Mille excuses pour mon retard mais j'ai la facheuse tendance à commencer plusieurs choses avant d'avoir fini la première. J'en suis vraiment désolée.

Merci à Manuka pour sa correction et pour la super journée passée avec elle au Haras du Pin.


Tout penaud, ne sachant pas quoi dire après cette étreinte, Hyoga replongea dans la lecture :

« Aujourd'hui, j'ai rencontré mon nouveau maître. Il n'a pas l'air méchant mais son regard si froid me fait peur. Il parle très peu et il ne montre rien de ses émotions. Même ses gestes semblent calculés alors je n'arrive pas à le juger. Maintenant je vais habiter dans le temple du Verseau. Je suis content car il y a plein de livres et mon maître me laisse tranquille. Comme moi, c'est un solitaire ».

« Milo me manque. On passe nos journées à s'entrainer et le soir, comme on ne dort plus dans le même dortoir, on ne se voit plus beaucoup. Et quand on se voit il est tout triste. Il est couvert de bleus, son maître le bat. J'ai l'impression qu'il attend quelque chose de moi mais je ne sais pas quoi et ça le rend malheureux. En plus Aiolia le rejette à cause de moi, il veut jamais être avec Milo quand je suis là. »

- Plus de tendresse… qu'il me montre qu'il tenait à moi, voilà ce que j'attendais de lui mais il ne l'a jamais compris, répondit amèrement Milo.

Ne trouvant pas les mots pour le réconforter, Hyoga se contenta de poser une main rassurante sur son bras, lui transmettant ainsi une vague d'apaisement à travers son cosmos qui fit du bien au Scorpion. Puis le Cygne reprit la lecture.

« Saga est de plus en plus bizarre. Avant on passait beaucoup de temps à la bibliothèque ensemble à parler littérature. Il était très prévenant envers moi. Mais maintenant, il est distant, il reste enfermé dans son temple et est agressif quand on vient le déranger. C'est peut-être à cause du départ de Kanon. La dernière fois, je me promenais avec Milo et on les a vus se disputer. Ils se sont battus et depuis on n'a pas revu Kanon. Ca va faire dix jours. »

- Camus a été l'un des premiers à s'apercevoir du changement de comportement de Saga. Ils étaient très proches tous les deux. Niveau caractère, si Saga avait un jumeau, ça n'aurait pas été Kanon mais Camus.

- C'est bizarre mais je ressens comme une pointe de jalousie dans ta remarque, le taquina Hyoga.

- Arrête de dire des bêtises et continue de lire, ça vaudra mieux, lui répondit Milo en lui donnant une petite tape sur la tête.

« Demain, je dois partir pour la Sibérie… et quitter Milo. Mon maître est furieux. Le maître de Milo a voulu le frapper et je me suis mis entre eux, alors du coup on va nous séparer. Pourquoi la vie est si injuste ? C'est mon seul ami, la seule personne à m'apprécier. Alors pourquoi on ne doit plus se voir ? Pourrais-je un jour connaître le bonheur ?»

- Je me souviens de ce moment là, il s'est interposé entre moi et mon maître. C'est la première fois que j'ai vu son regard si dur, si glacial… et qui ne l'a jamais quitté, commenta Milo.

« La vie en Sibérie est trop dure. J'ai l'impression que le froid intense qui y règne me lacère la peau. On vit au milieu de nulle part et seules les visites au village me remontent un peu le moral. Et Milo me manque. La chaleur du Sanctuaire me manque. Les discussions avec Saga me manquent. »

« Ca va faire deux ans que je suis en Sibérie. J'ai appris à mieux connaître ce pays où je me sens de mieux en mieux. Le froid ne me gène plus, j'ai même l'impression qu'il fait parti de moi. L'Armure du Verseau réagit bizarrement dès que je m'approche d'elle. J'ai parfois l'impression qu'elle me parle. »

- Elle a réagi de la même façon avec moi, marmonna Hyoga, mal à l'aise.

- L'armure du Cygne ?

- Non celle du Verseau !

- Comment ça ? Elle te parle de Camus ? Elle sent sa présence ?

Hyoga regretta aussitôt d'en avoir parlé. Il venait de comprendre qu'il venait de donner à Milo le faux espoir que Camus puisse être en vie.

- Non elle me parle pas de lui. Enfin si d'une certaine manière. C'est dur à expliquer, disons qu'elle me réconforte, qu'elle me dit que la mort de Camus n'est pas ma faute, qu'il continue à veiller sur moi et qu'elle sera là pour m'aider.

