Sam se remet lentement. Très lentement. Quant à Dean, il a la ferme intention de le retrouver ^^ je vous laisse voir ça !
Castiel avait envie de se boucher les oreilles. Il ne voulait pas entendre ça, mais ne pouvait pas s'en empêcher. Il devait savoir. IL NE VOULAIT PAS SAVOIR. IL AVAIT BESOIN DE SAVOIR.
Les mots sortaient de la bouche de Sam, précipités, d'une horrible précision, avec un nombre incalculable de détails racontés d'une voix neutre qui rendait l'histoire plus terrible encore.
Parfois, il pleurait. Parfois, il s'arrêtait brusquement pendant plusieurs minutes, accordant à Castiel un répit inespéré. Et il continuait encore, reprenant son histoire là où il l'avait interrompue.
Claire écoutait aussi, la plupart du temps, jusqu'à ce qu'elle s'endorme sans prévenir, épuisée, d'un sommeil peu réparateur et empli de cauchemars.
Trois semaines s'était écoulées depuis que l'ange avait sauvé Sam, et il regrettait presque le silence des deux premières semaines, où le chasseur avait peut-être prononcé en tout et pour tout une quinzaine de mots.
Et tout à coup, un matin où Claire venait le raser comme elle le faisait tous les jours, et lui donner à manger, il avait ouvert la bouche et prononcé d'une voix rauque :
« je voulais en finir définitivement. J'avais appelé Dean pour qu'il me tue. »
Et depuis les mots s'enchaînaient, sans fin. Sam dormait encore moins que Claire, et pourtant Dieu seul savait combien il en avait besoin. À la fin d'une phrase, il fermait les yeux, et Castiel savourait la demi-heure, parfois l'heure de répit qui lui était accordée. Il veillait sur leur sommeil, puis écoutait toutes les tortures que Sam avait subies.
Dans les mots du chasseur, il y avait un terme qui l'interpellait. « l'Événement ». Il ne comprenait pas ce que c'était. Il sentait bien l'importance que ça avait pour l'humain, celui-ci situant la chronologie de sa torture en deux axes. Avant et après l'Événement. Avant et après « Ça ».
Quand il avait donné la date à laquelle il avait appelé Dean pour la dernière fois, juste avant de se faire enfermer, Castiel avait eu un vertige, et Claire, elle, s'était enfermée dans les toilettes pour pleurer.
Huit ans.
Dean avait enfermé Sam pendant huit ans. Il s'était amusé avec lui pendant huit putains d'années !
Il se concentra à nouveau sur les paroles du chasseur, reprenant le fil.
_ Crowley lui a téléphoné. Il était en train de m'ouvrir le ventre avec un couteau à découper la viande.
Bientôt Castiel n'en pourrait plus. Mais ce que Sam avait subi, il devait bien pouvoir l'entendre, non ?
Sam dormait. Enfin. Claire et Castiel échangèrent un regard soulagé. Le chasseur se fichait que quelqu'un l'écoute ou pas, il parlait dans le vide, pour lui-même, mais eux se sentaient obligés d'écouter tout ce qui lui était arrivé.
_ Pourquoi il fait ça ? demanda Castiel d'une voix cassée.
Ce n'était pourtant pas lui qui avait parlé toute la journée, au contraire.
_ Il a besoin de faire sortir tout ce que Dean lui a fait subir, expliqua doucement Claire, pour ne pas réveiller Sam. Même si je ne suis pas sûre que ce soit la bonne solution…
_ Mais qu'est-ce qu'il faudrait qu'il fasse, Claire ? J'ai l'impression que tout ce qu'il fait depuis qu'il est revenu n'est pas la bonne chose pour guérir !
_ Je n'en sais rien ! s'enflamma la jeune femme en lui lançant un regard noir. Peut-être que tout simplement il ne peut pas guérir, Castiel !
Le silence s'abattit soudain, alors qu'elle plaquait une main sur sa bouche, s'apercevant de ce qu'elle venait de dire. Ils se dévisagèrent, et finalement, elle le regarda d'un air désolé.
_ Castiel, ça fait huit ans qu'il est torturé par un connard sans cœur qui le connaît dans les moindres détails ! reprit Claire. Il y a énormément de chances que Sam ne s'en remette jamais !
_ Sam s'en remettra ! Il s'est remis de la Cage, il s'est remis des épreuves !
