Bonjour, bonsoir à tous, bienvenu chers lecteurs pour ce chapitre tout en douceur. :3
Si j'étais de plus en plus fatigué, je ne profitais pas pour autant de mes après-midi pour dormir. Je trouvais toujours quelque chose d'autre à faire. Souvent je me mettais à écrire après que nous soyons allés chercher un restaurant ou quelque chose à cuisiner et allés nous promener un peu pour visiter la ville.
Le temps passait alors très rapidement et si nous étions assis à la même table à l'auberge, nous ne parlions que très peu, toi le nez sur ta liseuse et moi dans mon précieux carnet, partageant un silence paisible. Quelques fois, Théodore m'appelait et tu t'en allais de bonne grâce trouver un autre endroit pour lire, me faisant invariablement signe de rester où j'étais dès lors que je commençais à me lever.
J'aimais cet équilibre qui s'était instauré naturellement malgré le peu de jours depuis lesquels nous étions ensemble et si notre discussion de ce matin sous l'arbre me paraissait à présent lointaine, je me souvenais de toutes les autres, et si elles n'étaient plus bien claires dans mon esprit, j'en gardais au moins le sentiment général de bien-être et de vive animation qui m'avaient pris.
C'était sans doute aussi cette recherche constante de partage qui me poussait à venir te trouver aussi bien que tu venais parfois me chercher.
Cet après-midi là, la terrasse ombragée acheva de me donner froid et me convainquit de regagner la chaleur toute relative de l'auberge. Je montai d'abord jusqu'aux dortoirs pour prendre mon chargeur de téléphone dont la batterie déclinait et redescendis aussitôt pour me diriger vers la salle à manger qui faisait également office de salle de détente, située en face des escaliers.
La porte ouverte, je fus surpris par le volume sonore des conversations qu'avait su filtrer le battant, mais surtout par la chaleur ambiante diffusée par un poêle en bois régulièrement réapprovisionné. Le contraste entre cette tiédeur accueillante et ma propre température corporelle était tellement intense que j'eus un dernier frisson de froid qui me secoua en un long tremblement.
Je scrutai la salle, passant sur toutes les personnes présentes, les saluant parfois d'un signe de tête, et finis par trouver parmi la petite dizaine de têtes ta broussaille de cheveux bruns ébouriffés.
Dans une impulsion, pour éviter que tu aies l'impression que je te collais, je m'assis à plusieurs places de toi sans rien dire pour finir de retranscrire la journée que nous venions de passer, mes écouteurs enfoncés dans les oreilles. La musique me permettait de me remémorer avec le même amusement que j'avais eu ce moment au bord du canal où j'avais glissé mes bâtons entre mon dos et mon sac. De manière assez étrange, nous avions pris l'habitude dès notre premier jour ensemble de marcher côte à côte, presque épaule contre épaule parfois. Cependant cette fois-ci, la longueur de mes bâtons qui dépassaient t'avait empêché de te rapprocher de moi comme tu le voulais et les bouts en caoutchouc t'étaient rentrés dans ton flanc, juste au-dessus de ton bassin. Tu avais paru surpris et je t'avais taquiné en te disant que c'était un dispositif pour que tu ne puisses pas t'approcher de moi.
-Ah oui, tu ne veux pas que je t'approche ? , m'avais-tu répondu en rentrant dans mon jeu.
-Absolument ! C'est mon espace vital !
Tes yeux avaient brillés d'un air malicieux et une seconde après, tu avais empoigné mon bras à deux mains pour me pousser vers l'eau tout en me retenant.
-Tiens, tu vas voir si tu veux pas être à côté de moi !
J'avais crié malgré moi avant de t'agripper le poignet en te tirant à mon tour et de rétorquer :
-Si je plonge, tu viens avec moi !
Finalement tu m'avais rapproché de toi d'un coup sec et ma perte d'équilibre m'avait précipité contre toi. Nous avions vacillés ensemble puis repris notre marche en souriant comme des enfants.
Je fermai mon carnet une dizaine de minutes plus tard après avoir mis un point final à l'entrée du jour.
Une hospitalière arriva à mon niveau pour remettre quelques bûches dans le poêle et je lui laissai la place pour passer en me levant pour plutôt m'installer à la table derrière moi, à côté de laquelle je venais de remarquer une multiprise. Mon téléphone branché, je décidai de mettre mon carnet de côté et prendre mes écouteurs parce qu'une bouffée de nostalgie et une envie de me détendre m'avait donné envie de regarder des vidéos que j'affectionnais, comme les épisodes de What The Cut ?! par exemple, que j'avais suivi avec bonheur pendant des années.
