Dixième partie
Trois mois plus tard, Élizabeth apprend que suite à des démarches entreprises par Jane auprès des affaires criminelles, le procureur envisage de transformer sa dernière année de détention en une longue période de libération conditionnelle. Sur le coup, Élizabeth s'indigne et demande à sa sœur de cesser toutes ses démarches. Jane refuse, incapable de comprendre qu'en sortant de prison, sa sœur perdrait son refuge et son bouclier contre la souffrance qu'elle est certaine de trouver à l'extérieur. Finalement, à force d'en reparler avec Jane à chacune de ses visites, Élizabeth commence à se faire à cette idée, heureuse d'associer sa compagne de cellule à ce projet, lui promettant de préparer le terrain pour sa sortie à elle aussi.
Une fois dehors, à l'aide de Jane, Élizabeth arrive à louer un minuscule appartement dans un quartier modeste de la ville. Sa sœur réussit même à lui garantir un emploi de préposée aux bénéficiaires à l'hôpital où elle travaille. Les premières semaines sont difficiles. Ne se sentant pas encore capable d'aller chez Jane, Élizabeth vit dans la crainte de croiser des gens qui vont la reconnaître et qui vont ébruiter son histoire. Toutefois, le temps faisant son œuvre, permettant à son assurance de grandir assez pour qu'elle recommence à tisser des liens, Élizabeth finit par se créer une petite vie confortable. Plusieurs collègues de l'hôpital se lient d'amitié avec elle et continuent à la fréquenter malgré ce qu'ils finissent par leur apprendre à son sujet.
Un beau matin de printemps alors qu'elle se rend à son travail plus pressée que d'habitude à cause d'une moins bonne nuit, Élizabeth s'engouffre dans l'ascenseur au moment même où les portes se refermaient. Une seule personne se trouve à l'intérieur. Poliment, elle vient pour signifier à l'autre occupant qu'elle est désolée d'avoir bloqué la porte, elle constate avec stupeur qu'il s'agit de William. Blême au moins tout autant que muette, Élizabeth n'arrive pas à le quitter du regard. Heureusement pour elle, William est tout aussi surpris. Une fois l'ascenseur immobilisé et la porte ouverte, ni l'un ni l'autre n'est arrivé à se comporter normalement.
-Élizabeth, il y a manque de personnel ce soir! Encore! Il te faudra tenir la place de deux employés comme d'habitude!
Réagissant enfin, Élizabeth sort de l'ascenseur et répond à sa collègue Maria : Oui, J'arrive! Je m'y attendais! Mitch m'avait prévenue au téléphone tout à l'heure.
Les portes de referment emportant William plus haut dans les étages. Malgré elle, mais uniquement par curiosité, Élizabeth surveille où l'ascenseur va s'arrêter. Constatant qu'il fait un arrêt à l'étage de la maternité, elle devine que Caroline doit être en train d'effectuer une visite de routine avec l'un ou l'autre des obstétriciens de l'hôpital.
-Vite! Liz! Tu as vu un fantôme ou quoi? La surprend Maria en l'interpellant.
Trois jours plus tard, Élizabeth apprend que Caroline a perdu son bébé et qu'elle vient d'être admise à l'hôpital sur à une «hémorragie de la délivrance». Exceptionnellement, Jane vient la trouver dans la salle des employés pour lui confier que sa belle sœur se trouve maintenant en danger puisqu'elle a perdu énormément de sang et que sa pression est trop basse.
-Caroline souffre d'une complication redoutable de l'accouchement qui concerne 5% des femmes! Cette hémorragie d'origine utérine est la première cause de mortalité maternelle!
Comprenant l'inquiétude de Jane, Élizabeth se lève et la serre contre elle pour la réconforter.
-Alors qu'attends-tu? Va la retrouver!
Durant les heures qui suivent, Élizabeth croise William pour la seconde fois au moment où elle se rend à la cafétéria. Mal à l'aise, la jeune femme sent son regard peser sur elle alors qu'elle discute et plaisante avec ses collègues de travail. Comme ses collègues doivent retourner travailler avant elle, Élizabeth se retrouve seule quelques instants. Se décidant finalement à faire quelque chose, elle se lève et passe délibérément devant William.
-William! Je voulais simplement vous dire que je suis désolée pour le bébé et pour Caroline!
