Chapitre 10 : la Carte du Maraudeur

Après la défaite contre Poufsouffle, les Gryffondor eurent le bon goût de ne pas trop se faire remarquer. Harry se sentait prêt à aplatir quiconque se plaindrait d'avoir perdu un match. Parce que lui avait perdu son balai et que c'était autrement plus grave. De surcroît, Pomfresh lui avait demandé de passer au dispensaire pour s'assure qu'il ne présentait aucune séquelle due à sa chute. Ça n'avait rien eu de plaisant. Pour apporter la touche finale à sa misère, ses cauchemars avaient repris. Depuis qu'il avait entendu distinctement les paroles conservées dans son souvenir, il savait qui criait ainsi. Il savait que c'était la voix de sa mère qui tentait de le protéger. Et le rire aigre de Voldemort... Il ne dormait quasiment plus. Il avait une telle mine de parchemin que Rogue lui avait fait avaler une potion dégoûtante, soi-disant contre la fatigue.
- Je ne veux pas vous retrouver le nez dans votre chaudron lors du prochain cours. De plus, si vous vous endormez pendant ceux du professeur McGonagall, cela pourrait être la dernière bêtise que vous commettrez dans cet établissement.
Sous-entendu, vous prendrez la porte... En tout cas, son philtre infect avait momentanément eu raison de la fatigue de Harry. Celui-ci put donc suivre les différentes classes sans problème. Le cours de défense était à nouveau assuré par Lupin. Sans l'ombre d'un doute, celui-ci aurait eu besoin de la potion que Harry avait été forcé d'avaler. Il avait maigri et de gros cernes noirs lui entouraient les yeux. Mais il n'avait pas perdu son sourire.
- J'ai entendu dire par vos camarades de Gryffondor que vous aviez eu un devoir à faire, n'est-ce pas ?
- On l'a déjà commencé, marmonnèrent plusieurs élèves, piteux.
- Ce n'est pas grave. Si certains d'entre vous le souhaitent, ils peuvent me le remettre et je lui donnerai une note. Les autres ne seront pas pénalisés, bien sur. Bon ! J'ai ici de quoi vous occuper pendant un moment. Avez-vous déjà vu un Pitiponk ?
La créature, de petite taille, n'avait qu'une seule patte et des bras grêles qui semblaient aussi impalpables que de la fumée.
- Ce petit personnage attire les voyageurs vers les marais où il habite, expliqua Lupin au milieu des grattements de plume. Il utilise pour cela une lanterne.
Harry se laissa un peu distraire par ses pensées. Il se demandait de quelle maladie pouvait bien souffrir son professeur. Rien qui le handicape physiquement, à première vue.
- Et quand les gens arrivent près de son repaire... Il les étrangle et les dévore, disait la voix de Lupin.
Puis Harry eut une idée. Sarah lui avait bien dit que Lupin avait fait partir le détraqueur du compartiment à l'aide d'un sortilège. Il pouvait toujours demander à Lupin de lui en parler.
Lorsque la cloche retentit, Harry resta en arrière. Quand il fut certain que les autres étaient tous partis, il s'approcha du professeur, qui recouvrait l'aquarium du Pitiponk d'un bout de chiffon.
- Euh... Monsieur ?
- Oui ?
- Je voudrais vous demander quelque chose.
- Je vous écoute, dit Lupin en rangeant des parchemins dans sa sacoche.
- Ben... Je pense que vous êtes au courant, j'ai encore eu un problème avec un détraqueur. Ils sont entrés dans le stade pendant l'entraînement et... je suis tombé de mon balai.
- Oui, j'en ai entendu parler. Severus n'était pas très content... Votre balai a été cassé, je crois ?
- Le saule cogneur ne lui a pas fait de cadeau.
- Je me souviens que cet arbre a été planté l'année de mon arrivée... Le grand jeu, c'était de parvenir à le toucher. Un des garçons a failli être éborgné, aussi on nous a interdit de nous en approcher. Pour en revenir à nos détraqueurs, Dumbledore était très en colère. Il avait bien spécifié qu'ils ne devaient pas entrer dans l'enceinte de Poudlard.
