-RP-

Chroniques épiques

10ème Episode : Une erreur

Parfois, le silence est d'or les mots deviennent fortuits et se mettent à peser comme du métal...

Raniol et Amrouche sortirent du ventre de la terre, aussi fatigués que déprimés. L'envol de Namour ne les inquiétait pas autant qu'il n'aurait du. L'heure était à d'autres préoccupations, moins nobles certes, mais plus humaines.

« Je lui galope pas après moi, surtout dans ce noir » décida Raniol en scrutant le paysage mort avec animosité.

« Moi non plus… »

Amrouche s'assit sur le sol en soupirant le battement de sa queue bousculait quelques petits cailloux vagabonds, produisant un bruit des plus agaçants. Bien qu'il n'en eut pas vraiment envie, Raniol s'excusa ouvertement afin de faire taire cette bruyante course-poursuite infernale :

« Tu m'en veux pas trop pour… pour ce qu'i' s'est passé ? »

Sans la moindre expressivité, Amrouche fit craquer ses vertèbres cervicales et répondit en soupirant :

« Le fiasco… Si on retournait au QG ? »

Raniol approuva cette idée. Il sortit l'épée de son dos et, au lieu de frapper ses équipiers comme la tendance le préconisait, il frappa un grand coup dans un des piliers de l'entrée. Le labeur de plusieurs semaines fut réduit à néant en l'espace d'une seconde : les pierres si durement déplacées se firent ensevelir par leurs congénères et bientôt l'escalier disparut sous un océan gris souris.

Lorsque la fumée due à l'éboulement se fut évanouie, Amrouche retrouva l'usage de sa langue.

« Tu fais pas dans la dentelle toi »

« Nop' » répondit le Iop en remballant l'attirail.

« Nom du Dieu Xélor ! s'exclama une petite voix en se rapprochant à une vitesse délirante. Rani, tu es fou ? »

Xinans, qui avait proféré ces mots si savants, s'avança en courant, suivi par Luckystar qui ne s'était pas senti la froideur d'âme d'abandonner ce petit Xélor. Il n'avait besoin que de deux enjambées pour égaler la quinzaine de petits pas qui faisaient de la démarche de Xinans un délice visuel.

« Plus moyen d'accéder au caveau maintenant » observa Xinans en relevant le niveau de gravas qui obstruaient l'entrée.

« C'était l'idée, tête d'enclume » lui imposa Raniol d'un ton qui n'incitait pas la camaraderie.

Amrouche souffla un bon coup. Les preuves étaient effacées, leur fardeau envolé et de bienveillants amis venaient les visiter quoi de plus réconfortant ? Pourquoi il ne se sentait pas à ses aises ? Ses ecchymoses lui rafraichirent la mémoire quand il chercha à se relever, lui soutirant un « aie » troublant.

« Ça va ? » fit Lucky.

« Oui, je suis juste tombé… »

Ça n'était pas totalement un mensonge. Xinans se précipita sur l'occasion de se trouver des talents d'Eniripsa.

« Je suis le spécialiste des bandages ! Regarde les miens ! Faits sur mesure, la grande classe ! »

« Faîtes le taire, je vous en conjure… » supplia Luckystar aux dieux qui l'écouteraient.

Xinans était un dresseur de Temps avant d'être un guérisseur. Mais, même s'il n'avait pas beaucoup de science en la matière, il ne reconnut pas les foulures normales d'une simple chute.

« Hum… Tombé seulement ? » fit le Xélor en levant un sourcil.

« Non, ce n'est pas… »

Amrouche hésita à dire la vérité car la contourner était encore plus embarrassant que de la dire.

« Mes frères… Je me bats souvent avec eux »

« T'es pas obligé de mentir, le sermonna Raniol avec apathie. Tu peux leur dire… »

Ce dont Raniol se sentait coupable ne s'était sans doute jamais produit. Il pensait que ces bleus venaient du fait de sa furie pendant laquelle il avait momentanément perdu les pédales.

