Bonjour gens d'habitude et gens de passage,

Voici de quoi commencer à enflammer un peu cette histoire qui risquait de tomber dans la routine... Au diable la prudence et donnons le pouvoir aux sentiments...!

Très amicalement,

Calazzi

(Vous ai- je confié que mon amie et première lectrice Miriamme avait adouci notre quotidien en nous offrant sa dernière fiction, intitulée "Pas à pas"? Allez- y vite, c'est une pépite! Et oui, encore une... Merci Miriamme)

Petit message personnel:

Angela: Touché! En plein cœur! Mais qui êtes- vous, divine lectrice? Je m'incline bien bas devant tant de mansuétude. Il a toujours été inscrit en moi ce désir d'écrire "un vrai livre"... c'était le métier auquel je rêvais avant, dans cette vie enfantine qu'il a bien fallu enterré. Je suis doublement amusée par ta proposition car je cuisine un peu comme j'écris... je prends une base, ou même des bases, et j'assemble le tout à ma manière! Attention, je sais aussi respecter les traditions... et je ne suis pas une amoureuse absolue de l'art contemporain! Ciel! Un doute m'étreint! Et si ma cuisine était réellement infâme?! Merci Angela, je ne sais pas inventer les mots de remerciements mais sache que je suis émue par ce message que j'espère mériter, encore. Si je parviens à atteindre ce vieux rêve, je le ferai savoir...

Affectueusement,

Calazzi.

«Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément.»*

Londres, an 1774.

Son élégante silhouette parfaitement maîtrisée s'accordait peu avec le feu intérieur qu'elle parvenait encore à contenir alors qu'elle venait de congédier la domestique qui s'affairait consciencieusement quelques minutes auparavant. «Par Dieu! N'en aura-t-elle donc jamais fini!» songeait- elle, totalement obsédée par la trivialité de ces activités qui l'importunait au plus haut point. Ses doigts fins, presque diaphanes, reprirent la plume afin de coucher sur la feuille les mots qui conduisaient finalement le mieux ses desseins.

Extrait de la Lettre 81, de la Marquise au Vicomte:

«Que vos craintes me causent de pitié! Combien elles me prouvent ma supériorité sur vous! Et vous voulez m'enseigner, me conduire! Ah! Mon pauvre Valmont, quelle distance il y a de vous à moi! Non, tout l'orgueil de votre sexe ne suffirait pas pour remplir l'intervalle qui nous sépare. Parce que vous ne pourriez exécuter mes projets, vous les jugez impossibles! Au vrai, Vicomte, vos conseils m'ont donné de l'humeur, et je ne puis vous le cacher.

A y bien réfléchir, je me crois même offensée par le fait que vous m'ayez dépêché votre valet pour me prévenir de votre, feinte, indifférence hier au soir! Quoi! Vous m'envoyez votre domestique sans considération pour mon orgueil et pour me diriger encore!

Mais comment puis- je accepter que vous puissiez croire que j'ai besoin de votre prudence, que je m'égarerais en ne déférant pas à vos avis? En vérité, Vicomte, c'est aussi vous enorgueillir de la confiance que je veux bien avoir en vous!

Malgré vos soudaines et intolérables (j'insiste) préoccupations, plus proches de celles que s'octroie un mari que les tendres inclinations d'un amant, vous aurait- il échappé que, depuis tout ce temps, ma réputation s'est pourtant conservée pure, n'avez- vous pas dû en conclure que, née pour venger mon sexe et maîtriser le vôtre, j'avais su me créer des moyens inconnus jusqu'à moi?

Ah! gardez vos conseils et vos craintes pour ces femmes à délire, et qui se disent à sentiments, dont l'imagination exaltée ferait croire que la nature a placé leurs sens dans leur tête; qui n'ayant jamais réfléchi, confondent sans cesse l'amour et l'amant; qui, dans leurs folle illusion, croient que celui- là seul avec qui elles ont cherché le plaisir en est l'unique dépositaire; et, vraies superstitieuses, ont pour le prêtre, le respect et la foi qui n'est dû qu'à la divinité. Ah, Vicomte, je ne peux croire vraiment que vous m'associez à cette sorte de femmes imprudentes, qui dans leur amant actuel ne savent pas voir leur ennemi futur!

