A/N : Majamaja : Je suis contente que tu apprécies Oberyn, c'est mon personnage préféré toute saison/tout livre confondu ! Il en a encore sous la botte, il sait juste bien tenir tête à Shara. Je te souhaite un bon mariage, évite de boire trop de vin, il a tendance à devenir... Etouffant ;)

Lazy Kawe : Merci beaucoup de ton commentaire ! Les motivations d'Oberyn ne vont pas tarder à devenir plus claires, il ne pouvait pas décemment les dévoiler à la femme de son pire ennemie, n'est-ce pas ? Quant à Sansa, eh bien disons que la pauvre enfant n'a guère de chance dans tous les cas. Bonne lecture !

Bonne rentrée à ceux qui reprennent, et bonne fin de vacances à ceux qui ont la chance de reprendre plus tard !


Birds of a Feather


Chapitre X – Wicked eyes and wicked hearts

Ce ne fut pas faute de le vouloir, mais Shara dut rejeter ses projets de vengeance personnelle à plus tard le mariage arrivait, et ses préparatifs obnubilaient à peu près toute la Cour. Cersei, dans sa magnanimité de mère fière de son rejeton, la mettait même à contribution pour juger de la qualité des aménagements et des travaux qui arrivaient à leur fin. L'animosité entre les deux femmes était presque palpable et il aurait suffi d'une unique remarque déplacée pour qu'elle explose et révèle toute la haine qui les animait. Ce ne fut pas le cas, bien évidemment, la reine comme sa belle-mère étant des femmes de cour parfaitement conscientes de leur rang et des conséquences qu'il pouvait avoir, mais Shara se content a bien de faire ce qui lui était demandé, sans émettre le moins avis personnel.

Avis qui n'aurait pas forcément déplu à Cersei Lannister, d'ailleurs Olenna Tyrell avait fait sien ce mariage. Le vert et l'or couvraient à peu près tout ce qui pouvait être couvert et il était rare de croiser le moindre bosquet qui ne soit pas de ces deux couleurs. Quelques roses rouges avaient été disposées ça et là, l'étendard personnel du roi Joffrey ornait quelques colonnades, mais s'il fallait être honnête, tout ce décorum soulignait bien plus la puissance de la maison dirigeante du Bief que celle de la couronne. Personne n'oserait l'être, honnête, cela dit. Et surtout pas elle.

Si la pourpre avait été abandonnée des jardins, ce ne fut cependant pas le cas des robes – et surtout de la sienne. Même s'il était hors de question que l'épouse de la Main fasse ombrage à jeune reine, il n'était pas plus admissible qu'elle passe pour une simple courtisane. Le défi avait été relevé par les couturières de la suite Lannister, celles de Cersei et de son fils, et il l'avait été avec brio. La tenue qu'elle trouve près de sa coiffeuse le jour des noces lui apparut, au premier regard, d'une simplicité presque choquante. En vérité, derrière ce voile d'austérité se cachait une magnificence et un travail de couturier qui devait égaler celui de la robe de l'épousée. De face et immobile, la robe était faite de ce qui semblait être un simple drap de soie pourpre, ourlée de doré et de perles. Mais au moindre mouvement ou vu de côté, ce simple drap se mettait à ondoyer et à miroiter des reflets nacrés figurant le Lion Lannister. Assez simple pour ne pas risquer que la glaciale Shara Lannister ne fasse d'ombre à la flamboyante Margaery Baratheon, mais assez spectaculaire pour rappeler que son époux était le seul véritable roi de Westeros. Un travail de maître, à n'en pas douter.

Elle ne croisa d'ailleurs pas Tywin avant que la cérémonie ne commence au Grand Septuaire. Placée non loin de lui, il ne lui adressa pas le moindre regard, au contraire d'Oberyn Martell qui la fixait avec un intérêt non dissimulé. Elle s'efforça de ne pas lui laisser voir son agacement, alors même que Baelish interceptait ce regard avec… Délectation ? L'infect volatile était à l'affut de la première occasion de la faire tomber, et cette fois définitivement. Elle ne lui fit pas ce plaisir et prit le bras de son époux quand celui-ci le lui tendit. Elle eut comme une sensation de déjà-vu quand il l'aida à monter dans leur voiture pour rentrer au Donjon Rouge et ne put d'ailleurs s'empêcher de sourire. Il fronça les sourcils. Son petit-fils se marie, mais il pourrait tout aussi bien se pendre qu'il ne serait pas moins enthousiaste. Elle, en revanche…

« Vous êtes bien plus joyeuse que vous ne l'étiez aux dernières noces auxquelles vous avez été confiée, » nota-t-il. Bien joué. « Comment avez-vous trouvé la cérémonie ?