- J'aurais apprécié. J'ai fini par comprendre ce que j'entendais quand ils sont venus. C'est le moment où Voldemort a tué ma mère, avoua Harry en baissant la tête.
Lupin parut hésiter sur la conduite à tenir. Harry sentit qu'il balançait un peu pour essayer de le réconforter ou non. Finalement, il ne le fit pas et Harry lui en fut reconnaissant. Il ne souhaitait pas entendre des banalités à la Dumbledore sur le sens de la vie.
- Ces choses infestent les lieux les plus sinistres de la Terre, dit Lupin d'une voix tendue. Ils aiment le désespoir, ils détruisent toute paix et tout sentiment heureux. Les Moldus ne peuvent pas les voir, mais ils les ressentent tout de même. Très peu de personnes leur sont invisibles. Si jamais ils en ont le temps, ils peuvent dévorer l'âme d'une personne et en faire un coquille vide... ou la rendre aussi mauvaise qu'eux. Ils ne vous laissent que le pire de votre vie. Et je crois que le pire, chez vous, est amplement suffisant pour tomber d'un balai.
- C'est comme ça qu'ils gardent Azkaban ? En détruisant les prisonniers de l'intérieur ?
- Physiquement, il est déjà très difficile de s'évader de là-bas. La prison est sur un îlot désert, en pleine mer. Mais on a décidé d'ajouter cette sécurité.
- Je trouve ça répugnant. Être enfermé et gardé à vie, c'est déjà rude comme punition. Je ne sais pas si être mort ne serait pas moins affreux que d'avoir ces... choses dans la tête toute la journée, fit Harry avec dégoût.
- Combien sont en vie, là-bas, qui mériteraient d'être morts..., soupira Lupin, sans s'adresser spécialement à son élève.
- Vous pensez à Sirius Black, en disant ça ?
- Pourquoi cette question ?
- Sur le livre de la promotion 78, j'ai vu que vous étiez dans la même classe. Avec mes parents.
- En effet. J'ai parfois du mal à admettre qu'il a pu devenir ce qu'il est aujourd'hui. Rien ne le laissait présager. Tout le contraire, même. Je me demande comment il a pu vaincre l'influence des détraqueurs. Personne ne le peut après les avoir côtoyés si longtemps. Ils vident les sorciers de leurs
pouvoirs.
- Vous avez dit que certaines personnes leur étaient invisibles.
- C'est plus une rumeur qu'autre chose. Mais certains sorciers, à ce qu'on dit, ceux qui sont versés dans la maîtrise de branches bien spécifiques de la magie, leur échappent. Je ne sais pas quelles branches, ni pourquoi, ni comment.
- Mais vous, vous avez bien réussi à en faire partir...
- Il existe des moyens de défense, en effet. Mais ils sont particulièrement ardus à mettre en œuvre.
- Ça peut s'apprendre ? demanda vivement Harry.
- Oui, répondit Lupin avec un sourire. C'est possible. Je pourrais essayer si vous le souhaitez...
- Je ne vous aurais pas posé la question, sinon. Vous pouvez vraiment ?
- Tout à fait. Mais pas tout de suite. J'ai pris du retard et je ne pense pas que nous pourrons nous attaquer à ce sujet avant décembre... au moins.
- Merci, professeur.
- Je ferai mon possible pour vous aider. Après tout, c'est mon rôle d'enseignant, n'est-ce pas ?

Harry retrouva donc assez vite le moral. La victoire de Serpentard sur Serdaigle n'y fut pas pour grand-chose. Si l'équipe verte avait remporté le match, elle pouvait surtout en remercier ses poursuiveurs, qui avaient inscrit un nombre de buts impressionnants, et ses batteurs, qui avaient éjecté le gardien de devant ses anneaux. Le vif avait été pris par Chang et Malefoy se fit méchamment remonter les bretelles par Maître Flint. A la fin de novembre, Serdaigle prit sa revanche aux dépens de Poufsouffle. Serpentard avait des chances de remporter la coupe, à condition de marquer une plus grande différence de points lors du prochain match. Autre détail positif, plus un seul détraqueur ne pointait sa cagoule dans les environs. Ils gardaient l'école, mais n'y rentraient pas. Un qui ne profitait pas de cette absence, c'était Lupin. Après une période d'amélioration, son état se dégrada de nouveau. Début décembre, il fut encore absent, et remplacé par Rogue. Les plus curieux des étudiants commencèrent à se poser des questions.