Mais moi, qu'ai- je de commun avec ces femmes inconsidérées? Quand m'avez- vous vu m'écarter des règles que je me suis prescrites et manquer à mes principes? Je dis mes principes, et je le dis à dessein: car ils ne sont pas, comme ceux des autres femmes, donnés au hasard, reçus sans examen et suivis par habitude; ils sont le fruit de mes profondes réflexions; je les ai créés, et je puis dire que je suis mon ouvrage. Ne vous ai- je jamais fait le récit de ma jeunesse? Alors en voici un aperçu, dans un but d'édification, mon cher:

Entrée dans le monde où, fille encore, j'étais vouée par état au silence et à l'inaction, j'ai su en profiter pour observer et réfléchir. Tandis qu'on me croyait étourdie ou distraite, écoutant peu à la vérité les discours qu'on s'empressait de me tenir, je recueillais avec soin ceux qu'on cherchait à me cacher.

Cette utile curiosité, en servant à m'instruire, m'apprit encore à dissimuler: forcée souvent de cacher les objets de mon attention aux yeux qui m'entouraient, j'essayai de guider les miens à mon gré.»

Elle cessa d'écrire pour se lever et se diriger vers le miroir qui lui offrait un reflet éminemment flatteur. Ce qu'elle y vit, apaisa la colère qui l'avait gagnée depuis qu'elle avait subi le dédain du Vicomte lors du bal mais surtout l'intérêt marqué qu'il n'avait pas vraiment tenté de dissimuler à l'égard de la demoiselle de compagnie de Cécile. Décidément, le Vicomte se contentait de victoires faciles et dédaignait, à son goût, la satisfaction des batailles durement menées et remportées à la seule force de la volonté. Par ailleurs, elle s'inquiétait de perdre toute l'emprise qu'elle avait patiemment acquise auprès de lui. Ses réflexions la menaient à un point qui ne lui apportait aucune satisfaction puisqu'elle s'interrogeait sur la constance de celui qui devait accomplir sa vengeance. Elle était en proie à une agitation inhabituelle et fort désagréable, il était devenu nécessaire de capter l'attention de Valmont et de le convaincre, à tous prix, de mener à bien, et le plus tôt possible, la mission qui lui avait été dévolue. Elle reprit sa place devant l'écritoire et termina sa lettre.

«Cela suffira à vous rassurer, j'en suis convaincue mais pour mettre un terme à vos craintes, Vicomte, rappelez- vous le temps où vous me rendîtes vos premiers soins: jamais hommage ne me flatta autant; je vous désirais avant de vous avoir vu. Séduite par votre réputation, il me semblait que vous manquiez à ma gloire; je brûlais de vous combattre corps à corps. C'est le seul de mes goûts qui ait jamais pris un moment d'empire sur moi. Cependant, si vous eussiez voulu me perdre, quels moyens eussiez- vous trouvés? De vains discours qui ne laissent aucune trace après eux, que votre réputation même eût aidé à rendre suspects, et une suite de faits sans vraisemblance, dont le récit sincère aurait eu l'air d'un roman mal tissu. A la vérité, je vous ai depuis livré tous mes secrets: mais vous savez quels intérêts nous unissent, et si, de nous deux, c'est moi qu'on doit taxer d'imprudence.

Ce désaccord ne remet point en question le rôle que nous vous avions dévolu, Vicomte, et j'aurais souhaité en connaître les avancées, s'il y en a, car je m'inquiète de vous savoir parader à Londres alors que l'objet de notre convoitise n'y paraît pas. Mais que faites- vous donc? Auriez- vous accepté si promptement votre défaite auprès de ce pâle peuple que sont ces Anglais? Je ne vous reconnais plus et je regrette déjà le Valmont qui m'a quittée il n'y a pourtant pas si longtemps. Monsieur, vous semblez avoir oublié qu'il faut vaincre ou périr.

Adieu.»

Darcy s'était d'abord assis, non sans une certaine brutalité, puis levé tout aussi brusquement. Il avait déambulé longuement le long de la pièce, les mains tantôt jointes dans son dos, tantôt accrochées au dossier d'un fauteuil lorsqu'il stationnait devant les hautes fenêtres qui ouvraient son univers intime sur l'animation insouciante du monde extérieur.

