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Chapitre 10 : Autres jours, autres chemins
Route, Lundi 30 juin 2014
Le feu avait un étrange effet hypnotisant. Plus je le fixais, plus j'avais l'impression que les flammes envahissaient tout l'espace, et se mettaient à dessiner des formes. Dans ce morceau de forêt sombre, plus rien n'existait à part les couleurs chatoyantes et la lumières des braises, leurs crépitements incessants, leur chaleur sur mes joues. À force de rester ainsi, assise en tailleur en face du feu de camp, mes yeux s'humidifiaient, et mon front chauffait au point de m'en donner mal à la tête. J'avais perdu la notion du temps... combien cela faisait-il que je restais ainsi, des minutes, ou des heures ? Mon esprit était étonnamment vide, et se contentait de me faire relever la tête lorsqu'elle piquait du nez.
Le toucher d'une goutte humide sur mon poignet me sorti de la contemplation morbide des braises. Il commençait à pleuvoir, me demandais-je en regardant la cime des arbres. Mais rien ne venait du ciel, et d'ailleurs cette « goutte d'eau » était plutôt visqueuse. Je venais littéralement de me baver dessus, et essuyais rapidement la commissure de mes lèvres d'un mouvement de manche. Bon sang, j'étais tellement fatiguée que j'en oubliais d'avaler ma salive... il fallait dire que louper autant d'heures de sommeil n'était sans doute pas très sain. Depuis notre départ, il y avait deux jours, je devais à peine avoir dormi deux ou trois heures. Rien que l'idée que ces autres se trouvaient si proches de nous m'avait empêché de trouver le sommeil, et ce, même si nous avions décidé de tours de garde, Yui et moi. Deux journées passées entassés dans la camionnette, deux journées où, recroquevillée dans un coin, je comptais les secondes, en appuyant volontairement sur mes plaies pour que la douleur m'aide à rester éveillée.
J'avais été contre le fait d'allumer un feu de camp, mais j'avouais que c'était particulièrement agréable. La nuit était assez fraîche, et même si ce n'était rien comparé aux glaciales soirées d'hiver, la chaleur naturelle était la bienvenue. Mio était allongée juste à côté de moi, sur le flanc, avec son bras replié comme unique coussin. Je ne savais pas si elle dormait réellement ou si elle avait simplement les yeux fermés, dans tous les cas, il valait mieux la laisser se reposer.
Le bruit d'une portière qui claque résonna à quelques mètres derrière moi. Je ne tournai pas la tête, mais suivit attentivement les craquements des branchages secs sous les chaussures de Dixon. Il vint s'asseoir en face, de l'autre côté du feu. Je ne le regardai pas ni lui adressai la parole, ne sachant pas comment me comporter avec eux. Jouer la carte de la rancune froide ? Ou du « vous m'avez torturé mais c'est pas grave, on est allié maintenant » ? Pour l'instant, je partais sur la première solution. La seule chose que je voulais à tout prix éviter, c'était de paraître effrayée ou traumatisée. Alors je restais impassible, bien que je n'étais pas du tout à l'aise.
Comme pour me donner une contenance, je soupirais lentement, et secoua la tête afin de virer les mèches de ma frange m'arrivant dans les yeux. Un mouvement qui ne sembla pas échapper à Dixon.
– Si ça te gène, je pourrais la tailler, si tu veux... je bossais dans un salon de coiffure, avant.
Je levais les yeux vers lui. Sérieusement, il pensait que j'allais le laisser m'approcher avec une paire de ciseaux ? Pas même en rêve. En plus... lui, un coiffeur, vraiment ? Je l'aurais plutôt imaginé ouvrier du bâtiment. Ou un truc plus physique que couper des cheveux. Je pensais que mon absence de réponse était assez claire concernant mon manque d'envie de converser, et en bonus, je lui offris mon plus beau regard acéré. Mais cela n'empêcha pas l'homme barbu de continuer.
– Et toi ? Tu faisais quoi avant ?
Il était stupide ou il le faisait exprès ? Monsieur voulait faire comme si de rien n'était et tailler une bavette avec moi ? Jusqu'ici, je m'étais contenté d'éviter toute interaction, que ce soit orale ou visuelle, alors s'il persistait à vouloir me parler, tant pis pour lui. La fatigue allait sans doute me faire cracher ma rancœur sans aucune considération.
– Ben, lycéenne... j'ai 17 ans, tu t'attendais à quoi ? râlais-je d'une voix peu complaisante.
