Chronique 9 :
Le Kimono sans manches – 3ème et dernière partie
Chers lecteurs et lectrices de ces chroniques, laissez-moi reprendre la plume afin de vous faire connaître la fin de ce récit.
Tsujirô
Quel soulagement ! Vous ne pouvez pas vous imaginer comme c'est embarrassant d'écrire tout cela. Je me demande bien quel plaisir Tsujirô-san y trouve...
Maria
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Depuis que Shûhei-sama demeure à la résidence du seigneur Kuchiki, l'imprévu fait désormais partie de la vie de la maisonnée. Je ne peux pas dire que cela soit un mal. Les journées sont vivantes, peuplées d'événements de tous genres qui ont chassé la monotonie qui régnait avant sa venue. Pourtant, je me passerais bien de la complexité des problèmes qui surgissent. Une fois encore, la preuve serait faite que notre petite communauté avait le don d'aggraver une situation déjà compliquée.
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Dans l'office, après le départ de Maria, je me remémorai toute l'histoire.
À la base, c'était simple : faire entendre raison à Shûhei-sama afin qu'il accepte de porter un uniforme de Shinigami non dégradé aux rassemblements et festivités du clan Kuchiki, tout comme aux événements des armées royales où le prestige tenait la première place.
C'était capital dans une Maison noble où il était le concubin officiel du chef du clan. D'autant plus que c'était déjà un compromis. Une tenue de circonstances, respectant les principes d'usage, aurait mieux convenu lors des réunions familiales. Mais Byakuya-sama se refusait à contraindre plus encore son amant et avait mis de côté les kimonos d'apparat qu'il avait pris tant soin à choisir. J'étais furieux contre Shûhei-sama.
Or, Shûhei-sama s'était bouleversé à ma proposition, suggérant que je voulais lui faire abandonner l'uniforme dont il aime tant l'absence des manches pour je ne sais quelle raison !
Donc, je me retrouvais, aux yeux de Byakuya-sama, responsable de la tourmente émotionnelle dans laquelle se trouvait Shûhei-sama, ce qui était un crime difficilement pardonnable.
Quelque part, alors que je me débattais entre la raison du mécontentement de Byakuya-sama envers moi et les excuses qu'il m'avait suggéré de faire à Shûhei-sama, les conséquences de l'intervention dans cette affaire de Maria, notre jeune servante énamourée, ont fini par émerger dans mon esprit.
Face aux différentes possibilités malencontreuses que je pouvais imaginer, j'ai repris le sang-froid que tout majordome se doit d'avoir.
Après avoir mis soigneusement de côté toute fierté n'ayant pas lieu d'être, je me suis dirigé vers les appartements de mes maîtres, guidé par l'abnégation qui accompagne mes pas depuis que je suis au service des Kuchiki.
Avant même d'arriver à hauteur des chambres, j'ai remarqué avec horreur que la situation allait de mal en pire. Premièrement, il m'était difficile de ne pas m'apercevoir de la déplorable tentative de Maria d'écouter aux portes ; deuxièmement, une nouvelle personne allait entrer en scène, comme si l'infortunée bonne volonté de Maria ne suffisait pas à compliquer les choses.
La jeune sœur adoptive de Byakuya-sama arrivait à l'autre bout du couloir et ne pouvait pas manquer de voir, elle aussi, la curieuse – et déshonorante – posture de Maria.
« Maria, a interpellé Rukia-sama, qu'est-ce que tu es en train de faire ? »
Avant que j'aie pu faire connaître ma présence et tenter une action suffisante pour écarter cette nouvelle menace, Maria, rougissante, que son embarras avait rendue bredouillante, s'est lancée dans une tirade incertaine.
« Kuchiki-sama est furieux... Pauvre Tsujirô-san. J'ai voulu... ». Maria s'est interrompue pour soupirer avec défaite, avant de continuer, de plus en plus volubile : « C'est tellement dommage que Shûhei-sama ne porte pas les beaux kimonos que Kuchiki-sama a choisis pour lui. Ce sont des soieries magnifiques. Comme s'il lui disait « je t'aime ». J'ai voulu les lui montrer avant de les brûler. Et.. Oh là là ! J'ai croisé Kuchiki-sama en repartant ! Vous croyez... J'étais trop curieuse et... »
Tout au long de ce discours quelque peu incohérent, je voyais, avec un sentiment d'angoisse grandissant, les yeux de Rukia-sama briller d'intérêt et de désir d'en savoir plus.
