10- Un instant désorientée, Joy finit par se rappeler de l'endroit où elle se trouvait. L'appartement de Simon. Puis lui revinrent en tête les paroles de Largo, durant cette année où elle fut à son service, il lui en avait fait voir de toutes les couleurs tour à tour amical ou glacial, ou tout simplement doutant de sa fidélité à son égard, pourtant malgré son mauvais caractère et son idéalisme qui souvent le rendait rigoriste et intransigeant elle était tombée amoureuse de Largo Winch.
- « Amoureuse de ton patron, ma pauvre fille, il ne te voit même pas. »
Sans plus s'appesantir sur ses sombres pensées Joy partit en direction de la salle de bain et fit une toilette sommaire avant de s'aventurer hors de l'appartement du Suisse.
Alors qu'elle attendait patiemment l'arrivée de l'ascenseur, les portes d'un des appartements d'hôtes s'ouvrit pour laisser passer Michel.
- « Joy que fais tu ici ? Je vous croyais toujours dans le Wyoming. »
- « on est rentré hier, je suis passé voir Simon et bêtement je me suis endormi chez lui. »
- « ok, suis moi j'aurai besoin de ton savoir faire en informatique, en l'absence du Russe tu es mon unique recours. »
L'ascenseur s'arrêta à l'étage du bureau des administrateurs et les deux jeunes gens sortirent. A son passage l'atmosphère s'électrisait, Michel réussissait le difficile Challenge de se faire haïr mais aussi respecter de son personnel.
A peine avait il foulé le sol de ses bureaux qu'il fut encadré par sa secrétaire qui s'empressa de lui transmettre les message ainsi que les dossiers à traiter pour la journée. Pendant qu'il les parcourait celle-ci énumérait les rendez vous de la journée ainsi que la réunion du conseil à ne pas oublier.
La réunion d'aujourd'hui allait porter sur les performances de Winch Air Lines et nul doute que Winch serait implacable.
Après un vol long de plus de douze heures, le Jet du groupe W se posa enfin sur le tarmac de l'aéroport de Moscou où un membre du conseil de la filiale Russe ainsi que le responsable informatique de ladite filiale attendaient Sullivan et Kerenski.
- « Bonjour Messieurs, je suis Ilya Poulianov directeur général de Winch Russie et voici Katia Démetrios chef du département informatique. »
- « je suis Sullivan, et voici Kerenski. Il vérifiera l'installation. »
Sans plus s'étendre dans de vaines paroles le petit groupe s'engouffra dans la limousine qui s'empressa de démarrer.
Un peu plus loin
- « allo, ici Alexeï, Georgi Kerenski vient d'arriver à Moscou. »
- « bien nous allons pouvoir commencer l'opération. »
La mission du colonel Anya en Tchétchénie et en Ossétie avait été difficile, le nouvel élément dans son équipe manquait d'entraînement et de discipline si bien que ses erreurs avaient coûté la vie à deux de ses hommes.
Dés leur arrivée en Ossétie, elle l'avait mis au arrêt malheureusement l'homme s'était avéré être un traître dont le but était sa mort à elle et à son équipe.
C'était Georgi qui l'avait découvert. Un autre Georgi, celui-ci était moins massif et moins cynique que celui qu'elle avait laissé derrière elle à New York pour regagner Moscou et le FSB.
Rentrés depuis moins de 24h Anya s'attelait déjà à la rédaction de son rapport et à la cérémonie funéraire de ses deux hommes morts. Il était de son devoir de prévenir leur famille, l'un comme l'autre était deux jeunes hommes de 27 ans dont c'était là la première mission sur le terrain en tant qu'agent du FSB.
Jusqu'à présent les missions ses jeunes soldats en avaient lu des comptes-rendus et entendu les agents rescapés du KGB en parler.
- « mon dieu qu'est ce que tout cela veut dire ? »
Alors qu'elle prenait une minute de répit avant de se rendre chez les familles la porte du bureau s'ouvrit pour laisser passer la secrétaire qui lui remit un rapport. Le rapport était le même à chaque fois. Il relatait les mouvements de toutes les personnes ayant eu un jour un lien quelconque avec le KGB ou les agents en rapport avec eux.
La plupart des agents étaient devenus mercenaires, membres de la mafia ou étaient morts rares étaient ceux qui avaient réussi une réelle reconversion avec la chute de l'empire communiste. Un nom cependant retint son attention.
- « Georgi. » murmura-t-elle « que fais tu si loin de tes chers ordinateurs ? J'avais cru comprendre que tu avais cessé de faire du terrain. »
Anya nota sur un bout de papier l'adresse reportée sur le rapport et se prépara à quitter son bureau.
Depuis maintenant une semaine, Kerenski ne quittait plus la filiale russe du groupe. La pagaille était telle dans le département informatique qu'il devait tout reprendre à zéro.