« Non, c'est la vérité, se reprit Amrouche en secouant la tête. Hae vous le confirmera… »

Les Songeurs –autres que Am'- s'échangèrent des regards circonspects et autres mordillements de lèvres. Eux non plus ne se sentaient pas extrêmement fiers ils avaient dû être aveugles ou sourds pour ne pas sentir ce qui se tramait sous leur nez.

« Y'a d'autres choses qu'on doit savoir ? » demanda trop sévèrement Luckystar.

« Oui, hélas… »

On eut alors à raconter le vol du bracelet et la fuite de Namour qui avait « témoigné de la puissance nefaste de l'item » (il n'était pas de bon ton d'avouer que le Féca avait en fait pris peur à la vue des tendances destructrices de son camarade). Luckystar et Xinans écoutèrent non sans quelque appréhension.

« Notre bien-aimé Illusion est parti à la recherche du bracelet, expliqua Lucky. Il pense avoir trouvé le coupable… Mais ce n'est pas après vous qu'il en a »

« Mince, quelqu'un va prendre pour nous alors ? » en déduisit brillamment Raniol.

Ils n'avaient plus le temps de se poser des questions sur ce qu'il adviendrait des gens qu'ils avaient laissés plus loin il fallait les rejoindre et mettre un terme à toute cette confusion. Une pluie drue et chaude s'abattit sur eux alors qu'ils reprenaient la route, accélérant leur rythme de course.

Marcher dans les immenses plaines de Cania donne la même sensation que celle offerte par le vidage quotidien des latrines du Dragon Cochon. Vos pieds se plaignent de n'avoir rien d'autre à fouler que l'herbe éparse des plaines dans laquelle glissaient les serpentins farceurs. Azryl était moins habituée que Lumin à ces longues randonnées monotones mais gardait les devants avec beaucoup de fermeté. Le vent de la mer les surprit bientôt. Azryl se félicita de les avoir menées si loin et dévoila enfin ses desseins à la Crâ qui avait tu les siens :

« Je t'emmène à un endroit que j'ai découvert il y a longtemps… Il est lié au fait que je ne puisse pas invoquer »

« C'est dont ça ton lourd secret ? »

Azryl s'arrêta de marcher, de fatigue et d'indignation.

« C'est déjà assez handicapant, ça te suffit pas ? »

« Excuse-moi, se défendit Lumin en agitant les mains, je ne voulais pas dire ça… Je me demandais juste ce qui te rendait si triste »

« Quoi ? »

« Oui, tu… as l'air triste. Comme s'il te manquait quelque chose… »

Azryl chercha le moment où elle s'était trahie. Sondée si facilement par une inconnue… Voilà qui était rageant d'avoir gesticulé tant d'années sans que personne ne se penche sur vos états d'âme et pour qu'un jour, un spécimen tombé de nulle part vous visualise tout à fait.

« J'ai toujours fait comme si j'aimais me démarquer, être différente, mais c'est surtout parce que je n'avais pas le choix… » dit-elle à demi-voix.

Lumin fit un mouvement de tête comme si elle comprenait et n'ajouta plus aucun commentaire. Elle montra une grande crique en demandant si c'était là leur destination. Azryl lui fit que non et que l'endroit où elles allaient était près des falaises un peu plus au nord. Elles s'y dirigèrent sans plus de confessions.

Le vent se fit glaçant et inhospitalier. Les remparts de Bonta apparaissaient au loin de l'autre côté des steppes. La ville semblait si petite de loin mais brillait de tous son éclat dans la nuit noire. Azryl eut du mal à retrouver le sillon dans lequel elle s'était aventurée la première fois. En longeant pendant plus d'une heure les parois inhospitalières, les deux filles finirent par trouver la fente qui avait entrainée tant de vaines recherches chez les bontariens.