- Oui je vois, répondit le Scorpion sans cacher sa déception. Allez continue de lire.

« Aujourd'hui, j'ai sauvé la vie d'une jeune femme. Des hommes la pourchassaient. J'ai été impressionné par sa façon de se battre et par le cosmos qu'elle dégageait mais ses adversaires étaient trop nombreux pour qu'elle s'en sorte toute seule. Après le combat, on a parlé un peu. Elle ressemble énormément à Milo, le même regard sauvage, la même chevelure indisciplinée, le même sourire. Elle s'appelle Aurore et elle a le même âge que moi. J'ai du lui sembler un peu bête à rester là, à la contempler sans oser dire un mot, alors qu'elle était si chaleureuse et n'arrêtait pas de parler. Moi qui suis d'habitude si méfiant, si solitaire, je l'ai laissé me prendre la main et je l'ai suivi jusqu'au village, oubliant totalement que mon maître m'attendait pour l'entraînement. Nous avons bu un verre. Elle m'a surpris en me demandant si j'étais un chevalier d'Athéna, moi qui croyais que tout ce qui concernait le Sanctuaire était secret. Comme elle a vu que j'étais mal à l'aise, elle m'a raconté que son père était un ancien saint mais qu'il avait été destitué suite à une faute qu'il jurait ne pas avoir commise. Et puis nous avons discuté de tout et de rien. Je me sentais bien avec elle, elle a même réussi à me faire rire, chose qui ne m'était pas arrivé depuis cinq ans, chose qui ne m'était pas arrivé depuis que j'ai été séparé de Milo pour venir en Sibérie. »

« Cela fait deux mois qu'Aurore et moi nous nous voyons régulièrement. Hier soir nous avons fait l'amour. Je me sentais si bien sous ses caresses, ses baisers. Moi qui avais oublié qu'on pouvait aimer et être aimé, qu'on pouvait ressentir autant de plaisir, elle a réveillé en moi des sensations que je croyais enfouies à jamais. Elle m'a rappelé les émotions que Milo m'avait fait découvrir des années auparavant avec ses caresses, ses baisers, juste avant qu'on nous sépare et que je parte en Sibérie. Voilà que je pense encore à lui. Pourquoi ai-je cette impression de le trahir ? Etait-ce de l'amour qu'il y avait entre nous ? Cela fait si longtemps qu'on ne s'est pas vu. Je lui écrirais demain pour voir quels sont ses sentiments pour moi. »

« Cet après-midi j'ai voulu aller voir Aurore mais mon maître ne m'a pas lâché d'une semelle. Je crois qu'il se doute de quelque chose. Il a changé de comportement, il est devenu plus distant, plus sauvage avec moi. Même les entraînements avec lui sont devenus plus pénibles. Il ne retient plus ses coups, j'ai l'impression qu'il cherche à me faire mal pour me faire réagir. Il dit que je lui fais honte, que je ne mets pas assez de cœur à devenir chevalier et que je dois oublier mes idées, mes émotions, oublier qui je suis et ne penser qu'à Athéna. Mais moi je ne veux pas, ça ne m'intéresse pas. En plus je crois qu'il n'apprécie pas le fait que Milo m'écrive aussi souvent. Ce matin, il m'a arraché la lettre que mon ami m'avait envoyée et l'a jeté au feu avant même que je puisse la lire. Je ne saurais jamais quels sont ses sentiments envers moi. »

- Aurore… C'est bizarre, je n'ai jamais entendu parler d'elle, lança le Cygne.

- Moi il m'en parlait dans ces lettres mais je ne savais pas qu'il l'aimait à ce point, regretta Milo.

- Il avait des sentiments pour elle mais apparemment c'est à toi qu'il pensait quand il était avec elle.

- Oui mais l'imaginer avec une autre me fait tellement mal. C'est comme si on me plantait un couteau en plein cœur.

- Mais il avait l'impression de te trahir, il le dit. Je pense qu'il s'est raccroché à elle parce qu'elle te ressemblait beaucoup et qu'à travers elle, il vivait son amour pour toi.

- Oui c'est un peu ce qui m'expliquait dans sa lettre, mais je ne savais pas vraiment où j'en étais à l'époque. Quand j'ai reçu sa lettre où il me demandait si j'avais encore des sentiments pour lui, j'étais en couple avec Aiolia. J'étais tellement mal, tellement seul après son départ que j'ai fini par répondre à ses avances. Bien sûr, mes sentiments n'étaient pas aussi forts que ceux que j'avais pour Camus mais je me sentais en sécurité avec lui. Alors dans ma lettre, je lui ai avoué la vérité, que j'avais encore des sentiments pour lui, que je l'aimais encore plus que tout mais que je n'avais pas eu la patience d'attendre son retour. Et comme il ne m'a jamais répondu j'ai cru qu'il ne voulait plus de moi.

