Voilà le chapitre 7, qui permet de clore le deuxième arc narratif. Il est encore un peu dark, mais je vous promets que Skye ira mieux après une ellipse. On va bientôt pouvoir rentrer dans le vif du sujet ; mais expliquer sa situation depuis le début me paraissait important.
Bonne lecture, et n'oubliez pas de laissez un commentaire- ça fait toujours plaisir !
"You're gonna carry that weight."
Le réveil fut particulièrement difficile.
Je sentais au premier abord le mouvement familier de la mer en dessous de moi, comme un balancier. J'y étais habituée ; je n'y prêtais donc pas vraiment attention. Puis, petit à petit, mes oreilles commencèrent à bourdonner et l'agitation reprit brusquement.
J'étais en vie. Rosinante était en vie. La réalité me retomba dessus comme un bloc de béton. J'avais merdé. J'avais foutu sa vie en l'air. Son regard rempli d'incompréhension lorsque j'avais appelé son nom était imprimé à jamais sur ma rétine. Soudain, il fut plus difficile de respirer. Je serrais mes bras autour de moi pour essayer de refréner mes tremblements. Qu'est-ce que j'ai fait ? Un gémissement monta dans ma gorge, irrépressible. Je portais mes mains à ma tête, incrédule. Je ne m'appesantais même pas sur l'étrangeté de la situation. Oui, j'avais réussi à réaliser un espèce de miracle, et alors ?
Il ne savait pas qui j'étais. Pire encore, il ne savait même pas qui il était. Il était inconscient du danger qu'il courait au dehors s'il tentait de vivre normalement. Au moindre faux pas, il pourrait être repéré par le réseau d'informateurs de Doflamingo. Aurait-il seulement envie de se battre ? Sans ses souvenirs pour alimenter sa détermination à combattre le mal, serait-il capable ne serait-ce que de défendre sa vie si besoin ?
Je hoquetais entre deux sanglots. Mes ongles commencèrent à s'enfoncer dans mon crâne. La douleur physique ne comptait plus. Je n'existais plus que dans mon cri. Ce cri rempli de peine et de désespoir. Durant quelques jours, malgré mon jeune âge, j'avais réussi à mettre de côté l'épée de Damoclès qu'était mon passé. Venir d'un autre monde. Connaître le futur lointain. Marcher dans la fiction. A présent, ce traumatisme me revenait en pleine figure avec autant de force qu'un boomerang. Je tirais sur mes cheveux sans y prêter attention. Plus rien n'avait de prise sur moi. Rien, sauf ce sentiment d'horreur dans ma poitrine qui montait, encore et encore, en écrasant tout sur son passage.
Puis on se saisit de mes poignets. Avec fermeté sans pour autant être brusque, on les écarta de mon crâne. J'avais des cheveux arrachés plein les mains.
- Respire. Inspire, bloque, expire. Allez, encore !
Je tentais de me retirer de cette prise, en vain. A court d'options, j'obéis. Inspirer, bloquer, expirer. En boucle. Jusqu'à ce que mon cœur se calme. Jusqu'à ce que j'y vois clair au travers de mes larmes. Sôta était là. Le médecin bord aussi. Toutefois, celui qui me retenait de me faire encore plus mal était Rosinante. J'observais son visage sans trop y croire. Il avait l'air beaucoup plus jeune sans son maquillage, plus fragile aussi. Ou peut-être était-ce parce qu'il n'avait pas la même expression préoccupée qu'à son habitude ? Celle qu'il essayait de cacher mais que je l'avais parfois vu arborer, quand il pensait que personne ne le regardait et qu'il pouvait - enfin - baisser sa garde. Mes yeux se remplirent à nouveau de larmes.
A ma plus grande surprise, son visage calme se tordit d'inquiétude.
- Non, non, répéta-t-il. Non, non ! Ne t'inquiète pas, on ne va pas te faire de mal. Je veux juste t'aider. D'accord ? Est-ce que tu veux que je te lâche ?
Il retira ses mains. Sans réfléchir, j'allais aussitôt me blottir contre lui. Il se tendit brièvement puis, avec un soupir de soulagement, passa ses bras autour de moi pour me caresser le dos. Cette fois, mes pleurs étaient plus emplis de gratitude que d'amertume.
- Ton cœur bat, murmurais-je, abasourdie.
Un son doux, régulier dans sa poitrine. Je devinais son sourire sans le voir, toujours le visage enfoui dans ses vêtements.