Comme il reste là à la dévisager sans rien répondre, Élizabeth quitte la pièce en colère contre elle-même. Si seulement, elle avait su résister à la tentation d'aller lui parler.
-Qu'est-ce que j'attendais!
Le lendemain, Élizabeth apprend avec consternation que Caroline n'a pas survécu et qu'elle est morte dans de grandes souffrances. La nouvelle lui est livrée par la radio et non par Jane qu'Élizabeth n'arrive même pas à rejoindre par téléphone.
Élizabeth se rend donc à l'hôpital comme prévu pour aller travailler, mais passe auparavant par l'unité de travail de sa sœur afin de savoir si ses patrons savent où elle est.
-Elle est dans la famille de sa belle sœur! Je crois qu'ils se sont tous réunis pour prendre des décisions concernant un document que Caroline aurait laissé à William… une histoire d'héritage ou quelque chose comme ça! Lui explique sa collègue Judith qu'Élizabeth connaît et apprécie beaucoup.
Deux heures plus tard, Jane se présente devant Élizabeth et lui demande de venir la voir chez elle après ses heures de travail. Élizabeth commence par refuser, mais devant l'insistance de sa sœur et surtout à cause de son air abattu, Élizabeth capitule et promet de passer la voir.
Lorsqu'elle arrive chez celle-ci au volant de sa voiture d'occasion. Élizabeth remarque immédiatement que la voiture de William est là. Exaspérée et irritée contre Jane, Élizabeth fait son entrée et comprend qu'un drame est en train de se jouer lorsqu'elle réalise que l'inspecteur qui avait procédé à son arrestation est également présent. Instinctivement, elle recule, prête à rebrousser chemin.
-Lizzie! Non! Reste! L'inspecteur veut nous parler à tous! Lui dit Jane pour la retenir.
-Viens t'asseoir ici! Tu ne devrais pas rester debout! Ajoute Charles en jetant un œil gêné dans la direction du fauteuil où William est assis.
-Élizabeth? Commence l'inspecteur en se redressant de manière officielle.
-Oui?
-Comme vous êtes tous présents, je peux maintenant céder la parole au notaire qui a été choisi par Caroline. Voici monsieur Candice Thorton.
-En qualité de notaire, je vais maintenant ouvrir le testament de Caroline Darcy. Je suis bien conscient que ceci n'est pas une procédure normale, mais puisque votre présence à tous était une exigence de sa part, je vais maintenant procéder à la lecture de ses dernières volontés.
Dans le texte d'introduction, rien d'étonnant, elle annonce léguer tous ses biens à son mari et à ses enfants si par bonheur ils en avaient un jour. Mais, si le préambule n'a rien de d'inhabituel les révélations qui suivent font réagir chacune des personnes présentes et particulièrement la principale concernée c'est à dire Élizabeth.
Dans un texte lourd et pesant, Caroline avoue avoir détesté Élizabeth dès sa première rencontre. Ensuite, elle raconte comment avec la complicité de William Collins et de ses fréquentations douteuses, elle avait été complice de son enlèvement et avait tout fait pour discréditer la jeune fille dans l'esprit de celui qu'elle considérait déjà comme sien. Tout y est raconté dans les moindres détails. De la rédaction des menaces à Élizabeth, en passant par le cambriolage réalisé totalement par elle, pour finir par l'attentat qu'elle avait organisé de manière à faire emprisonner Élizabeth. Dans son dernier paragraphe, elle avoue avoir intentionnellement poignardé William s'arrangeant pour qu'Élizabeth soit incriminée à sa place.
Poignarder William fut la chose la plus difficile que j'eus à faire de toute ma vie. Mais je savais qu'il devait souffrir et se purger de cette femme qui nous empoissonnait l'existence. Je m'excuse aussi à mon frère Charles, puisque c'est en allant chez lui que j'ai pu voler la clé de l'appartement d'Élizabeth et aller cacher le couteau que j'avais utilisé. Quant aux gants, je les ai pris directement dans la chambre d'Élizabeth puisque je savais qu'elle les avait portés récemment.
Le reste du paragraphe contient un cri d'amour pour son mari à qui elle demandait expressément pardon pour tout le mal qu'elle lui avait causé et où elle le remerciait pour le bonheur qu'il lui avait apporté, mais dont elle ne se sentait pas digne.