- Au moins maintenant, tu sais qu'il ne l'a jamais lu.

Le Cygne laissa passer un instant de silence, se demandant comment poser la question qui lui trotter dans la tête.

- Dis, tu veux bien me parler de…, hésita Hyoga en se mordant les lèvres.

- De ce qui s'est passé entre ton maître et moi avant son départ en Sibérie ? devina Milo.

Le chevalier de Bronze acquiesça d'un mouvement de tête tout en baissant les yeux, conscient de l'indiscrétion de sa question, ce qui fit sourire le Scorpion.

- Et bien en fait, notre amitié n'a fait que se renforcer au fil des jours jusqu'à un point où on ne pouvait plus se passer de l'autre. Et puis un jour, alors qu'il profitait de me soigner pour me caresser, je n'ai pas pu résister à mes pulsions. Mon corps le réclamait, alors j'ai saisi ses lèvres et il a répondu à mon baiser. Cela a duré plus d'un an malgré les efforts de nos maîtres pour nous éloigner l'un de l'autre. Je n'ai passé qu'une nuit avec lui, mais ce fut la plus merveilleuse de toute ma vie. Nous n'avons pas fait l'amour, on était encore trop jeune pour ça mais rien que le fait de le tenir dans mes bras, de le voir m'accorder sa confiance, qu'il accepte de m'appartenir quelques heures… c'est le plus beau des cadeaux qu'il m'a fait.

- Mais si vous n'aviez pas été séparés, tu penses que vous l'auriez fait ?

- Dis-donc toi ! Tu es bien indiscret ! plaisanta le Scorpion.

- Excuse-moi, c'est juste que j'ai du mal à m'imaginer Camus amoureux, tendre, passionné.

- Alors pour répondre à ta question, oui je pense que nous l'aurions fait. C'était même une promesse qu'on s'était faite, faire l'amour pour la première fois ensemble. C'est pour ça que le fait de savoir qu'il l'a fait avec une autre me fait si mal.

- Je sais pas… Je pense pas que ce soit pareil, je pense pas qu'il ait eu autant de plaisir que si ça avait avec toi. Encore une fois, il nous parlait souvent de toi alors que j'ai jamais entendu parler d'elle. Et puis il la connaissait que depuis deux mois, alors que vous, vous avez pris le temps de vous apprivoiser, de construire quelque chose de solide. C'est différent !

- Oui sans doute, marmonna Milo pas très convaincu. Vas-y, continue la lecture.

« La vie avec mon maitre est devenue insupportable. L'armure du Verseau me réclame de plus en plus, je le sens dès que je m'approche d'elle, mais moi je n'en veux pas. A cause d'elle j'ai été séparé de mon meilleur ami, je dois subir humiliations et souffrances afin d'oublier qui je suis, je ne peux pas vivre comme les autres garçons de mon âge mon histoire d'amour avec Aurore. Le père d'Aurore s'est rendu compte qu'on sortait ensemble. J'ai cru un instant qu'il chercherait à nous séparer mais après avoir analysé mon âme à travers mon cosmos, il a pu voir que j'aimais sincèrement sa fille. Il m'a raconté que lui aussi était un chevalier d'Athéna mais qu'il avait été répudié à cause d'un meurtre qu'un autre chevalier avait commis et cet autre n'est autre que mon maître. Avant j'aurais eu du mal à le croire, mais le visage qu'il me montre depuis plusieurs semaines me confirme qu'il est capable du pire. »

« Aurore est morte. Et avec elle mon âme. Mon maître a gagné. Il a réussi à me prouver qu'aimer ne sert à rien à part faire souffrir, en tuant celle que j'aimais devant mes yeux. Il m'a demandé de le suivre et de la laisser tomber, j'ai refusé. Alors pour me punir, il a envoyé sur elle la Poussière de Diamant de toutes ses forces et elle a reçu l'attaque de plein fouet avant de s'éteindre dans mes bras. Fou de douleur, j'ai levé les bras au dessus, j'ai joint mes mains et j'ai lancé sur mon maître le souffle le plus glacé, le plus violent dont j'étais capable déversant en même temps toute la colère et la peine qui constituait la majorité de mon être. Cette attaque, je m'entraînais en secret depuis des semaines pour la maitriser, mais elle n'avait atteint une telle puissance. J'ai décidé de la baptiser l'Exécution de l'Aurore en hommage à celle qui a été exécutée simplement parce qu'elle m'aimait. Dorénavant, je ne suis plus un adolescent, je n'ai plus aucun but, plus aucun rêve, je ne vis que pour protéger Athéna. Je suis Camus le nouveau chevalier d'or du Verseau. »

- C'est pour ça qu'il était si dur, si froid à son retour. On aurait dit un mort vivant, une carapace vide, sans âme, sans vie, commenta Milo. Dès que j'essayais de m'approcher de lui, il s'éloignait.