Il faut vous dire que Rukia-sama n'est plus la jeune demoiselle effacée des premiers jours de son arrivée dans la famille Kuchiki. Bien qu'elle reste calme et discrète, elle a trouvé sa place dans notre demeure. Elle fait preuve d'assurance et d'un jugement sûr relativement à certaines décisions sur la gestion de la domesticité, comme lors de l'affaire du service de table brûlé(1). Cependant, rien ne fait plus apparaître son caractère naturel, un tantinet espiègle, que lorsqu'elle est confrontée à la relation de son frère et de Shûhei-sama. À l'identique de Maria, son romantisme doit se complaire dans l'observation de la complicité amoureuse des deux hommes. Je ne comprendrai jamais les jeunes filles... Toujours est-il que leur mutuelle curiosité pour le couple s'est trouvée multipliée par toute cette malencontreuse situation et aiguillée par l'intérêt de l'autre. J'ai assisté, éberlué, à un échange complice que les conventions sociales auraient désapprouvé avec véhémence. Je craignais le pire et me suis approché pour essayer d'interrompre leur conversation, devenue animée et beaucoup trop bruyante.
« Mais pourquoi Hisagi-san ne voudrait-il pas les porter ?
— Tsujirô-san dit qu'il ne veut pas enlever son uniforme. Il dit que l'absence des manches revêt une importance pour lui.
— Plus que Nii-sama ?
— Ah ! Je ne pense pas. Mais... »
Hélas, avant que j'aie pu intervenir, la porte de la chambre s'est ouverte en grand sur le seigneur Kuchiki lui-même !
Instantanément, le silence s'est fait.
Il nous a lentement parcourus du regard. Moi d'abord, avec un pincement des lèvres tel qu'il m'était impossible d'ignorer sa colère ; puis Maria, qui s'est recroquevillée sous l'implacable froideur qu'il arborait ; et enfin sa sœur, Rukia-sama, qu'il a dévisagée en relevant légèrement les sourcils, d'un air perplexe et déçu à la fois.
« Puis-je connaître la raison de toute cette commotion ? », a t-il lancé.
Nous sommes restés silencieux tous les trois, mal à l'aise, incapables de rien dire pour notre défense, surtout que nous étions tous en tord.
« Puisqu'il en est ainsi, a t-il dit, comme si notre silence était une réponse en lui-même, de préférence à vous laisser conjecturer publiquement sur les raisons et l'issue d'une affaire qui ne regarde que Shûhei et moi-même, je vous en prie, joignez-vous à nous. Le désagrément de votre compagnie sera un moindre mal si j'évite ainsi la propagation de rumeurs dont j'imagine qu'elles seraient toutes plus farfelues les unes que les autres ».
Je vous laisse imaginer notre surprise, et encore plus grand embarras, à cette invitation inattendue.
« Nii-sama ? a questionné Rukia-sama, confuse.
— Byakuya-sama, vous n'êtes pas sérieux, n'est-ce pas ? ai-je demandé.
— Ai-je l'air de plaisanter !? Non contents de discourir sur notre vie privée dans le couloir, vous oseriez ignorer ma volonté ?
— Certainement non, monsieur », ai-je assuré, avec la plus grande conviction possible.
Je me retrouvais réprimandé par mon maître, non pas une, mais deux fois en une seule soirée. Désormais, j'étais bien résolu à ne plus rien dire ni faire qui puisse le contrarier. En pleine atmosphère surréaliste, j'ai donc pénétré dans les appartements de Shûhei-sama, suivi juste après par Maria, et enfin Rukia-sama, qui ne disaient plus un mot, elles non plus. Je fixais désespérément le sol, progressant jusqu'à la dernière des chambres, où je me suis agenouillé à un angle de la pièce, décidé à me faire le plus discret possible, à défaut de ne pouvoir disparaître dans le mur.