Lumin entra après l'Osamodas, les mains tremblant d'excitation. Elle ne sentait aucun flux de mana, aucune force magique à l'œuvre mais pressentait, en se laissant humecter par la fraîcheur ténébreuse ambiante, qu'un événement terrible s'était produit dans le murmure de cette tombe. Les murs sans teinte renvoyaient l'image d'un temple déserté depuis des siècles. Une grande stèle en forme de disque sortait du niveau du sol et semblait offrir des informations sur les lieux dans une langue oubliée. Au centre, le sol était percé, ouvert comme de la bidoche par la chute d'un objet ou d'une créature massive. Lumin observa la béance à ses pieds, fascinée par les moulures qu'elle formait.

« Quel est cet endroit ? »

« Là où il est mort »

Lumin releva la tête vers Azryl. Elle ne supportait plus de n'avoir que la moitié des renseignements.

« 'Il' ? »

« Le dragon qui vit en moi… »

L'Osamodas n'arrivait pas à faire de la créature son « invocation ». Une bête bien dressée se taisait, lovée aux pieds de son maître. Le Grouga ne lui appartenait pas il l'investissait de sa présence, riche et sacrée. Elle n'avait aucun droit sur son existence il se manifestait à sa guise, dans ses rêves ou dans les pires situations… C'est comme cela qu'Azryl résuma ses talents à la Crâ qui l'accompagnait. Celle-ci se montra totalement d'accord avec ce type de pensée, vénérant derechef les cultes qui dépassent de simples mortels.

Les deux filles s'accoutumèrent à l'obscurité, voguant d'un côté à l'autre de la pièce, l'une découvrant, l'autre revisitant…

« Et qu'est-ce qu'il veut ? demanda finalement Lumin. Pourquoi est-ce que c'est toi qu'il a choisi ? »

Azryl s'assit sur le rebord du grand trou ses jambes pendaient facilement dans ce vide informe, là où le dragon noir avait expiré son dernier souffle.

« Rey dit que c'est parce que j'ai pas de chance »

« Non, tout a une explication ! »

« J'étais au mauvais endroit, au mauvais moment… C'est une explication »

Lumin se gratta le menton. Elle n'était pas satisfaite. Tout au fond, il y avait encore des arcanes à décoder. La pierre était remarquablement lisse et bien dégagée pour un vestige millénaire. La mousse à ses pieds ne relevait pas d'une aussi bonne conservation. Lumin y jeta un rapide coup d'œil avant de plonger ses bras nus et frileux sous le velours de sa cape.

« Il me semble que, si tu ne peux pas invoquer, c'est à cause de lui, déduisit-elle en excellente didacticienne. Aucune autre âme que la sienne ne peut rejoindre le palmarès de ce que tu peux invoquer ou non. Il reste avec toi parce qu'il sait que tu ne le rejetteras pas ! Que tu vas supporter cette situation jusqu'à la fin de tes jours ! Mais lui, il rejette toute autre âme que la sienne ! Tu peux pas juste le regarder t'engloutir parce qu'il en a envie… »

« Mais qu'est-ce que j'y peux ? » se défendit la jeune fille en secouant la tête éperdument.

« Trouve ce qu'il veut… Et refuse-lui ! »

La solution de Lumin n'était pas des plus insensées. Elle avait même de bons fondements si on y regardait avec du recul. Mais les vertus de Dame Raison n'étaient pas à même de convaincre la propriétaire d'une bête de légende.

« Lui refuser ? Mais si je peux faire ce qu'il attend de moi ? supposa Azryl, une flamme pétillant dans les yeux. Et si je peux lui rendre ce qu'il cherche ? »

« Qu'est-ce qu'il cherche ? »

Azryl allait répondre mais les mots ne parvenaient pas à affleurer de sa bouche. Le témoignage de ses émotions n'empiétait sur aucun discours rationnel il restait à l'état de songe. Lumin l'encouragea :

« Concentre-toi ! »

Azryl chercha plus en profondeur dans sa mémoire, dans le magma de ses rêves. Elle eut comme une absence durant laquelle une autre voix parla pour elle, plus vindicative, plus esseulée…

« Il cherche … son fils… »

« Et on va lui rendre »

Lumin et Azryl tournèrent violemment la tête vers la fente baignant dans la lumière. Devant elles, une ombre leur avait soufflé ces mots d'une voix affreusement familière. Elles la reconnurent à ses petites ailes insolentes : Illusion.