Attiré également par la possibilité de faire charger ton téléphone même si tu ne l'utilisais pas, tu vins t'assoir à côté de moi et jetas quelques coups d'œil vers mon écran qui chargeait péniblement le contenu convoité. A un énième regard, j'enlevai un écouteur, arrêtai la vidéo et te regardai :
-Tu veux regarder avec moi ? Je pense que des gens ont fait des sous-titres anglais sur la plupart des épisodes.
Ta chaise racla un peu le sol lorsque, éternel curieux oblige, tu te rapprochas de moi d'un air intéressé.
-Qu'est-ce que c'est ?
-Comment expliquer le plus simplement possible… C'est un mec qui fait une review de trois vidéos un peu « what the fuck » par épisode avec un humour…
Je ne finis pas ma phrase, me contentant de prendre une inspiration et de lever les yeux au ciel. Ca parut suffisamment explicite puisque tu ris en te décalant un peu plus vers moi et tu attrapas l'écouteur que je te tendais.
Plus la vidéo avançait, plus je me rendais compte que j'aimais vraiment entendre ton rire, parce qu'il survenait au même moment que le mien ou bien qu'il l'entraînait. Te voir apprécier et rire de bon cœur à un contenu qui n'était même pas dans ta langue et qui était presque enfantin avec toutes ces grossièretés m'attendrissait un peu malgré moi. C'est pourquoi je fus déçu lorsque le wifi coupa la vidéo et nous arrêta dans un rire montant. Tu soupiras de concert avec moi et me souris doucement.
-On regardera la suite plus tard.
-Mmh, le wifi sautera sans doute moins quand tout le monde sera parti manger.
Tu approuvas en te penchant par-dessus moi pour atteindre une commode dont tu fouillas le tiroir et en sortis un paquet de cartes avec un petit sourire. Lorsque je vis que tu ouvrais la bouche pour parler, les yeux pétillants, je pris les devants et dis :
-Oh, tu tiens encore à ce que je te fasse perdre ?
Ton sourire s'accentua.
-Tu penses pouvoir réussir à faire ça ? , te moquas-tu.
-Mais je l'ai déjà fait. Ah, la perte de mémoire chez les personnes âgées… Allez, viens là que je te la rafraîchisse.
Notre partie parfois bruyante, nos éclats de voix et nos rires n'attira pas pour autant l'attention sur nous. Du moins pas celle de tout le monde.
Une blonde assise sur un canapé se leva et claudiqua vers nous tandis que tu t'exclamais à grands bruits, la tête contre la table, parce que je venais de te prendre tes dernières cartes. Je la vis du coin de l'œil et me rembrunis à l'idée qu'elle vienne nous déranger.
Quand elle s'assit, la chaise craqua et tu posas finalement un regard devenu instantanément neutre sur elle. Elle nous salua mais me regarda à peine avant d'entamer la conversation avec toi. Evidemment, toujours affable et gentil, tu répondais avec ton amabilité naturelle et tentais parfois de m'introduire dans la conversation pendant qu'elle te dévorait des yeux et que je battais vigoureusement les cartes, le regard dans le flou mais un peu furieux quand même.
Je ne pouvais m'en empêcher mais je singeais, plus ou moins intérieurement, chacune de ses mimiques, la moindre de ses intonations de voix. J'avais beaucoup de mal à admettre que tu puisses parler à quelqu'un d'autre que moi. En dépit de ma logique et de ma maturité, je te voulais uniquement pour moi, dans notre bulle. Mes propres réactions me désarçonnaient et alimentaient ma colère d'un énervement incontrôlable envers moi-même. Aussi ne répondais-je que du bout des lèvres aux rares questions qu'elle me posait. J'avais trop peur que si je ne me bridais pas, j'allais finir par exploser d'un seul coup et qu'elle en aurait pâti sans le mériter.
Je ne sus pas si tu avais senti mon agacement ou si tu avais toi-même envie de couper court à la conversation mais tu trouvas un moyen pour l'abréger poliment sans qu'elle ne se rende compte de quoique ce soit. Elle repartir avec un joli sourire qui accentua mon envie de me lever d'un coup pour partir me calmer mais tu posas tes yeux vert sur moi et mon agressivité commença à fondre.
-On va dans le couloir pour essayer d'avoir du réseau et regarder la fin de la vidéo ?
J'acquiesçai et débranchai mon chargeur d'un geste sec pendant que tu regroupais les cartes qui s'étaient éparpillées lorsque je les avais presque jetées.