- Apparemment, c'est parce qu'il avait peur de te perdre et lui aussi trouvait que tu avais changé.

Le Cygne relut le passage pour Milo :

« Maintenant que je suis un chevalier d'Or, j'ai le droit de retourner au Sanctuaire. Ce qui m'a permis de revoir Milo. C'est fou comme il a changé. Physiquement il est devenu très beau, très musclé, bien plus que moi. Il a la prestance d'un Dieu. Il a failli me faire tomber quand il m'a sauté dans les bras. Moralement aussi il a changé. Sa façon de parler de la mort avec Vincento, qui se fait maintenant appeler Death Mask me fait froid dans le dos. Et la lueur malsaine qui luit dans son regard, à la place de la gaieté que j'ai toujours connu, n'est pas faite pour me rassurer. Peut-être que je devrais en parler avec lui mais pour l'instant c'est trop dur pour moi. Je ne veux pas qu'il s'attache trop à moi et qu'il connaisse la même fin qu'Aurore. Et je sais que bientôt je serais de nouveau séparé de lui et je ne veux pas souffrir autant que la dernière fois, donc je préfère garder mes distances. »

- Oui c'est vrai qu'il nous a fallu plusieurs mois avant de retrouver notre complicité. Moi on m'avait transformé en assassin et lui fuyait tout contact mais notre amitié a réussi à survivre aux épreuves de la vie, expliqua Milo.

- Oui je vois ça, apparemment tu avais réussi à faire fondre la glace, dit Hyoga en reprenant la lecture.

« Peu à peu j'arrive à retrouver l'ancien Milo, celui qu'il était enfant. J'ai réussi à chasser ce regard de prédateur qu'il avait quand il me regardait pour retrouver de la tendresse dans ses yeux. Dommage que ça arrive si tard. Dans deux jours je retourne en Sibérie pour entraîner Isaak, un jeune disciple destiné à porter l'armure du Cygne. C'est peut-être mieux ainsi car Milo est train de faire fondre la glace qui enserre mon cœur. Je n'arrive plus à contrôler mes émotions en sa présence, chose indigne de la part des Chevaliers des Glaces. Oublier ses sentiments : j'ai pourtant payé assez cher pour ne pas me rappeler de cette leçon. »

Hyoga continua à lire jusqu'à ce que ses mains se mettent à trembler. Il voulut cacher son trouble et sauter des pages mais le Scorpion le retint. Il était temps pour l'adolescent de faire la paix avec son passé et le Scorpion était bien décidé à l'aider.

- Qu'est ce qui se passe ? demanda doucement Milo.

- Il parle de notre rencontre, de mon passé dont je ne suis pas fier, qui représente tant de mauvais souvenirs. A l'époque tout le monde me considérait comme un fou dangereux, tout le monde me rejetait et les gardiens s'en donnaient à cœur joie avec moi. Ils savaient que je ne parlais pas leur langue alors il n'y avait aucun danger que je me plaigne de leurs mauvais traitements.

Milo le prit dans ses bras le temps de calmer un peu l'adolescent, puis lui proposa de lire à sa place. Car depuis le passage de la mort d'Aurore, Camus avait écrit en grec, façon de montrer qu'il n'avait plus de nationalité, plus de personnalité, qu'en bon chevalier d'Athéna, il s'était totalement adapté à la vie du Sanctuaire, que plus rien ne le différenciait des autres.

Le Scorpion voulait connaitre le passé du Cygne, savoir pourquoi il était toujours à fleur de peau, comprendre le lien si solide qui existait en Hyoga et Camus.