Tel n'était pas l'état d'esprit des deux jeunes filles qui avaient pris place à côté de moi. Je percevais nettement l'excitation et la curiosité qui surpassaient leur appréhension. Si bien que je n'ai guère été surpris par le bruit, que je pourrais qualifier de gloussements insuffisamment réprimés, que toutes deux ont émis lorsque, n'y tenant plus, elles ont relevé la tête.
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Shûhei-sama se tenait debout devant nous, baigné de la lueur diaphane provenant du dehors, enveloppé par la douce clarté de ce début soirée. La colère avait quitté son regard ainsi que ses traits, et, à mon grand étonnement, il avait revêtu l'un des habits de cérémonie que Byakuya-sama avait fait faire pour lui.
Il était une merveille d'élégance et de simplicité, d'attraits et d'humilité. Même moi, je pouvais voir comment cet habit rendait hommage à la beauté que mon maître voyait en lui, tout en respectant le guerrier inséparable de son amant. L'émotion envahissait le visage de Shûhei-sama, tandis que d'un effleurement léger il suivait les circonvolutions que dessinaient les maillons d'une chaîne brodée sur sa manche. Puis, d'un geste qui nous surprit tous, il a glissé son pied nu en avant, fléchissant le genou et étirant la jambe arrière, en même temps qu'il a effectué un mouvement ample du bras opposé. Mon vieil œil exercé a reconnu la première action d'une séquence de combat. L'ensemble fut exécuté avec une telle lenteur gracieuse que j'ai cru assister à un pas de danse.
L'intervention de Maria avait donc été bénéfique et, n'eût été sa désastreuse tentative d'écouter aux portes, qui nous avait conduit jusqu'ici, je l'en aurais remerciée.
« Tu as raison, Maria, leur coupe me laisse toute liberté dans mes mouvements », a constaté Shûhei-sama.
Notre lingère, brusquement propulsée au devant de la scène, s'est trouvée prise par un accès de timidité bien compréhensible compte-tenu des circonstances. Rougissante, elle a baissé la tête, sans parvenir à me cacher le sourire de plaisir que les paroles de notre jeune maître lui procuraient.
Si j'avais d'abord été intrigué de voir que Shûhei-sama ne se montre pas indisposé par notre interférence involontaire dans son tête-à-tête avec Byakuya-sama, j'ai alors compris qu'au contraire notre présence était appréciable, car elle allégeait l'atmosphère. Il ne voulait pas être seul avec Byakuya-sama, et je pense que celui-ci l'avait deviné. J'arrivais également à m'expliquer pourquoi le seigneur Kuchiki ne nous avait pas tous chassés – avec la promesse d'une action disciplinaire en rapport avec notre absence de correction la plus élémentaire – lorsqu'il nous avait découverts devant la porte. En présence de Maria et de Rukia-sama, Shûhei-sama était voué à se montrer plus docile qu'à l'ordinaire.
Byakuya-sama se taisait, sans plus aucune trace d'irritation sur son visage. De fait, il ignorait royalement notre présence, à présent.
« Qu'est-ce qu'ils sont beaux ! », s'est exclamée Rukia-sama, après avoir examiné les différentes pièces de kimonos exposées un peu partout sur le mobilier du salon, « Et en plus, ils sont si particuliers. Tu as une sacrée chance, Hisagi-san. Moi, je dois supporter les kimonos traditionnels ! C'est à peine si je peux bouger et respirer avec. Oh, mais... Je ne voulais pas dire... Les kimonos que vous m'avez offerts sont absolument magnifiques, Nii-sama ! Je suis très fière de les porter. »
Byakuya-sama a fait un hochement de la tête, et le froncement de sourcils qui avait fait son apparition au commentaire de sa sœur s'est lentement évanoui, alors qu'il reportait son attention sur Shûhei-sama. Sous son regard appuyé et persistant, presque gourmand, ce dernier s'est mis à rougir. Je discernais combien l'ascendance de Byakuya-sama sur lui était puissante et comment la présence de personnes telles que nous l'aidait à ne pas succomber. Comme acculé, le jeune homme s'est rebellé en une explosion soudaine de sentiments trahis.
« Tu m'a menti, Byakuya. Ça devait être juste un uniforme avec des manches, et regarde ces tenues !