«George, je ne crois pas que cette formule convienne... je... enfin, comprenez bien que je ne peux écrire cela...! Le jeune homme se sentait irrémédiablement pris au piège, perdu dans un labyrinthe, construction diabolique conçue par des esprits corrompus, dont il ignorait, fort commodément, jusque là l'existence.

-Monsieur, dois- je vous rappeler à chaque paragraphe, qu'il ne s'agit point de vous ici mais du Vicomte. George se lassait quelque peu de devoir repousser sans cesse les assauts de la culpabilité de son maître, toujours si correct. Et fiez- vous à moi, je vous prie, car je sais très exactement quelles tournures il affectionne et les limites qu'il peut éventuellement se fixer en matière de correspondance! N'oubliez jamais qu'il avait imaginé former mon esprit sur le même modèle que le sien. Il m'a en conséquence, beaucoup dévoilé de son intimité et de ses stratégies. Je vous invite donc à reprendre votre place monsieur ...»

Finalement, il s'était de nouveau assis, saisissant le nécessaire à la rédaction d'une réponse adaptée à la terrible missive reçue le matin même. Ses traits n'avaient toujours pas repris leur définition habituelle, il se figurait même que ses nuits amplement troublées par les dernières vicissitudes, métamorphosaient toute sa personne, dans un processus à la fois intime et superficiel. Sa nature propre conserverait- elle en fin de compte toutes ses caractéristiques? Sortirait- il seulement indemne de cette lamentable aventure où il s'était laissé entraîner bien malgré lui?

Extraits de la Lettre 151, du Vicomte à la Marquise:

«N'ayez crainte, Marquise, ce n'est pas que votre physionomie exercée n'ait su prendre à merveille l'expression du calme et de la sérénité, ni que vous vous soyez trahie par aucune de ces phrases, qui quelquefois échappent au trouble ou au repentir. Non, pas le moins du monde! Je n'ai jamais été témoin de la moindre faute de votre part. Cependant, vous en conviendrez, l'atmosphère, pour le moins étrange, de cette soirée ne me paraissait pas propice aux confidences. Après tout que pouvions- nous savoir des oreilles indiscrètes qui ne manquent pas de se promener et de recueillir tous propos à leur portée? Vous ne pouvez ignorer que la majorité des regards étaient définitivement occupés de ma personne, et que la discrétion, en ce cas, était une quête impossible. Alors comment justifierez- vous cette hargne qui anime votre précédente lettre? Vous semblez oublier, vous aussi, quels intérêts nous unissent, Madame, et je m'en émerveillerais si vos foudres s'abattaient sur un autre.

Mais jusque là je m'étonne, je l'avoue, que ce soit moi que vous ayez entrepris de traiter comme un écolier. J'ai beau avoir différer de quelques heures ma réponse, je ne conçois pas de vous pardonner si aisément et encore moins de vous obéir sans même sourciller. Je me contiens encore! Reconnaissez là votre empire; mais croyez- moi, contente de l'avoir éprouvé, n'en abusez pas plus longtemps. Nous nous connaissons tous deux, Marquise; ce mot doit vous suffire. Je ne me crois pas fait pour cette humiliation, et je ne m'attends pas à la recevoir de vous.

Adieu, Marquise; je ne vous dis rien de mes sentiments pour vous. Tout ce que je puis faire en ce moment, c'est de ne pas scruter mon cœur. »

«Pour quelles raisons la Marquise fait- elle état d'un tel ressentiment? Croyez- vous que la seule déconvenue de n'avoir pas encore réussi à accomplir leur forfait suffise à justifier de telles salves épistolaires? S'il avait pu mieux sonder son cœur, Darcy aurait découvert une autre vérité.

-En vérité, monsieur, je n'ai pas souvenir de tels débordements de sa part. Elle paraît réellement toujours complètement maîtresse d'elle- même. George caressait la courbe de son menton, visiblement absorbé par ses pensées. J'imagine que vous avez touché une partie encore vulnérable. Bien évidemment la frustration liée à ce possible échec y prend une part importante mais...