- C'est très bizarre, dit ainsi Sarah en prenant son petit déjeuner. Pourquoi doit-il partir une fois par mois ?
- Il a peut-être une maladie qui nécessite un suivi régulier ? hasarda Harry. Vu la mine qu'il se paye, ça ne m'étonnerait pas.
- Je vais plancher là-dessus. C'est louche, décréta sa camarade.
Puis d'autres préoccupations vinrent remplacer le cas Lupin. Les vacances de Noël approchaient. Théodore et Sarah avaient décidé de rester à Poudlard, de même que Zabini, les jumeaux Weasley et leur sœur. Ce qui promettait beaucoup d'amusement. Granger aussi demeurait sur place, mais c'était uniquement pour venir à bout de ses trop nombreux devoirs. En revanche, plus de Percy dans les parages. Ces vacances allaient être du tonnerre… Sauf que Harry était toujours consigné dans le château. Il avait beau se creuser la tête, il ne savait vraiment pas comment sortir de Poudlard sans se faire griller. Pour se changer les idées, il accepta d'aider Flitwick a décorer certaines salles à l'aide de givre artificiel brillant et de petites fées vivantes qui étincelaient sur les murs et au plafond. Une nouvelle sortie à Pré-au-Lard fut annoncée et Harry reçut la promesse de ses amis qu'il aurait droit à un échantillonnage complet des produits vendus dans le village.
Quand les autres quittèrent le château, un samedi matin, il resta seul dans la salle commune, à tourner en rond. Marcus lui avait passé un magazine de quidditch pour l'aider à trouver un remplaçant au Nimbus 2000, mais il n'arrivait pas vraiment à se décider. Il alla donc rôder dans les couloirs silencieux, en faisant bien attention de ne pas croiser Rusard.
- Psst ! Camarade Potter !
Harry se retourna pour voir apparaître les têtes souriantes et identiques des frères Weasley. Les deux garçons semblaient s'être matérialisé de nulle part.
- Qu'est-ce que vous faites ici ? Vous n'allez pas au village ?
- Si. Mais on a décidé ne pas y aller sans toi. Et on a un cadeau de Noël avancé à t'offrir, répondit Fred avec une lueur bizarre au fond de l'œil.
Ils entrèrent dans une salle déserte et les jumeaux lui firent signe de s'asseoir. D'un grand geste solennel, ils déposèrent un vieux morceau de parchemin carré, usé, sans écriture, sur une table. Harry fronça les sourcils. Ç'avait tout l'air d'une nouvelle blague.
- C'est quoi, ça ?
- Le secret de notre succès, et celui de bien des farceurs avant nous.
- C'est l'arme absolue contre les profs et Rusard. En circulation dans l'école depuis au moins vingt ans. C'est avec chagrin que nous te le cédons, mais tu en as vraiment besoin, je crois.
- De toute façon, nous le connaissons à présent sur le bout des doigts.
- Et en quoi ce vénérable vieux truc vous a-t-il aidés ?
- Ce vénérable vieux truc est une carte enchantée, ami Harry. Elle se transmet de farceur en farceur, comme je te l'ai dit, depuis assez longtemps. George, explique-lui comment nous avons récupéré la merveille.
- Tout a commencé lors de notre première année. Quand nous étions jeunes, insouciants, innocents…
- Hem, hem… Même pas dans vos rêves, gloussa Harry.
- Bon, plus innocents qu'aujourd'hui.
- C'est mieux.
- Un de nos copains s'est fait piqué cette brave chose par Rusard. Il a eu le temps d'enlever toute mention dangereuse et le concierge n'a pris qu'un morceau de parchemin muet, mais qu'il soupçonnait d'être des plus maléfiques. Nous nous sommes alors dévoués pour obtenir cette carte.
- De façon très simple, dit Fred. Nous avons fait explosé une bombabouse dans le couloir.
- Et, fort étrangement, Rusard n'a pas apprécié.
- Il nous a, comme de juste, traînés dans son bureau et nous a menacés des sévices habituels.