« Je suis enfin arrivé au Japon où je dois rencontrer mon nouvel élève. Pour l'instant, je sais juste qu'il s'appelle Hyoga et qu'il a grandi en Russie. J'ai déjà perdu tellement de temps à entrainer des gamins que j'ai dû renvoyer au bout de quelques mois car ils n'étaient pas assez résistants. Peut-être que lui arrivera à supporter le climat difficile de la Sibérie. C'est d'ailleurs le seul point positif qui m'encourage à le prendre comme disciple car le dossier qu'on m'a envoyé sur lui n'est guère encourageant : réfractaire à toutes disciplines, incapacité à communiquer, dépressif, émotivité trop excessive… et j'en passe. Et bien sûr avec ma chance habituelle c'est moi que le sort a désigné pour m'en occuper. Heureusement j'ai amené Isaak avec moi, j'espère qu'il m'aidera ».

« Ca y est j'ai rencontré Hyoga et je ne sais pas quoi penser de lui. La première que je l'ai vu, il sortait du cachot où étaient punis les gamins. Un des gardiens de l'orphelinat lui tenait le bras fermement et lui hurlait dessus. Loin d'être effrayé et de se tenir tranquille, le gamin se débattait de toutes ses forces et répondait avec rage. Sentant que le gardien perdait patience, je me suis approché d'eux et le regard du gosse m'a déstabilisé. Il était si froid, si dur et en même temps si vide de toute vie, de tous sentiments. Le gardien l'a frappé avec un coup qui aurait pu assommer n'importe qui mais Hyoga est parti, passant devant moi, comme si de rien n'était. Dans l'après-midi, Isaak a essayé d'aller lui parler mais le gamin a d'abord fait comme s'il n'était pas là puis il s'est battu avec Isaak quand il l'a touché. Et quand je les ai séparés, il m'a de nouveau lancé ce regard qui me met si mal à l'aise et je suis resté là à le regarder sans pouvoir bouger. Pourquoi un gamin de son âge arrive-t-il à me paralyser, à me faire douter de la sorte ? Cela reste un mystère. En tout cas, je vois qu'il n'exagérait pas dans son dossier, c'est pire que ce que je croyais. Je crains de devoir refuser de le prendre comme disciple. Que pourrais-je faire d'une si forte tête, d'un gamin si étrange ? »

Milo s'arrêta un instant pour observer le Cygne. Celui-ci fixait le sol, le regard vide, perdu dans ses pensées, sans doute en train de revivre les mauvais traitements qu'on lui infligeait. Milo le fit sursauter en posant sa main sur son bras pour lui envoyer une vague d'apaisement. Hyoga se força à sourire pour signifier que tout allait bien et le Scorpion fit semblant de le croire.

« J'ai trouvé ce qui clochait dans le regard de Hyoga ce matin. En me regardant dans le miroir, j'ai vu la même expression dans mon reflet. Est-ce pour ça que tous mes compagnons me fuient, parce que mon regard les met mal à l'aise comme celui de Hyoga avec moi ? Oui surement, je crois que j'ai mes réponses. Enfin, une réponse car je ne m'explique pas un tel regard chez un gamin de cet âge. Comment peut-il être aussi blasé de la vie alors qu'il n'a que six ans seulement ? L'aurais-je jugé trop vite ? Je dois en savoir plus. »

« Ce matin quand je suis arrivé à l'orphelinat, le gamin était assis seul sur les marches de l'entrée du dortoir, en train de lire, et là, comme si mon passé me sautait à la gorge, des souvenirs douloureux de mon enfance me sont revenus à la mémoire. Des années auparavant c'était moi qui étais à sa place, toujours seul dans un coin car repoussé par tout le monde, avec un livre pour seule occupation, pour seul compagnon. Ce gamin me ressemble tellement au fond. Quand je me suis assis à côté de lui, il a sursauté puis s'est reculé contre le mur opposé et s'est recroquevillé en protégeant son livre. J'ai essayé de poser ma main sur lui pour le réconforter mais il s'est braqué encore plus. Pas besoin d'être médium pour comprendre que les traitements qu'on a infligés à ce garçon n'ont fait qu'aggraver ses problèmes de comportement, alors je suis resté près de lui à attendre qu'il se calme. Puis un garde qui le cherchait partout l'a attrapé violement comme le faisait parfois mon professeur avec moi, alors je l'ai défendu, ce qui a eu le mérite de briser la glace entre nous. Après ça Hyoga m'a semblé plus disposé à me parler. Je lui ai parlé de son livre puis j'ai sorti le mien, « L'Etranger » et c'est là qu'il m'a dit que c'est ainsi que les autres le nommaient. En fermant son livre, il a laissé s'envoler une photo représentant une femme magnifique qui lui ressemblait. Je l'ai ramassé et quand j'ai voulu la lui rendre il a baissé la tête, se renfermant à nouveau sur lui-même. Je l'ai forcé à me regarder en soulevant délicatement son menton et là son regard était si différent de celui d'hier. Il était empli de larmes, de tristesse et de peur aussi. Il m'a expliqué que c'était sa mère qui était morte parce qu'elle l'avait trop aimé. Ce qui m'a rappelé la mienne qui, elle, est morte parce que j'ai refusé le premier moment de tendresse qu'elle a voulu m'accorder. Je l'ai pris dans mes bras et à ma grande surprise il s'est laissé faire. Et quand j'ai appelé mon cosmos pour le réconforter, sa cosmo-énergie est apparue, entravée par toute cette peine et cette colère qui pèse sur ses épaules mais déjà très puissante. Je lui expliquais que j'étais son nouveau maître, que c'est moi qui étais chargé de lui apprendre à se servir de son énergie mais de nouveau il s'est braqué. Qui suis-je pour lui imposer la vie qu'on a tracée pour lui ? On m'a empêché de vivre la mienne, dois-je le condamner à la même chose ? Je ne pense pas. Alors je lui ai laissé le choix de choisir et de me donner sa réponse demain, même si j'ai des doutes quand à sa capacité de devenir chevalier. Mais je ne sais pas pourquoi, j'ai l'impression que je peux l'aider, que je dois l'aider. Sinon l'un des gardes m'a dit qu'un oncle cherchait à le récupérer, ce serait peut-être mieux pour lui. De toute façon, il ne survivra pas s'il reste ici, il est déjà en train de se laisser mourir. »