-Oui?

-En fait, je dois avouer que je n'ai jamais rencontré de femmes d'un rang égal au sien, qui ne soit victime d'un mal terriblement difficile à contrôler: la jalousie. Le Vicomte traitait cette épineuse question extrêmement prudemment, dans les premières étapes de sa cour auprès d'une femme de ce statut. Une fois atteint son but, en revanche, il maniait cela comme une arme retournée contre celle qui avait l'audace de l'éprouver à son égard. Un sourire triste affectait sa figure. Il ne conçoit pas d'appartenir à qui que ce soit. Il avait d'ailleurs coutume de dire qu'il est aussi injuste de posséder exclusivement une femme qu'il l'est de posséder des esclaves.**

-Si je vous entends bien, George, vous suggérez que Madame de Merteuil...»

Le majordome, échevelé et jetant des regards furtifs derrière lui, venait de s'introduire dans le cabinet de travail, passablement perturbé, comme poursuivi par une meute venue des Enfers, d'ailleurs, l'on pouvait entendre un brouhaha extravagant déchirer la demeure habituellement calme à cette heure de la journée.

«James? Par tous les diables... mais que se passe-t-il donc ici? Quel est ce vacarme?

-Monsieur... Oh! Que Monsieur me pardonne... mais une certaine personne vient de se présenter et a refusé que je l'annonce auprès de vous... elle n'en finit plus de tempêter et vous cherche partout en vitupérant... Ah, Monsieur, j'ai bien cru qu'elle allait me pétrifier à la façon dont elle me regardait! Toute la physionomie du pauvre homme témoignait de l'affolement provoqué sans doute par l'auteur de ce fracas qui semblait s'approcher.

-Mais, enfin, James, qu...

-Ah! Vous voici, donc Darcy! C'est là que vous avez pris vos quartiers, délégant à vos domestiques le soin de faire attendre votre tante! J'ai un message urgent à vous délivrer. En tête à tête.»

Elle avait tout de même pris la peine de jeter un regard méprisant du côté de George, dans le but de se faire bien comprendre de toutes les personnes présentes. Ce dernier regarda Darcy non sans une certaine raideur, froissé par la grossièreté de la noble dame, et attendit son autorisation muette mais ferme. Il obtempéra, suivi de James, encore frémissant d'indignation.

«Alors, mon cher neveu, maintenant que nous sommes entre gens de qualité, j'aimerais recevoir quelque signe de franchise de votre part. J'ai, en effet, quelque motif de me plaindre de votre attitude et surtout de votre goût soudain et inattendu pour la dissimulation. Elle avait planté son regard acéré dans le sien. Elle était comme enflée de sa propre importance, tel un chat, déployant toute sa fourrure, afin d'impressionner un importun. Vous avez profité de votre séjour en ma demeure pour bafouer tous les codes de bonne conduite, Darcy!

-Madame, je ne vous ferai point l'affront de discuter de l'indélicatesse de votre arrivée pour le moins fracassante, mais je vous avoue ne pas comprendre un traître mot de vos allégations. Il ne voulait pas la laisser imposer ses manières si déplaisantes et encore moins qu'elle puisse imaginer un seul instant qu'elle possédait un quelconque ascendant sur lui.Expliquez- vous, je vous prie.

-Comment? Vous portez des accusations qui n'ont pas lieu d'être à mon encontre! Son agitation dévoilait son incrédulité, et, sans plus réfléchir, elle prit la résolution d'aborder la question des sentiments. Comment osez- vous témoigner d'une telle insolence auprès de celle qui a toujours protégé vos intérêts!? Je vous rappelle que je vous estimais assez pour avoir formé le projet de vous unir à ma propre fille, Anne, alors que vous n'étiez qu'un enfant!

-Ce ne sont donc pas de mes intérêts dont il est question, Madame, mais des vôtres. Plus que le courroux, le soulagement d'énoncer cette implacable vérité lui permit de maintenir sa détermination face à cette femme dont les habitudes tyranniques le heurtaient depuis toujours.Que me voulez- vous donc qui pourrait excuser une telle volonté d'en découdre?

