Résumé : Après une veillée elfique riche en émotions, Sharon et les Elfes font route vers Elostirion, même qu'il va falloir lire ce chapitre pour connaître la suite :p

Désolée pour le temps d'attente, j'ai une période de creux comme ça fait longtemps que je n'en ai pas eu une, ça me stresse, me déprime et coupe du coup toute inspiration (pour cette fic en tout cas... Parce que forcément, j'ai de l'inspiration pour des trucs qui n'ont rien à voir è.é)

Mais comme on dirait que mon cerveau a décidé de se remettre tout doucement à réfléchir et que j'ai un peu d'avance, je ne vous laisse pas attendre plus longtemps (y'en a qui bavent d'envie, je le sais. Je vous ai vus.) En espérant que ce chapitre vous plaira à tous !

Disclaimer : Sharon et son harem d'Elfes sont à ouam (wesh!), le reste est la propriété de Sir Tolkien. Même qu'il veut pas partager. Bouh.

Remerciements

Plume : Malheureusement, je ne vais pas pouvoir me pencher sur le caractère de chacun des dix Elfes présents, il n'y en a que quelques uns qui sortiront un peu du lot :) Quant à ta candidature pour être la fan n°1 d'Haldamir... *aiguise son couteau de cuisine, regard de psychopathe on* Haldamir est à moiiiiiiiiii ! Mooonnn préccccieuuuuux ! (mais comme je suis gentille, je t'accorde la deuxième place ;) ) Merci à toi pour ta review en tout cas et pour ton enthousiasme ! J'espère que tu aimeras ce nouveau chapitre !

Mais aussi Strider'Arbalest-le-lapin-blanc (en r'tard, en r'tard... :p), mimi70, Laziness-Potter Silverstone, Gladoo89, Melior et senseï. Vos reviews et vos encouragements me font chaud au cœur =3


- Dame Sharon, regardez !

- Elostirion...

Au moment même où Haldamir prononçait ce nom, le petit groupe de cavaliers déboucha sur un magnifique point de vue, situé au sommet de la colline abrupte dont il avait entamé l'ascension quelques heures plus tôt. Avec une synchronisation parfaite, les Elfes stoppèrent leurs montures, suivis de près par Haldamir, en compagnie duquel chevauchait Sharon. Fébrile, celle-ci écarta d'un revers de main agacée la branche qui lui barrait la vue et talonna discrètement Aël, qui ne sortait pas du bois assez vite à son goût. Mais plutôt que de lui obéir, l'animal ralentit encore le pas, comme pour faire comprendre à Sharon qu'elle n'avait pas saisi toute la solennité du moment. La jeune femme, sur des charbons ardents, fut d'ailleurs sur le point de le talonner à nouveau lorsque les branches des arbres disparurent enfin, lui révélant toute la magnificence du paysage qui lui faisait face.

- Wow... murmura-t-elle.

Ce fut tout ce qu'elle put trouver pour exprimer ce qu'elle ressentait. Face à elle, des collines verdoyantes à perte de vue, dont le soleil éclatant de ce début de matinée sublimait toute la palette de couleurs, descendaient en pente douce vers des rivages que Sharon ne pouvait voir encore, mais qui bordaient une large embouchure menant à l'océan. Et non loin de cette même embouchure, scintillantes comme des diamants, s'élevaient les trois tours dont lui avaient parlé les Elfes, dont elle devina que la plus grande d'entre elles devait être celle d'Elostirion. Plus blanche que la neige, plus brillante qu'une tour de verre, Elostirion se démarquait, dominait, régnait sur les alentours, seul point de repère au milieu de cette nature sauvage qu'elle avait à présent devant elle, seul vestige de ce temps ancien dont aimaient tant lui parler les Elfes. A son sommet, une mince aiguille de marbre blanc tutoyait les cieux, tandis qu'un balcon que Sharon devinait superbement ouvragé ornait son pourtour aux trois-quarts. La base de la tour quant à elle, restait invisible encore, une colline la cachant aux regards.