- Oui, c'est mieux quand même.
Je tremblais toujours lorsqu'il passa la main sur mes cheveux. J'avais rêvé de ce moment, quelques années plus tôt. Dans mes rêves les plus fous, j'avais imaginé que Rosinante reviendrait me chercher et qu'il m'emmènerait loin, très loin de Marie Joie et de ma famille. Quelle importance si je vivais avec le peu qu'un Marine pouvait s'offrir, tant qu'il accepterait de garder ma main dans la sienne ? Cette main douce, immense, qui m'apaisait petit à petit.
Je me laissais aller.
Rosinante m'avait apparemment porté jusqu'à la côte dans l'espoir de trouver une embarcation pour s'enfuir. Contre toute attente, le capitaine Sôta était resté caché pendant de longues heures dans l'espoir que je revienne saine et sauve. Il s'en était fallu de peu. Nous étions tous les deux couverts d'engelures lorsque le médecin nous avait pris en charge ; et il s'était battu pendant trois jours pour me garder en vie.
J'avais eu envie de mourir. C'était ce qu'ils disaient en tous cas. Pendant ces trois jours, je n'avais pas essayé de me battre pour rester en vie. Ce n'était pas difficile de comprendre pourquoi, de mon point de vue. J'étais seule. Désespérément seule. Dans un monde fictionnel, avec des humains supposément fictionnels, sans la moindre idée de ce qui m'avait mis dans ce pétrin. J'avais envie de pleurer mais aucune larme ne me venait. Un peu comme si toutes celles que j'avais versée pour Rosinante avaient tari ma capacité à exprimer convenablement mes émotions.
Plusieurs fois pendant ma convalescence (qui dura près de deux semaines), l'ancien Marine vint s'asseoir près de moi pour essayer de me parler. Je trouvais ça agréable. Cela me permettait - pendant un certain temps - d'oublier le fouillis sans nom dans ma tête. Toutes mes pensées négatives que je ne cessais de ressasser, cette espèce de pelote de laine infinie qui emplissait mon crâne d'inconfort et me coupait tout échappatoire et moment de relaxation- tout cela devenait plus facile à gérer lorsqu'il y avait quelqu'un à côté de moi pour discuter. Même s'il ne s'agissait que de la pluie et du beau temps, ou d'exercices de respiration qu'il me donnait, ou de commentaires sur la tisane apaisante qu'il me faisait boire, je me sentais mieux. Un petit peu.
- Est-ce que tu veux en parler ? demandait parfois l'homme blond au sourire d'ange.
Oh que oui. J'en mourrais d'envie. A vrai dire, je ne savais même pas comment je faisais pour ne pas exploser à sa figure en lui racontant ce qui s'était passé. "Je viens d'un autre monde, je connais le futur et tu devrais être mort". Simple, net, précis. Ça serait si facile. Ça me soulagerait peut-être. Je n'arrivais certes plus à pleurer, mais cette sensation de blocage, ces mots qui ne devaient jamais franchir mes lèvres- tout cela me donnait envie de vomir. Toute mon énergie passait parfois dans ce confinement de la vérité. Ne rien dire. Ne rien laisser paraître. Mon enfance et mon innocence avaient disparu dans la neige sur cette petite île de North Blue. Maintenant, je devais être responsable.
Il y avait certes une chance que dire la vérité me soulage- et alors ? Ça n'était pas même sûr. A chaque fois que j'imaginais le visage horrifié qu'aurait Rosinante à la suite de ces déclarations, son mouvement de recul, voire même l'abandon qui suivrait, je me recroquevillais sur moi-même. Non pas seule, pourtant solitaire. Quelques mots et je risquais de tout foutre en l'air- encore une fois.
Il y avait des vérités qui n'étaient pas bonnes à dire. Des vérités qui pouvaient briser et détruire les personnes ou les liens les plus solides. Alors, je me taisais, invariablement. J'acceptais sans broncher les médicaments, les argiles, les tisanes ; tout ce qui avait des vertus relaxantes et qui pouvait m'aider à calmer mes angoisses. C'était comme ça que les adultes le percevaient. J'étais une enfant angoissée, traumatisée, pleine d'idées étranges comme aller porter secours à un homme adulte pris entre les feux de la Marine et des pirates.
Cet entre-deux dura longtemps. Un peu trop longtemps, même.
