Apparemment vous attendez la suite avec impatience, alors je me suis forcée à vous l'apporter plus tôt que prévue, malgré une angine et des allergies qui ne veulent pas me lâcher (; Malgré cela, je ne peux vous promettre un chapitre par semaine, car je sais que je serai beaucoup moins satisfaite de mon travail si j'y passe moins de temps. Ne m'en voulez pas ?
Encore une fois, je ne peux vous remercier assez pour vos reviews. Je n'arrive pas à comprendre pourquoi, mais j'aime que vous appréciez cette histoire, et ça suffit amplement à illuminer mes journées. Disons que cela me donne un regain de confiance. Merci !
(et je ne dirais pas que mes dialogues sont nuls. Promis.)
Quinn descendit à vélo les avenues qui menaient à l'Opéra, choisissant l'itinéraire qui lui permettrait d'arriver chez Sue le plus rapidement possible. Elle essaya de focaliser son esprit sur le bruit monotone et régulier de la chaîne de la bicyclette, sur son estomac creux et sur les aliments qui allaient bientôt remplir ses placards et sa panse, mais rien n'y faisait. Elle en revenait invariablement aux dernières minutes qu'elle avait passées avec Rachel, juste avant de quitter son appartement pour aller rejoindre Sue Sylvester.
La blonde ne parvenait pas à s'expliquer rationnellement son geste.
À cause de cette toute petite erreur, cette petite imprudence, cette négligence à laquelle elle s'était allée, elle avait peut-être mis en péril ce qu'elle s'était forcée de construire avec Rachel durant des mois.
Une relation saine, sans ambiguïté, basée sur un peu de confiance et de communication — ni plus ni moins.
Sauf qu'elle n'avait pas prévu les sentiments qu'elle avait développés à son encontre, et cela la terrifiait au plus haut point.
Quinn espérait que Rachel ne la considérait pas comme une espèce de dépravée, une débauchée immorale et présomptueuse, cherchant à la pervertir par n'importe quels moyens. Elle souhaitait surtout que la petite brune ne la voie pas comme une femme l'ayant accueillie chez elle dans le simple but de se plier à ses volontés et à ses mœurs. Elle frissonna involontairement en songeant à une Rachel emportant ses minces bagages et claquant la porte de son appartement pour aller ailleurs, là où Quinn n'était pas.
Elle secoua la tête pour s'éviter ces scénarios improbables et monstrueux. Malgré cela, Quinn savait que Rachel avait confiance en elle — et même plus qu'elle ne l'avait d'abord cru. Il fallait simplement qu'elle aussi s'emploie à lui faire confiance, et arrête de remettre tout en question.
Mercedes avait raison sur ce point. Elle réfléchissait trop, s'adonnait à de futiles réflexions qui n'avaient pour objectif que de lui nuire, stagnant dans son cerveau et paralysant ses neurones, et ce n'était certainement pas le moment d'être engourdie.
Il lui fallait encore toute son attention et sa vigilance pour ne pas se faire prendre par des soldats alors qu'elle ramenait à manger pour elle et Rachel. (Cela, elle le voulait encore moins. Car si elle se faisait arrêter, Rachel s'inquièterait, et Quinn serait interrogée, puis emprisonnée, et jamais elle ne reverrait la petite brune, et elle serait seule, et Rachel aussi serait seule, et tous ses efforts pour les préserver de l'horreur environnante, tonitruante, omniprésente, seraient réduits à néant. Elle ne pouvait se le permettre. Rachel méritait de vivre.)
Quinn arriva devant la boutique de Sue, l'esprit encore égaré dans d'affres méandres qui semblaient ne jamais la quitter. Elle attacha sa bicyclette près du magasin, au-dessus duquel trônait fièrement l'enseigne de la maison, annonçant « Madame Sylvestre » en lettres blanches sur fond rouge. La blonde sourit en lisant ce nom quelque peu francisé.
Elle entra dans le commerce en s'assurant qu'elle n'était pas suivie, où, comme à chaque fois, il n'y avait personne. Sue se repliait souvent au sous-sol pour diverses raisons, et Quinn descendit alors les escaliers, faisant volontairement grincer les marches sous ses chaussures pour alerter la propriétaire des lieux de sa présence.
À peine la jeune femme fut-elle à mi-chemin qu'elle entendit une voix forte résonner contre les murs de la cave.