« Qu'est-ce que tu fais là ? Comment tu m'as retrouvée… si vite ? »

Illusion dressa une main devant lui comme pour couper court à davantage de questions.

« J'ai fait beaucoup de chemin aujourd'hui donc j'aimerais qu'on en finisse rapidement, surtout au vu de l'heure… »

Un peu trop sûre d'elle, Lumin s'avança vers son ancien chef.

« Comment se fait-il que tu connaisses cette endroit ? »

« Il se peut aussi que j'ai suivi quelqu'un qui vous ait suivi… » répondit Illusion avec la même vanité.

« Mais c'est pas le cas, hein ? » bougonna Lumin en croisant les bras.

Elle montra la stèle derrière elle.

« C'est pour ça que ces inscriptions sont impeccables, conclut-elle. Tu les avais déjà inspectées ! »

Azryl sursauta. Elle qui se voyait la seule à cacher des choses devenait une malfaitrice bien ridicule face au maître usurpateur.

Illusion adressa un signe sévère à Azryl qui ne bougea pas d'un pouce, ne sachant plus à quel « démon » se vouer.

« Reviens par là, Azy, invectiva Illusion. Reste pas avec cette voleuse ! »

« Quoi ? Moi ? » s'indigna Lumin en marchant sur son manteau.

Il y eut quelques échanges de regards qui ne donnèrent rien. Finalement, Illusion lança le pourquoi de sa venue :

« Rends-nous le bracelet que tu as pris ! »

Lumin cligna plusieurs fois des yeux avant de se rendre compte de la gravité de l'accusation.

« Le bracelet de Djaul ? »

« Tiens donc, fit Illusion avec un ricanement, tu connais son existence… ça nous met sur la piste ! »

Si Lumin était entraînée à se faire enguirlander, ça n'était certainement pas pour les larcins qu'elle n'avait jamais commis.

« T'es malade ou quoi ? meugla t-elle en agitant ses bras droits comme le tronc d'un bambouto. C'est Rey qui t'a dit ça ? »

« Il a disparu, ça doit sûrement être de ta faute ! » renchérit Illusion, sa petite voix résonnant comme un hurlement contre les parois de l'étrange tombeau.

La poitrine serrée par cet échange navrant, Azryl se précipita vers Illusion qui la décevait royalement.

« T'as pas honte de juger les gens comme ça, juste parce que toi tu l'as décidé ? »

« Az' ! »

Une petite main lui attrapa le bras et la tira sans qu'elle ne comprenne quoi que ce soit. Azryl n'était pas sans indice : ce petit grappin était couvert de bandages blancs que le temps n'arrivait pas à jaunir. Comme si elle avait sauvée Azryl de l'ennemi public numéro un, Ytempia enlaça l'Osamodas en lui faisant promettre de rester dehors. Avec elles, il y avait tout un comité constitué de Songeurs, nouveaux ou anciens. Pendant ce temps, Lumin avait toujours droit à son examen de conscience.

« Je n'ai rien volé ! Tu m'entends ? »

« Je t'entends mais je n'te crois pas ! »

Illusion serra les dents. Il réfléchit un moment puis appela Remilive resté assis sur ce qui les amenés : une sorte de carriole tirée par deux dragodindes (l'une rousse et l'autre indigo mais qu'importe, vous ne voudriez tout de même pas connaître le nom du dresseur non plus !). Remi s'avança avec la démarche d'un pandikaze mal réveillé et s'agrippa au pan de la montagne pour en tirer un morceau gros comme un œuf de Kralamour. Il le roula devant la fente avec une agaçante facilité devant le regard outré de Lumin qui se faisait emmurer vivante. Elle se jeta contre l'obstacle sans beaucoup de résultat, hurlant des appréciations enragées contre Illusion et ses accusations.