— Hisagi-san ! », a reproché Rukia-sama avant même que son frère ait pu s'indigner d'être traité de menteur.
J'ai souvent constaté que notre jeune demoiselle a le don d'arrondir les angles entre son frère et son amant. Elle comprend l'origine des émotions de Shûhei-sama mieux qu'aucun autre et sait, d'un regard ou d'une mimique expressive, adresser à son noble frère les mises en garde nécessaires sans qu'il s'en froisse. L'affection et le jugement de sa sœur comptent pour Byakuya-sama. Ce qui aurait pu être le départ d'une nouvelle dispute est mort dans l'œuf.
« Pourquoi as-tu fait faire ces habits, Byakuya ? Et pourquoi ne m'en as-tu jamais parlé ? a repris plus posément Shûhei-sama.
— Je n'avais point l'intention de te les montrer, a expliqué Byakuya-sama en jetant un regard noir à Maria qui ne bénéficie pas du même traitement que Rukia-sama, et sur qui il s'est empressé de soulager sa mauvaise humeur.
— Pourquoi ?
— Je suis conscient de tes réticences pour tout ce qui touche à l'apparat et au prestige. Pourtant, j'espérais que ta position s'adoucisse un jour, d'où leurs fabrications. Mon intention n'était point de te les imposer.
— Mais...
— Comment aurais-tu réagi si je t'en avais parlé ?
— Je…
— Tu te serais mis en colère, aurais protesté que ton uniforme était bien suffisant pour paraître – je reprends tes propres termes – à nos parlottes barbantes, et m'aurais tourné le dos sans même avoir jeté un regard sur les étoffes. »
Shûhei-sama a pris un air penaud, inclinant légèrement le menton et regardant par en dessous ses paupières celui qui le connaissait si bien. Un fin sourire contrit a étiré ses lèvres. Byakuya-sama s'est apaisé. Une fois encore, j'ai pu voir leur compréhension mutuelle dans cet échange silencieux.
« Maria m'a dit que l'usage ne permettait pas d'afficher son grade ni l'insigne de sa division lors des rassemblements du clan. Pourquoi as-tu accepté que je porte mon uniforme jusqu'ici ?
— L'uniforme de vice-capitaine est une tenue formelle qui peut à la rigueur convenir, car elle ne contient aucun signe distinctif de son grade ni de sa division, à la différence de celui de capitaine.
— C'est pour cela que tu insistes pour que je ne mette pas l'emblème à mon bras.
— Oui.
— Pourquoi est-ce important ?
— Lors de certaines réunions du clan, le prestige dû à son rang dans l'armée ou à son appartenance à l'une des divisions doit s'effacer devant sa position dans la hiérarchie du clan. C'est une façon d'honorer équitablement les membres de notre famille, qu'ils appartiennent à l'armée ou non.
— Je comprends, mais je ne suis pas noble, moi.
— C'est pourquoi j'ai tenu à ce que la fleur de pavot soit discrète mais présente. Je sais que tu es attaché à ton appartenance à la neuvième division. Tu n'es certes point noble, Shûhei, par contre, tu es mon concubin, reconnu comme tel par le clan. Cela seul t'assure certains privilèges au sein de notre Famille, ainsi que certains devoirs, comme je t'en ai informé avant que tu ne prêtes serment d'allégeance devant nos hauts représentants.»
Shûhei-sama a semblé s'enfoncer dans une profonde réflexion. Le silence a enveloppé la chambre. Une question me brûlait les lèvres, mais pour rien au monde je ne l'aurais posée. J'avais décidé de me taire et de n'être plus qu'un témoin muet.
Heureusement, tel n'était pas le cas de Rukia-sama qui s'agitait à l'autre bout de notre rangée, en proie, vraisemblablement à une envie identique à la mienne. Maria, entre nous deux, ne cessait d'aller de sa maîtresse à son jeune maître, sans doute appuyant de ses vœux la venue d'un éclaircissement que nous attendions tous, y compris, j'en étais sûr, Byakuya-sama.
« Hisagi-san, je peux te poser une question personnelle, s'est finalement décidée Rukia-sama, un brin hésitante.
— Cela concerne mon uniforme, je suppose, a deviné Shûhei-sama.