_ Mais Dean était à ses côtés, rétorqua-t-elle d'une voix qu'elle tenta d'adoucir. Il était toujours à ses côtés. Tu n'es pas Dean, Castiel. Tu n'es pas le frère de Sam.
_ C'était la place qu'ils m'avaient offerte… répondit Castiel d'une voix rauque. Avant… Avec Sam et Dean. Mais je l'ai abandonné… Je peux pas l'abandonner à nouveau, Claire… Je peux pas le perdre une seconde fois…
_ Tu n'es pas Dean, Castiel, répéta-t-elle. Et tu ne le seras jamais… Les frères Winchester… sont différents… on le sait tous les deux. Personne ne pourra jamais prendre la place de l'un ou de l'autre. Mais… on sait aussi qu'ils ont du mal à vivre l'un sans l'autre…
Et dans ce cas-là, « du mal » signifiait « impossible ». Castiel le savait. Sam et Dean, c'était un tout. Il n'y avait pas le premier sans le second, ou en tout cas, pas longtemps. Ils étaient dépendants l'un de l'autre. C'était aussi pour ça que Sam avait appelé son frère plutôt que de se suicider. Parce que sa vie devait finir comme elle avait commencé : avec Dean.
Dean entra tranquillement, chacun de ses pas exprimant une totale confiance en lui qui frisait l'arrogance. C'était si simple. Plusieurs infirmières rougirent sur son passage, mais il les ignora. Quelques semaines plus tôt, il leur aurait souri, et leur aurait sans doute accordé quelques heures de son temps. Maintenant, il n'en avait plus, du temps. Chaque parcelle de son être suppliait le retour de Sammy. Ce n'était pas une simple envie, c'était un besoin, comme il aurait eu besoin d'air s'il était humain. Sans son petit frère, il s'étouffait lentement.
Mais il était temps de retrouver sa bouffée d'oxygène. Et de tuer lentement Castiel par la même occasion. Peut-être en manipulant Sam pour que ce soit lui qui le fasse. Ça, c'était le genre de trucs qui le faisait bander. Son Sammy, couvert de sang d'ange. Il l'imaginait tellement bien égorger son connard d'ange gardien avec les dents, puis lentement, se lécher les lèvres pour récupérer le sang qui coulait.
Il imagina Sam, avec des yeux noirs, lui souriant avec un petit air sadique.
Bordel, il avait une érection. Preuve de la sensualité de son frère en tant que démon.
Enfin arrivé à destination, il poussa la porte. Bon Dieu que ces hôpitaux étaient mal surveillés.
Le gamin était éveillé, mais ne se donna pas la peine de tourner la tête. Sale gosse. Ça lui apprendrait, tiens.
_ Salut, mon cœur, grogna Dean.
Elliot Jones se tourna vers lui, surpris, et le reconnut immédiatement. Il devint livide, et son regard s'emplit de colère :
_ T'es le tueur d'Edith.
_ Hey. C'est moi. Comment tu va depuis la mort de ta grande sœur ?
_ Espèce de fils de pute !
Il sauta de son lit, mais Dean était bien trop rapide et trop fort. D'un geste, il le plaqua contre le mur, main sur la gorge.
_ Personne ne t'a cru, hein ? Papa, maman, c'est un démon qui a tué grande sœur. Ça passait quand t'étais petit, mais plus tu as grandi, plus les gens t'ont dévisagé, jusqu'à ce que papa et maman t'envoient ici.
Le démon lui fit voir ses yeux noirs, avec un grand sourire :
_ Où il est ?
_ Quoi… Qui ? balbutia Elliot d'une voix étouffée, tentant de respirer.
_ Mon petit frère. Tu dois être au courant des nouveaux arrivants, non ? C'est le meilleur hôpital de ma région, Castiel l'a forcément envoyé ici, je veux dire… merde, Sammy est suicidaire ! Et je suis certain que tu l'as reconnu, ça devait être marquant pour toi.
_ Je sais pas qui est Sammy… haleta Elliot. Mais l'autre… Castiel… Il est venu avec une femme… une infirmière… il vous cherchait… Il a eu un choc quand il a appris que l'autre type sur la photo était mort…
_ Explique, ordonna Dean en relâchant légèrement son étreinte.
_ C'était d'abord elle… Elle a dit qu'elle était infirmière… Je me rappelle plus son nom…
_ Tu ferais mieux de réfléchir rapidement.