« Mais qu'est-ce que tu fais ? » protesta Azryl en se tournant vers Illusion.

L'Eniripsa ne répondit pas et offrit une mine dépitée aux autres restés silencieux. Haestan n'avait pas grand-chose à déclarer, honteux d'avoir participé à un tel fiasco. Reylishan, elle, gardait sa position en tailleur, la tête posée dans sa main.

« Elle ne ment pas. Elle n'a pas le bracelet »

Illusion regarda Rey sans comprendre d'où son amie tirait cette conclusion un peu trop laxiste mais n'osa pas porter de contre à ses propos.

« Pourquoi ? »

« Ça se sent, c'est tout, répondit Rey avec une contrition presque coupable. Elle n'avait aucune raison de mentir devant nous… »

« Mais bien sûr qu'elle n'a rien fait ! » surenchérit Azryl, abasourdie par le châtiment administré.

Illusion secoua la tête et parla doucement, ignorant les insultes de Lumin à travers l'armure de pierre.

« C'était préventif… »

On arrêta de parler en attendant l'explication. Finalement, la faute fut rejetée sur Azryl qu'Illusion darda du regard avec insistance :

« Elle en sait trop maintenant ! On doit finir vite si on ne veut pas que notre projet tombe à l'eau »

« Finir quoi ? » ragea Azryl en essayant de ne pas estropier Illusion en le secouant.

Un silence pesant tomba on n'osait pas dévoiler la substance d'un tel plan. C'est son investigateur qui porta la responsabilité d'une telle affaire.

« Comme je l'ai dit, nous allons rendre au Grougalorasalar son fils »

Azryl fixa Illusion comme s'il venait de prononcer la plus grande bêtise de tous les temps.

« Quel moskito t'a piqué ? Tu l'as dit toi-même, il est mort ! »
« Mais il y a une possibilité de le ramener à la vie ! La Crocobur ! clama l'Eniripsa en sortant un carré de papier de sa poche. Le seul ennui, c'est qu'on ignore où elle se trouve... C'est là que nous avons besoin de ton aide et de celle du bracelet ».

Cette page, arrachée à son live de contes, donnait la peinture de ce que les ancêtres reconnaissaient comme l'épée qui avait fauché tant des leurs : la Crocobur. Cette pièce rare, elle aussi sûrement disparue, avait donc les vertus de rappeler son maître du monde des défunts, tout comme… son père ?

L'histoire paraissait insensée, et pourtant, les autres Songeurs –même les plus incrédules- avaient l'air d'y croire. Comme Illusion voyait que le sort de Lumin avait l'air d'ébranler l'Osamodas, il lui adressa une tape dans le dos avec douceur.

« C'est juste le temps qu'on mette tout en place. Ça ira vite… »

« Mais, si le bracelet a disparu… ? »

Les autres acquiescèrent, pris en étau dans cette situation peu commune. Illusion n'avait rien perdu de son optimisme harassant. Il hocha la tête et dit :

« On le retrouva »

Ils cheminèrent en silence jusqu'au temple. Ytempia se reposait contre l'épaule de Rey, les yeux ouverts broyant une culpabilité naissante. Remilive n'offrait à voir que son dos massif mais n'avait probablement pas énormément de remords sur ce qu'il avait aidé à accomplir (et sur ce qu'il ferait sans doute plus tard). Retrouver le bracelet était une nécessité primordiale qui conférait à Illusion de sérieuses raisons de s'inquiéter -en plus d'un sérieux mal de crâne. Il joignait les mains en silence, perdu dans ses pensées. Azryl osait parfois un regard timide vers lui elle ne le reconnaissait plus.