Un long silence suit la fin de la lecture du notaire. L'inspecteur est le premier à se redresser et son premier mouvement est de saisir le sac que lui remet le notaire. Celui-ci contient la clé de l'ancien appartement d'Élizabeth de même que des lettres de menaces que Caroline avait préparées, mais qu'elle n'avait jamais envoyées.
Sans ressentir de soulagement ni même de rage, Élizabeth ne peut rien faire sauf rester silencieuse, les yeux fermés. Elle fait remonter ses genoux jusqu'à ce que sa tête se repose sur eux, passe ses bras autour de ses jambes pour les maintenir en place et se met à sangloter. Charles est dans un état semblable, mais est consolé par Jane qui le serre contre elle et le berce comme un bébé. William garde un visage fermé, sans expression et regarde droit devant lui. Finalement, incapable de rester dans une maison où se trouvent à la foi les témoins de sa chute et de sa déchéance, Élizabeth se lève et se dirige vers la porte.
-Mademoiselle Bennet, vous ne devriez pas rester seule cette nuit! L'interrompt l'inspecteur.
Sans se retourner, Élizabeth lance avec hargne : J'ai été seule pendant deux ans, alors une nuit de plus ou de moins!
-Vous devrez vous rendre au poste de police demain! Nous aurons des papiers à vous faire signer!
-Vous vous êtes arrangés sans moi jusqu'à maintenant! Vous pouvez le faire également demain.
-Élizabeth, laisse-moi au moins te raccompagner! Lui propose Jane gentiment.
-Ton mari vient de perdre sa sœur, ton beau frère sa femme, alors que moi, je n'ai plus rien à perdre! S'écrie Élizabeth avant d'ouvrir la porte.
Arrivée sur le trottoir, Élizabeth constate qu'il pleut. Elle s'engouffre dans sa voiture et roule jusqu'à son appartement. Une fois arrivée, elle se couche en boule sur son divan et laisse ses pensées voyager librement avant de sombrer dans un profond sommeil.
Le lendemain matin, l'agent Gauthier lui laisse un message pour lui donner rendez-vous à son bureau après ses heures de travail. Élizabeth retourne son appel et lui promet de passer le voir vers 17h00. Arrivée sur les lieux, un représentant du système carcéral lui présente des excuses officielles et lui fait remplir des documents aussi nombreux qu'inutiles. Vers la fin de l'entretient, l'agent Gauthier lui annonce qu'elle devra rencontrer un psychologue puisque l'état se considère responsable de l'erreur juridique dont elle a été la victime et a besoin qu'elle soit évaluée. Absolument contre, Élizabeth riposte, mais doit se ranger aux arguments de l'inspecteur qui lui apprend que l'étape, bien que douloureuse, est essentielle pour que le dossier soit enfin considéré comme clos.
S'étant assuré de sa pleine et entière collaboration en ce qui a trait à cette évaluation, le représentant du gouvernement lui remet ensuite un chèque d'un montant substantiel pour compenser sa perte de revenus.
Sa première rencontre avec le psychologue choisi par l'état se passe vraiment mal. Élizabeth refuse de coopérer et ne répond que par monosyllabes. La seconde entrevue est davantage satisfaisante. Au fil des rencontres, la jeune spécialiste réalise avec horreur qu'Élizabeth a été une victime à plus d'un égard. Lorsqu'elle termine de rédiger son rapport préliminaire, la professionnelle recommande que sa patiente continue de la rencontrer sur une base hebdomadaire.
Pour mieux aider Élizabeth à qui elle s'attache peu à peu, la spécialiste demande à rencontrer chacune des personnes impliquées dans le dossier. Elle trouve tout à fait normal de commencer avec sa sœur Jane.
-Croyez-vous qu'elle va me pardonner un jour? Demande Jane à la psychologue après seulement quelques minutes.
-Vous savez, votre sœur est parfaitement réaliste! Elle sait que vous étiez mal placée entre elle et votre mari!
-Quelles sont ses chances de retrouver une vie normale?
-Elle a déjà survécu à tout ça! Non?
-Je voudrais la savoir heureuse…
-Nous ne sommes pas tous et toutes heureuses de la même manière. Pour ce qui est de votre sœur, laissez le temps faire son œuvre! Soyez accueillante! Elle viendra vers vous lorsqu'elle sera capable de le faire! Tout naturellement.
Ensuite, la psychologue convoque William en devinant qu'il risque d'être lui même dans un état lamentable.