« Va m'attendre en haut, Q. J'en ai pour une minute. »
Interloquée, la blonde hocha vaguement la tête dans la pénombre, et ce n'est qu'à cet instant qu'elle remarqua l'anormal silence de la pièce. Une faible et unique ampoule était allumée, donnant une impression froide et inquiétante qui se réverbérait sur les étagères garnies.
Quinn remonta l'escalier, obéissant, comme à chaque fois, à Sue Sylvester, et resta un moment à errer entre les rayonnages de la boutique. Sue lui avait demandé de l'attendre pour une bonne raison, elle en était certaine.
Cette dernière fit à nouveau entendre son timbre en appelant Quinn depuis le sous-sol, qui était tout sauf préparée au spectacle qui l'attendait au bas des marches.
Il y avait un homme, affalé sur le sol contre le mur, visiblement inconscient. Quinn sursauta en voyant son uniforme, qui ne laissait aucune place au doute ; la casquette tombée à ses pieds, les écussons, les bottes de cavalerie ; tout indiquait que le soldat était un SS. Un nazi.
Mais son inquiétude se mua bientôt en incompréhension, et elle fronça les sourcils lorsqu'elle vit que le visage de l'homme arborait un œil au beurre noir, que ses bras étaient dans son dos, ses poignets liés par une corde grossière. Si elle plissait les yeux, elle pouvait même apercevoir quelques taches rouge bordeaux parsemant les pans de son vêtement.
Quinn se tourna vers Sue dans l'espoir d'obtenir une explication. La grande femme s'était installée dos au mur, les bras croisés, à un endroit qui lui permettait d'avoir vue sur tous les angles de la cave.
La plus jeune n'eut pas à poser la moindre question, car Sue s'expliquait déjà.
« Il n'est pas mort, si c'est ce que tu te demandes, dit-elle d'une voix parfaitement calme. Juste assommé pour la nuit, peut-être plus longtemps. »
Quinn haussa un sourcil, attendant patiemment que Sue réponde à toutes ses questions silencieuses.
« J'ai surpris plusieurs fois ce type rôder autour de chez moi et de ma boutique. Je crois qu'il essayait de me prendre en flagrant délit de vente au noir et recel de marchandises, ou je ne sais quoi. Il se trouve que je l'ai eu avant qu'il ne m'attrape. »
La plus jeune déglutit. « C'est un nazi ? Tu n'as pas peur qu'il se réveille et te mette en prison, ou pire ?
— Ne t'en fais pas pour ça, répliqua Sue avec un sourire en coin. Quand il se réveillera, il n'aura plus envie de rester dans le quartier, crois-moi. »
Quinn ne répondit rien, haussant les épaules. Après tout, Sue savait ce qu'elle faisait. La vieille femme avait vécu bien pire. Elle n'avait pas à s'inquiéter pour elle.
« Je suis venue pour me ravitailler, poursuivit Quinn en reprenant le cours de ses pensées. Je n'ai plus rien. »
Madame Sylvester sembla alors se rendre compte du fait que sa jeune protégée ne lui avait pas rendu visite depuis plus de deux semaines, ce qui était contraire à ses habitudes. Levant un sourcil, elle déclara, d'un ton suspicieux mais sans méchanceté :
« Tu n'es pas venue cette semaine.
— Je sais, dit Quinn en baissant les yeux. Excuse-moi, Sue. J'avais quelques problèmes à régler.
— Rien de grave, j'espère ? »
Lorsque Quinn n'offrit aucune réponse après une minute, Sue s'écarta du mur contre lequel elle s'était appuyée, puis marcha vers la jeune femme, lui posant une main ferme et réconfortante sur l'épaule.
« Est-ce que Rachel va bien ? »
À la mention du nom de sa colocataire, son cœur se serra, mais elle put néanmoins offrir un hochement de tête en réponse.
« Et toi, est-ce que tu vas bien ? »
Elle ne sut que répliquer à cette question. Bien sûr, elle était en bonne santé, elle n'avait pas de problème d'ordre financier, par conséquent elle se devait d'aller bien. Mais elle n'en savait rien. Quinn allait offrir un banal mensonge en réponse, mais en rencontrant le regard sérieux de Sue Sylvester, elle ne put s'y résoudre.