- Éventration, pendaison, retenue, martinet… Pendant qu'il nous faisait son laïus, j'ai découvert que dans son armoire à punitions, il y avait un casier avec écrit dessus : Objets dangereux confisqués. Notre carte magique ne pouvait que se trouver dedans. Fred s'est dévoué pour détourner l'attention de Rusard avec une autre bombabouse et j'ai pu subtiliser notre papier. Après avoir effectué la retenue, nous l'avons ramené à son propriétaire de l'époque. Puis il nous l'a légué en quittant Poudlard.
- Cette petite merveille nous en appris plus que tous les professeurs de l'école réunis, crois-moi.
- Ça marche comment ?
- Regarde un peu...
Fred agita sa baguette au-dessus du parchemin en récitant :
- Je jure solennellement que mes intentions sont mauvaises.
Aussitôt, des traits d'encre parcoururent la carte, dessinant ici une tour, là un couloir, s'étendant jusque dans les coins. En haut du document, une belle écriture ronde à l'encre verte proclama :
Messieurs Lunars, Queudver, Patmol et Cornedrue
spécialistes en assistance
aux maniganceurs de mauvais coups
sont fiers de vous présenter
LA CARTE DU MARAUDEUR.
- La classe ! souffla Harry. C'est du beau travail !
Le plan du château était magnifiquement détaillé. On voyait même quelques points remarquables du parc. Mais le fin du fin, c'est que l'on distinguait aussi des personnages minuscules qui se promenaient partout sur la carte, avec leur nom accroché à eux par une petite étiquette. Harry frotta ses lunettes avant d'examiner plus avant les dispositions. Dumbledore était dans son bureau à faire les cent pas. Miss Teigne faisait une ronde près des cuisines. Peeves générait son bazar habituel dans la salle des trophées. Et surtout, Harry avait désormais accès à beaucoup de passages secrets, dont plusieurs menaient directement à Pré-au-Lard.
- Il y en a sept, expliqua George. Rusard en connaît quatre - il les indiqua du doigt - mais les trois autres sont réservés à notre usage. Oublie celui du quatrième étage, il y a eu un éboulement l'hiver dernier. C'est dommage, il était assez facile à utiliser. Celui qui démarre sous le saule cogneur est un peu difficile d'accès...
- N'est-ce pas ?
- Mais celui qui se trouve derrière la statue de la sorcière bossue est le meilleur. Tu rentres dans la cave de chez Honeydukes. Nous l'avons pris très souvent, il est sûr.
- Ces chers Maraudeurs... Nous leur devons beaucoup.
- C'étaient des hommes pleins de noblesse, qui ont travaillé sans compter pour aider une nouvelle génération à enfreindre les règles du collège, dit Fred avec émotion.
- Surtout, reprit George, n'oublie pas d'effacer la carte après chaque usage, ou tout le monde saura ce que c'est.
- Il suffit de lui donner un petit coup de baguette en disant « Méfait accompli » et il redevient tel que tu l'as vu tout à l'heure. A plus tard !
Harry réfléchit un moment. Il allait employer cette carte, mais pas sans un autre accessoire. Il retourna discrètement dans le dortoir désert des Serpentard, tout en se disant qu'avec la carte, la cape et cette satanée Main de la Gloire - s'il arrivait un jour à l'acheter - il avait une combinaison royale pour échapper à toutes les décisions de Dumbledore. Celui-ci savait, pour la cape, bien entendu, mais Harry allait garder le secret sur ce parchemin tout le temps que durerait sa scolarité. C'était sans doute un objet un peu limite du point du vue du ministère, mais les jumeaux s'en étaient servis sans dommages. De même que nombre d'autres étudiants avant eux. Harry s'enveloppa dans la cape d'invisibilité, puis ressortit en silence et parvint devant la sorcière borgne et bossue. Il hésitait sur la marche à suivre quand une petite bulle apparut sur la carte à côté de son image, avec le mot Dissendium.
Se demandant si la carte marchait aussi pour les mots de passe des maisons, Harry le répéta en tapotant la statue de sa baguette. La bosse de la sorcière glissa de coté en dégageant un espace juste suffisant pour que Harry se glisse à l'intérieur. Ça servait, d'être mince, finalement.