Après deux semaines de guérison, puis deux autres à me morfondre malgré tous les efforts des trois hommes qui s'occupaient de moi, un autre problème m'apparut soudain. Un problème qui avait un prénom, un chapeau blanc et qui devait probablement être en train de vivre un des pires moments de son existence.
Law.
J'avais oublié Law.
Pas son existence, bien sûr. Mais j'avais oublié que plus le temps passait, plus il serait compliqué de retrouver sa trace. Il avait vécu pendant longtemps avec la Donquixote family : le garçon était donc rompu à l'art de disparaître sans laisser de trace. Toutefois, le retrouver - alors que Doflamingo lui-même avait abandonné cette idée - n'était pas ma principale source d'angoisse. Comment réagirait-il face à Rosinante ? A cause de moi, son bienfaiteur l'avait complètement oublié.
J'avais bien essayé de raviver ses souvenirs durant les brefs moments où j'étais capable de tenir une conversation, en vain. L'homme était comme une toile blanche. Sa personnalité demeurait intacte, ses réflexes de combattant aussi, mais tout le reste avait disparu. Cela se ressentait dans son comportement : il souriait bien plus, préférait un thé ou un café à de l'alcool, et passait son temps à lire sans être constamment sur le qui-vive. Quand je le voyais faire la sieste sur un fauteuil, le fardeau sur mes épaules se soulageait un peu. D'accord, ce que j'avais fait avait eu des conséquences pour la plupart désastreuses ; mais cela avait aussi permis de sauver la vie d'un homme que j'aimais de tout mon cœur. Si j'étais un jour jugée pour mes actions, j'espérais que cela compterait un peu dans la balance.
- Vous êtes sûr qu'il n'y a personne correspondant à cette description ?
- Certain, p'tite. Pourquoi, c'est si important qu'ça ?
Je secouais la tête. Je m'en doutais. J'avais pris trop longtemps à sortir de mon état léthargique : Law était loin à présent. Même si on continuait à le chercher, je doutais de pouvoir le retrouver avant la parution de sa première prime. En plus, j'avais un autre problème à régler avant.
Rosinante ne pouvait pas rester amnésique pour toujours. Si sa route et celle de Law venaient à nouveau à se croiser (ce que j'espérais), le jeune pirate aurait le cœur brisé. Je devais remédier à cela. Je savais que Rosinante n'aurait jamais voulu oublier qui il était, ni la personne pour qui il avait tout sacrifié.
J'avais fait une erreur. Est-ce que cela avait un lien avec le temps que j'avais mis pour le retrouver ? Avec Ouranos, qui ne soignait peut-être que les vivants ? Ou bien je ne maîtrisais pas assez ce pouvoir que j'avais rejeté depuis son apparition dans ma vie, et je n'avais tout simplement pas été capable de garder son cerveau intact ?
Je me pris la tête dans mes mains. Sôta soupira à côté de moi. Depuis le temps, il devait soit penser que j'étais folle - ce qui n'était pas si loin de la vérité -, soit qu'il abritait une dangereuse criminelle.
- C'est si important que tu l'retrouves, ce gamin ? insista-t-il.
- J'aurais préféré, mais… (je pinçais mes lèvres) Non, laissez tomber. Je crois que ça ne sera pas possible de toute façon. Merci d'avoir essayé.
Sans rien ajouter, le capitaine se contenta de soupirer derechef puis de quitter la pièce pour retourner auprès des autres. Je n'étais plus alitée mais ils préféraient tous me voir au lit pendant encore quelques temps. Quand il n'était pas en train d'aider les membres d'équipage pour essayer de faire accepter sa présence impromptue auprès d'eux, Rosinante restait près de moi. Aujourd'hui, il dévorait des livres sur le climat. Il avait gardé ses excellentes capacités de navigateur ; pourtant, il lisait tout ce qui lui tombait sous la main, météorologie comprise. L'ancien marine avait déjà lu près de trois cents pages de son pavé depuis l'aube et il aurait sans aucun doute commencé un autre avant ce soir. Toutefois, il planta son marque-page dans le livre puis le posa sur la table à côté de lui. Ses yeux inquiets me fixaient avec le peu de discrétion dont il était capable lorsque ses sentiments étaient en jeu.
- Qu'est-ce qu'il y a, Rosinante ? demandais-je sans lever la tête.
Il émit un gargouillement de surprise, sursautant si violemment qu'il manqua de tomber de son fauteuil. Sa maladresse me fit sourire.