Sue avait le droit de savoir, après tout. Et elle saurait discerner le vrai du faux dans les paroles de Quinn. Alors elle lui raconta tout, depuis l'après-midi où elle avait vu des soldats sortir de son immeuble jusqu'à ses retrouvailles, en quelque sorte, avec la petite Juive. Elle laissa de côté la partie qu'elle avait dépeinte à Mercedes, à savoir ses sentiments naissants et fracassants qu'elle éprouvait pour Rachel.
Sue l'écouta sans un mot, sans même faire un mouvement, sans que son visage trahisse ses émotions. Cependant, lorsque Quinn eut terminé, Sue Sylvester se leva sans un mot, alla récupérer deux sacs qu'elle tenait cachés derrière une étagère, et les posa aux pieds de la plus jeune.
« Tout est là-dedans, fit-elle calmement. Sucre, thé, viande, légumes, tout ce que tu prends d'habitude. »
Quinn acquiesça. Mais au moment où elle plongea la main dans sa poche pour payer sa fournisseuse, celle-ci l'arrêta dans son geste.
« Garde ton argent, Q. Ce n'est pas la peine. »
La petite blonde s'appliqua à faire comme on le lui dit, bien que légèrement étonnée par le ton sans concession de Sue. Quand Quinn s'apprêta à quitter les lieux pour rejoindre son appartement et celle qui l'occupait, la plus âgée l'interpella.
« Prends bien soin de toi, Quinn, dit-elle en esquissant un sourire. C'est le plus important. La vie est trop courte pour s'en faire inutilement. »
Avec un dernier signe de tête en sa direction, Sue retourna dans son antre, et Quinn reprit son vélo dans le soir tombant.
Il était presque dix-huit heures quand la jeune blonde fut de retour chez elle, juste avant la tombée de la nuit, deux sacs au bout de chaque bras. Rachel lui ouvrit la porte — dorénavant, elle était la seule à avoir les clés de l'appartement, la blonde insistant pour qu'elle les ait toujours sur elle — et Quinn les déposa dans la cuisine, rangeant les produits frais dans le réfrigérateur, puis, exténuée, se traîna jusqu'au salon pour se laisser tomber sur le canapé.
Elle repensa à ce qu'elle avait vu un peu plus tôt dans la cave de Sue, cet officier ou soldat allemand assommé et passé à tabac, et les paroles que la grande femme lui avait dites il y a de cela quelques années lui revinrent en mémoire.
« Il faudra toujours te défendre, lui avait-elle dit à l'aube de l'Occupation. Il y a deux façons d'y arriver : par les mots, ou par la violence. Toi, tu as les mots. Mais n'oublie pas qu'il faut parfois avoir recours à la seconde option si la première ne suffit pas. »
Quinn n'avait jamais été de nature violente, mais elle avait compris ce que Sue avait voulu dire par là. Les soldats seraient sans pitié s'ils découvraient les véritables activités de Sue Sylvester, et l'existence du journal auquel Brittany, Quinn et ses voisins contribuaient.
Et s'ils découvraient qu'elle cachait une Juive.
La blonde soupira, cherchant Rachel du regard, mais ses yeux n'allèrent pas plus loin que le phonographe.
C'est à ce moment-là qu'elle se rendit compte qu'un disque tournait sur la platine, et elle ne remarqua qu'ensuite la douce mélodie qui s'échappait de l'engin.
Elle ferma un instant les yeux en se laissant bercer par les notes de la Sixième symphonie de Beethoven, un des nombreux disques de musique classique qui avaient appartenu à ses parents, et ses doigts tapotèrent négligemment sa cuisse au rythme de la mélodie.
Le deuxième mouvement arrivait à sa fin quand elle sentit une agitation à sa gauche, et Quinn ouvrit les yeux pour voir Rachel s'asseoir presque timidement sur le canapé.
Elle n'avait pas l'air effrayée, ou dégoûtée, ce que Quinn redoutait le plus depuis qu'elle l'avait embrassée sans prévenir. La brune semblait plutôt calme, si ce n'était pour ses doigts qui s'ouvraient et se fermaient répétitivement sur le livre qu'elle tenait entre ses mains.