Dean retint un sourire. C'était si simple. Ce gamin avait beau lui en vouloir pour la mort de sa sœur aînée, elle était morte des années auparavant, et il voulait vivre. Alors il déballait tout au meurtrier d'Edith.
_ Clary, je crois… Elle était avec ce type… Castiel… Et ils vous cherchaient. Ils avaient une photo de vous avec cet autre type que vous avez tué juste avant de… d'en finir avec Edith. Ça les a complètement détruit d'apprendre que vous aviez tué votre ami… Surtout l'infirmière… Elle s'est mise à pleurer comme une madeleine en répétant son nom… C'était quelque chose comme euh… Sam, je crois. Et après ils sont partis.
_ Il y a combien de temps ?
_ Euh… Un mois et demi…
Dean relâcha complètement la gorge de Jones.
_ Merci pour tout, Elliot. Tu sais, je visais pas ta sœur en particulier. Sammy m'avait énervé, et j'ai pété un plombs. Tu vois ce que c'est.
A l'évocation de la mort de sa sœur, les yeux d'Elliot, remplis de larmes l'instant d'auparavant, se séchèrent, et le fusillèrent du regard.
_ Espèce de fils de pute ! Elle le méritait pas !
_ Bien sûr que non, elle ne le méritait pas, Elliot. Et toi non plus, tu ne méritais pas cette vie là. Et Sammy non plus.
Sa main fit un long mouvement rapide, brisant net la nuque de l'adolescent.
_ Mais je m'en fous.
Ce matin-là était différent des autres, Castiel le sentit au moment où Sam se réveilla. Le soir précédent, il s'était arrêté au moment où, pour la première fois depuis des années, Dean le lavait. Et, en croisant son regard vert, il comprit que le chasseur ne poursuivrait pas. Il ne pouvait pas. Peut-être était-ce trop récent, ou trop dur. Dans tous les cas, Castiel resta immobile, laissant l'initiative à l'humain.
_ … Tu m'aiderais à me lever… ? demanda Sam d'une voix hésitante.
L'ange ne posa pas de question, et offrit son bras au chasseur.
Les pas de l'humain l'entraînèrent vers la salle de bain, où il lâcha l'épaule de Castiel pour s'appuyer sur le lavabo et saisir le rasoir dans ses grandes mains déformées par les tortures de Dean. Toutes les traces qu'il avait sur le haut du corps donnaient envie de vomir à l'ange. Il aurait aimé les guérir, les faire disparaître. Et quand il fouillait un peu dans la tête de Sam, il y trouvait, profondément enfouies ou émergeant à la surface, les mêmes cicatrices, le genre de choses qu'il ne pouvait pas faire disparaître d'un simple toucher.
Castiel était prêt. Si jamais le rasoir de Sam se dirigeait trop près de sa gorge, il était prêt à l'arrêter, à le soigner. Au lieu de ça, le chasseur se contenta d'attraper la mousse à raser et s'en étala difficilement sur le visage.
_ Tu veux que je le fasse ? proposa Castiel, mais Sam, concentré, l'ignora.
Les sourcils froncés, il s'appliquait, et l'ange sentait que la tâche pourtant simple employait toutes ses forces, qu'elles soient physiques ou mentales. Le bras avec lequel Sam se soutenait au lavabo était tendu, comme chaque muscle de son corps. Il s'autorisa une petite incursion dans la tête de Sam, afin de savoir à quoi s'attendre.
Dans son esprit, une seule chose comptait. Finir ce qu'il était en train de faire. Tout à coup, Castiel se sentit dans le corps du chasseur. Il sentit ses muscles bandés, la difficulté que Sam avait de lever le bras à chaque fois, ainsi que de bouger le poignet. Il sentit la peur que la lame du rasoir glissant sur sa peau provoquait. Les battements précipités de son cœur. Sa main gauche qui tremblait sous l'effort insoutenable qu'était de soutenir le poids de son corps.
Et Dean.
Comme toujours, Dean était partout. Castiel, et donc forcément Sam, le voyait partout. Quand le chasseur relevait ses yeux verts au niveau du miroir, ce dernier ne lui renvoyait pas son reflet, mais son frère aîné.