— Oui. »
Shûhei-sama a soupiré, mais après avoir caressé une nouvelle fois la manche du kimono qu'il portait, il a acquiescé en silence, promettant ainsi de répondre en toute honnêteté.
« Y a-t-il une signification derrière le fait que ton uniforme de Shinigami soit sans manches ? Une signification qui expliquerait pourquoi tu te refuses à le quitter, ne serait-ce que pour les cérémonies du clan ?
— Je déteste avoir à porter les tenues d'apparat exigées par la tradition de la noblesse. Une fois m'as suffi lors de mon intronisation comme concubin de Byakuya. Je le répète : je ne suis pas noble, je ne suis pas moi-même dans ce genre de vêtement. Je ne me suis pas uni à Byakuya pour me voir privé de mon identité, même si c'est rare et temporaire. Donc, mon uniforme me semblait tout à fait approprié. Il n'efface pas qui je suis et témoigne de mon rang de Shinigami. Mais les kimonos que Byakuya a commandé pour moi sont d'une autre nature, je pense que je pourrais les porter.
— Shûhei... ».
Byakuya-sama s'est approché de Shûhei-sama et lui a pris la main. Ils étaient juste devant nous, leurs visages simplement tournés l'un vers l'autre, mais l'espace d'un instant, nous étions complètement effacés de leur paysage. Soulagement et gratitude se mêlaient à l'expression de leur amour.
« Euh, Hisagi-san, et pour l'absence des manches à ton uniforme... Tu pourrais nous en dire plus ? », a insisté Rukia-sama, apparemment plus curieuse que séduite par le tableau que le couple formait.
Shûhei-sama a retourné son attention vers elle, après s'être séparé de Byakuya-sama dans une dernière pression de leurs doigts entrelacés, comme s'il recherchait l'assurance qui lui manquait.
« C'est un rappel constant de courage, une façon d'honorer la mémoire de celui que j'admirais le plus.
— Qui, Shûhei ? a interrogé Byakuya-sama, une pointe de jalousie dans la voix.
— Le capitaine Kensei Muguruma.
— Tu n'as pas connu Muguruma taichô, Shûhei. Il a disparu du Seireitei bien avant ton arrivée au Gotei.
— Détrompe-toi, Byakuya. Je l'ai vu une fois et je me souviendrai toute ma vie de notre rencontre. Il m'a sauvé la vie. »
Un éclair de compréhension subite a miroité dans les prunelles de Byakuya-sama. Il s'est raidi, réprimant une colère évidente.
« Il est l'origine de ce numéro 69 que tu as fais tatouer sur ta joue, n'est-ce pas ? Tu portes, au vu et su de chacun, la marque d'un autre homme...
— Ah ! Ouais », a confirmé Shûhei-sama, avec gêne, en portant la main à la pommette où figuraient les deux chiffres.
Shûhei-sama a respiré un grand coup, puis il a affronté le regard courroucé de son amant, en caressant du bout des doigts les nombres peints comme pour en adoucir le sens. Il a commencé à parler. Son discours devenait plus assuré au fur et à mesure qu'il le prononçait.
« Lui, il portait son tatouage à l'abdomen. Ses soldats d'élite portaient tous un long manteau au dos duquel s'alignaient les lettres " Muguruma neuvième division", avec le mu écrit comme le chiffre 6 (NdA : cf NB). Ils se déplaçaient comme un seul homme. Leur force, leur hardiesse, m'ont impressionné à jamais, et l'assurance virile du capitaine Muguruma m'a frappé comme une claque sur mon visage. J'ai juré de toujours me rappeler le courage qu'il m'a donné, et j'ai fait tatouer dès que j'ai pu ce 69, à la fois le symbole de la neuvième division et de l'homme qui m'a sauvé la vie. J'ai su plus tard ce qu'il signifiait : Muguruma, de la division neuf. Mais tu sais, Byakuya, depuis notre rencontre, je me dis maintenant que ce numéro était plutôt un signe de mon destin. Ce 69 est l'union de mon passé et de mon avenir. Sans l'intervention du capitaine Muguruma, je ne serais pas là, devant toi. C'est extraordinaire que sa marque porte les chiffres réunis de nos deux divisions.