Il parcourut une sorte de toboggan de pierre qui rappelait fâcheusement les tuyaux du basilic (mais en pente plus douce, cette fois), avant d'arriver sur un sol plat de terre battue. Harry se releva et murmura Lumos ! La faible lueur de sa baguette éclaira un tunnel bas de plafond qui s'enfonçait dans le sol. Harry nettoya la carte, la mit dans sa poche et s'avança dans le couloir. Il marcha pendant un moment avant que le tunnel ne remontât doucement. Il fallut encore dix minutes avant de trouver un vieil escalier érodé qui conduisit l'apprenti sorcier jusqu'à une trappe. Elle n'était pas verrouillée, Merlin merci, et Harry se risqua à la soulever.
Il était bien dans une cave remplie de tonneaux, de caisses et de sacs. Personne en vue... Il finit de gravir les marches et referma doucement la trappe, qui se fondit aussitôt dans le décor. Un autre escalier, de bois celui-ci, montait vers le magasin, dont les bruits se faisaient entendre à travers le plancher. Clochette de la porte d'entrée, raclement de pieds, tintement d'une caisse, voix... Puis la porte de la cave s'ouvrit et Harry s'enroula dans sa cape.
- Rapporte-moi une autre boite de gommes de limaces, mon chou, dit une femme plus haut. Il n'y en a presque plus.
Un homme alla ouvrir une caisse pour chercher l'article en question et Harry en profita pour se faufiler au rez-de-chaussée.
Il atterrit dans la confiserie, remplie d'élèves. Il dut se tasser dans un coin pour éviter de se faire bousculer. Longeant les étagères avec des trésors de précautions, il put voir Jordan qui achetait de la glace aux fruits exotiques, tandis que Zabini faisait l'acquisition de nougats avec un sourire dangereux. Harry se jura de ne pas accepter de friandises de la part de son blagueur de camarade. Plus loin, des Serdaigle faisaient l'emplette de chocolats variés pour le réveillon. Harry nota un bocal de bonbons explosifs qui n'était pas là lors de sa première visite. Une friandise spécial Noël, sans doute. Il eut beau chercher, il ne vit ni Sarah, ni Théodore et il décida de partir à leur recherche. Eux seraient mis au courant de sa dernière acquisition. Quand on fait ses mauvais coups ensemble, on a quelques obligations. Harry retint un rire en imaginant la tête que ferait Granger si jamais elle entendait parler de cet artefact très particulier. Elle crierait au scandale et voudrait l'obliger à s'en débarrasser. Ben voyons ! Il passa devant une boite de suçacides ( le genre de bonbon à vous faire un trou dans la langue ) et sortit dans la rue enneigée. Sur la porte du magasin s'étalait une affiche :
PAR ORDRE DU MINISTRE DE LA MAGIE
Il est rappelé à notre aimable clientèle que, jusqu'à nouvel ordre, des détraqueurs patrouilleront dans les rues de Pré-au-Lard toutes les nuits dès le coucher du soleil. Cette mesure, prise dans l'intérêt de la population, restera en vigueur jusqu'à la capture de Sirius Black.
En conséquence, nous vous recommandons vivement de terminer vos achats avant la tombée de la nuit.
Joyeux Noël à tous !
- On va essayer, crétins, marmonna Harry avant de se mettre en route.
Il laissait des traces par terre, mais la neige qui tombait les recouvrait vite, et il fit bien attention de ne passer que dans les endroits déjà piétinés. Pré-au-Lard l'hiver était encore mieux qu'en automne. Des couronnes de houx pendaient aux portes et à certains balcons, tandis que d'autres étaient chargés de guirlandes multicolores ou lumineuses. Des habitants avaient accroché des étoiles brillantes à leurs fenêtres et un petit orchestre jouait une musique entraînante au bout de la grande rue, pour le plaisir de quelques danseurs. Il aperçut enfin ses deux compères qui s'apprêtaient à entrer aux Trois Balais, les bras chargés de cadeaux. Il se dépêcha de les rejoindre.
- Bouh ! fit-il à l'oreille de Théodore.
- Harry ?
- Ouais.
- Bien joué... C'était bien vu de reprendre la cape.