Après de longues minutes passées à admirer la tour en silence et à écouter le doux ressac de l'océan qui se perdait à l'horizon, le regard gris de la jeune femme se détourna un instant pour venir se poser sur les visages de ses compagnons de voyage. La même fierté qu'elle avait entendue dans la voix d'Haldamir dansait dans leurs yeux, mêlée à l'émerveillement et à l'impatience d'y être enfin, et Sharon fut soudain frappée de voir à quel point les Elfes ressemblaient à Elostirion. Car tous deux évoquaient à leur manière la grandeur et la magnificence d'une époque passée, dont seules quelques rares traces éparses subsistaient encore, et tous deux amenaient en elle cette nostalgie étrange d'un monde qu'elle n'avait pas connu, mais dont elle savait que jamais plus il ne retrouverait sa gloire d'antan... A nouveau, son regard se posa sur la tour et une étrange émotion lui noua soudain les entrailles. De la tristesse, comprit-elle. Ils touchaient presque au but à présent. Elostirion. La fin de leur voyage. La dernière halte des Elfes avant qu'ils ne quittent ces terres pour ne jamais y revenir...

- Elle est belle, n'est-ce pas ?

Le souffle léger d'Haldamir vint caresser ses cheveux et Sharon sentit son cœur se serrer.

- Elle est magnifique, souffla-t-elle.

Mais ce n'était plus Elostirion qu'elle regardait. C'était les Elfes. Ceux qui, durant ces dix jours passés ensemble, étaient devenus non seulement ses compagnons de voyage mais également ses amis, pour la plupart d'entre eux. Par les Dieux, comment pourra-t-elle seulement continuer de se construire une vie en ce monde en sachant qu'elle ne les reverrait jamais ? Qu'elle ne le reverrait jamais ? A cette pensée, le nœud dans son ventre se fit plus insupportable encore et des larmes montèrent à ses yeux. Derrière elle, Haldamir se pencha légèrement.

- Qu'avez-vous ? murmura-t-il, inquiet.

- Une pensée désagréable, rien de plus, répondit-elle d'une voix lointaine.

- Est-ce possible face à si belle vision ? plaisanta l'Elfe.

- Oh oui, c'est possible...

La voix de la jeune femme n'était plus qu'un chuchotement ténu. Surpris, Haldamir voulut lui demander ce qui la chagrinait à ce point mais il n'en eut pas le temps. A l'avant, Mahtan avait amorcé la descente de la colline, suivit par le reste du groupe et il n'eut d'autre choix que de se mettre en route à son tour. Non loin d'eux, monté sur un bel étalon alezan, Aerandir commença soudain à chanter et ses compagnons ne tardèrent pas à joindre leurs voix à la sienne. La mélopée était d'une poignante mélancolie.

- Que chantent-ils ? demanda Sharon.

- Ils chantent la chute de Númenor et la nostalgie des hommes qui ont perdu leur terre, lui expliqua Haldamir.

- Parlez-m'en.