- Familière. J'aurais juré avoir été à la place de sa majesté i peine quelques semaines.

- Il serait dans ce cas approprié que vous rappeliez au prince Oberyn à qui vous appartenez désormais. Il semble un trop intéressé par vos… Appâts. »

Un autre homme aurait cherché à la séduire, à dissimuler sa jalousie. Tywin Lannister ne faisait que réaffirmer la toute-puissance qu'il exerçait sur elle et sur sa vie. Elle ne cessa pas de sourire, même si son visage s'était en vérité figé. Il voyait tout, entendait tout, savait tout. Elle allait devoir être d'une incroyable discrétion si elle voulait pouvoir faire évacuer Sansa pendant ce mariage – ou compter sur le destin pour lui créer une diversion. Elle savait que Brienne était invitée suite à l'insistance de Margaery et Sansa… Eh bien, elle ne pouvait que l'être. Elle était une demoiselle de haute lignée, quand bien même cette lignée se résumait désormais à elle, si l'on ne comptait que les descendants actuellement formellement en vie et légitimes.

Elle était d'ailleurs supposée être assise non loin d'elle, dans les jardins aménagés en véritable salle de bal de verdure. Le soleil brillait haut dans le ciel et la chaleur était presque étouffante – en tout cas elle étouffait alors qu'elle remontait les jardins jusqu'aux tables au bras de Tywin Lannister. Ce dernier conversait avec Olenna Tyrell, grand-mère de la mariée, absolument ravie de la tournure des évènements. On le serait à moins. Sa famille entre dans le cercle restreint de la dynastie royale. Les Arryn en avait fait parti, à l'époque de Viserys premier et plus tard, de manière un peu moins notable. Depuis, sa maison n'avait jamais cessé de tenir son rang, aussi haut que l'honneur, jusqu'aux jours sombres de ces dernières années. Elle était la dernière véritable Arryn et elle n'en portait plus le nom. L'idée suffit à assombrir son visage et elle ne se rendit pas compte tout de suite qu'Olenna Tyrell était partie et avait laissé place à nul autre qu'Oberyn Martell et sa compagne, Ellaria Sand. La putain de l'Aspic, comme aimait à l'appeler les gens du Bief et une partie de la cour. Une bâtarde, paradant à un mariage royal. L'image était si belle qu'elle se serait fendue d'un commentaire si elle en avait eu l'occasion. Et le droit.

« Lord Tywin, Lady Shara. Je ne crois pas que vous ayez rencontré Ellaria, » dit-il en posant une main sur sa taille. Elle sourit et s'inclina. « Voici la Main du Roi Tywin Lannister et son épouse, Lady Shara Lannister.

- Je ne puis m'enorgueillir d'avoir déjà rencontré une Sand, » sourit Shara. « Un plaisir de vous avoir ici.

- Nous sommes partout à Dorne. J'ai dix-mille frère et sœurs, les bâtards sont des produits de la passion… N'est-ce pas ? Nous ne les méprisons pas, au Sud.

- Quelle tolérance. »

Tywin Lannister semblait apprécier la conversation à un degré bien inférieur à celui d'Oberyn, mais il hochait la tête poliment. Il doit vraiment avoir besoin d'eux pour leur faire tant de courbettes, songea-t-elle en observant Ellaria. Elle n'était pas une belle femme à proprement parler, mais il y avait quelque chose de résolument… Charmant dans son apparence. Près d'Oberyn, elle aurait pu passer pour commune s'il n'y avait pas eu ce regard brulant et ce sourire assuré. Plus d'une femme se serait recroquevillée sous le regard conjoint de Tywin Lannister et de son épouse, mais elle tenait bon avec toute la confiance des dorniens. Je crois que je l'aime bien. Elles échangèrent un regard lourd de sens avant que la Main ne reprenne.

« Quel dommage que votre frère n'ait pu assister à ce mariage, » nota-t-il. « Faites lui parvenir nos vœux de rétablissement. Nous espérons tous que la goutte l'abandonne et qu'il puisse marcher de nouveau.