— Raconte-moi, quand et comment t'a-t-il sauvé ? »
Byakuya-sama avait été saisi, comme nous, par l'éloquence de Shûhei-sama et la sincérité de ses paroles, au point d'oublier l'humiliation qu'il avait ressentie l'instant d'avant. À sa question, Shûhei-sama a courbé la tête, embarrassé et hésitant, soudainement.
« Hisagi-san, est intervenue doucement Rukia-sama, préfères-tu que nous nous en allions ? »
Shûhei-sama a relevé la tête et a fixé son regard sur elle.
« Non, reste. Peut-être que tu es celle la plus à même de me comprendre », a-t-il répondu, énigmatiquement.
Alors nous sommes restés là aussi, Maria et moi, comme si un seul geste de notre part aurait pu troubler l'atmosphère de confidence qui s'était emparée des lieux. Nous avons écouté avec attention Shûhei-sama narrer un souvenir de son enfance.
« C'était bien avant mon entrée à l'académie. Je vivais dans l'un des quartiers périphériques du Rukongai. Je n'étais alors qu'un gamin timide et incertain, complètement inconscient de la puissance spirituelle qui l'habitait. Un jour, avec une bande de copains, nous nous sommes aventurés trop loin de la ville. Un Hollow nous a attaqués. Bestial, énorme, gigantesque. Un corps monumental qui s'étendait derrière un cou long et massif, au bout duquel sa tête était juchée. La stridence de ses hurlements était assourdissante et nous a rempli d'effroi. Il balançait de droite et de gauche sa mâchoire, les lèvres retroussées, et nous savions que d'une seconde à l'autre ses crocs allaient nous happer. On a détalé à toutes jambes pour lui échapper. Mes camarades on pu s'enfuir. Moi, je tremblais de peur. J'ai trébuché et je me suis affalé. Jamais je ne pourrais oublier l'horreur des cris de la bête. J'avais le visage dans la poussière. Je n'ai ni vu ni entendu ceux qui venaient à notre rescousse. Je me suis cru mort. »
Shûhei-sama n'osait pas regarder Byakuya-sama, comme si le récit portait une trace de honte infamante dans la révélation de sa faiblesse. Pendant cette courte pause, j'ai vu, moi, sur le visage de mon maître, l'effroi qui s'emparait de lui à la seule pensée du danger qu'il avait encouru, il y a bien des années, si jeune et sans défense. Puis, reprenant le cours de son histoire, Shûhei-sama a continué :
« Mais comme dans un rêve, la présence terrifiante qui était à mes trousses s'est effacée à mes sens. Devant moi se trouvait un gaillard tel que je n'en avais jamais vu. Éclatant de force et de vie. Rude, âpre, débordant de confiance. Sa seule proximité physique enveloppait l'espace autour de moi comme s'il avait étendu un charme de protection. Il a pointé devant lui un sabre. Il a prononcé un seul mot, et en un clin d'œil, le Hollow avait disparu. J'avais entendu parlé des Shinigamis, j'en avais croisé quelques uns, mais jamais je n'en avais rencontré un comme celui-là. Il s'est retourné vers ceux avec qui il était venu sans s'occuper de moi. La tension, le soulagement, la honte m'ont submergé. Je me suis mis à pleurer à chaudes larmes. "Pourquoi tu pleures ?", m'a-t-il demandé, "T'es en vie, tu devrais être content, non ?". Et il m'a relevé sans égard, en m'ordonnant de sourire, le tout accompagné d'une grimace à mi-chemin entre la contrariété et l'indulgence, censée me rassurer. »
Shûhei-sama a secoué légèrement la tête d'un air amusé. Il se rassérénait à l'évocation de cette scène précise de son passé.