- L'île de Númenor est située dans la Grande Mer, très loin au large de la Terre du Milieu, dit-il en désignant l'océan. Elle fut créée et offerte par les Valar à ceux du peuple des Hommes qui, de leur temps, avaient combattu Morgoth. Des siècles durant, Hommes et Elfes vécurent en paix, tissant de profondes relations amicales, allant même jusqu'à combattre la menace de Sauron les uns aux côtés des autres. Mais après cette guerre, les Númenóréens commencèrent à se rebeller contre les Valar, ne supportant plus ni leur autorité, ni cette immortalité qui était leur et dont, croyaient-ils, ils avaient décidé de les priver. Bientôt, ils se divisèrent en deux factions : les Hommes du Roi, Ar-Pharazôn, bien décidés à découvrir le secret de cette immortalité, et ceux que l'on appela les Fidèles, favorables au retour de l'amitié avec les Elfes et les Valar. Or, lorsque le roi débarqua en Terre du Milieu pour y affronter les armées de Sauron, celui-ci se rendit et fut ramené à Númenor en tant qu'otage, où il ne tarda pas à devenir le conseiller principal du roi. Sous son influence et contre la promesse de vie éternelle, les Númenóréens se mirent à vénérer Melkor, allant jusqu'à réaliser des sacrifices humains. Mais bien pire encore, Sauron réussit à convaincre Ar-Pharazôn de lancer ses armées contre les Valar. Une grande flotte partit ainsi à la conquête des Terres Immortelles. Or les Valar refusèrent de marcher contre lui, aussi leur chef, Manwë, demanda-t-il l'aide d'Ilúvatar, le créateur. Ce dernier, par le déclenchement d'un gigantesque cataclysme, sépara définitivement les Terres Immortelles du reste du monde. Les hommes du roi et l'île de Númenor furent engloutis. Seuls les Fidèles, menés par Elendil, parvinrent à gagner la Terre du Milieu, devenant ainsi les seuls à avoir survécu à la colère des Valar.

- C'est une bien triste histoire... constata Sharon après un instant de silence. Certains des Númenóréens sont-ils toujours en vie ?

- De ceux qui foulèrent les premiers la Terre du Milieu, il n'en reste aujourd'hui aucun, malgré les nombreuses années de vie qui leur furent accordées. En revanche, il me plaît de croire que leurs descendants vivent toujours parmi nous.

- Ah, vous ne le savez pas ? Ils ne sont donc pas connus ?

- S'ils le sont, ce n'est pas par moi.

La jeune femme ne répondit pas, pensive. Cette histoire de la chute de Númenor la troublait. Comment la seule fourberie d'un homme – si tant est qu'on pût qualifier Sauron d'homme – avait-elle pu entraîner la chute d'un royaume aussi prospère et puissant que semblait le dire Haldamir ? Comment avait-il pu à lui seul tromper tout un peuple et l'amener à sa propre ruine ? Etait-il donc si puissant ? Une sensation de malaise se répandit en elle : si Sauron possédait effectivement de tels pouvoirs alors qu'il n'avait été que le lieutenant de Morgoth en son temps, elle n'osait imaginer ce qu'avait dû être la puissance de Morgoth lui-même. Pour la première fois depuis qu'ils avaient quitté la Vieille Forêt, Sharon se surprit soudain à regretter l'absence de Tom. Non pas qu'elle eût changé d'avis concernant l'Ondomorë – il ne fallait pas pousser – mais en cet instant, elle aurait bien voulu que quelqu'un lui fasse un petit topo sur son créateur, histoire qu'elle sache quel genre d'esprit était enfermé dans la pierre et histoire de cerner un peu toute l'ampleur de la menace qui planait au-dessus de la Terre du Milieu. Cela ne l'enchantait pas vraiment, mais elle avait tout de même promis à Tom d'y réfléchir après tout…

Un brusque cahot tira Sharon de ses pensées. Aël venait de s'engager sur une pente un peu plus abrupte, à la suite des autres chevaux et la jeune femme, qui montait à cru devant Haldamir, à la manière des Elfes, se sentit soudain glisser sur l'encolure de l'animal. Alors qu'elle tentait vainement de se retenir sans lui faire mal, le bras puissant d'Haldamir passa autour de sa taille et la ramena sans effort contre lui. Son intervention toucha Sharon, qui serra tout de même les jambes contre les flancs d'Aël pour s'alléger un peu jusqu'à la fin de la descente. Une fois au pied de la colline, l'Elfe la lâcha doucement, puis le petit groupe chevaucha une demi-heure encore avant d'apercevoir une rivière qui serpentait sur leur gauche. Sur un signe de Mahtan, tous changèrent de direction et poussèrent leurs chevaux au petit galop. Ils mirent ainsi bientôt pied à terre près du cours d'eau auquel les chevaux vinrent boire avec avidité. Tandis que les Elfes en profitaient pour remplir leurs gourdes, Sharon s'étira et fit quelques pas, trop heureuse de se retrouver à nouveau piétonne pour quelques instants. Car les Elfes avaient beau vanter la qualité de leurs montures, il n'en restait pas moins que le postérieur de la jeune femme avait durement ressenti ces dix jours passés à cheval, qu'ils aient ou non le pied sûr. Fort heureusement, le baume que lui avait tout spécialement confectionné Amrod au bout du troisième jour avait sauvé la vie de la peau de ses fesses. Alors qu'elle revenait vers son compagnon de route, debout à côté d'Aël dont il caressait l'encolure, il vint soudain une idée à Sharon, dont elle se demanda comment elle avait fait pour ne pas y penser plus tôt : peut-être qu'Haldamir pourrait, lui, lui parler de Morgoth...