Ils mirent quelques heures à rejoindre le temple, ralentis par des troupeaux de bouftous perdus qui n'étaient sûrement pas au courant de l'énorme coup que préparait le cortège. A leur arrivée, des mines déconfites les accueillirent avec tout l'ensemble pléthorique des situations de crise. Poi et Leya –qui n'étaient au courant d'aucun fait- regardaient muettement leurs petites bouches s'agiter sans trouver le facteur de gravité. Illusion ne comprit pas immédiatement l'objet de leur désarroi. Ce fut à Luckystar d'expliciter pour tout le monde dans une harangue aussi distinguée que littéraire :

« Nos comparses ci-présent sont coupables du crime suivant : avoir trouvé puis dérobé le bracelet que nous avions récupéré au péril de notre vie mais qui, selon le plaidoyer des fautifs, posséderait des pouvoirs négatifs. Il semblerait que les désirs du porteur se réalisent en effet mais contre toute considération de bien ou de mal. Ce crime qui n'en était pas un nous a permit d'arriver à la conclusion suivante : aucun Songeur n'est d'accord pour tolérer qu'une telle infamie soit… »

Illusion bondit, coupant Lucky en plein milieu de ses élans sophistiqués :

« Où il est ? »

« Quoi donc ? » rétorqua Lucky, un peu vexé.

« Le bracelet triple buse ! »

Raniol sépara les deux individus, prenant même le privilège de bousculer son propre meneur. La vélocité d'Illusion le ramenait à une de ses propres déviances dont il n'était à vrai dire pas très fier. Illusion s'écarta, se sentant comme trahi par les siens.

« Vous n'êtes pas obligés de me suivre, mais pensez à ce que cette guilde représente pour vous, ce qu'elle a construit en nous ! »

Il les regarda les uns après les autres, constatant avec triomphe que sa réplique causait son petit effet.

« On est tous différents en somme. On n'est pas très grands, très honorables, très reconnus… mais on se serre les coudes comme une famille et pas comme… un comité ordinaire »

Il est temps maintenant de vous distraire, alors que ce court sur pattes prévoyait un des plus grands coups d'état de l'histoire du monde des douze, en vous rapportant quelques petites anecdotes sur nos amis Songeurs.

Ils n'étaient pas très grands (Illusion parlait sans doute avant tout pour lui), certes, ils n'étaient pas honorables, ça non ! Reconnus ? Vous plaisantez ? Ils étaient connus mais pas reconnus, car le préfixe fait toute la différence. Songe Épique était née d'un rêve exotique qui embaume toute les ambitions de nouveaux chefs de guilde : l'harmonie. Cette notion, bien qu'un peu abstraite, réunissait des concepts moins vagues et facilement exprimable comme l'entraide, le partage, la dévotion… Des valeurs pures et généreuses qui font rêver l'intellect mais nous débecte quand on se trouve devant elles. Illusion n'avait pas échappé à la règle il avait juste eu le petit coup de chance qui lui avait permis de supporter avec insouciance ces valeurs impies qu'il ne remarquait même plus.

La fragile Ytempia, si elle courait panser les tourments des autres, ne prenait jamais la peine d'ôter ses propres bandages. Ils cachaient pourtant un terrible secret qui la faisait trembler dès qu'elle en touchait une extrémité par un mot ou une expression qui lui rappellerait ce terrible souvenir. Avant la guilde, elle errait, rongée par sa faute, dans les plaines des scarafeuilles la rencontre avec Rey la détourna de sa détresse et lui permit de s'immiscer dans des problèmes qu'elle ne connaissait pas.

La frigorifique Reylishan avait peut-être été une bonne copine dans une autre vie… Mais à son réveil, son ancienne personnalité avait disparu en même temps que ses souvenirs. Elle n'était plus à même de ressentir aucune émotion instinctive son essence même avait été volée, comme si on lui avait arrachée ses sentiments à la pince. Incapable de les retrouver, Rey s'était mise en route en quête, non pas de richesse et de gloire, mais de ces bribes ridicules d'émotions qui nous envahissent discrètement sans que nous ne les apercevions. Chaque jour servait à remplir un peu plus ce trou qu'elle avait dans le cœur grâce à l'aide d'Ytempia et du reste de la guilde, bien entendu.