- Y'a pas que ça. Je vous le raconterai plus tard.
Les trois Serpentard allèrent s'asseoir près de l'énorme sapin couvert de décorations étincelantes qui trônait dans la salle. Ils avaient ainsi l'avantage de voir beaucoup sans être vus. Les deux élèves visibles commandèrent chacun une chope, plus des bouteilles à emporter. Quand elles arrivèrent, Harry en reçut discrètement une, qu'il commença à siroter tranquillement.
- Alors, tu nous disais que tu avais trouvé..., dit Sarah.
La porte d'entrée s'ouvrit à nouveau, et Harry se fit tout petit, petit. Sans compter le hoquet qu'il essaya tant bien que mal de dissimuler.
Les nouveaux arrivants n'étaient autres que le ministre himself, McGonagall, Flitwick, Hagrid et... Rogue. Harry se sentit vraiment mal. Il savait que sa cape ne le protégeait pas totalement de son directeur. En première année, il avait eu l'impression que celui-ci réussissait quand même à détecter sa présence. Harry calma sa respiration et attendit la suite.
Les cinq adultes s'assirent sans déplaisir près de la cheminée du bar. Fudge avait l'air un peu gêné, et Harry se demanda si la présence de Rogue juste en face du ministre n'y était pas pour quelque chose... Madame Rosemerta pirouetta sur ses bottines à hauts talons et alla leur porter leurs commandes.
- Le jus d'œillet dans un petit verre ?
- Pour moi, je vous prie, répondit McGonagall.
- Berk ! Ça doit être infect... chuchota Théodore.
- Le cidre avec des épices ?
- Merci, Rosemerta.
Là, c'était Rogue.
- Il se soigne bien, le ****** ! grommela Harry.
- Quatre pintes d'hydromel .
- Merci bien, dit la grosse voix de Hagrid.
- Sirop de cerise soda avec glace et ombrelle ?
- Miam ! flûta Flitwick.
- Qui l'aurait cru ? dit Sarah en souriant.
- Et le rhum groseille est pour vous, Monsieur le Ministre, dit la voix douce de Rosemerta.
- Merci, ma chère. Ravi de vous revoir. Asseyez-vous donc avec nous, je vous prie.
Elle alla poser son plateau sur le zinc avant de revenir auprès de ses clients. Harry croisa les doigts pour qu'ils ne restent pas trop longtemps. Il pouvait sortir en même temps que ses deux comparses, mais en marchant sur des œufs.
- Qu'est-ce qui vous amène chez nous, Monsieur ? demanda Rosemerta avec intérêt.
Fudge se baissa légèrement pour ne pas être entendu trop nettement. Mais il n'avait pas fait attention aux deux élèves qui dressaient l'oreille à un mètre à peine de sa table.
- Sirius Black, bien évidemment. J'imagine que vous avez entendu parler de ce qui est arrivé le soir d'Halloween ?
- Un peu, oui, reconnut Rosemerta.
- Hagrid, vous avez raconté ça dans toute l'auberge ? grinça McGonagall.
- Minerva, rien qu'avec les élèves, ça aurait fini par se savoir, intervint Rogue. Les enfants, ça bavarde toujours trop.
Harry sourit sous sa cape.
- Vous pensez qu'il est toujours dans le secteur ? reprit Rogue en s'adressant au ministre.
- A peu près certain, déclara Fudge.
- Vos détraqueurs ont déjà fouillé mon auberge deux fois, fit remarquer Rosemerta avec agacement. Tous mes clients se sont littéralement enfuis. C'est très mauvais pour le commerce, tout ça.
- Ma chère, je n'aime pas cette situation plus que vous ( là, les visages de Rogue et McGonagall affichèrent un profond scepticisme ), mais c'est une précaution nécessaire. C'est triste à dire, mais c'est comme ça. Ils sont furieux que le directeur Dumbledore les laisse à l'extérieur du château.
- Qu'ils y restent ! trancha sèchement Rogue.
- Je suis d'accord sur ce point, ajouta McGonagall. Comment voulez-vous que nous donnions des cours avec des horreurs pareilles autour de nous ?
- Tout à fait juste, opina Flitwick.
- N'oubliez pas qu'ils sont là pour vous protéger d'un danger encore plus grand. Nous ignorons de quoi Black est capable.