« Je suis toujours là, Sammy »
Sam ferma les yeux un instant, et Castiel sortit de sa tête avec une migraine et la peur au ventre. Il observa le chasseur, préférant son point de vue extérieur. L'humain jouait la comédie à merveille, il avait l'air presque normal, mais dans sa tête, c'était le chaos. Pour éviter de penser à son frère aîné, il était obligé de se concentrer sur chaque geste qu'il faisait, d'accentuer la douleur pour ne penser qu'à ça.
_ Tu n'es plus là, articula Sam silencieusement, du bout des lèvres. Tu. N'es. Plus. Là.
Castiel resta immobile, silencieux. Les paroles de Claire repassaient en boucle dans sa tête.
Elle avait forcément tort. Bien sûr que Sam s'en remettrait. Il ne pouvait pas faire autrement. Il était Sam Winchester. Il ne pouvait pas finir ses jours dans un hôpital psychiatrique ou l'éternité à se faire torturer.
Mais cela faisait longtemps que « c'est un Winchester » n'était plus un argument valable.
Quand Claire se réveilla, elle fit face à un lit et un siège vide. Elle eut un instant de panique, avant de se dire que s'il y avait eu un combat ou un problème, elle se serait réveillée. Elle se leva, défroissa rapidement ses vêtements fripés, et rejoignit la cuisine, également déserte. Sentant à nouveau l'inquiétude monter, elle se dirigea vers la salle de bain. Des poils et de la mousse à raser gisaient dans le lavabo qui n'avait pas été rincé. Elle s'en chargea rapidement, et se rendit dans le salon, où elle trouva Sam allongé sur le canapé, et Castiel feuilletant un magazine d'un air un peu trop désinvolte. Elle commençait à savoir quand il voulait cacher quelque chose.
_ Sam dort, commenta-t-il en l'apercevant. Il s'est rasé seul, ce matin, je crois que ça l'a épuisé.
_ C'est bien, répondit-elle. Ce sont des progrès.
Mais leur propos leur semblaient creux à tous les deux. Ce n'étaient pas réellement des progrès. Pas tant que Dean hanterait chacune des pensées de Sam.
_ J'ai un peu parlé avec lui, reprit-il après un silence inconfortable plein de sous-entendus.
_ Vraiment ? De quoi ?
_ De toi.
Claire avait bien compris que Sam ne l'avait pas reconnue. D'abord parce qu'elle n'avait jamais occupé dans sa vie une place aussi importante que Dean, Castiel ou Crowley, ensuite parce que physiquement, son âge avait doublé.
_ Il t'aime bien.
Castiel déglutit, comme si ce qu'il allait dire lui faisait mal.
_ Oui, il t'aime beaucoup… Et… tu l'aime aussi… Et… vous êtes dans la même situation… Immortels… Alors…
Un long silence suivit les paroles interrompues de Cas', que Claire n'osa pas rompre.
_ Alors je me disais que je pourrais m'occuper de ça… Quand Sam sera guéri… Si c'est le cas un jour… Tu aurais ce que tu voudrais… Lui aussi… Il a toujours voulu… Une famille… Alors… Euh… Vous deux, vous pourriez… Vous pourriez vivre une vie de famille. Avoir des enfants, loin de Dean, loin du monde surnaturel. Et vous mourrez, d'ici soixante ans… Peut-être soixante-dix…
La jeune femme, sous le choc, se laissa tomber dans un fauteuil, en comprenant la mesure de l'offre que Castiel lui proposait. Leur proposait à Sam et elle.
Son rêve inaccessible, trouver un homme bon et gentil, et avoir des enfants qui mourraient longtemps après elle. Cesser de voir ses amis et proches mourir pour vieillir en même temps qu'une autre personne. Avec une autre personne.
Sam aussi voudrait une telle chose, elle le savait.
Et il était loin d'être le pire homme du monde, au contraire. Il était plutôt une belle représentation du prince charmant, avant du moins. Maintenant, il était un homme blessé par la vie. Mais s'il guérissait…
_ Tu lui as proposé ? demanda-t-elle d'une voix plein d'espoir.
_ Non. Pas encore… J'aimerais… J'aimerais lui proposer quand il saura qui tu es… Vraiment, je veux dire…
Elle savait que son enthousiasme attristait Castiel. Elle devrait le quitter. Ils devraient le quitter tous les deux. Mais malgré ça, le cœur de Claire se gonfla d'espoir.
Elle voyait le bout du tunnel. Peut-être qu'un jour, elle pourrait en sortir, avec Sam à ses côtés.
Voilà... J'espère que ça vous a plu !