- On appelle ça la maladie du riche. » La voix du prince s'était faite vénéneuse. Shara se tendit presque instantanément. « Une chance que vous n'en souffriez pas.

- Les hommes de mes terres ne vivent pas comme ceux de Dorne.

- Oh, j'imagine que partout les hommes et les coutumes sont différents. »

Cette fois-ci, elle frissonna. Elle ne savait pas ce qui allait arriver, mais elle savait que quelque chose allait arriver. Ses yeux luisaient avec une fureur mal contenue et Ellaria semblait pour la première fois mal à l'aise. Les deux femmes lâchèrent le bras de l'homme qui les accompagnait dans un geste simultané, tant par ennui feint que par peur de ce qu'Oberyn allait dire. Tywin le fixait de ses yeux émeraude, visiblement tout aussi conscient qu'elles de l'imminence de l'insulte.

« Parfois les plus noblement nés méprisent les plus pauvres. Parfois, le viol et le meurtre d'une femme et de ses enfants est considéré comme une abomination, » dit-il lentement. « Une chance que votre petite-fille Myrcella ait été envoyée dans ce genre d'endroit.

- Messires et gentes dames, nous vous prions de rejoindre vos sièges. Le banquet va commencer ! »

Dieux tout puissants, merci. Ils venaient d'échapper à une catastrophe de très, très peu. Tywin, près d'elle, fulminait littéralement. Evidemment, son visage était resté de marbre et, évidemment, il se força à saluer le prince de Dorne avec toute la politesse due à son rang, mais elle sentait, à la manière dont il saisit son bras d'autorité et à la cadence légèrement trop soutenue de son pas, à quel point il se retenait d'envoyer la totalité de la Garde Royale arrêter le dornien. Elle eut l'intelligence et la distinction de ne rien dire et de s'asseoir à sa place sans un bruit, sans même le regarder. Comme si rien de tout cela n'était arrivé. Si personne ne l'a vu, ce n'est pas arrivé.

Il y eut tout le cérémonial pompeux des baisers échangés entre nouvelle mère et fille, entre nouveau père et fils et par à peu près toute la nouvelle famille. Tywin l'avait prévenue elle n'était pas attendue. Personne n'avait envie de voir une traîtresse s'approcher de trop près du jeune roi et de sa reine, même pour témoigner de son affection. Et il a bien raison, songea-t-elle en observant la scène. J'aurais été capable d'en empoisonner au moins un. Alors elle se contenta de balayer les environs des yeux.

Comme prévu, Sansa n'était pas très loin, ravissante dans sa robe violette. Ses cheveux étaient retenus par une résille argentée ornée de pierre d'un pourpre très sombre. Des améthystes ? Elle ne les reconnaissait pas, mais elle n'y prêta à vrai dire que peu d'attention. Il y avait tellement de monde autour d'eux qu'elle se laissa un instant enivrer par le bruit, le tumulte, les éclats de rire et… Qu'on emplisse les coupes ! Elle manqua de sursauter quand on s'approcha pour remplir son verre de vin. Elle se reprit et la leva en même temps que toute l'assistance. Elle bougea les lèvres en même temps que tout le monde, mais ne cria pas. Le regard lourd de sous-entendus que lui lança son époux près d'elle suffit à lui faire entendre qu'elle n'avait pas intérêt à se faire remarquer. Comme une enfant turbulente.

Les premiers plats arrivèrent donc, sans qu'elle ne se rende vraiment compte de leur nombre. Il lui parut nombreux, délicieux, mais elle n'aurait même pas été capable de dire combien d'entre eux elle avait vraiment gouté et, surtout, ce qu'elle avait effectivement gouté. Toute son attention était retenue par Brienne de Tarth, assise à une table subalterne, visiblement plus mal à l'aise dans sa tenue pourtant masculine que jamais. Elle lançait parfois des regards éperdus à Jaime Lannister, posté non loin, et à Sansa Stark qui ne relevait pas les yeux pour lui répondre. Non loin d'elle et pourtant bien mieux placé, la Vipère Rouge dardait régulièrement ses yeux sombres sur elle, comme s'il se doutait de ce qu'elle allait faire.