– 17 ? Je t'aurais plutôt donné la vingtaine.
Je lui lançais un « pff » rempli de dédain. Moi, la vingtaine ? Je n'étais même pas certaine d'arriver jusqu'à cet âge. En espérant éviter de continuer cette stupide conversation, je me replongeais dans l'étude de notre parcours. La carte était étalée sur la terre, près de moi, et je devais décider de notre prochain itinéraire. Du moins, c'était ce que j'étais censée faire, avant de me mettre à somnoler en bavant devant le feu. Les autres étaient parti tenter de dégoter quelque chose de plus consistant que des légumes en conserve à manger, et quand ils allaient revenir, sans doute allaient-ils se rendre compte que j'avais passé tout ce temps à glander. Même notre propre position sur la carte, impossible de la trouver avec précision, et à cause de la fatigue, les petites lignes dessinées sur le papier glacé se mélangeaient. Sans compter la lumière capricieuse des flammes crépitantes. Alors je faisais juste semblant d'être absorbée par la carte, en tripotant impatiemment les bords filandreux de mes pansements.
– Au fait... tes mains... ça va ?
Je me figeais. Il se fichait de moi, là. C'était certain. Sans réfléchir, je me relevais rapidement, bien campée sur mes jambes malgré leur fatigue, comme un animal se mettant en alerte d'un combat.
– Tu te fous de moi, c'est ça ? Tu veux que je te montre comment vont mes mains ? grognais-je en serrant les poings.
Cette fois, mon attitude n'échappa pas à Dixon, qui se leva lui-aussi.
– Hé, t'énerve pas ! Je voulais juste être sympa, moi...
– « Sympa » ? Tu mériterais juste que je te laisse crever sur le bord de la route !
– Ritsu !
Je tournais légèrement la tête pour regarder Mio du coin de l'œil, évidemment réveillée par mes beuglements. Pas besoin de mots, elle me lançait juste le magnifique regard désapprobateur dont elle avait le secret. Quoi, je n'avais même plus le droit de m'énerver contre ce type ? D'accord, on voyageait ensemble, mais je n'étais pas obligée de m'entendre avec eux. Je soufflais mon agacement, frottant mon épaule droite en agrippant mon sweat. Sous le pansement, je sentais continuellement la brûlure de la chair que la lame avait mise à vif, comment voulait-elle que je reste calme, lorsque le responsable était en face de moi ? Je ne saurais même pas dire s'il voulait vraiment être « sympa », ou s'il était juste en train de faire semblant... que ça soit pour me tester ou seulement parce qu'il avait un côté psychopathe sadique. Comme pour essayer de deviner ses pensées, je dévisageais Dixon. Mon expression devait être particulièrement vindicative, car il n'osa pas le soutenir longtemps. Le barbu soupira, fixant un truc invisible au niveau du sol.
– Je savais pas... je voulais pas qu'elle te fasse ça. Mais elle est... elle est...
Il n'avait fait que marmonner, mais dans le silence de la forêt uniquement brisé par les crépitements du feu, j'avais parfaitement compris. « Elle » ? Il parlait d'Anko, c'était certain. Cette gamine étrange. Pendant quelques secondes, je ne fis pas un lien explicite, comme si mon esprit s'était mit sur pause. Est-ce que... c'était elle, qui m'avait ça ?
– Hé ! Regardez un peu !
Je sursautais violemment lorsque la voix de Yui résonna. Elle s'approcha en trottinant, émergeant des arbres sombres, en agitant un poisson presque aussi grand que mon bras.
– Pas mal hein ? J'savais qu'à force j'arriverais à attraper un truc ! Et j'ai aussi trouvé des œufs, annonça t-elle avec fierté.
J'aurais pu lui faire remarquer qu'on irait pas bien loin, avec quelques œufs et un poisson à partager entre six personnes, mais je laissa couler. Mon amie avait l'air vraiment contente d'avoir enfin réussi à sortir quelque chose de l'eau, et elle n'avait pas besoin de subir mon énervement. En plus... pour une fois que quelqu'un revenait avec quelque chose à manger, ça nous changerait des conserves. Yui me tendis un œuf, que je pris sans discuter. Il était blanc et plus petit qu'un œuf de poule. Je connaissais ça, j'en avais déjà avalé. Cru, évidemment. En hiver, je n'avais pas le temps de faire du feu. En grimaçant, je brisais la fine coquille à l'aide de mon pouce, et comme on avale un médicament, j'aspirais le liquide gluant d'une traite. Ce n'était pas très agréable, ni la première fois, alors je m'en étais accommodé.