- Seigneur Haldamir ?

L'Elfe tourna son regard vers elle, lui sourit et le cœur de Sharon eut un raté. Le fourbe...

- Puis-je vous poser une question ? lui demanda-t-elle, se maudissant de s'entendre balbutier.

- Je vous en prie.

S'il avait perçu son trouble, Haldamir eut toutefois la discrétion de ne pas le lui faire remarquer, ce que Sharon apprécia grandement.

- Il est un nom que j'ai eu plusieurs fois l'occasion de voir et d'entendre depuis mon… depuis quelques temps, se rattrapa précipitamment la jeune femme qui avait failli dire « depuis mon arrivée ici », et je souhaiterais savoir si vous pouvez m'en dire plus.

- Quel est-il ?

- C'est… Celui de Morgoth...

Du coin de l'oeil, Sharon vit la main d'Haldamir s'arrêter net sur la crinière d'Aël, et une vague d'appréhension monta en elle. Car bien que le visage de l'Elfe fût resté impassible, la jeune femme avait très nettement senti son humeur s'assombrir.

- Pourquoi vous intéressez-vous à lui ? lui demanda-t-il, une nuance de reproche dans la voix.

- Je ne m'y intéresse pas dans le sens où vous l'entendez, répondit prudemment Sharon. Mais je ne connais pas bien l'histoire de la Terre du Milieu et comme c'est un nom que j'ai déjà rencontré à plusieurs reprises, je voudrais juste savoir à quel genre d'événements il est associé car j'ai cru comprendre que cette personne n'était pas exactement quelqu'un de bien.

La jeune femme, qui ne trouvait pas son excuse crédible pour un sou, se félicita soudain de ce qu'Aël se tenait entre eux pour la séparer de l'Elfe. Ce dernier lui jeta d'ailleurs un regard étrange, comme si lui non plus ne la croyait pas et Sharon sentit poindre en elle un sentiment qui ne lui était devenu que par trop familier depuis ces dix derniers jours : de la culpabilité. Cela faisait dix jours qu'elle mentait aux Elfes, dix jours qu'elle leur servait tous les prétextes possibles et imaginables pour justifier son manque de connaissances de la Terre du Milieu et pour éviter d'avoir à leur parler de l'Ondomorë, et cela commençait franchement à lui peser. Car elle s'était attachée à chacun d'entre eux et il lui répugnait de plus en plus de devoir jouer la comédie. Surtout à Haldamir, qu'elle appréciait tout particulièrement et qu'elle aurait commencé à considérer comme un ami si elle n'avait pas su qu'il allait définitivement quitter ces terres...

- Nous n'avons pas pour habitude de prononcer ce nom maudit, ni même de parler de lui, consentit à répondre ce dernier. Mais pour vous, je ferais une exception, car je ne vous crois pas animée de mauvaises intentions. Savez-vous ce que sont les Valar ?