« J'ai continué à sangloter. Un vrai gamin, faible et incapable. Il n'a pas eu l'air exaspéré, il m'a simplement demandé mon nom. Entre deux hoquets, je me suis nommé : "Shûhei... Hisagi". "C'est le nom d'un homme fort, ça", m'a-t-il affirmé. Cela m'a calmé un peu, et pendant qu'il s'affairait avec ses hommes, je l'ai observé. On aurait dit le chef d'une bande plutôt que le capitaine d'une compagnie, dont les membres se seraient réunis autour de lui par respect pour l'homme plutôt que par les aléas des affectations de l'armée. Même si j'étais jeune, j'ai su qu'il avait conquis, par ses actions et sa nature, la loyauté et le respect de ceux qu'il avait sous ses ordres. Ils portaient tous des manteaux avec son nom au dos, comme pour le signaler à tous. Lui, il avait les bras nus, et ce 69 placé au centre de son abdomen l'identifiait comme l'incarnation même de l'esprit de sa troupe. »
Je reconnaissais dans ce récit le caractère sensible, et parfois fragile, de mon jeune maître, tout en appréciant les efforts, ainsi que la forte volonté, qui avaient dû l'animer pour parcourir le chemin qui l'avait amené jusqu'à sa position actuelle de vice-capitaine des armées royales. Lorsque l'on vit comme moi depuis toujours chez les nobles, à l'abri du danger et protégé des vicissitudes de la faim et de la soif, il est bien difficile d'envisager les conditions d'existence à l'extérieur du Seireitei. Le souvenir d'enfance que Shûhei-sama nous faisait partager de façon si personnelle et vivante en était d'autant plus émouvant. Je ne connaissais pas l'ancien capitaine de la neuvième division, mais il devait avoir une personnalité remarquable, pour avoir instillé, en quelques paroles, l'envie de changer à un jeune gamin des rues, pour le faire évoluer de l'état de victime à celui de combattant.
« C'est lui qui t'as inspiré la vocation de devenir Shinigami ? a résumé Byakuya-sama, en manière d'encourager la poursuite des confidences.
— Oui. Sans lui, je serais mort, ou bien je serais demeuré ce pauvre gamin impuissant et peureux. Rejoindre la neuvième division, être digne d'être sous son commandement, est devenu mon but. Lorsque j'y suis arrivé, il n'était plus là. Kaname Tôsen en était devenu le capitaine. Un capitaine qui a ajouté, à l'indomptable force et à l'autorité manifeste de Kensei Muguruma, un code moral qui m'a soutenu. Les capitaines de la neuvième portaient tous les deux les bras nus. Même si je ne suis pas moi-même capitaine, je veux honorer cette tradition par égard pour ce qu'ils ont représenté pour moi.
— Kaname Tôsen, a murmuré Rukia-sama, avec un frisson perceptible par tous.
— Désolé, Rukia, je sais ce qu'il t'a fait(2), mais je ne peux pas oublier celui qu'il a été pour moi.
— Je comprends, a-t-elle dit, tout simplement.
— Rukia, si tu n'avais pas été là, je ne sais pas si j'aurais pu me décider à raconter cette histoire.
— Oui, c'est dur de se souvenir. Il n'y a rien de honteux, Hisagi-san. C'est courageux au contraire. Peu nombreux sont ceux qui se décident à affronter leur peur et à la surmonter, ainsi que tu l'as fait en devenant Shinigami à ton tour. »
Le sourire de Rukia-sama, qui est toujours d'une douceur éclatante lorsqu'il s'adresse à ceux qu'elle aime, s'est teinté d'une complicité amicale. Shûhei-sama et ses humeurs colorées et changeantes, Rukia-sama et sa tranquille assurance, avec eux, j'ai tendance à oublier les traumatismes que leur vie au Rukongai a pu laisser. La fragilité de Dame Hisana ne m'avait jamais permis de le faire.
Je comprenais maintenant que Shûhei-sama avait attaché, derrière le port de son uniforme, le fondement même de sa force, de sa foi, de son devoir et de son existence de Shinigami. C'était une révélation pour moi, et lorsque j'ai regardé mon maître, j'ai vu que lui aussi était stupéfait.
« Shûhei-sama, je vous offre mes sincères excuses pour le manque d'égards dont j'ai fais preuve avec vous dans la gestion de cette affaire. Je comprends dorénavant la signification qui se cache derrière l'inexistence des manches de votre uniforme. Pourriez-vous cependant considérer qu'un symbolisme identique est présent dans le luxe affiché des tenues de cérémonies ?