La blonde sourit en pensant à la Rachel qu'elle avait tout d'abord connue, timide et osant à peine bouger ou lui adresser la parole, et que dorénavant, cette dernière se sentait assez à l'aise dans cet appartement pour lui emprunter des ouvrages sans avoir besoin de lui demander la permission la remplissait d'une chaleur qu'elle ne pouvait nommer.
Quinn déglutit, avant de lui demander :
« Qu'est-ce que tu lis ? »
La petite brune sourit, avant de lui montrer la couverture du livre. Rebecca y était inscrit sur la moitié de la couverture, en dessous duquel s'étalait la reproduction d'une photographie en noir et blanc de Joan Fontaine, qui avait porté le rôle au cinéma sous la direction d'Alfred Hitchcock. Quinn avait vu le film dès sa sortie en France, bien que peu de salles l'avait programmé, et avait dès lors cherché à se procurer le roman dont il était adapté.
La voix de Rachel la sortit une nouvelle fois de ses pensées.
« Je ne savais pas que tu aimais Beethoven. »
Quinn haussa vaguement les épaules. « Mes parents écoutaient tout le temps de la musique classique, sourit-elle. Beethoven, Bach, Vivaldi, Brahms, Wagner. J'ai grandi avec leurs œuvres, et j'aime toujours autant les écouter. Surtout Beethoven. Je crois que c'est la première chose que j'ai achetée en m'installant ici — un phonographe, pour pouvoir écouter les disques que Frannie et moi avions amenés avec nous. On allait souvent voir des musiciens jouer leurs symphonies dans des salles de spectacle. »
Rachel l'écoutait avec attention, comme à chaque fois que la blonde lui adressait la parole, mais aussi avec quelque chose en plus, un coup d'œil insistant ou un sourire à peine ébauché, Quinn n'en savait trop rien, mais cela la fit rougir jusqu'aux oreilles. La brune ne sembla pas voir son soudain échauffement (ou du moins, elle ne fit aucune remarque à ce sujet) et laissa un instant ses yeux plongés dans ceux de Quinn, écoutant la musique qui continuait de jouer au fond de la pièce, avant de reprendre la lecture de son livre.
La blonde avait oublié à quel point il était bon d'avoir l'estomac rempli. Elle n'aurait jamais cru qu'un besoin aussi primaire, aussi simple, aussi bête que celui de manger avait pu lui manquer autant.
Elle eut une mince pensée pour les milliers, les millions de gens qui, comme Rachel un jour, n'avaient pas ce privilège, ces gens qui n'avaient même plus l'autorisation de consommer de la viande, et Quinn se sentit un peu honteuse en pensant au demi-jambon que Sue avait glissé dans son sac alors que la viande se faisait si rare ces jours-ci, nourriture de prédilection d'une armée qui réquisitionnait tout ce qu'elle jugeait bon — ou rare — pour elle.
Comme chaque soir, Quinn laissa Rachel utiliser la salle de bains en premier tandis qu'elle finissait de lire quelques documents. Elle se glissa ensuite sous le filet d'eau tiède de la douche, avant d'enfiler son pyjama et de revenir dans la chambre à coucher, où la jeune fille était déjà sous les couvertures.
Sans un mot, la blonde s'approcha du lit et prit un oreiller, le coinça sous son bras avant de faire demi-tour pour retourner dans le salon.
La voix surprise de Rachel l'interrompit dans sa course.
« Où est-ce que tu vas ? »
Quinn se retourna, un sourcil relevé. Elle pensait que c'était évident. Rachel ne voudrait pas l'avoir dans son lit après tout ce qu'il s'était passé entre elles. Un peu incrédule, elle répondit simplement qu'elle allait dormir sur le canapé.
En une seconde, elle vit le visage de la petite brune se transformer, et plus que surprise, elle paraissait indignée par sa décision.
« Pourquoi cela ? Il y a toujours de la place pour toi, ici. »
Lorsque la plus grande ne répondit rien, ses joues s'empourprant et le regard fuyant, Rachel sentit un poids s'écraser sur ses épaules.
« Est-ce que... c'est à cause de moi ? »
Quinn n'aurait jamais pensé à cela. Elle leva les yeux et, incrédule, secoua la tête de gauche à droite, sans rien ajouter.
« Tu peux me le dire, si j'ai fait quelque chose de mal, poursuivit Rachel d'une voix tremblotante. Ou si tu veux que je m'en aille. Tu as été vraiment généreuse en m'invitant chez toi, mais je comprends que si ça te dérange de me garder plus longtemps, je peux...