- T'es vraiment sensible pour ton âge, hein ?
Mon âge. J'avais à présent neuf ans : physiquement, en tous cas. J'étais née dans la nuit d'un 31 décembre à Marie Joie mais cela me semblait à la fois très proche et très lointain. Une vie entière ou deux s'étaient écoulées depuis mes jeux dans les couloirs des palais ou les gâteaux glissés en cachette aux esclaves.
J'avais neuf ans et, je l'avais réalisé depuis quelques jours, le même âge qu'Ace et Sabo. Cette pensée m'excitait autant qu'elle me terrifiait. J'aurais pu naître à n'importe quelle époque du monde de One Piece, mais par un hasard extraordinaire, j'avais eu la chance de vivre celle-ci. Enfin, "chance"... d'un certain point de vue. Je n'avais pas l'impression d'être particulièrement chanceuse pour l'instant ; mis-à-part pour recevoir de l'aide que je n'avais pas demandé mais dont j'avais désespérément besoin.
Cela impliquait toutefois un autre problème de conscience en plus des autres qui s'accumulaient déjà. Est-ce que je dois aider Sabo ? Sabo, le garçon blond que j'avais vu courir auprès d'Ace dans mes songes dès mon plus jeune âge. Sabo, le futur commandant de l'armée révolutionnaire. Je savais qu'il allait survivre ; là n'était pas le problème. Pourtant, je ne pouvais pas ignorer la douleur inimaginable d'Ace et Luffy lorsqu'ils allaient perdre leur frère. Je ne le savais que trop bien, même si c'était l'adulte en moi qui parlait- la perte d'un proche membre de la famille, si jeune, cela vous marquait à jamais. En fait, je savais que j'étais en capacité d'aider Sabo si je parvenais à convaincre le capitaine de nous rendre vers East Blue dès que possible. Je n'avais pas la moindre idée de comment je parviendrais à le soustraire du joug de ses parents, ni de la façon dont je l'empêcherais de prendre la mer pour se retrouver bombardé par un Noble Mondial. Je pouvais le faire.
Mais est-ce que je dois le faire ?
La question ne cessait de me tourmenter. Sabo survivrait sans moi. Pire encore, je ne savais pas ce que je risquais de changer si je le faisais rester sur l'île de Dawn. Deviendrait-il un pirate ? Est-ce que l'armée révolutionnaire survivrait sans l'assurance, les ressources et la combativité du jeune homme ? Qu'est-ce que cela changerait dans l'avenir du monde ? La dernière fois que je m'étais lancée dans ce genre de situation sans plan préalable, elle avait très vite viré au vinaigre. J'avais sauvé Rosinante d'une mort certaine mais il n'en était pas ressorti indemne, loin de là. Je me retrouvais déjà responsable de lui jusqu'à ce qu'il retrouve la mémoire- ce qui n'arriverait peut-être jamais. Est-ce qu'il était sage de m'impliquer dans la vie de quelqu'un d'autre ? Est-ce que j'en avais encore le droit ?
Ma gorge était prise dans un étau. Rosinante dût remarquer que mon silence s'éternisait car il finit par se lever de son fauteuil. Le matelas grinça quand il s'assit près de moi pour m'ébouriffer les cheveux.
- Tu sais, Skye, je crois que j'ai remarqué quelque chose chez toi. On dirait que tu te concentres surtout sur les problèmes qui te semblent démesurés, et ça te paralyse. Attends de devenir adulte pour avoir une crise existentielle de ce genre, d'accord ?
Il effleura le bout de mon nez gentiment.
- Pourquoi est-ce que tu n'essaies pas plutôt de regarder ce qui se trouve juste en face de toi ? souffla-t-il avec toute la douceur du monde dans ses yeux.
Il souriait. Je tentais d'imiter son expression, bien que de manière un peu pathétique. Cela dût toutefois lui convenir car il ébouriffa mes cheveux de plus belle.
- Tu as peut-être raison, Rosinante.
- Ce n'est pas "peut-être", c'est "sûrement" ! répliqua-t-il avec une moue exagérée. Il faut faire confiance aux grandes personnes, de temps à autre !
- Seulement de temps à autre ?
Sa moue s'accentua. Malgré moi, je laissais échapper un petit rire. Il était adorable. Je ne savais même pas pourquoi il avait perdu autant de temps avec moi mais je n'allais pas m'en plaindre pour autant.