-Darcy, je ne suis pas venue jusqu'ici pour discuter avec vous de cette promesse échangée il y a bien longtemps et que je n'ai jamais songé à défaire. Je suis informée que vous êtes versé dans l'art de l'escrime, mon neveu, et que vous avez eu l'outrecuidance d'en user sur mon domaine, sans mon accord ni avoir porté ce fait à ma connaissance ni avant ni après. Avez- vous bien conscience de ce que vous encourez si cela venait à se savoir?

-Ma tante, j'imagine que ce que vous êtes parvenue à découvrir, restera là où cela n'aurait jamais dû être retiré. Cette sorte de publicité ne vous sied pas plus qu'à moi. Avez- vous fait le chemin depuis Rosings pour me faire cette déclaration? Son impatience n'était pas feinte. Une lettre aurait suffi et vous aurait épargné la fatigue du voyage. Je vous le redemande, quel est le motif de votre visite si inattendue?

-Je constate, non sans déplaisir, un grand changement dans vos manières, Darcy. Sa froideur recouvrait toute sa personne et avait paralysé toute capacité de réflexion. Vous tenez tête non seulement à votre famille mais également à un homme dont vous ne connaissiez ni la réputation ni l'habileté dans le maniement des armes.

-Il ne s'agissait pas d'adresse, ma tante, mais de réparer un affront. Si je ne suis pas coutumier de cette sorte de vengeance, je n'avais d'autre choix possible étant donné la gravité des faits reprochés à cet homme pour lequel la honte et l'honneur ne sont que de vains mots et ne le concernent en rien si ce n'est pour s'octroyer quelque amusement aux dépends d'autrui. Il ne souhaitait plus penser à tout cela, il ne voulait qu'être seul, loin de toute cette boue qui avait déjà éclaboussé ses bottes et des principes qu'il avait cru immuables.

-Je ne comprends pas en quoi risquer sa vie et celle d'un autre, qui je vous le rappelle était sous ma protection, dans un combat déshonorant au regard de la loi, peut raisonnablement vous apporter un quelconque dédommagement. Là où vous parlez d'honneur, je ne vois que brutalité, hissée à son denier degré. De quel outrage souhaitiez- vous laver l'affront? Je veux savoir. Elle avait glissé dans ces dernières paroles, toute son autorité de Lady, de tante, de femme de pouvoir.

-Permettez- moi de ne pas répondre à cette douloureuse question, Madame. Elle ne concerne que moi et celui qui m'a conduit à cette extrémité.

-Alors, quoi! Il me faudrait comprendre sans savoir! Mais Darcy, avez- vous perdu la tête? Avez- vous étouffé toute noblesse d'âme dans ce champ où vous vous êtes conduit comme une bête féroce? Elle ne contenait plus la colère qui débordait de ses yeux, de sa bouche, enfin de tout son être.

-Ma tante, je n'y suis pas allé de gaieté de cœur, vous pouvez me croire mais je ne suis pas devenu cette créature insensible et assoiffée de sang que vous voulez décrire. Il fit une brève pause, comme s'il pesait chaque mot qu'il lui jetait en pâture. Tout ce que vous devez savoir, c'est que les hommes comme lui se jouent de la vie et des principes s'y rattachant, des gens qui ont le malheur de croiser sa route et que si j'ai manqué de sang froid, je n'ai pas, contrairement à lui, manqué d'humanité. Je ne vous cacherai pas avec quelle ardeur j'ai dû lutter pour repousser les remords qui n'ont pas manqué de m'assaillir.

-Qu'avez- vous fait de lui? Mon intendant m'a confié ne pas savoir dans les détails ce qui est advenu après cette ridicule scène. Est- il mort? Où l'avez- vous abandonné? Dans les mains de qui? Vous devez me le dire sans tarder! Qui était cette créature qu'on eût dite mortellement blessée? Où était cette femme froide et autoritaire qui mesurait la valeur des êtres à l'aune de ses préjugés, de leur fortune mais aussi de leur rang de naissance.

-De quelles horreurs me suspectez- vous, Madame? C'est donc là le motif de votre visite: vous vous inquiétez du sort d'un homme cruel qui ne vous est pourtant rien... il la fixait du regard, comme pour pénétrer son esprit, et vous méprisez les raisons qui m'ont amené à bafouer mes propres principes, moi, votre neveu, celui que vous avez toujours envisagé comme un futur gendre. Mais qu'est- il vraiment pour vous sinon un imprévu?