– Euh... je pensais plutôt les faire cuir..., sourit Yui en me tapotant le dos.
Ah, mauvais réflexe. En hiver, j'avais pris l'habitude de manger les œufs que je trouvais directement, sans prendre le temps de les faire chauffer. Sans avoir le temps, plus précisément. Je me contentais de hausser les épaules. Machinalement, j'attrapais le poisson, et retourna m'asseoir devant le feu pour le vider. Tout le monde fit de même, et s'affala non loin des brises incandescentes.
– Argh, j'crois que celui-là est un peu trop... euh...
Je suivis le regard de Yui, qui venait d'ouvrir son œuf. À la place du jaune, se trouvait une sorte de tas de chair rosée et visiblement couverte d'un liquide visqueux. Un magnifique fœtus d'oiseau mort, assez avancé pour qu'on puisse reconnaître la tête, avec de grands yeux globuleux et un minuscule bec noirâtre. Mon amie le contemplait avec un air à la fois fasciné et écœuré.
– J'me demande si c'est mangeable..., marmonna t-elle sans conviction.
– N'essaie pas, lui conseillais-je en retournant à mon poisson. La dernière fois, ça m'a rendu tellement malade que j'ai dû prendre des antibiotiques.
Un silence passa. En relevant la tête, je constatais que tous les yeux me fixaient comme si je venais d'insulter leurs mères.
– Sans blagues, gloussa Dixon. T'as vraiment bouffé un truc comme ça ?
Il avait la mémoire courte, celui là, et toujours pas comprit que je ne voulais pas lui parler. Ni qu'il me parle. Une fois de plus, je ne répondis que par un « pff » dédaigneux. Tant mieux pour lui, s'il n'avait jamais été affamé au point d'avaler un cadavre de fœtus d'oiseau. Il n'empêche que les oisillons morts de froids dans leurs œufs, c'était ce que l'on trouvait le plus dans les nids, en hiver. Ma réaction dû d'ailleurs jeter un vent, puisque plus personne ne parla après, pas même le vieux Shinsuke, qui arriva rapidement. La seule absente était Anko, et cela ne me dérangea pas le moins du monde. Moins je la voyais, mieux je me portais. Après ce qu'avais marmonné Dixon plus tôt, je craignais de me retrouver face à elle.
Route, Dimanche 1 juillet 2014
Qu'est-ce que ça fichait ici ? Je ne me rappelais pas avoir vu une quelconque falaise indiquée près de la route que l'on suivait. À moins que je me sois complètement plantée de route, évidemment. Ce qui n'était pas impossible vu le minimum d'assiduité que je mettais à suivre ce bout de papier gribouillé qu'on osait appeler carte.
Debout sur cette fameuse falaise, je tournais et retournais cette maudite carte à la lumière de la lampe de torche. On s'était quelque peu écartés de l'objectif – et sans doute à cause de moi – alors on s'était encore une fois stoppé. Il fallait dire que les voyages n'étaient pas des plus intéressants, on se contentait d'avancer, conduisant à tour de rôle. Cette fois, j'avais enfin réussi à dormir. Ou plutôt, mon cerveau n'avait pas supporté l'épuisement.
Je regardais autour de moi, la forêt s'arrêtait quelques mètres derrière. Peut-être m'étais-je un peu trop éloigné, en cherchant un point de repère, je ne voyais plus la lumière des lampe torche des autres... mais tant pis, j'appréciais ce moment de calme. Je m'approchais du bords de la falaise avec un certain sentiment de légèreté : à cause des feuillages épais des arbres, je n'avais pas remarqué que la nuit était aussi claire. Aucun nuage pour obscurcir la lumière opaline du croissant de lune, on voyait parfaitement les constellations. Juste au-dessus de moi, la voie lactée dessinait un arc de cercle d'un blanc grisâtre. La tête tournée vers le ciel, mes yeux passaient d'étoiles en étoiles, essayant de repérer une planète. Ces dernières ne scintillaient pas, et parfois en été, on pouvait les reconnaître facilement. Comme ce n'était pas très intelligent de marcher le nez en l'air à côté d'une falaise, je vins m'asseoir au bord, sur la roche froide, les jambes pendantes dans le vide. De si nombreux points brillants, dont certains peut-être déjà morts, mais dont la lumière nous parvenait toujours, j'avais souvent pensé que ce n'était pas si aberrant, de pouvoir envisager d'autres formes de vie, quelque part. Peut-être même qu'ils venaient d'un endroit inconnu de l'univers. Cela faisait longtemps que je n'avais plus réfléchi à leur provenance, c'était une question sans réponse, et surtout, complètement inutile lorsque la priorité était de survivre. C'était surprenant de constater l'effet que pouvait avoir une longue contemplation du ciel étoilé, à force je me sentais étrangement... inconstante. Où était-ce un effet de la fatigue accumulée.