— J'accepte tes excuses, Tsujirô-san. Et je te promets de considérer sérieusement la question. Maria, je te remercie d'avoir, la première, attiré mon attention sur le fait que ces tenues pouvaient représenter autre chose qu'une contrainte dénuée de sens commun.
— Je vous en prie, Hisagi-sama », a répondu humblement Maria, à ma grande fierté et, il faut bien le dire, soulagement.
C'est ce qui m'étonne toujours chez Shûhei-sama, cette façon étrange qu'il a de passer d'un entêtement provocateur à une humble lucidité. Il n'est jamais aveugle aux attentions de ceux qui l'entourent, et c'est ainsi qu'il a fait son chemin dans mon cœur. Je peux m'énerver face à ses actions, je peux le trouver pénible parfois, mais rien n'effacera l'affection presque paternelle que je me suis découvert à son endroit.
Ainsi donc, l'incident semblait clôt et l'issue, favorable. Pour une fois, le cercle restreint et les actions quelque peu fantaisistes des membres de notre famille avaient fait des miracles.
« Laissez-nous », nous a ordonné le seigneur Kuchiki sans nous adresser un regard.
Ce que Maria, Rukia-sama et moi avons fait aussitôt, sans demander notre reste. Avant que nous ayons franchi le seuil de l'antichambre, la voix de Byakuya-sama s'est élevée et nous avons entendu leur dernier échange :
« Shûhei, ce que tu essaies d'honorer en portant cet uniforme jour après jour ne disparaîtra pas parce que tu auras vêtu ces hakamas, n'est-ce pas ? », a dit le seigneur Kuchiki en indiquant d'un large geste de la main les vêtements étendus à quelques pas, « Tu peux embrasser ce que tu es, dans l'un et l'autre. Mon concubin, représentant des Kuchiki, détenteur de mon amour, est présent lorsque tu revêt l'uniforme qui t'est si cher ; tandis que le fier Shinigami, qui porte la mémoire de ses prédécesseurs, qui n'oublie pas l'enfant qu'il a été, sera présent dans les tenues de cérémonie dont le port est exigé par notre Famille. Ces deux aspects de toi sont présents dans ton cœur, peu importe l'apparence que tu te donnes.
— Byakuya, je ne changerai pas mon uniforme, tu le sais.
— Shûhei...
— Laisse-moi finir. Mon uniforme restera tel qu'il est, sans manches. Mais lorsqu'il le faudra, je revêtirai les kimonos que tu as choisis pour moi.
— ...
— Euh... Byakuya, c'est quoi cet air triomphant ? Ne va pas t'imaginer que je vais assister à toutes les cérémonies assommantes... »
Je me désintéressai de la suite de leur conversation. J'allais devoir m'accommoder de l'uniforme incomplet de Shûhei-sama, mais désormais, il prenait une valeur toute neuve. La patience et la compréhension de Byakuya-sama à l'égard de mon jeune maître étaient venues à bout de son entêtement. J'allais avoir à ma disposition une garde-robe suffisante et adéquate pour l'habiller avec toute la distinction nécessaire à son rang. Je m'en réjouissais d'avance. J'ai rapidement relancé sur leurs pas les deux jeunes souris trop curieuses qui ne se décidaient pas à partir et j'ai refermé définitivement la porte sur l'incident de cette soirée.
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Pas à pas, jour après jour, notre vie dans le pavillon du manoir Kuchiki se construit. La sagesse de Byakuya-sama est le pilier sur lequel nous nous appuyons, et l'intensité débridée des émotions de Shûhei-sama renforce les liens qui nous unissent, de servante à majordome, de gens de maisons à maîtres et maîtresse, de frère à sœur, d'amant à amant.
F I N
(1) Cf Un simple regard
(2) Après qu'Ichigo ait empêché l'exécution de Rukia, Tôsen est celui qui a barré la route à Renji et Rukia alors qu'ils s'enfuyaient et les a ramenés à la colline du sôkyoku.
NB: La langue japonaise m'est toujours étrangère, mais... vive internet ! Voici ce que j'ai trouvé à propos de la neuvième division, du temps de Kensei Muguruma : Muguruma 六車Kensei 拳西
Au dos des manteaux : 六車九番隊 = Muguruma neuvième division
六mu [む] Six (6)
九ku [く] neuf (9)