-Vous savez, j'ai besoin de connaître tout ce qui concerne votre relation avec mademoiselle Bennet. Si je veux être capable de l'aider de mon mieux, il est essentiel que je sache tout. Y compris ce que vous ne voudrez pas me dire!
-Je n'ai rien à cacher!
-Comment décririez-vous vos relations avec mademoiselle Bennet?
-Elles ont toujours été difficiles. Orageuses même dans les débuts.
Après avoir discuté de tout ce qui pouvait toucher de près ou de loin Élizabeth, la psychologue tente de connaître les sentiments de William pour sa patiente.
-Je ne peux pas vous répondre! Je ne sais plus.
-Hum! Votre ambivalence semble être une constante? Je me trompe?
-En fait, la question n'est pas vraiment de savoir si je l'aime - puisque je l'ai toujours aimée, mais mon hésitation, vient plutôt de ce que je ne crois pas en avoir le droit! Un peu comme si je me rendais compte que je ne la méritais pas! À cause de tout ce qui est arrivé!
-Étrange en effet! Épouser Caroline, c'était un peu comme vous punir! Vous priver d'une vie heureuse auprès d'elle!
-Peut être, oui!
-Vous devez donc vous sentir doublement coupable? Comme si vous aviez conduit deux femmes à leur perte en ne choisissant pas la bonne?
-Vous me jugez donc coupable?
-Vous ne croyez pas que si vous vous étiez montré ferme avec Caroline dès le départ, vous auriez pu éviter le drame?
-Mais, j'avais de l'affection pour elle!
-Que comptez vous faire maintenant que vous êtes libre à nouveau? Allez-vous retourner vers Élizabeth?
-Comment répondre à ça? Je l'ignore!
-Si vous voulez mon avis de professionnelle? Vous devriez prendre une décision claire avant de la revoir! Élizabeth doit réellement savoir à quoi s'en tenir! Elle le mérite!
-Je ne saurai pas trouver les mots!
-Il le faudra bien! Oh, et il faudrait aussi la rassurer à propos de la nuit que vous avez passée auprès d'elle! Si comme je le pense c'est par amour pour elle qui vous avez refusé ce qu'elle vous offrait? Dites-lui! Le rejet qu'elle a vécu cette nuit là a été déterminant dans son malheur!
Les semaines qui suivent permettent à Élizabeth de réintégrer son ancien travail. En effet, le journal la réengage, mais lui demande d'utiliser un nom de plume différent de celui qu'elle employait auparavant afin que ses anciens lecteurs ne se mettent pas à raconter n'importe quoi ou la rejettent purement et simplement. Le succès est instantané et phénoménal. Une fois rassurée, Élizabeth déménage dans un plus beau quartier, s'organise seule et ne revoit personne de sa famille durant les premiers mois. La psychologue lui donne finalement son congé lui faisant toutefois promettre de venir la voir si elle en ressent le besoin.
-Je tiens à ce que vous sachiez que je vous trouve résiliente! Je suis sérieuse Élizabeth! Ce que vous avez vécu aurait détruit plus d'une personne! La seule chose que je vous souhaite pour le futur et c'est le défi que je vous donne, c'est de pardonner à ceux qui vous ont fait souffrir.
-C'est difficile!
-Mais pas impossible! Commencez par votre sœur Jane. Les autres viendront ensuite! La guérison passe par cette dernière étape.
-Je vais y penser, merci.
Après avoir renoué avec plusieurs anciens collègues de travail du journal, Élizabeth réalise que les gens ne réagissent pas vraiment mal à son histoire. Plusieurs d'entre eux lui proposent même d'en parler ouvertement avec ses lecteurs. Peu à peu, au fil des jours, l'idée fait son chemin dans son esprit, jusqu'à ce qu'elle se décide et commence à l'écrire. Le magazine se met à recevoir des centaines de lettres de gens qui ont vécu des drames et qui tout comme elle, ont su surmonter leurs difficultés. Durant les nombreuses heures que passe la journaliste à lire son courrier, Élizabeth comprend qu'elle doit effectivement aller voir sa sœur afin de faire la paix avec elle. Elle attend quelques jours, puis laisse un message à l'hôpital afin que celle-ci vienne la rejoindre chez elle durant la soirée. Jane se présente chez elle vers 18h30, nerveuse et amaigrie.