Je baissais la tête, regardant le pied de la falaise, beaucoup plus loin que je l'aurais pensé. En bas, plus d'arbres, mais des tas de gros rochers envahi par de la végétation, en pleine nuit cela avait juste l'air d'une masse noire. Et l'endroit où j'étais offrait un large panorama sur le paysage. Ce dernier n'était pas des plus passionnant, des rizières en friche jusqu'à l'horizon, ressemblant à de vagues rectangles sombres.
Un mouvement attira mon attention sur la droite. Des points lumineux se déplaçaient lentement le long d'un carré de champ, ils étaient à peine plus gros qu'une tête de fourmi, mais dans ce terrain obscur, ressortaient vivement. Pas besoin de réfléchir longtemps, c'était des véhicules. Au moins trois ou quatre. Je suivis des yeux la lueur jaune de ses phares... mais mon esprit était beaucoup trop épuisé pour avoir la force de s'inquiéter pour ça. Vivre en solitaire m'avais au moins appris à gérer les rencontres aléatoires entre groupes, même si cela me paraissait étrange de voir plus autant de voitures ensembles. C'était bien plus que ce que j'avais déjà pu observer, à croire que les humains n'arrivaient à s'entendre qu'à partir de trois ou quatre personnes, mais pas plus.
Je suivis les minuscules phares des yeux, jusqu'à ce qu'ils soient avalés par l'horizon. Leur disparition me rappela que j'étais en train de végéter au bord d'une falaise, alors que les autres ne devaient attendre que le départ. Il fallait avancer tant qu'on le pouvait encore. C'était mon tour de conduire, mais j'espérais pouvoir laisser ma place, sinon, j'allais finir par m'endormir sur le volant.
Je me redressais non sans peine, et marchais à travers les arbres. Je ne dû pas marcher longtemps avant d'apercevoir la lumière de la lampe de camping. Elle était posé sur le capot de la voiture bleue, et tout autour, penchés autour d'une autre carte entièrement dépliée, les autres débattaient sur notre possible position. Jamais je n'aurais pensé qu'il serait si compliqué de se repérer alors qu'on avait plusieurs cartes.
N'ayant aucunement l'envie de me joindre au groupe, je les contournais, et préférais rejoindre la camionnette, avec l'intention de piquer un somme sur la banquette arrière. Cette dernière était garée un peu plus loin, à moitié dans le fossé de la route. C'était la première fois que j'étais seule avec ce véhicule. Je m'arrêtais à côté de la portière.
Après tout... qui remarquerait un petit calibre en moins, dans le tas d'armes ? Je regardais la forme noire que dessinait la camionnette sans surveillance. L'impression de malaise ne me quittait pas depuis le départ, peut-être me sentirais-je plus rassurée en ayant mon pistolet sur moi. Durant un instants, mes yeux passèrent de la camionnette à la lumière de la lampe, plus loin. Je ne faisais évidemment pas confiance aux autres, et si jamais ils préparaient un sale coup ? Je savais qu'ils voulaient quelque chose aux personnes de la caserne, et c'était assez important pour oser s'attaquer à une bande de militaires. Durant quelques secondes, mon esprit jongla entre les scénarios, et plus je restais à tergiverser, plus l'idée s'installait. Je n'aurais peut-être pas d'autre opportunité...
En tâtonnant, j'ouvris les portes battantes du coffre de la camionnette, le plus doucement possible. Guidée par mes mains, je soulevais le tapis, puis la trappe, et eut un certain soulagement lorsque mes doigts se posèrent sur mon arme. Je reconnu mon petit calibre rien qu'au toucher.
– Alors, on n'est même pas capable de suivre ses propres règles ?
Sursaut, puis immobilisation. C'était la voix de la gamine. Je me retournais lentement, jugeant l'ombre noire à peine distinguée. Anko alluma une lampe torche, la pointa dans ma direction, puis vers le sol. Elle venait de me griller en beauté, qu'allait-elle faire ? Appeler les autres et me dénoncer ?