— Rachel, non, fit-elle. Je ne veux pas que tu partes. Comment peux-tu penser cela ? »
La brune haussa les épaules, pointant du doigt l'oreiller que Quinn avait sous le bras. Elle ferma un instant les yeux tout en réfléchissant à ce qu'elle pourrait lui donner en guise d'explication mais, ne trouvant rien de convenable, soupira faiblement.
« Ce n'est pas à cause de toi, dit-elle doucement. Je veux que tu restes. C'est juste... » Quinn inspira fortement, espérant trouver la force de finir sa phrase. « Je pensais que tu serais mal à l'aise de dormir dans le même lit que moi, après tout ce qu'il s'est passé. Après que je t'ai embrassée.
— Je t'ai embrassée, aussi. » répondit la brune sur le même ton.
Quinn le savait, bien sûr. Elle ne s'en souvenait que trop bien. Mais elle savait aussi que c'était pour des raisons totalement différentes des siennes. La brune continuait de la regarder avec insistance, la sondant de ses yeux marron, qui paraissaient noirs dans la semi-obscurité de la pièce.
« Qu'est-ce qui ne va pas ?
— Quand tu m'as embrassée, fit-elle en chuchotant presque, tu l'as fait par gratitude, n'est-ce pas ? »
Le visage de Rachel resta insondable pendant de longues secondes, peut-être des minutes, et Quinn se sentit de plus en plus perdre pied en la voyant ainsi. Elle ferma brièvement les yeux en attendant le choc tant redouté qui l'assommerait pour des mois. Qu'espérait-elle ? Que Rachel tombe à ses pieds, qu'elle ait un soudain coup de foudre pour elle, qu'elle la traite comme le Messie ?
Non. Elle ne pouvait décemment pas imaginer cela.
« Ce n'était que de la gratitude, alors, murmura Quinn quand l'autre ne répondit pas. Rien d'autre.
— Ce n'en était pas.
— Alors qu'est-ce que c'était ? De la pitié ? »
Rachel leva si vite la tête, les yeux écarquillés, que la blonde prit peur. Elle s'écria alors : « Bien sûr que non ! Je ne te prends pas en pitié. Où est-ce que tu es allée chercher tout ça ?
— Comment peux-tu être sûre que tu ne ressens pas de la pitié envers moi ?
— Je le sais, c'est tout, répliqua la brune d'une voix plus douce, légèrement vacillante. Je ne pourrais jamais te prendre en pitié. »
Dans le silence presque religieux qui suivit, Rachel pouvait entendre une respiration rauque, rapide, accompagnée d'un reniflement qui aurait été inaudible si elle n'avait pas accordée toute son attention à la jeune femme. Elle sentit ses yeux s'humidifier lorsqu'elle vit que Quinn s'était recroquevillée sur elle-même, assise à même le sol, dans le coin de la chambre le plus éloigné du lit.
Son cœur se serra en pensant qu'elle était la cause des soucis de la femme qui l'avait recueillie.
« Quinn, dit-elle d'une voix brisée.
— Pourquoi ? marmonna-t-elle. Pourquoi tu ne me prends pas en pitié ?
— C'est tout bonnement impossible, fit Rachel précipitamment. Tu es la personne la plus forte, la plus courageuse que j'aie jamais rencontrée, et la pitié ne fera jamais partie des sentiments que j'ai pour toi.
— Mais pourquoi, Rachel ? Pourquoi tu ne ressens pas cela ? »
Le sens de la conversation commençait à lui échapper, mais la petite Juive se trouva tout de même la force de demander, incertaine : « Pourquoi est-ce que tu insistes tant sur ce point ?
— Parce que tu devrais ! »
Cette fois-ci, Quinn avait hurlé sa réponse, emmêlée de larmes et de tristesse plus que de colère. Et Rachel apercevait juste le centre du problème, ce qui terrorisait son hôte depuis des jours, peut-être même plus longtemps que cela.
« Tu devrais, reprit la jeune femme en appuyant sa tête contre ses genoux. Tu devrais me prendre en pitié. Je ne mérite pas mieux. Pas de compassion, pas de gratitude. Pas d'amour, d'amitié, ou même de confiance. C'est trop. »
Rachel se leva doucement du lit, s'approchant à pas de loups de l'endroit où la blonde s'était repliée pour ne pas l'effrayer.