- Je comprends maintenant ce lien qui vous unit. Il s'est reconnu en toi et comme il ne voulait pas que tu subisses les mêmes choses que lui, il est devenu une sorte de grand frère pour toi.

- C'était plus qu'un grand frère pour moi, je l'aimais comme un père. Je lui dois tout. S'il ne m'avait pas pris comme élève, je serais resté dans cet orphelinat ou alors on m'aurait envoyé chez un homme qui disait être mon oncle et là ma vie n'aurait guère été plus belle.

- Tu as encore de la famille ?

- Oui mais j'ai appris par la suite qu'il voulait juste toucher de l'argent de la Fondation et qu'il comptait m'exploiter ou me vendre. Je te raconte pas la colère de Camus quand cet homme s'est présenté à l'isba pour me reprendre. Il lui a lancé un regard si glacial que je peux te dire que le type a détalé aussitôt comme un lapin.

- Et pourquoi as-tu fini par accepter sa proposition ?

- Bof, j'avais plus de raison de vivre, plus envie de rien. Alors je me suis dit que je serais mieux en Russie près de ma mère. Et puis après j'ai fini par m'attacher à Camus et Isaak.

« Cela fait un an que Hyoga est venu vivre avec nous en Sibérie et si les débuts ont été plus que difficiles, je suis surpris des progrès qu'il a fait tant au niveau de l'entraînement que de son comportement. Il fait encore des cauchemars la nuit et a parfois des moments de profonde détresse mais maintenant il se laisse approcher, il est même devenu très câlin et recherche le contact. Le plus difficile pour moi est de poser les limites car s'il doit devenir un chevalier des Glaces, je dois lui apprendre à oublier tous sentiments, mais dès que je suis trop froid avec lui je sens qu'il ne faudrait pas grand-chose pour qu'il replonge dans sa déprime. C'est tellement plus facile avec Isaak, il sait que je suis le maître, que mon but est d'en faire un chevalier. Je vois de l'admiration dans son regard, peut-être un peu d'affection mais pour Hyoga j'ai l'impression d'être plus. Et je dois bien avouer que moi-même je me suis attaché à lui bien plus que je ne le devrais. Je me surprends à leur raconter des histoires le soir, à faire des batailles de boule de neige, à les prendre dans les bras jusqu'à ce qu'ils s'endorment… Avec eux, je me sens plus homme normal que chevalier et ça me fait peur, il y a si longtemps que j'ai mis ma vie et mes sentiments de côté. »

Hyoga sourit à l'évocation de ses souvenirs.

- Si tu savais tout ce que je donnerais pour retourner à cette époque, pouvoir me blottir dans ses bras, mine de rien… regretta Hyoga.

- Poser la tête sur sa poitrine et se laisser bercer par sa respiration calme et apaisante, ajouta le Scorpion.

- Oui excuse-moi, c'est vrai qu'à toi aussi il te manque.

Milo acquiesça avant d'ajouter :

- Et si tu allais nous chercher un café, qu'on fasse une pause !