Tous mes gestes étaient nerveux et rapides et j'entendais, puisque j'évitais de te regarder, que ça t'obligeait à accélérer le rythme pour rassembler tes affaires.
Je ralentis malgré tout et lorsque je te sentis derrière moi, j'ouvris vivement la porte.
L'obscurité et le froid qui régnaient dans le couloir me prirent au dépourvu et j'eus du mal à voir vers où j'avançais. J'allumai l'écran de mon téléphone sans rien dire et partis m'assoir sur deux petits fauteuils collés côte à côte, ressemblant donc plus à un canapé, et tu continuas ta route vers les escaliers en m'informant que tu revenais dans peu de temps. J'en profitai pour m'allonger, les yeux fixés sur le plafond que je distinguais à peine, les lumières provenant des dortoirs ne suffisant pas. Une fois que mon dos eut craqué, je soupirai avec bonheur en me laissant aller contre l'assise confortable rendue moelleuse par le temps et le passage et c'est la lumière de ton téléphone braqué sur moi et ta voix menaçante qui m'apprirent ta présence au dernier moment.
-Eh, toi ! Tu n'as pas le droit de t'allonger et de dormir ici !
Tu ne vis pas mon léger sursaut et ma mine interloquée et ce fut ta propre bêtise qui te fit rire, ainsi que l'air exagérément désespérée que je tâchais de prendre mais qui ne cacha pas pour autant mon amusement.
Je me redressai pour te laisser une place à ma gauche et tu t'affalas sans trop de grâce avant d'étendre tes jambes devant toi et de les croiser, tes orteils nus bougeant légèrement dans tes sandales.
Tandis que je retournai dans mon historique youtube pour relancer l'épisode de What The Cut ?!, tu te redressas en te tortillant et ton mouvement amena ton épaule contre la mienne. Je sentis mon biceps rouler contre le tien lorsque je tournai mon bras pour te présenter l'un de mes écouteurs que tu pris et enfonças aussitôt. Nous attendîmes que la vidéo charge un peu, en silence, tandis que ta chaleur corporelle qui se diffusait par tous les points de contact entre nos deux corps me permettait d'oublier un peu que le couloir n'était pas chauffé.
Ce soir-là, sans qu'une nouvelle fois je puisse dire exactement comment est-ce que je le sentais, tu dégageais quelque chose de très doux et rassurant qui acheva de m'envelopper dans une bulle de confort qui me permit de me relaxer malgré notre proximité. Sans vraiment y faire attention, je lançai la vidéo qui reprit automatiquement là où nous nous étions arrêtés avant que le réseau ne fasse des siennes.
Quand ton premier rire te secoua, ce fut tout mon corps qui trembla avec le tien, les ondes de ton bonheur se propageant jusqu'à moi par nos épaules, nos hanches, nos cuisses, nos genoux. C'était une sensation étrange que de se sentir à la fois proche physiquement de quelqu'un mais également connecté psychiquement sur un nouvel autre plan avec cette même personne.
-Malgré son humour et le ton que prend son personnage, il est quand même loin d'être con. , t'exclamas-tu après quelques minutes alors que la musique d'outro se lançait et que je dansais sur place pour me dégourdir les membres.
Au fil des épisodes, je te sentais t'affaisser contre moi, ta tête allant parfois jusqu'à légèrement reposer sur la mienne sans que tu ne fus pour autant endormi, la majorité de tes manœuvres me paraissant être sur le coup pour mieux voir l'écran de mon téléphone posé sur mes genoux. Pourtant, même lorsque je l'éteignis subitement à la fin d'un énième épisode tu ne bougeas pas et après quelques instants dans le noir et le silence, tu me proposas d'écouter une émission où des narrateurs contaient des histoires d'horreur, ce que j'acceptai, intrigué, quoique peu certain d'être capable de tout comprendre.
Tandis que tu cherchais le fichier audio sur ton propre portable, je frissonnai longuement, parce que le fait que tu t'étais redressé m'avait coupé de ta chaleur et je n'avais plus aucune distraction pour me détourner de ma sensation de froid.
-Ca va ? , finis-tu par demander.
-J'ai froid. , lâchai-je laconiquement.
Tu cessas de regarder ton téléphone un instant avant de reprendre tes recherches.
-Tu veux ma veste ?
L'offre était tentante.
-J'ai pas envie que tu aies froid toi aussi. , dis-je en pensant à ton t-shirt dont les manches courtes dépassaient à peine de ton horrible doudoune sans manches cachée sous ton coupe-vent.