A la première pause entre les plats, elle se releva et se dirigea vers Lady Brienne. Elle fut, évidemment, retenue par plusieurs autres courtisans venus échanger avec elle les mondanités d'usage. Mais malgré leur bonne volonté et toute l'hypocrisie du monde, ils ne parvinrent pas à dissimuler la crainte qu'elle leur inspirait. Ce n'était pas tant elle-même que son mari, et ce n'était pas tant son mari que le couple dans sa globalité – tout le monde savait à quel point Shara Lannister, née Arryn, était une ennemie dangereuse. On avait pu la penser perdue, mais sa brusque ascension sociale l'avait rendue encore plus menaçante. Il valait mieux ne pas s'en faire remarquer. Remarquez, ce ne serait pas si dur. Je ne me souviendrais plus d'eux dans cinq minutes.

Quand elle put enfin se diriger vers la Pucelle de Tarth, celle-ci fit mine de ne pas l'avoir remarquée jusqu'à ne plus pouvoir. Elle se releva alors et s'inclina devant elle en murmurant une formule consacrée quelconque. Elle la releva et lui sourit. Le roi monopolisait l'attention et c'était tant mieux – elle avait besoin de quelques instants de répit, loin du regard de la foule et surtout de la Main du roi. Ce dernier était en pleine discussion avec plusieurs membres du Conseil Restreint, presque dos à elles. Une occasion inespérée. Elle saisit les petites mains de la jeune fille et pencha la tête.

« Lady Brienne, j'espère que vous goûtez ces festivités.

- Je n'en ai guère l'habitude, madame, » admit-elle en baissant les yeux. « Mais je suis honorée d'être invitée.

- Comment avez-vous trouvé les derniers plats ?

- Excellents, madame. »

Il n'y avait aucune vie, dans sa voix. Aucune envie de lui parler, aucune envie de répondre à ses questions. Elle devait pourtant feindre la plaisanterie, sur les quelques chanteurs qui avaient eu le temps de concourir pour le fameux luth d'or mis en jeu par la couronne. Shara se décida alors à forcer le destin et se mit à rire doucement, un rire forcé mais mélodieux qui ne dénotait pas avec ceux qui les entouraient. Brienne parut déstabilisé, avant que la jeune femme ne vienne l'enlacer, toujours hilare. Elle parvenait à grand peine à entourer son buste de ses bras, aussi se contenta-t-elle de garder une main sur son épaule.

« Je n'aurais pas mieux dit, Lady Brienne, » s'écria-t-elle en secouant la tête, avant de se mettre à murmurer. « Souriez, avant que l'on ne comprenne ce qu'il se passe.

- Qu'est ce que…

- Et qu'avez-vous pensé de ce second chanteur ? Je l'ai trouvé… Soporifique. » Elle s'écarta légèrement d'elle et hocha la tête d'un air amusé avant se baisser de nouveau le volume de sa voix. « Vous avez juré à Lady Catelyn Stark de protéger ses filles. Vous aurez aujourd'hui l'occasion unique de tenir votre parole. Lorsque je vous ferai signe, vous irez chercher Lady Sansa et vous prendrez les escaliers qui se trouvent à droite de l'estrade.

- Lady Lannister…

- Silence, écoutez plutôt. Un bateau vous attend dans le port, il suffira que vous lui disiez que je vous envoie. Si l'on vous repère, fuyez. » Elle se fendit d'un sourire radieux et s'écarta. « Je crains de devoir vous abandonner pour revenir à mon époux. »

La jeune femme, stupéfaite, la fixa encore un long moment avant de se rasseoir. Quelle idiote, grinça-t-elle en se rasseyant près de sa Main d'époux. Elle aurait pu tout gâcher, avec sa lourdeur et sa balourdise. Tywin, cependant, ne lui fit pas le moindre commentaire et le repas reprit et, avec lui, la suite des festivités. Elle n'accorda qu'une importance minime aux saltimbanques, jusqu'à ce que le clou du spectacle n'arrive sur l'espèce de scène aménagée devant la table d'honneur.