« Pourquoi est-ce que tu penses ça ? » fit-elle en chuchotant. La réponse ne se fit pas attendre, et comprima un peu plus la poitrine de Rachel.
« Je suis juste une femme. Rien de plus. Une lesbienne qui ne fait rien de sa vie et qui ne sait pas contrôler ses sentiments, ni ses relations. » À cet instant, elle leva le visage, posant son regard sur celui de la brune qui n'était plus qu'à deux mètres d'elle. « Je ne peux t'offrir qu'un abri provisoire, et pas même garantir ta protection. Je t'ai mise en danger malgré moi. Je n'ai rien, Rachel. Je ne suis rien. »
Les larmes aux yeux, Rachel n'hésita pas avant de s'accroupir près de Quinn, posant sa main sur celles de la blonde qui recouvraient ses genoux.
« Tu m'as moi, Quinn. Je sais que c'est dur, tout est dur en cette époque, mais je ne veux pas que tu penses à toutes ces choses. Tu sais que c'est faux. Tu m'as sauvée, depuis ce jour où tu m'as trouvée, et je n'aurais pu rêver meilleur endroit pour vivre. Fais-moi confiance, tout va s'arranger. J'ai besoin que tu me fasses confiance. »
C'était peut-être la note désespérée qu'avait pris sa voix qui décida finalement Quinn à relever la tête, passant en vain la manche de sa chemise sur son visage pour y effacer toute trace d'humidité. Ou peut-être la douceur réconfortante de sa main qui tenait la sienne, la serrant avec force et précaution, comme pour la prier de croire en ses paroles.
Elle ne savait pas si elle en avait la force. Tout s'écroulait autour d'elle. Les nouvelles du front n'étaient pas très bonnes, les rues grouillaient de svastikas noires sur fonds rouges et de Gestapo et de soldats, de collaborateurs, de dénonciations et d'illégalités ; et pourtant il y avait Rachel, restée avec elle tout ce temps, la suppliant presque de ne pas l'abandonner. De la laisser l'aimer.
Quinn songea qu'elle n'avait pas eu à prendre de décision aussi difficile dans sa vie depuis trop longtemps.
Une heure plus tard, après deux grands verres d'eau et une tasse de thé qui lui fit reprendre ses esprits et apaisèrent ses craintes pendant un instant, la jeune blonde se retrouva allongée sous les couvertures de son lit, tandis que Rachel fermait les rideaux occultants et éteignait les lumières de l'appartement.
Elle fut cependant surprise de sentir la petite Juive se glisser elle aussi sous les draps, ajustant son corps de manière à draper son bras autour de Quinn et à reposer sa tête sur son sternum.
Un mince sourire étira ses lèvres. Au moins, Rachel ne semblait pas fâchée contre elle, malgré son comportement insensé plus tôt dans la soirée.
« Tout va bien ? » demanda la brune alors que le silence les enveloppait.
Les nuits étaient ridiculeusement calmes à Paris, autre conséquence de l'arrivée des soldats allemands dans la capitale, ce qui permettait d'entendre chaque son de l'appartement. Quinn pouvait sentir la respiration régulière et apaisante de Rachel contre sa poitrine, et elle sourit alors que sa main vint caresser ses cheveux bruns.
« Tout va bien, chuchota-t-elle. Je suis désolée pour tout à l'heure.
— Ne t'en fais pas, dit la brune en levant la tête pour la regarder dans les yeux à travers la pénombre.
— Et toi, tout va bien ? »
Rachel sourit, étira le cou pour venir planter un baiser sur la joue de Quinn, avant de se reculer juste assez pour sentir son souffle contre elle.
« Je ne pourrais aller mieux. Je suis ici, avec toi, en sécurité. Je me sens importante. Je me sens... »
Elle avait failli ajouter qu'elle se sentait aimée, mais se retint au dernier moment. Pourtant, Quinn sembla comprendre ce qu'elle voulut dire par là, et sourit timidement, sincèrement. Alors qu'elle glissait doucement vers le sommeil, elle entendit Rachel murmurer :
« Je n'ai jamais été aussi heureuse qu'en ce moment. »
I will seize fate by the throat; it shall certainly never wholly overcome me.
— Ludwig van Beethoven.