-Je ne vous concéderai point le plaisir de déshonorer ni mes pensées ni mes actes. Cet homme que vous évoquez avec tant d'irrévérence, Darcy, est ce qui s'approche le plus de... d'... Quel feu alimentait ces yeux? Il avait beau essayer, il ne se souvenait pas l'avoir jamais vue si fébrile, ni même désespérée.

Un coup frappé à la porte suffit à rompre le fil ténu de la confidence. James fut invité à pénétrer l'espace tendu où l'affrontement avait épuisé ses deux combattants.

-Monsieur, un express vient d'arriver... le porteur exige absolument de vous le remettre à vous seul! Sur ordre de l'expéditeur.

-Merci, James, je vous suis.» Il se tourna une dernière fois vers Lady De Bourgh, une question muette sur les lèvres. Elle se détourna, ramassant ses gants, hocha la tête en signe d'adieu.

Elizabeth venait de retrouver la douce solitude qu'elle convoitait depuis le matin, depuis qu'elle s'était levée, depuis qu'elle avait par tous les moyens tenté de chasser l'image de cet homme. Ah! Jane! Comme elle lui manquait en cet instant... son regard affectueux qui aurait adouci assurément tous ses chagrins. En l'absence de sa sœur si tendrement aimée, elle ne chérissait rien de plus que cet isolement, après s'être égarée toute la journée dans les tréfonds de son âme où la honte le disputait à la colère mais aussi à une étrange sensation qui faisait vaciller son humeur la menant des plus hauts sommets aux abîmes de tristesse les plus profonds qu'elle ait jamais connus. Elle balançait sans cesse entre les pleurs et une exaltation inexpliquée. Son amie, ou prétendue telle, n'avait point été dupe et avait bien approché la demoiselle afin de lui tendre une main compatissante. La jeune femme s'était avérée bien incapable de résister à la perspicacité et aux gestes tendres de son aînée. ***«Hé bien! Petite, vous voilà bien fâchée, bien honteuse! Et ce M. de Valmont est un méchant homme, n'est- ce pas? Elle avait fait mine de caresser sa joue. Voyez donc, la pauvre enfant, comme elle est à plaindre! Elle avait les yeux battus le lendemain! Elle lui souriait gentiment pour appuyer sa déclaration. Allez, mon bel ange, vous ne les aurez pas toujours ainsi; tous les hommes ne sont pas des Valmont. Elle s'était écartée très légèrement, presque imperceptiblement. Si vous pouviez prendre sur vous de raisonner un moment, vous trouveriez bientôt que vous devez vous féliciter au lieu de vous plaindre. Mais vous êtes honteuse et cela vous gêne! Tranquillisez- vous. De nouveau ce sourire bienveillant avait pris place sur son visage délicatement poudré. Allons un peu de bonne foi. Là, ce trouble qui vous empêchait de fuir comme votre raison l'entendait, qui vous rendait comme fâchée quand Valmont s'en est allé, était- ce bien la honte qui le causait, ou si c'était le plaisir? Adieu, bel ange, je vous embrasse au lieu de vous gronder; dans l'espérance que vous serez plus raisonnable.»

Pouvait- elle en conclure que tout ce qui tient intimement à la nature humaine se ressemble d'un individu à l'autre? La Marquise pouvait- elle avoir raison et lire ainsi en son cœur des sentiments qu'elle ignorait encore il y a quelques jours? Se pouvait- il qu'elle aime un être dont la noirceur n'avait plus de secret pour elle? Cette colère ressentie, accompagnée d'un sentiment de dégoût pouvait- elle ne devoir son existence qu'à la ruse de son esprit, camouflant un penchant de toute évidence inavouable? Ah, Mon dieu! Jane, douce Jane...

A suivre

*L'art poétique, Boileau.

**Marquis de Sade, Philosophie dans le boudoir. «Jamais un acte de possession ne peut être exercé sur un être libre.»

***Les liaisons dangereuses, Lettre 105, de la Marquise de Merteuil à Cécile de Volanges.