Ce fut les acteurs qui la tirèrent de sa torpeur. C'était des nains, perchés l'un sur un gros chien gris et l'autre sur une énorme truie tachetée. Ce n'est pas… Elle tourna immédiatement la tête vers Tywin qui semblait, pour la première fois sans doute, enfin goûter aux réjouissances. Elle sentit la bile monter à ses lèvres lorsque la mascarade se mit en place un simulacre ridicule de tournoi. Autour d'elle, tous riaient ou souriaient. Tous, sauf Lord Tyrion Lannister, victime directe de cette farce, et Lady Sansa Stark. Le premier fulminait, la seconde ne paraissait pas même se rendre compte de ce qui se déroulait sous ses yeux. Et grand bien lui fit, en vérité elle aurait aimée être capable d'une telle distance. Les mâchoires crispées, un sourire de façade placardée au visage, elle regarda la scène devenir de plus en plus grotesque jusqu'à terminer sur un nain décapité, une truie saillie par un chien et deux nains s'entre-frappant leurs parties intimes. Ce n'est pas digne d'un roi, se crispa-t-elle lorsque tous ovationnèrent la performance. Ce n'est même pas digne d'un bordel de campagne.

« Un champion, » hurla le roi Joffrey, complètement saoul. « Nous avons un champion ! Pas un authentique champion, toutefois, un authentique champion défait tous ses compétiteurs. Mais quel autre compétiteur va donc défier notre petit champion… Oncle ! Défendez-donc l'honneur du royaume sur la truie !

- Sire, je monterai la truie, » lui concéda Tyrion en titubant jusqu'à lui. « Mais il faut que vous montiez le chien.

- Je n'ai rien d'un nain, pourquoi moi !

- Mais parce que vous êtes le seul homme de l'assistance que je sois certain de battre ! »

Cet homme a du cran. Ou de l'alcool dans les veines. Un mélange des deux, sans doute, qui rendit presque instantanément à Tywin son habituelle expression renfrognée. Elle la préférait presque à l'amusement cruel qu'il affichait devant la moquerie immonde orchestrée par nulle autre que Cersei. Si tout le reste avait été choisi et sélectionné par les Tyrell, il n'y avait qu'elle pour proposer une telle monstruosité à un mariage, qui plus est celui de son fils, qui plus est après les désastreuses noces des Jumeaux.

Et les choses n'allèrent pas en s'arrangeant, mais ça, c'était à prévoir. Alors que tous avaient pratiquement oublié la remarque de Tyrion, elle vit le roi parcourir toute la table pour se rendre près de son oncle. Il tenait dans ses mains l'imposante coupe aux couleurs des Sept Couronnes de Westeros. Elle effleura le bras de Tywin quand elle comprit ce qu'il allait faire, mais c'était déjà trop tard. La totalité de la coupe avait été renversée sur son oncle qui réagissait à peine. Garlan Tyrell, frère de la mariée, tenta de justifier l'acte mais ni Joffrey ni Tyrion n'étaient dupes. Personne ne l'était, en vérité.

Elle vit alors la reine Margaery apparaître près de son mari pour l'inciter à venir s'asseoir. Peine perdue il fallait maintenant que l'on remplisse la coupe du roi. Et évidemment, Tyrion s'exécuta, aidé d'une servante. Elle n'avait pas besoin de tourner la tête vers son mari pour savoir qu'il devait être en train de bouillir. Son engeance ridiculisait son engeance. Le roi ridiculisait sa fonction, le ridiculisait lui par extension. C'était beaucoup trop pour un homme comme lui. Elle-même retenait une grimace de gêne face à ce spectacle pitoyable.

Quand enfin ce fut fini et que Tyrion eut accepté de se mettre à genou pour tendre sa coupe au roi, Tywin se leva et annonça de sa voix forte, claire et impérieuse que la tourte qui venait d'arriver nécessitait la présence du roi et, plus précisément, de sa toute nouvelle épée, Pleurs de Veuve. Un nom ridicule, soufflé par quelque courtisan pendant la remise des cadeaux. Elle croisa le regard de son époux et y lut toute la déception et toute la colère qu'il éprouvait à l'encontre de ce petit fils pour qui il gagnait la guerre. Un peu plus et il le tirait par la cape jusqu'à sa place. L'image était assez plaisante pour lui arracher un sourire qui passa aisément pour une expression de ravissement devant l'immense tourte qui était effectivement arrivée.