- "Rosinante"... Tu es sûre que c'est mon nom ? continua-t-il à marmonner.
- Oui, pourquoi ?
- Je sais pas… Ça me semble juste… Un peu… (il pencha la tête sur le côté en fermant les yeux, cherchant ses mots) étrange ? pompeux ?
Il sembla se creuser les méninges pendant un moment. Je le regardais faire jusqu'à ce qu'une idée me vienne. Une idée que je n'avais pas osé formuler à voix haute jusque-là.
- … Cora-san ?
Aussitôt, son visage s'illumina.
- Qui ça, moi ? pépia-t-il d'une façon s'accordant peu avec sa taille démesurée.
- Oui, toi. C'était un de tes surnoms, expliquais-je brièvement.
Il hocha la tête une fois, puis deux, avant de se pencher vers moi avec un sourire en gâteau d'anniversaire.
- Tu peux le répéter ? S'il te plaît ? ~
J'avais fini par ressortir de l'infirmerie, après un bon mois et demi de repos suite à notre aventure sur l'île de Minion. L'attention de Rosinante… non, de Cora-san avait porté ses fruits. Certes, je m'accrochais à lui comme si ma vie en dépendait (c'était un peu le cas, soyons honnêtes), mais je parvenais à respirer sans que la vie ne me paraisse entièrement douloureuse et injuste. Je parvenais même parfois à oublier ma condition précaire ; bien que cela ne dure jamais plus que quelques minutes. J'avais de l'expérience. Je savais que même si cela pouvait paraître insurmontable, j'avais survécu à pire que cela. Et surtout, je suis responsable de Cora-san. Auparavant, je m'étais refusée le droit de mourir parce que j'avais peur de ce qui risquait d'arriver au monde si mes frères et sœur mettaient la main sur Ouranos. A présent, j'avais aussi un but : rendre sa mémoire à Cora-san, quoi qu'il en coûte.
Pour bien commencer cette nouvelle péripétie, j'avais décidé de faire table rase d'une manière… radicale. Avec une paire de ciseaux, en fait.
- Euh…
C'était loin d'être aussi simple que dans les films. Le visage déformé par une grimace, j'observais le résultat de mes mésaventures devant le petit miroir fêlé que j'avais dans mon cagibi-cabine. Il y avait des pics dans tous les sens. La coupe n'était pas régulière. J'avais eu beau faire de mon mieux, cela ne ressemblait à rien. Je gémis avant de poser la tête sur mes genoux, que j'avais ramené contre mon torse. Les autres allaient se moquer de moi.
J'en étais encore à me lamenter sur ma coupe ratée lorsque de brefs coups contre la porte me firent sursauter.
- Skye ?
Ah, Cora-san. Je ravalais ma fierté puis, à petits pas, allait lui ouvrir après m'être relevée de ma couchette. Il cilla en me voyant ; une fois, puis deux. Puis un rire irrépressible commença à monter en lui, qu'il étrangla vite en remarquant mon aura maussade. Il se plaqua la main contre la bouche dans une tentative vaine de l'étouffer.
- S-Skye, tu t'es coupé les cheveux ?
- … Non, ils sont tombés tous seuls. (je montrais les ciseaux que j'avais à la main) Oui, Cora-san, j'ai essayé de les couper mais ça ne ressemble à rien.
J'hésitais un instant.
- Tu peux m'aider ? ajoutais-je d'une petite voix.
La surprise lui fit retirer la main qui cachait sa bouche. D'accord, je sais que je n'ai pas l'habitude d'aller vers les autres- mais quand même ! Contre toute attente, un sourire illumina ses traits. Dans sa précipitation, il tenta de rentrer à l'intérieur du cagibi. Mauvaise idée quand on fait trois mètres de haut. Il s'effondra par terre, à moitié assommé après avoir percuté l'embrasure de la porte de plein fouet. Je pouffais doucement.
- Ça va, Cora-san ?
Il me répondit par un geignement, puis se redressa, toujours rempli d'entrain.
- Bien sûr, bien sûr ! Allez, hop ! (il m'attrapa la main d'un geste souple) On va t'arranger ça tout de suite.
Je ne me lasserais jamais de la sensation de sa main dans la mienne.
Même si j'étais faible, même s'il n'y avait pas grand chose que je sois pour le moment capable de faire- tout irait bien tant que nous restions discrets. J'avais un peu moins peur quand je n'étais pas seule.
Et le trou béant dans ma poitrine s'était tari.