- Hmpf ! fit Rogue en regardant le plafond. Quoi qu'il en soit, veillez à ne pas causer un mal plus grand en essayant de le retrouver. J'ose espérer que vous n'envisagez pas de commettre une folie telle que le rituel d'ashkente ?
- Euh… Non.. Enfin, je ne crois…
- Bien. Sachez que le professeur Dumbledore refuse toute utilisation de ce rituel dans un rayon de dix kilomètres autour de lui.
- J'avoue que j'ai eu du mal à y croire, dit Rosemerta d'un air songeur. Je ne l'aurais jamais imaginé prendre le parti de Vous-savez-qui... Je me souviens de quand il était ici... Si vous m'aviez dit à cette époque où il en serait maintenant, je vous aurais conseillé un sort anti-alcool. Comment a-t-il pu changer à ce point ?
- Par effet d'entraînement, peut-être, marmonna Rogue sans s'adresser vraiment à personne. Une bonne partie de sa famille partage, enfin partageait, les thèses de Vous-savez-qui. Son propre frère s'était également engagé à ses côtés.
- Effectivement, confirma Fudge. Ça avait du bruit, à l'époque, je m'en souviens. Hélas, les gens ne savent pas le pire de l'histoire.
- Qu'est-ce qui peut être pire que d'assassiner tous ces malheureux qui n'avaient rien demandé ?
- Vous vous souvenez de quand il était ici ? demanda McGonagall en baissant la voix.
Harry tendit encore plus l'oreille. Il n'entendait presque plus rien.
- Bien entendu ! Il venait toujours avec son ami Potter !
Là, Harry eut nettement l'impression que son directeur se renfrognait un peu plus.
- Très brillants, ces deux-là, remarqua Flitwick. Mais aucun respect de la discipline, c'est sur ! Nous n'avons jamais eu plus d'ennuis qu'avec ces deux-là !
- Ho... Je crois que les jumeaux Weasley peuvent également prétendre à cette distinction, intervint Hagrid avec un grand sourire.
- Potter avait totalement confiance en Black. Il a été témoin au mariage de James et Lily. Et il était aussi le parrain de leur fils. Bien sûr, Harry ne sait rien de tout cela...
- Perdu, songea Harry depuis sa chaise.
- Les Potter savaient très bien que Vous-savez-qui était après eux. Dumbledore disposait à l'époque d'espions très efficaces dans les rangs des mangemorts. L'un d'eux l'a averti et il a conseillé à James et sa femme de se cacher.
Était-ce l'effet de la lumière ? Harry crut voir l'expression de Rogue se pincer un peu plus.
- Dumbledore leur a dit d'employer le sortilège de Fidelitas.
- Comment ça marche ? demanda Rosemerta.
- Sortilège très complexe, dit Flitwick. Ce procédé permet de cacher une information dans un être. Il devient alors le gardien du secret. Celui-ci est impossible à découvrir, sauf si le gardien le révèle de lui-même. Vous-savez-qui n'aurait jamais découvert les Potter, même en ayant le nez sur la fenêtre de leur salon.
- Sauf que c'est Black qu'ils ont choisi. Dumbledore n'était pas vraiment emballé à l'idée qu'ils optent pour un proche. Il savait par ses agents que quelqu'un dans leur entourage renseignait Vous-savez-qui sur leurs déplacements, dit McGonagall, le visage serré.
- Et une semaine après que le sort a été placé...
- Black a lâché le morceau auprès de son maître, grogna Rogue.
- Exact. Il était prêt à se déclarer ouvertement partisan de Vous-savez-qui et il lui a offert ses anciens amis...
- Sur un plateau, termina Rogue.
- Aussi, quand son maître a été mis en échec, la situation est devenue difficile pour lui. Il n'avait pas d'autre choix que de fuir.
- Misérable traite abject et répugnant ! s'exclama Hagrid avec force.
- Chut ! fit McGonagall.
- Je l'ai vu, en plus ! s'étouffa le garde-chasse. Je dois être le dernier à l'avoir vu avant qu'il aille tuer tous ces gens ! Il est arrivé chez James et Lily quand je suis allé chercher Harry. Il est venu avec sa fameuse moto... Il était tremblant, tout pâle. Et vous savez ce que j'ai fait ? J'AI CONSOLÉ CE TRAITRE ASSASSIN ! rugit Hagrid.