-Oh, non, ça va aller, t'inquiètes pas.
Je scrutai un court instant ton visage éclairé par la faible lumière de ton portable et répondis à voix basse.
-T'es sûr ?
Tu posas aussitôt le téléphone à côté de toi et te levas pour retirer ta veste sans me donner de coups de coude puis me la tendis. Comme j'hésitais encore, tu insistas un peu plus et je finis par l'accepter en disant, toujours à voix basse, un merci un peu chantant.
Tu te rassis alors que je plaçai ton coupe-vent comme une couverture parce que je n'avais pas le courage de prendre le temps de l'enfiler et je plongeais mon nez sous la capuche pour percevoir un peu mieux ton odeur qui m'entourait.
Finalement, tu quémandas mes écouteurs et les branchas pendant que je me laissai un peu glisser contre le dossier et m'appuyai contre toi. Si dans cette position nos jambes ne se touchaient plus, elle avait au moins le mérite de me permettre de poser ma tête sur ton épaule sans que l'écouteur dans mon oreille ne me dérange.
L'audio en route, tu éteignis l'écran et mis ta tête sur la mienne. Quelques unes de tes mèches caressaient doucement mon front. La chaleur procurée par ta veste et ton contact ainsi que ton odeur omniprésente me berçaient agréablement, ouvrant la porte à toute ma fatigue accumulée qui semblait enfin venir me chercher maintenant que je me l'y autorisais.
J'écoutais d'une oreille distraite l'histoire qui semblait plus comique qu'effrayante. Même s'il paraissait clair que cet épisode que tu avais sélectionné parce qu'il était court n'était pas du tout comme ceux que tu aurais aimé me faire découvrir, j'en profitais tout de même pour continuer à exercer ma compréhension de l'anglais.
Mes yeux me piquaient de plus en plus à mesure que les minutes s'égrenaient et je finis par les fermer pour somnoler, n'osant pas te dire que je souhaitais dormir, afin de rester encore un peu avec toi.
La salle à manger se vidait peu à peu, les pèlerins passant devant nous pour accéder aux dortoirs et alors que nous écoutions toujours l'histoire, quelqu'un y éteignit la lumière. Peu de temps après, la lumière au premier étage suivit. Tu bougeas doucement en murmurant :
-On devrait peut-être aller nous coucher nous aussi.
-Mmh. , répondis-je mollement.
Tu coupas l'enregistrement et je me forçai à m'étirer. Je me levai à ta suite en te tendant ta veste.
-Tu es sûr que tu n'en veux plus ?
-Moui, c'est bon, je vais rejoindre mon lit et mon sac de couchage qui m'attend. , marmonnai-je.
Tu la pris et nous montâmes les escaliers à la lumière de nos téléphones. Arrivés au palier, comme nous avions été répartis dans des dortoirs différents, nous nous fîmes un signe pour nous souhaiter bonne nuit.
Alors que je traversai le plus silencieusement possible mon dortoir jusqu'à mon lit en hauteur et que je camouflai autant que possible la lumière de mon téléphone, je me demandai si le lendemain nous partirions ensemble. J'avais toujours ce doute le soir lorsque nous partions nous coucher même si j'aurais peut-être dû supposer que si nous n'en parlions pas, surtout en passant de bons moments ensemble, c'était que nous allions vraisemblablement poursuivre encore un peu la route ensemble.
J'éteignis la lumière après avoir repéré l'accès à mon lit, l'échelle aux barreaux glissants qui bougeait au moindre mouvement qui menait jusqu'à la rambarde du bout de lit que j'allais devoir franchir. Je me résignai à le faire dans le noir et tâchai d'oublier momentanément ma peur de tomber pendant la nuit parce que le lit ne possédait aucun garde-fou sur les côtés.
Dans le silence des dormeurs, bien que j'essayais de bouger dès que quelqu'un ronflait bruyamment, le frottement de mes vêtements me paraissait faire un boucan qui me gênait terriblement. Je ne savais que trop ce que ça faisait de se faire réveiller par des couche-tard pour ne pas avoir honte d'en faire parti cette fois-ci, bien que je fisse de mon mieux pour être de ceux qui n'étaient pas trop dérangeants.
Une fois dans mon sac de couchage après un dangereux vacillement vers le vide, je tentai de ne penser à rien pour m'endormir plus vite. A rien, et surtout pas à la sensation de manque qui accompagnait la redécouverte du froid par les endroits qui avaient été en contact avec ton corps.
Il est plus long que le précédent, j'espère au moins qu'il vous a plu :)