-Entre? L'invite Élizabeth tout simplement.
-Wow! Tu es bien logée maintenant!
-C'est grâce à l'argent de l'état! Enfin… au début c'était ça, mais maintenant, je gagne assez avec mes chroniques pour me le payer moi-même! Mais, je t'en prie, assied-toi Jane!
-Merci! Je t'ai apporté des photos de Bruce! Tu vas voir comme il a grandi!
Prenant l'album que lui tend Jane dans ses mains, Élizabeth se met à le feuilleter, s'exclamant spontanément devant certaines images.
-Tu veux quelque chose à boire, Jane?
-Je prendrais bien un verre de thé glacé, si tu en as?
-Tu fais bien que j'en achète toujours! Répond Élizabeth en se levant pour aller dans la cuisine chercher le breuvage de sa sœur.
Lorsqu'elle revient dans le salon avec le verre de Jane, Élizabeth trouve celle-ci debout devant la fenêtre en train de pleurer silencieusement.
-Jane! Quelle braillarde tu fais! L'agace Élizabeth en se collant dans son dos et l'enveloppant de ses deux bras.
-C'est si bon de te revoir Élizabeth! Tu m'as tellement manquée!
Cette fois, c'est Élizabeth qui fond en larmes et qui se fait réconforter par sa sœur. Les deux sœurs se consolent, prennent de bonnes gorgées dans leurs verres de thé glacé et s'assoient à nouveau pour évoquer le passer et écarter tous les problèmes qui pouvaient encore les tenir à distance.
-Comment va Charles?
-Il va bien! Ça n'a pas toujours été le cas, mais c'est fini maintenant. Tu sais, Caroline lui a fait beaucoup de mal à lui aussi. Il a été obligé de remettre tous ses papiers en ordre et il a beaucoup souffert du jugement des gens. Un peu comme toi, au début.
-Et comme toi? N'oublie pas que tu as été la sœur d'une criminelle pendant une longue période!
-Oui! Tu as raison!
-Et William? Comment se remet-il de tout ça? Je sais qu'il travaille beaucoup, puisque sa compagnie ne cesse de prospérer, mais ça ne m'apprend rien sur lui?
-Il donne l'impression de bien aller! Je ne le vois plus beaucoup! Charles continue de manger avec lui de temps en temps, mais pour ma part, ça fait très longtemps que je ne l'ai pas vu.
-Oh! Ah, bon! Et Georgianna? Charlotte?
-Georgianna est mariée depuis un an! Son mari tu le connais. Tu l'as interviewé la semaine dernière. Quand à Charlotte, elle est allée s'installer aux États-Unis avec son amoureux. Il fait du cinéma.
Après avoir longtemps discuté, avoir pleuré encore un peu et avoir même rigolé pendant de longues minutes, Jane finit par prendre congé de sa sœur pour rentrer chez elle. Avant qu'elle ne passe la porte, Élizabeth lui demande si elle est libre au début de la semaine suivante. Jane est émue de voir que sa sœur veut la revoir. Élizabeth lui propose alors de se rendre chez elle afin de voir son neveu et saluer Charles.
Lorsqu'Élizabeth revoit son beau-frère pour la première fois, elle le trouve changé. Il a vieilli et ses cheveux sont désormais poivre et sel. Lui qui a toujours eu un visage enfantin, le contraste avec ses cheveux grisonnants est assez étonnant. Il serre la jeune femme contre lui pendant de longues minutes sans cesser de pleurer silencieusement. Élizabeth réalise alors qu'elle n'est pas la seule à avoir souffert de toute cette histoire. La culpabilité qui rongeait le mari de sa sœur avait laissé des traces évidentes et il n'en tenait qu'à elle d'alléger ses souffrances.
-Charles! Je suis vraiment contente de te revoir! Tu m'as manqué!
-T'as tellement l'air bien de ton côté! Je suis impressionné!
-Je m'entraîne tous les jours! Où est Bruce?
-Il est chez un ami! Mais il va revenir dans une quinzaine de minutes!
Durant toute la durée du souper, Charles insiste auprès de sa belle sœur afin qu'elle lui raconte sa vie en prison. Élizabeth finit par céder à ses prières, mais attend que Bruce soit sorti de table pour aller jouer dans sa chambre avant de commencer son récit. À quelques reprises, Charles lui coupe la parole pour lui poser des questions. Amusée par sa curiosité, Élizabeth répond de bonne foi à ses interrogations voyant qu'il cherche à se faire une idée réaliste de son quotidien. Lorsqu'elle rentre chez elle à la fin de la soirée, Élizabeth sent qu'elle respire mieux qu'avant et a l'impression d'être plus légère aussi.