Le Scorpion profita ainsi de l'absence du Cygne pour lire la suite. Il savait que Camus parlerait de la mort d'Isaak et il voulait épargner ça à Hyoga.

« Je ne sais plus comment faire comprendre à Hyoga qu'il doit abandonner ses sentiments. Il passe toutes ses heures libres là où le bateau a coulé en emportant sa mère avec lui. Je sais très bien que s'il suit l'entraînement ce n'est pas pour Athéna mais pour plonger retrouver sa mère. J'ai beau lui expliquer que c'est la mort qui l'attend s'il continue ainsi mais comme moi, il a cessé d'exister et se moque bien de ce qui peut lui arriver. Je doute de plus en plus qu'il puisse revêtir un jour l'armure du Cygne même si je trouve cela dommage vu le potentiel qu'il a. C'est maintenant à Athéna de le guider vers la bonne décision. Moi je pense avoir fait ce que j'ai pu, mis à part le briser une fois pour toute, comme mon maître l'a fait avec moi en tuant Aurore. Mais ça je ne peux pas m'y résigner. »

« Isaak est mort en voulant sauver Hyoga, qui a voulu rejoindre le navire de sa mère, emprisonné sous la glace. Tout ça c'est de ma faute. Je savais que Hyoga n'allait pas bien et qu'il préparait quelque chose. Isaak m'avait prévenu aussi. Mais je n'ai pas voulu l'écouter, me rapprocher de Hyoga. Je ne sais plus comment réagir envers lui. La mort d'Isaak m'a affecté bien plus que je ne l'aurais pensé mais d'un autre côté je suis heureux que Hyoga soit en vie. Mais je ne le crois toujours pas capable de porter l'Armure du Cygne. La lui donner serait le conduire à une mort certaine et le sacrifice d'Isaak aura été inutile. Je vais attendre quelques mois voir comment les choses évoluent. »

Lorsque le Cygne revint ils burent leur café en silence, réfléchissant chacun de leur côté à ce qu'ils venaient de découvrir sur Camus.

Ce fut Milo qui reprit la lecture :

-Allez courage, on arrive à la fin !

« Les chevaliers de Bronze viennent d'arriver au Sanctuaire, Hyoga fait partie de leur groupe. Je lui ai permis de revêtir l'armure du Cygne pour qu'il les élimine mais une fois de plus il a laissé parler ses sentiments. Je ressens à travers son cosmos toute l'amitié qu'il ressent pour eux et cette fille qui dit être Athéna. Peut-être ont-ils raison ? Après tout la déesse ne s'est jamais montrée et Saga est de plus en plus bizarre, je sens le mal à travers lui. Seule l'issue de la bataille nous le dira, Athéna protégera ceux qui sont dans le droit chemin. Ce qui m'inquiète le plus, c'est que je risque de perdre Milo et Hyoga, les deux personnes qui comptent le plus à mes yeux, les deux personnes grâce à qui je me suis raccroché à la vie. Que vais- je devenir si je les perds ? Je n'aurais plus qu'à les rejoindre. »

- Ca fait du bien d'entendre à quel point il nous aimait… murmura Milo.

« Les chevaliers de Bronze ont atteint le temple des Gémeaux, mais heureusement que Mu et Aldébaran les ont laissé passer. Je ne veux pas voir mourir Hyoga, je dois le convaincre d'abandonner. Surtout que je sais que son envie de disparaitre, d'être enfin en paix, est aussi forte que la mienne et qu'il profitera de la première occasion pour ça. Je sais que je devrais payer cher cette trahison si j'interviens mais qu'importe, ça ne changera rien à ma vie. Et puis avec de la chance, peut-être que l'un de ses chevaliers m'ôtera la vie. »

- De la chance ? Parce que pour vous mourir c'est une chance ? s'emporta Milo.

- …

- Réponds-moi Hyoga ? Tu as toujours envie de mourir ?

Hyoga mit un moment avant de répondre.

- Non plus maintenant… plus maintenant que je sais que mes amis tiennent à moi, qu'ils seront toujours là pour moi.

- Tu me le promets ?

- Attends Milo je te comprends plus, tout à l'heure tu voulais me tuer de tes propres mains, après tu m'a pris dans tes bras et maintenant tu me protèges ?

- Oui je sais, mais tout se mélange dans ma tête. Je me dis que par respect pour l'amour qu'il nous portait, on a pas le droit de se déchirer. Et puis tu me fais tellement penser à lui, c'est un peu comme s'il était toujours là. Alors si tu as des soucis, promets-moi de venir me voir.