Je restais silencieuse. Ou plutôt, aucun son ne pouvait sortir de ma gorge serrée. Anko ne bougeait pas, se contentant de me dévisager, la moitié de son visage faiblement éclairé par la lumière blanche de la lampe torche. Ses yeux n'étaient qu'à peine visibles, pourtant, je savais qu'ils me fixaient... et je n'arrivais pas à soutenir ce regard. Tel un chien apeuré, je me tassais sur moi-même, anxieuse. Devant moi, la jeune fille n'esquissait pas un seul mouvement, je n'entendais même pas sa respiration, et plus les minutes s'étiraient, plus mon agitation augmentait. Je me sentais comme un enfant se cachant au fond de sa couette en faisant semblant de dormir, gardant les yeux fermés malgré sa peur, espérant ne pas voir un mouvement inconnu dans les ténèbres de sa chambre, ou pour éviter de fixer une silhouette mystérieuse quelque part sur le sol, un objet familier dont la forme venait d'être changée par la noirceur de la nuit. Et cette forme, devant moi, dont le corps se fondait entre les troncs noirs, ne m'inspirait qu'une profonde angoisse. Le goût de la bile me revenait, ma respiration comprimée faisait paniquer mon cœur, qui tentait vainement de compenser et envoyait mon sang palpiter au bord de mes plaies, ravivant les brûlures. Je connaissais cette présence, elle était à la fois familière et horriblement étrange, c'était un monstre à tête de chien, sans mâchoire inférieure, aux yeux blancs et ronds.
– Au fait, c'est qui, ce « Ren » ? T'arrêtais pas de m'appeler comme ça.
Je reculais si soudainement que mes jambes se cognèrent contre le bord du coffre. Ça fit un pas en avant, et je levais mon arme dans sa direction d'un geste précipité.
– T-t'approches pas ! ordonnais-je d'une voix étouffée.
Le pistolet tremblait durement. Alors c'était bien elle ! Comment une gamine pouvait oser infliger ça à quelqu'un ? Au moment où les souvenirs remontaient, l'image d'Anko était là. Elle frappait le marteau sur la tête plate des clous, elle tenait le manche du couteau, elle tenait les aiguilles, elle me parlait avec sa jeune voix. Tout paraissait évident, alors pourquoi mon esprit avait halluciné à ce point ? Si les images étaient flous, je me souvenais pourtant de la sensation de haine ressentie lorsque Ren était apparu.
– Pff... et dire que Dix' m'a fait toute une leçon de morale ! Et même demandé de faire des excuses... mais t'en vaut pas la peine ! Si ça me permet de le retrouver, je recommencerais sans hésiter !
Le coup parti. Crispée sur le manche, je ne m'étais pas rendue compte à quel point je serrais la gâchette. L'horrible bruit sourd résonna dans la forêt et dans mes oreilles, Anko émit une plainte étouffée, la douleur du recul se propagea de ma paume jusqu'à mon coude Par réflexe, je me recroquevillais en grimaçant, maintenant mon bras lancinant contre moi et retenant les larmes qui commençaient à monter. Je ne prêtais plus aucune attention à autre chose que mon sang pulser dans mes oreilles comme une sorte d'acouphène, à cause du choc bruyant.
Je venais de tirer ! Dans quelques secondes, les autres allaient sûrement débarquer... qu'allaient-ils faire devant cette situation ? Non seulement j'avais brisé la règle en prenant mon arme, mais en plus, le statu quo venait de voler en éclats. Je transpirais beaucoup, la respiration bloquée, et tremblais de tout mes muscles tellement la peur et la tension les enserraient. Qu'est-ce que je devais faire ? Non loin, des lumières s'agitèrent. Des silhouettes ombreuses se rapprochèrent de moi, des monstres aux corps disloqués et aux hurlements sinistres qui m'imposèrent leurs présences menaçantes. Cette sensation, cette intense panique, je la connaissais, c'était l'effroi d'un être acculé devant une chose inconnue, devant un étranger. L'écœurement fut si fut si fort que je serrais ma paume sur ma bouche, et par pur instinct, recula encore et encore. Comme si terrifiée que l'obscurité sinistre ne m'avale, je me retournais, et m'enfuie aussi vite que mes jambes chancelantes me le permettait, poussée par une angoisse sans cesse décuplée par les formes noires que dessinaient les ténèbres inconnues de la forêt.
Merci d'avoir lu !
Au prochain