- Pas la peine de vous mettre en colère, on ne vous en veut pas, dit Rogue en rentrant la tête dans les épaules.
- Comment pouvais-je deviner que ce n'était pas la mort de Lily et James qui le mettait dans cet était ? Il venait de perdre sa place auprès de Vous-savez-qui, c'était ça, le problème ! Et il a voulu que je lui confie Harry ! Je lui ai dit que Dumbledore voulait l'envoyer vivre chez sa tante. Il a un peu discuté, et puis il a laissé tomber. Il m'a laissé sa moto en disant qu'il n'en aurait plus besoin. J'aurais du me douter de quelque chose. Évidemment, qu'il la laissait ! Elle était trop repérable ! Il savait qu'il allait avoir le ministère aux trousses et qu'il valait mieux être discret. Qu'est-ce qui se serait passé si je lui avait confié Harry ? Il s'en serait débarrassé, je parie !
- Mais... Il n'a pas réussi à s'enfuir. Il a été pris le lendemain.
- Si nous avions pu... soupira Fudge avec amertume. Ce n'est pas nous qui lui avons mis la main dessus. C'est Peter Pettigrow, un autre ami des Potter. Il s'est lancé tout seul à sa poursuite.
- Voilà qui est bien étonnant, commenta Rogue. Pettigrow avait toujours pour habitude de se cacher derrière ses deux amis. Singulièrement fuyant, pour un Gryffondor, je dois dire.
- Oh, Severus ! N'exagérez pas ! Il était plus timide que la moyenne, c'est tout.
- Hmpf !
- Il est au moins mort de façon courageuse, dit Fudge avec compassion. Des témoins sorciers nous ont dit qu'il en pleurait quand il a coincé Black. Il a sorti sa baguette, mais Black a été plus rapide que lui...
- Quel idiot... soupira McGonagall. Il était si mauvais en duel...
- Seule une brigade d'Aurors bien entraînés aurait eu une chance. Quand j'ai vu cette rue... Je n'oublierai jamais cette tuerie. Il y avait un cratère énorme au beau milieu de la chaussée, des cadavres partout. Et Black qui riait aux éclats devant la robe de Peter et... quelques morceaux de lui. Pettigrow a été décoré de l'ordre de Merlin première classe à titre posthume. Je crois que cela a été un certain réconfort pour sa pauvre mère. Et Black a été bouclé à Azkaban.
- Il est vraiment fou, monsieur ?
- Je ne sais pas. Il a certainement perdu la raison un moment. Cette tragique affaire le démontre. Mais quand je l'ai vu, lors de ma dernière inspection là-bas, il avait l'air normal. Il parlait convenablement. Il avait l'air de s'ennuyer, c'est tout. Il m'a demandé presque gentiment si j'avais fini de lire mon journal, parce qu'il apprécierait de faire les mots croisés !
- Là, c'est un changement, dit Rogue avec l'ombre d'un sourire. Il n'était pas très doué pour ça, avant... Peut-être que vos détraqueurs ont eu de l'effet, finalement.
- Ne riez pas ! le coupa Fudge avec agacement. Maintenant qu'il est dehors, son objectif est clair. Il veut retrouver son maître. Vous-savez-qui seul, passe encore. Mais si on lui rend son meilleur serviteur... Là... Ca me fait peur.
- Hem ! Cornélius, si vous devez dîner avec le directeur, nous ferions mieux de partir maintenant.
Les professeurs se levèrent. Les yeux noirs de Rogue se posèrent directement sur Théodore et Sarah. Il s'avança vers eux et Harry se figea.
- Vous deux, pas un mot, c'est bien compris ?
- Oui, monsieur. S'il doit apprendre cela, ce ne sera pas par nous... promit Sarah. Puisqu'il a déjà tout entendu... compléta-t-elle entre ses dents dès que Rogue eut franchi la porte.
- Harry ? interrogea Théodore.
- Ouais ?
- On fait quoi ?
- On rentre au château et on remet tout à plat, imbécile !