Ravissement qui parcourut d'autant plus toute l'assemblée quand, la lame d'Ilyn Payne abattue sur la croute dorée de l'immense édifice, des colombes affolées s'en échappèrent à tirs d'elle. Elle applaudit mollement. Cette image là, en revanche, ne lui plaisait pas. Elle avait l'impression qu'elle lui était directement destinée et elle ne fut visiblement pas la seule à le penser, à en juger par le nombre de regards qui rencontrèrent le sien. Sa froideur les fit tous perdre leur air goguenard, à l'exception évidemment de celui d'Oberyn Martell. Mais elle fut presque surprise de n'y trouver aucune moquerie, aucun amusement. Juste une conscience aigue de ce qui se tramait. Si les choses finissent mal, il sera le premier à danser sur les cendres. Elle l'aurait volontiers accompagnée si elle n'avait pas risqué d'y perdre la tête.

Le roi se saisit alors de son calice et se mit à le vider à grandes lampées sous les yeux de sa reine, visiblement plus inquiète qu'elle ne le laissait voir. Elle piqua à peine dans la part de tourte posée devant ses yeux et tenta de comprendre ce que disait Joffrey à son oncle, à l'autre bout de la table. Son discours était entrecoupé de quintes de toux de plus en plus rapprochées, au point qu'il ne fut bientôt plus compréhensible. Elle échangea alors un nouveau regard avec Tywin qui se releva et commença à s'approcher du souverain. Comme d'instinct, elle aussi se leva. Il est en train de s'étouffer, réalisa-t-elle quand son visage commença à virer au rouge.

« Il est en train de s'étouffer ! » s'écria comme en écho la reine Margaery. « Il s'étouffe !

- A l'aide, votre roi !

- Retournez le ! Chevilles en haut, tête en bas !

- De l'eau, donnez lui de l'eau ! »

Il va mourir. L'évidence la frappa comme un coup de poignard alors que tous les chevaliers présents se pressaient autour de lui. Ses ongles griffaient sa gorge, y traçaient de larges sillons sanglants. Tout le monde s'était levé, tous se précipitaient vers le monarque. La panique était partout : la moitié des convives hurlaient de vains conseils, les autres fuyaient ou se pressaient pour mieux voir.

Mais elle était calme, si terriblement calme. Comme le jour de la Bataille de la Néra, elle avait l'impression qu'elle fonctionnait au ralenti alors que tout et tous se ruaient d'un côté, de l'autre, sans but et sans se rendre compte de ce qu'il faisait. Elle se tourna vers Sansa Stark qui, immobile, observait la scène. Ses yeux étaient vides, son regard, impassible. Il est l'heure. Autour d'elle, tous étaient accaparés par le roi, y compris la majorité de la suite dornienne. Elle se jeta alors sur la jeune fille et l'entraîna à l'écart, là où, quelques instants auparavant, Loras Tyrell se tenait. Elle jeta un regard à Brienne qui accourut à son tour. Elle hocha la tête comme pour confirmer un ordre qu'elle n'avait jamais donné et saisit les deux bras de la future échappée avant de planter dans ses doux yeux bleus Tully les glaciaux yeux bleus Arryn. Elle pâlit.

« Vous partez immédiatement avec Lady Brienne, » lui ordonna-t-elle d'une voix qui n'appelait aucun commentaire. « Vous retournez chez vous. Maintenant écoutez-moi bien, je ne me répèterai pas. Votre véritable allié possèdera un denier Nordien. Vous savez ce que c'est ?

- O-Oui…

- Votre véritable allié en possèdera un. Souvenez vous en. Maintenant, partez ! »

Elle avait presque crié. Les deux femmes se mirent à courir dans les escaliers comme si la Mort elle-même les suivait. Quand elles eurent disparues de son champ de vision, elle pivota et regarda autour d'elle. Le silence était en train de revenir, les cris avaient baissé de volume et l'on entendait plus que le hululement funeste d'une flute, quelque part dans les tribunes des musiciens. Mais personne ne l'avait vue. Personne n'avait même prêté attention à elle – elle n'allait pas dans la bonne direction. Ceux qui fuyaient le faisait en direction du Donjon et de son entrée, pas de l'arrière de ce dernier où ils se retrouveraient bloqués dans le port. Elle resta alors immobile près de la table d'honneur désormais vide, à fixer la foule devant elle.

Mais quand elle tourna la tête en direction des autres tables, elle sentit un regard posé sur elle. Un seul, un unique. Un regard sombre, presque fiévreux. Elle se tendit presque instantanément. Oberyn Martell, seul à sa table, la fixait, un léger sourire aux lèvres.