- D'accord. Merci Milo. On continue ?

- Oui.

« Je viens d'ôter la vie de celui que je considérais comme mon fils parce qu'il m'aimait trop et ne voulait pas me combattre. Quelle ironie du sort : devoir faire du mal à ceux qu'on aime et qui nous aiment ! Pourtant j'ai tout fait pour le convaincre, pour qu'il me haïsse ! Je l'ai brisé en m'attaquant à son plus cher souvenir : sa mère, chose que je mettais pourtant promis de ne jamais faire. A croire que je suis vraiment un parfait chevalier des Glaces, une machine à tuer. En plus je viens de perdre Milo aussi. Je sais qu'il a assisté à notre combat et qu'il n'a pas compris ma trahison. J'aurais tellement aimé qu'il vienne me réconforter après la mort de Hyoga. Mais après tout qui aurait envie de côtoyer un monstre de froideur ? »

« Le chevalier du Dragon a réussi à libérer Hyoga de son cercueil de Glace et le voici face à Milo. Chaque coup qu'ils se portent me font mal. J'ai peur pour eux et mon cœur n'arrive pas à choisir celui que je voudrais voir gagner. Hyoga semble plus déterminé qu'avant, je ne le reconnais plus, je suis fier de lui, des progrès qu'il a accompli. Je sens que Milo est en train de douter, mais d'un côté je sais qu'il ira jusqu'au bout. »

« Milo a épargné Hyoga, je suis fier de lui aussi. Il a su écouter la raison plutôt que ses pulsions meurtrières. Est-ce par amour pour moi ? J'aimerais tellement le croire. »

« Dans quelques minutes, Hyoga sera là. Nous serons de nouveau face à face mais cette fois-ci, il ne s'agit pas d'un entraînement. Finies les répétitions ! Dans quelques instants, nous allons jouer la grande scène finale, celle qui clôturera huit années de relation en dents de scie, huit années passées entre haine et amour. Comment pouvait-il en être autrement entre deux personnes à la fois si semblables et différentes ?

Dans quelques instants l'un de nous mourra. Soit l'élève dépassera le maître, soit il perdra la vie par la main de celui qui lui a tout appris. Nous devons jouer le rôle que nous impose notre devoir de chevalier : toi, tu dois sauver celle que tu crois être Athéna moi je dois obéir au Grand Pope, représentant de notre déesse. Et ses ordres sont clairs, vous éliminer toi et tes amis.

Le scénario est écrit, nos destins sont tracés. Nous n'avons pas le choix. Nous évoluons dans la violence depuis notre enfance, c'est dans la logique des choses.

Sauf qu'aujourd'hui, je n'ai plus envie de jouer, d'être une marionnette. Je n'en peux plus de faire du mal et de voir Hyoga et Milo souffrir. Je ne supporte plus toute cette violence. Je n'ai pas envie de continuer à faire semblant de vivre si c'est pour voir ceux que j'aime mourir. On ne m'a pas laissé le choix sur la vie que je voulais mener mais je ne les laisserais pas choisir ma mort.

Je tiens à m'excuser envers Hyoga et Milo pour le mal que je leur ai fait et je tiens à leur dire qu'ils étaient tout pour moi, même si je n'ai jamais eu le courage de leur dire, même si mes gestes et mes paroles semblaient dire le contraire. J'espère qu'ils sauront me pardonner et se soutiendront mutuellement, qu'ils apprendront à s'apprécier autant que moi je les appréciais. »

Les deux chevaliers avaient lu d'une traite les derniers passages du journal sans oser rien dire. Tous les deux avaient des choses à se reprocher et ils savaient que s'attarder dessus ne leur ferait que plus de mal. Ils mirent un moment à digérer les derniers mots du Verseau.

Ce fut Milo qui brisa le silence :

- Alors c'était vrai ? Il s'est vraiment laissé mourir ?

- Oui je suis désolé Milo.

- Mais pourquoi il a fait ça ? Pourquoi il n'a pas pensé à moi ? A nous ?

- Si Milo, c'est pour ça qu'il a préféré partir… parce qu'il avait peur de nous voir mourir, de nous faire du mal comme pour sa mère et Aurore. Tu n'as pas droit de remettre son amour en question.

- Je suis désolé Hyoga mais il va me falloir un peu de temps pour digérer son... suicide.

Hyoga comprit qu'il n'arriverait plus à rien vu l'état du Scorpion. Il choisit donc de laisser Milo y réfléchir seul, tranquillement, tout en promettant au chevalier d'or d'être là si le besoin s'en faisait sentir.