Une semaine plus tard, son patron lui demande d'aller réaliser un article sur celui qui vient d'être nommé «homme d'affaire de l'année». Lorsqu'elle réalise qu'il s'agit de nul autre que William Darcy, Élizabeth refuse catégoriquement. Puis, après avoir réfléchi à la question durant toute la nuit, la journaliste retourne voir son patron dès le lendemain, pour lui dire qu'elle a changé d'idée et qu'elle accepte de se charger de l'entrevue. Après tout, le revoir faisait aussi parti du défi que sa psychologue lui avait lancé. Cela compléterait donc définitivement sa thérapie. Sans compter qu'elle sera à même de constater si elle est guérie de lui autant qu'elle le croit.
Le jour même de l'entrevue, Élizabeth prend grand soin de sa tenue et se maquille avec plus de soins que d'habitude. Lorsqu'elle entre dans l'immeuble où siège sa compagnie, Élizabeth entre, donne son nom à la jeune femme qui se tient à la réception et attend sagement que celle-ci lui annonce que William Darcy est enfin prêt à la recevoir. Élizabeth sait que celui-ci ne peut pas savoir que c'est elle que le journal a décidé d'envoyer puisqu'il ignore nécessairement qu'elle écrit désormais sous le pseudonyme de Liz Beth.
La tirant de sa rêverie, la réceptionniste l'interpelle et lui fait signe d'entrer dans le bureau de son patron.
-Monsieur Darcy peut vous accorder dix minutes! Lui annonce cette dernière avant de refermer la porte sur elle.
Faussement en colère Élizabeth pénètre dans le bureau précipitamment et s'écrie : Comment dix minutes! Ce n'est pas assez! J'en aurai besoin de 30! Minimum!
-Élizabeth! S'écrie William se relevant aussitôt.
Exécutant une révérence, Élizabeth lui dit d'un ton moqueur : Pour vous servir monsieur Darcy!
-Assoyez-vous, je vous en prie! Pour une surprise, ça c'est toute une surprise! Appuyant sur un bouton William s'adresse à sa secrétaire : Marie, bloquez tous mes autres rendez-vous, voulez-vous?
-Mais monsieur?
-Je ne suis plus disponible!
Mal à l'aise, Élizabeth s'empresse d'ajouter : Mais, je n'ai besoin que d'une demi-heure William, c'est vrai!
Quittant son bureau à nouveau pour venir s'asseoir sur le fauteuil voisin du sien, William ajoute : Mais nous avons bien des choses à nous dire! Alors? Vous avez donc avez repris la plume? Comprenant tout à coup, il ajoute : J'aurais du m'en douter! Cette Lise Beth, c'est vous! Elle ne mâche pas ses mots! Tout comme vous!
Un long silence, règne.
-Comment allez-vous Élizabeth?
-Je m'en tire bien! Et vous? Enfin, je ne devrais pas vous poser cette question! Il est évident que vos affaires prospèrent!
-Ma compagnie oui! Moi, à vrai dire, je me noie volontairement dans le travail! Des péchés à expier!
Pour éviter de le voir aborder trop tôt un sujet qu'il lui faudra tout de même régler avec lui, Élizabeth s'empresse d'ajouter : Et bien, si nous commencions cette entrevue?
-Élizabeth! La coupe immédiatement William. Vous ne croyez pas que nous pourrions laisser tomber cette histoire d'entrevue! L'occasion me semble plutôt bonne pour que nous ayons une conversation sérieuse vous et moi! Nous la méritons, vous ne trouvez pas?
-Oui, bien entendu! Très bien William, je vous écoute!
-Je veux revenir sur certains événements! Je voudrais vous reparler de cette fameuse nuit que nous avons passée ensemble.
-Oh! Ce n'est pas nécessaire! Réplique aussitôt Élizabeth en se levant : Il ne s'est rien passé!
-C'est que je veux vous expliquer pourquoi! Pourquoi il ne s'est rien passé justement! Je veux que vous sachiez pourquoi j'ai refusé de faire l'amour avec vous!
