morgan.

Il leva une main jusqu'à son cou en voyant le sang fantomatique des fantomatiques blessures de ses coéquipiers.

- Il a tiré sur vous trois… morts… tous morts…

La voix calme de Rossi vint recouvrir celle de Hotch :

- Mais nous ne sommes pas morts. Peter Lewis a pris tes pires peur et te les a montré. La perte de ton équipe n'était qu'…

- Attendez ! l'interrompit Reid.

Hotch semblait perdu dans sa propre imagination et ne les écoutait probablement plus.

- Rossi, ce n'est pas le fait de nous perdre qui le met dans cet état.

Dave tourna un regard perplexe vers son jeune collègue :

- Qu'est-ce que tu veux dire ?

- Je veux dire que bien sûr c'est quelque chose dont il s'inquiète et dont il a peur, mais… vous ne voyez pas ? Les premiers à mourir ont été les éléments masculins de l'équipe… ceux auxquels Hotch peut le plus s'identifier.

La voix de Reid diminua, et il confia à voix basse :

- Rossi, je pense que Hotch a surtout peur pour lui-même. Et je pense qu'il se hait pour ça. C'est pour cette raison qu'il ne peut franchir le blocage. C'est pour cette raison qu'il ne parvient pas à nous le dire.

Rossi et Reid tournèrent leurs regards vers leur leader. Ses yeux étaient fermés ; il essayait à nouveau de se cacher en se repliant sur lui-même. Je ne peux pas vous voir, alors vous ne pouvez pas me voir… Je ne suis pas là… Vous ne pouvez pas me voir… Je ne suis pas là…

Néanmoins, ses amis ne comptaient pas le laisser faire.

- C'est ça, Aaron ? demanda Dave sans la moindre trace de jugement dans la voix. Tu as peur de mourir ?

Les rouages se mirent à tourner à une vitesse vertigineuse dans l'esprit de Reid.

- Attendez… Hotch, c'est qu'on vous tire dans la gorge, c'est ça ?! C'est ce que vous ne supportez pas. L'idée qu'on vous tire dessus comme ça m'est arrivé !

La réticence, la culpabilité et la honte impreignaient le moindre mouvement du chef d'unité. Tout en ayant l'impression que la main de Lewis le tirait dans l'autre direction, il se força à regarder les yeux de son plus jeune agent.

Il acquiesça. Une fois.

Et les barrières s'effondrèrent.