Katia peinait à suivre le rythme imposé par Kerenski. Celui-ci, depuis son arrivée, avait du dormir en tout et pour tout quatre heure par nuit dans le meilleur des cas.
- « excusez moi Monsieur Kerenski pourquoi ne pas demander l'aide des informaticiens du département ? Ils sont très compétents et nous soulageront de beaucoup de tâches fastidieuses. »
- « peut être mais cette pagaille est trop importante et le virus trop bien installé dans le système, ceci est un sabotage donc tant que nous ne saurons pas qui en est l'auteur personne ne s'approche de mes machines. »
Avant que Katia ne puisse répondre, une secrétaire s'encadra sur le pas de la porte.
- « Excusez moi Monsieur Kerenski, une dame vous demande, voici sa carte. »
Après un rapide coup d'œil à la carte une grimace qui devait s'apparenter à un sourire étira brièvement ses lèvres.
Malgré le froid qui régnait à l'extérieur en cette période de l'année le personnel qui passait devant Anya était habillé avec soin. Certaines secrétaires et cadres féminins arboraient carrément des tailleurs avec mini jupe, les hommes eux sans exception portaient des costumes et cravates. Anya gardait les yeux fixés sur le couloir dans lequel s'était engouffrée la secrétaire afin d'aller appeler Mr Kerenski.
Bientôt celui-ci apparut derrière la secrétaire, son regard était toujours aussi sévère et inexpressif que dans son souvenir et sa nouvelle coupe de cheveu lui donnait un air encore plus dur.
- « colonel. Que puis je pour toi ? » La voix de Kerenski était froidement ironique.
- « bonjour Georgi alors comment vas-tu ? »
- « occupé, je suis ici pour le compte du groupe W. »
- « Vraiment ? » le ton d'Anya était clairement sceptique
- « Anya, il y a bien longtemps que j'ai quitté le circuit. Je suis informaticien maintenant. »
Kerenski ne sut jamais ce que Anya s'apprêtait à dire, son regard fut soudainement attiré par la lumière se reflétant sur une surface polie et un projectile s'élançant dans leur direction.
- « couchez vous, tous à terre »
Tout en lançant ce cri à tous ceux présent dans le hall ce dernier plongea en entraînant Anya avec lui.
Puis ce fut le bruit assourdissant d'une explosion puis les cris de douleurs et les pleurs. L'épais rideau de fumée masquait passablement la vue mais ayant parfaitement étudié les plans du bâtiment et pour y avoir circulé Kerenski n'eut aucun mal à s'orienter et à se diriger vers le couloir menant au département informatique Anya sur ses pas.
Tout en cheminant Kerenski composa le numéro de la police et des urgences afin qu'ils puissent venir porter secours aux blessés, tandis que lui-même se mettraient à la recherche de qui avait fait ça bien qu'un premier nom soit déjà dans son esprit.
A l'autre bout du couloir Sullivan s'encadra échevelé et haletant d'avoir dû dévaler les escaliers.
- « Kerenski que se passe-t-il ? »
- « nous avons été attaqué au lance roquette. »
- « et c'est tout ce que ça vous fait ? Franchement je ne vous comprendrai jamais. Vous et Joy demeurerez des énigmes pour moi. »
- « disons que vous nous payez pour ne pas nous émouvoir, alors maintenant excusez moi mais j'ai du travail qui m'attend. »
Mais il ne fit pas deux pas que le portable de Sullivan se mit à sonner. Après avoir rapidement rassuré son interlocuteur John tendit le portable à Kerenski.
- « C'est pour vous Largo et les autres. »
- « …………… calmez vous on dirait des poulets affolés……………….. C'est ça moi aussi……… non merci restez où vous êtes de toute façon toi Largo tu ne peux pas te déplacer et………………..vous pouvez me passer Joy je veux lui parler (il s'éloigne de Sullivan et Anya qui se trouvaient prés de lui) tu peux me dire ce qui se passe………. Joy c'est à moi que tu parles……….. Je finirai par le savoir……… comment ça ?... ouais c'est ça.
Kerenski raccrocha mais quelque chose l'inquiétait, il se passait quelque chose à NY. Il l'avait senti au timbre de la voix de Simon et Largo qui semblaient parler plutôt froidement à Joy. Bien qu'elle parvint à le masquer il savait que cette attitude blessait Joy, car malgré tous ses efforts elle était tombée amoureuse de son idéaliste de patron.
Ils avaient eu bien des disputes à ce sujet mais rien n'y faisait elle refusait de l'admettre même vis-à-vis d'elle-même pensant que le fait de le reconnaître l'affaiblirait.
Kerenski délaissa les machines éventrée ici et là pour se diriger vers son portable qui ne le quittait jamais et se connecta au bunker. De son côté Anya contacta son agence afin de dépêcher quelques agents sur place.