-Vous n'avez pas à vous justifier! Vous étiez fiancé!
-Mon refus n'avait rien à voir avec Caroline!
-Mais vous m'aviez dit…
-Je sais! J'ai parlé d'elle comme ça sur le coup pour me protéger! Pour vous éloigner! Pour vous cacher que je pensais plutôt…
-À «madame mystère?»
-Voilà! C'est ça, oui! C'est bien à elle que je pensais alors! Uniquement à elle!
-Écoutez William, je ne vous demandais pas de prendre sa place! Je savais bien que vous étiez amoureux de cette femme! Je voulais seulement que vous soyez le premier pour moi!
-Élizabeth? Comment faut-il que je vous le dise? Je ne trouve pas les mots!
-Mais vous n'avez pas à me le dire! Je le sais déjà! J'ai compris! Comme j'avais compris à cet instant! Vous ne me désiriez pas! Vous…
-Élizabeth «madame mystère» c'était vous!
-Ne vous moquez pas, William!
-J'en serais bien incapable! Élizabeth, si j'avais accepté de vous faire mienne ce soir là, j'aurais sali l'amour que je vous portais! Le lendemain, il m'aurait fallu respecter mon engagement envers Caroline et vous abandonner après avoir connu le bonheur dans vos bras. C'était croyez-moi, la seule raison de mon refus.
S'asseyant sous le coup de l'émotion, Élizabeth le regarde ébaubie : Pourquoi ne pas m'avoir expliqué ça à ce moment là?
-Bonne question! Je crois que je ne voulais pas que vous vous sentiez liée à moi! Je voulais que vous puissiez tomber amoureuse à votre tour!
-Mais ensuite? Durant le procès! Vous avez tout de même cru à ma culpabilité?
-Je n'ai rien à dire pour ma défense! Le plus drôle c'est que ce n'est même pas Caroline qui m'a convaincu de votre culpabilité! C'est votre attitude! Vous ne faisiez rien pour vous disculper et au fond si je suis honnête, je vous en voulais surtout de n'éprouver aucun sentiment pour moi!
-Ce n'est pas aujourd'hui que vous auriez du me dire tout ça!
-Je savais que c'était sans espoir! Que vous ne m'aimiez pas! Vous me l'avez dit si souvent…
-On dit bien des choses sous l'effet de la colère ou de la déception. Ou parce qu'on a peur de souffrir! En tout cas, on exprime que très rarement la vérité dans ces cas là.
-Vous avez raison! J'en paie aujourd'hui doublement le prix. Caroline serait encore vivante si j'avais eu le courage de lui dire la vérité!
-Il ne faut pas oublier qu'elle était malade!
-Quel gâchis!
-Quel passé vous voulez dire! Mais enfin, regardez-vous William? Vous êtes devenu un homme puissant, vous avez de l'influence sur les hommes politiques et vous contribuez à l'épanouissement de la société actuelle!
-Vous savez très bien que tout cela, ça n'a rien à voir avec le bonheur! Je travaille pour oublier! Et comme j'ai beaucoup de choses à oublier, je travaille beaucoup!
-Il ne faut pas renoncer à vivre pour autant!
-Mon travail c'est ma vie maintenant!
-Jane était au courant n'est-ce pas? Elle savait que c'était moi «madame mystère».
-Oui, mais je lui avais fait promettre de ne rien vous dire!
-C'est donc ça, je comprends mieux maintenant. C'est pour ça que vous m'avez dit l'avoir rencontrée dans des circonstances particulières, circonstances qui faisant en sorte que vous ne pouviez vous déclarer et que vous étiez certain de n'être pas aimé en retour!
-Vous étiez religieuse et vous craigniez les hommes!
-J'aurais du le savoir, le deviner! Mais surtout, vous auriez du me le dire!
-Pourquoi faire? Ça n'aurait rien changé!
-Si, ça aurait fait une différence pour moi!
William se tourne vers elle, intrigué.
-J'étais amoureuse de vous moi aussi!
-Mais voyons, vous me détestiez! Même votre sœur en était convaincue!
-Je sais! J'ai tout fait pour qu'elle pense cela! Je me suis bernée moi-même après tout, pourquoi pas les autres! En fait, mes sentiments pour vous ont évolués à mon insu. Je l'ignorais bien sur! Il a fallu que j'écrive cet article sur votre mariage, pour que je le comprenne.