Xinans vivait de marche et de parlotte jusqu'à ce qu'un jour ses parents lui conjurent à lui et a son frère –qui n'était pas moins insupportable- de partir explorer le vaste monde, façon pour eux de leur demander d'« aller casser les pieds à quelqu'un d'autre ». Il prit ce départ très à cœur jusqu'à ce qu'il se rende compte que la seule chose après laquelle il soit en quête était la parfaite solitude. Dans les villes, personne n'écoutaient ses histoires abracadabrantesques et les autres Xélors, horrifiés d'accueillir le trop peu ponctuel Xinans, le chassaient de leurs réunions avec force d'injures. Balloté d'une cité à l'autre, Xinans était sur le point de perdre espoir quand une oreille se tendit à ses inepties. Ses discours gagnèrent en sagesse et en cohérence et bientôt, certains arrivaient même à tenir d'un bout à l'autre d'une histoire sans partir se jeter dans un champ de ronces.

Dans le volet de la famille indigne, on retrouve bien entendu Amrouche. Il n'était pas le dernier né de la famille mais le plus mal né, tyrannisé par les frères cadets et mené en bateaux par les aînés. Sa faiblesse venait aussi bien de sa tendance à gambader sans regarder devant lui que de sa manie de s'endormir partout et n'importe quand. On peut dire qu'il illustrait très mal la dévotion communautariste des Osamodas ou du moins qu'il la faisait mentir. Après des années de silence, le jeunot décida enfin de réclamer ses droits le choc fut aussi brutal d'un côté comme de l'autre. La porte lui fut grande ouverte pas question de ménager ceux qui bafouaient les règles, aussi injustes soient-elles ! Survivant à la lutte contre le monde extérieur, froid, bête et méchant, Amrouche trouva une deuxième famille qui ne lui frappait pas sur la tête en riant afin de le punir de son étrange narcolepsie.

Bien plus chéri par ses parents que nos précédents exemples, Luckystar avait pour fardeau de toujours être à la hauteur d'un père qu'il ne connaissait que par les contes qu'en faisait sa mère. Peut-être n'avait-il jamais existé, peut-être l'avait-il abandonnée pour partir avec une bworkette plus sexy… Personne ne le sait ! Mais Lucky y croyait et voulait transférer cette fierté héritée au fil de sa propre descendance. Et quel acte le caractériserait ? A force de trop y réfléchir, Lucky, sous ses airs pédants, ne voyait vraiment pas par quelle prouesse il deviendrait un être de légende. Cette obsession pourrit sans doute ses plus belles années jusqu'à ce que… vous le savez bien.

Haestan donnait à voir de lui beaucoup de ce qu'aucun Sram ne garderait à la vue. Ce peuple de l'ombre, invisible à l'œil des citadins, fait commerce de filatures et d'assassinats aussi discrets que propres. Pourtant ça n'était pas la voix suivie par ce Sram-ci, accoudé aux bars ou aux guichets, à l'écoute des éphémérides. Il déliait une langue qu'il n'avait pas et s'en servait allégrement contre les lois normales de la discrétion. Comme il était en voix de devenir la cible de ses congénères, Haestan se mit à s'intéresser à la faune, passant le plus clair de son temps à courir après des dragodindes aux Montagnes Koalak. Ça n'était pas vraiment l'image qu'on se faisait d'un Sram ! Même les koalaks en eurent honte et l'obligèrent à se retrancher dans les Landes de Sidimote, aujourd'hui havre de paix pour lui et ses passions plus si secrètes que ça…

Raniol était un combattant qui n'avait jamais un instant douté de sa force. Bercé dans l'illusion bénigne qu'il était le meilleur, il tomba des nues en découvrant les bêtes de foire –pas toi Poi…- qui couraient le monde, une hache de guerre posée sur l'épaule à la manière d'un vulgaire châle. Le retour à la réalité fut plutôt rude mais encouragea Raniol à se surpasser. Beaucoup de fois il renonça, sur de mauvais conseils ou autres accrochages dramatiques, mais il y avait ce comité qu'il appelait « maison » et qui acquiesçait à toutes ses bavures, si bien qu'il se sentit libre de faire le meilleur comme le pire, en vrai Iop.