- « Georgi qui peut vous en vouloir à ce point ? »
- « nous sommes un groupe puissant, des ennemis on s'en fait tous les jours. »
- « mais de là à vous attaquer…..
- « ne te mêle pas de ça Anya ceci concerne la sécurité du groupe W….oui.
- « voici les restes du projectile Monsieur. »
- « bien, faites raccompagner le personnel qui n'est pas indispensable et envoyez les équipes de nettoyage. »
- « dis moi tu te permets bien des choses. »
- « en cas de crise, c'est l'Intel qui prend le commandement. »
- « donc toi. »
- « si tu n'as plus rien à me dire, tu m'excuseras mais j'ai du travail. »
Anya ne dit rien mais fut secrètement blessée de la désinvolture avec laquelle il la traitait alors qu'il y avait quelques années de cela il en allait autrement. Tout en suivant un garde qui l'escortait jusqu'aux grilles Anya laissa dériver son esprit vers le passé, vers Serguei, Georgi et elle. Sur un mouvement d'humeur elle avait brisé de ses mains son unique chance de bonheur puis ensuite elle avait accusé Georgi d'avoir laissé périr Serguei lors de cette mission visant à capturer Grichenko.
Alors que le garde refermait la grille le bruit d'une détonation lui fit lever les yeux et il put voir le corps d'Anya s'effondrer dans la neige.
Rapidement il rouvrit la grille et se pencha sur son corps et chercha son pouls, rassuré il prit son talkie et informa son chef qu'on avait blessé la visiteuse au loin il entendait enfin le son des sirènes des ambulances.
New York
Ame sensible s'abstenir Largo va être méchant.
- « Joy, tu peux remettre ce rapport à Winch, je dois me préparer pour la réception de l'ambassade de France. »
- « donne, et dépêche toi tu es en retard et John risque de ne pas apprécier. »
Joy s'empressa de partir en direction du penthouse où Largo devait se trouver en compagnie de Simon attendant John pour partir à la réception.
Depuis quelques temps l'ambiance avait changé entre les trois membres de l'Intel demeurés à New York, Simon semblait éviter Joy et limitait les contacts entre eux deux à des contacts strictement professionnels.
Largo, lui, la traitait tout simplement en employé, le lendemain de leur arrivée Largo lui avait clairement signifié que le penthouse lui était dorénavant interdit si elle n'y était pas invitée. Depuis donc une semaine Joy passait son temps au bunker ou chez Cardignac, Del Ferril et Buzzetti travaillant à la sécurité des bâtiments et des installations relatifs à leur filiale.
En arrivant devant la porte du penthouse, Joy put entendre le rire d'une jeune femme puis celui plus rauque de Largo.
Malgré toute sa volonté Joy ne peut s'empêcher de tressaillir à ce son et de serrer les poings de peine et de jalousie. Après avoir frappé Joy pénétra dans le penthouse.
- « Largo voilà le rapport que t'envoie Michel. »
- « fais voir (il prit le rapport des mains de Joy et le parcourut rapidement puis dans un brusque mouvement le lui lança à la figure) ce n'est pas le bon rapport même cela tu es incapable de le faire, si tu ne peux pas contente toi de faire le bouclier humain. »
A peine finissait il de prononcer ses paroles que Largo regrettait. Il lui en voulait soit, mais il ne pensait pas les paroles qu'il venait de proférer.
Joy elle se contenta de porter la main à sa joue afin d'essuyer le filet de sang.
- « excusez moi Monsieur Winch. »
- « dites donc caro je ne te savais pas si sauvage.»
Assise dans un fauteuil Thalia la dernière conquête de Largo, un mannequin Italien, avait assisté au débordement de colère de Largo.
Joy quitta lentement le penthouse, se tenant droite, y mettant toute sa volonté afin de ne pas flancher, une fois la porte refermée, elle partit d'un pas précipité en direction de l'ascenseur qui semblait l'attendre.
Simon, qui arrivait en contresens, eut à peine le temps d'apercevoir son visage ravagé de larmes et une blessure qui saignait abondamment.
Derrière les portes closes de l'ascenseur Joy prit son portable et informa Michel que Largo se passait de ses services ce soir et que ce serait Edgar qui assurerait sa sécurité.
Avant de perdre tous ses moyens elle raccrocha. L'ascenseur s'arrêta au niveau du parking, Joy partit d'un pas vif vers sa voiture et démarra. Pendant deux heures elle erra dans New York avant de se décider de partir à son appartement.
Là bas loin du regard de tous elle pleura longuement mélangeant sur son oreiller ses larmes et son sang. Puis vers deux heures du matin après une douche revigorante elle se vit dans une glace, la blessure partait du haut de la pommette pour s'arrêter à quelques millimètres de la commissure des lèvres.