-Élizabeth, vous n'arriverez pas à me convaincre! Je vois bien ce que vous essayez de faire, mais croyez moi, c'est inutile.
-Non, c'est vous qui ne comprenez pas! Ce n'est qu'une fois mon article écrit que j'ai réalisé que je n'étais pas vraiment à la recherche de la vérité, puisqu'au fond, ce que je cherchais réellement c'était de vous séparer! Tout comme lorsque je suis allée vous voir pour vous remettre le mot que Caroline avait écrit en votre nom! Au fond, je ne vaux pas mieux qu'elle! Moi aussi, J'ai cherché à vous posséder!
-Nous aurions du avoir cette conversation il y a longtemps. Ça aurait pu changer bien des choses.
-Sans doute!
Un silence règne pendant lequel les deux jeunes gens sont perdus dans leurs pensées respectives. William est le premier à se ressaisir : Et maintenant Élizabeth? Devrais-je attendre de lire votre prochain article sur moi pour savoir quel sors vous me réservez?
-Vous savez bien que je n'écrirai rien!
-Vous m'aviez dit à peu près la même chose la dernière fois avec le résultat qu'on connait!
-Non William, cette fois c'est différent! Nous nous sommes confié l'un à l'autre! Je ne veux pas trahir nos confidences. J'écrirai simplement que vous aimez votre travail!
-Oui, mais la suite?
Élizabeth se lève afin de faire comprendre à William qu'en ce qui la concerne l'entrevue tire à sa fin. Elle ajoute : La fin, vous voulez dire?
William se lève à son tour et vient se placer devant elle, assez près pour qu'Élizabeth se sente prise au piège l'espace d'un instant. William lui demande alors : Non, je veux dire qu'arrivera-t-il maintenant?
-Comment voulez-vous que je le sache!
-Non! Plus de fuite Élizabeth. Ça ne mène nulle part, nous l'avons tous deux constaté à nos dépends. Je vous ai posé une question simple, à vous d'être honnête et d'y répondre!
-C'est que… Non, William! Je ne peux pas! C'est trop vite! Je ne suis plus certaine de rien!
-J'ai tout mon temps. Répond William tout en s'approchant lentement d'elle. Je vais vous aider! Que ressentez-vous maintenant lorsque je m'approche de vous?
-C'est que… Balbutie Élizabeth en rougissant.
-Non attendez! Et comme ça? William est si près maintenant qu'il n'a qu'à saisir Élizabeth par la taille pour la ramener contre lui. Doucement, il relève son menton la forçant à le regarder dans les yeux. Alors, qu'est-ce que ça vous fait?
-William, je vous en prie! Je ne peux pas réfléchir!
-Il n'est pas toujours bon de prendre le temps de réfléchir! Que ressentez-vous lorsque je suis près de vous comme ça?
-Je suis… Je ne suis pas à l'aise!
-Non? Alors maintenant, si j'essayais ceci…
Joignant le geste à ses paroles, William pose délicatement ses lèvres sur la bouche frémissante d'Élizabeth. D'abord surprise, la jeune femme se laisse aller et entrouvre les lèvres pour les offrir entièrement à son compagnon. Encouragé par sa réponse, William resserre ses bras autour d'elle et commence à explorer sa bouche.
Se détachant d'elle doucement à bout de souffle, William presse sa tête contre le front d'Élizabeth et lui murmure : Venez avec moi, sortons d'ici! Allons chez moi!
-Mais, votre travail?
-Il a déjà pris trop de mon temps! Le reste c'est à nous deux que je le dois!
Saisissant la main que lui tend William, Élizabeth réplique : Est-ce sage?
-Ce qui ne serait pas sage c'est d'ignorer ce que je ressens maintenant!
-J'ai peur William, peur de faire erreur!
-Écoutez Élizabeth! Je vais vous poser une question simple : éprouvez-vous encore quelque chose pour moi?
-Oui! Je crois! En fait, non! J'en suis sûre.
-C'est la même chose pour moi! Je suis toujours amoureux de vous! Alors, ne doutez plus et suivez-moi! Chez-moi, nous aurons tout le temps de reprendre cette conversation et d'apprendre à nous connaître…
-Très bien! Ajoute Élizabeth en lui serrant la main avec confiance et marchant derrière lui, un sourire espiègle flottant sur ses lèvres.
Fin…
Miriamme