Tous n'étaient pas des reclus tiraillés par leur conscience un peu trop propre. Certains avaient juste un goût bizarre pour les complications. Quel Sacrieur ne l'a pas ? Mais des complications d'ordre physique n'étaient pas assez pour Umbrea qui chérissait plus que tout les torsions grotesques d'un visage au bord de l'explosion. Sa vision du monde et des gens étaient une énigme qui aurait pu être étudiée par tous les grands savants mais aucun n'avait, parait-il, la patience de se pencher sur son cas. Il connaissait pourtant chaque nom de chaque sentier, de chaque lac, l'auteur de chaque graffiti aux latrines d'Astrub. Ce savoir et cette popularité étaient peut-être à l'origine de son intégration… Mais même Illusion ne s'en souvenait pas.

Tortue nourrissait le rêve généreux de donner de son amour à toutes les belles mercenaires du monde des douze. Là-dessus, il possédait une tolérance raciale qui ferait rougir nos libéralistes les plus radicaux. Ses doigts auraient pu mordre si on y avait ajouté des dents et pourtant, Tortue était la galanterie même. Il savait s'avouer vaincu devant une femme mariée… Une poule déjà rentrée dans son poulailler n'était plus gibier facile ! Déguisé en sens de l'honneur, sa couardise faisait bon effet sur ceux à qui il confiait ses beaux principes. Amusée de son ouverture d'esprit ainsi que de ses papillonnages amoureux, la guilde avait su lui faire une place… auprès des fourneaux !

Il y eut d'autres excentriques tels qu'Anyline et Fandolf, phénomènes exclusifs, ainsi que de plus fortes têtes. Remilive était l'exemple de la forteresse qui ne bouge pas quelque soit le projectile lancé contre elle. Et pourtant, une maigre brise –qui image ici la « réplique plein de piquant »- suffisait parfois à l'éparpiller. Il en avait autant dans la tête que dans les bras, bien qu'il le niait. Un jour, sa femme lui trouva la mine plutôt grise il partit en quête de jeunesse. Le lendemain, elle le trouvait mou il partit en quête de vitalité. Le sur-lendemain, il manquait d'attention Remilive partit donc en quête de chaleur… Et il la trouva.

Parfois même, des cœurs plus tendres qui cherchent plus à rendre qu'à quémander, venaient frapper aux portes du temple porteur de chaos. Ils trouvaient souffrance à leurs soins ce fut le cas d'Ilya, aussi dévouée que timide.

Et il y en eu d'autres encore ! Si vous avez effleuré de votre intelligence les mésaventures de Poi ou la jeunesse sainte de Le-Ya, vous pensez bien que ce qui les avait guidés à Songe Epique se trouve avant tout dans le tissu infini de relations que se forgent les aventuriers au fil de leurs péripéties. De ce jeu magnifique ressort chaque fois une nouvelle histoire, un nouveau pari, une nouvelle chance. Certains viennent, d'autres partent la guilde n'est qu'un lieu de passage ou ces cœurs, une fois, s'unissent puis, une autre fois, s'éloignent.

Car oui, des fois ces fils se coupent, par orgueil ou par dépit. Mais reste le souvenir précieux de ce qui nous fait sourire ou pleurer. Alors, quand bien même vous vous moquerez de moi et de tout ce que la petite Azryl avait pu reconstituer dans sa tête du passé de chaque Songeur, laissez-moi vous dire que vous n'êtes pas à l'abri de l'amour que les gens peuvent vous porter.

Je ferme ici cet interlude qui nous aura éloignés du drame qui se profile mais qui revint en mémoire des Songeurs au moment où Illusion leur rappelait tout ce qu'eux lui devaient afin d'emporter leur consentement à ce qu'il se préparait à faire et qu'il reconnut sans sourciller :

« Nous allons faire ce que le Crocoburio voulait : asservir Bonta »