A la mention de ce nom, le sang de Sharon ne fit qu'un tour et elle dut déployer des efforts surhumains pour ne pas les vouer aux gémonies devant Haldamir. Elle avait en effet constaté à plusieurs reprises durant son voyage qu'ils mentionnaient régulièrement le nom des Valar, et ce avec un respect proche de la dévotion religieuse. Et Sharon n'avait pas attendu de se retrouver bombardée en Terre du Milieu pour savoir qu'il valait mieux marcher sur des œufs quand il s'agissait de croyances, quelles qu'elle soient. C'est pourquoi elle s'efforça de lui répondre le plus calmement possible :

- Oui, je crois. Ce sont les esprits créateurs de la Terre du Milieu, c'est cela ?

- C'est bien cela, acquiesça Haldamir. Et Morgoth, autrefois appelé Melkor, était l'un des leurs et le plus puissant d'entre eux.

Cette affirmation fit tomber un lourd silence entre eux. En une fraction de seconde, revinrent à la mémoire de Sharon les souvenirs de la fois où Tom l'avait ramenée à la clairière du Tournesaules le lendemain de son arrivée.

« … et ce sont les Valar, de puissants esprits à l'origine de ce monde qui vous ont guidée jusqu'en Terre du Milieu. »

Quant au nom de Melkor, elle était certaine de l'avoir déjà vu quelque part, mais elle était incapable à se rappeler où. Bon sang, était-ce possible que ce soit... Morgoth qui ait interféré avec sa mort pour l'amener en Terre du Milieu ? Bon, à bien y réfléchir, l'hypothèse était totalement stupide s'il était vrai qu'elle là pour détruire l'Ondomorë... Mais tout de même...

- Vous plaisantez ? souffla-t-elle à Haldamir, les yeux écarquillés d'effroi.

- Je le souhaiterais…

- Mais… Que s'est-il passé ?

- L'orgueil… La soif de pouvoir... Melkor a participé à la Grande Musique, qui créa notre monde. On dit qu'il refusa d'admettre que ses créations appartenaient à Ilúvatar, puisque lui seul les avaient rendues possibles. Et lorsque les Valar entrèrent dans l'univers et descendirent en Arda, Melkor et ses fidèles entreprirent de détruire tout ce que qu'ils y avaient créé car Melkor souhaitait que seules subsistent ses propres créations. Il voulait régner sur Arda dans sa totalité, refusant de ce fait de prêter allégeance à son frère Manwë, un Valar, favorisé par Ilúvatar et désigné par lui pour devenir le tout premier roi d'Arda. Seule la Guerre de la Grande Colère vit sa chute, des siècles plus tard.

- Donc si je comprends bien, cette feignasse a voulu conquérir et régner sur le monde crée par Ilúvatar en y implantant ses propres créations après avoir détruit celles des autres ?

- C'est cela même, confirma Haldamir.

- Eh ben bravo… Et de quel autre genre de joyeusetés s'est-il rendu coupable ? Parce que je suppose qu'il ne s'est pas arrêté là ?

- Vous lister ses méfaits dans leur totalité serait laborieux. Sachez seulement qu'il a rusé, volé, trahi, corrompu, torturé et tué de trop nombreuses personnes avant d'être enfin vaincu. Le mal est né de par son fait, Dame Sharon. Morgoth est le mal. Et tout comme Sauron, il n'était aucune limite à la terreur qu'il pouvait répandre.

- Mais il a été détruit n'est-ce pas ? demanda Sharon, feignant de l'ignorer.

- Pas véritablement. Morgoth est un Valar, il est par conséquent immortel. Mais il a été mutilé et jeté hors des cercles du monde, il ne peut donc plus revenir en Arda. Et fort heureusement d'ailleurs. L'union même des peuples de la Terre du Milieu ne saurait faire face à la menace combinée de Sauron et de son maître.

- Et que se passerait-il si cela arrivait ?

Le regard que lui jeta Haldamir suffit alors à la glacer jusqu'au sang.

- Les Valar nous viennent en aide… souffla-t-il.

- Haldamir !

Sharon et son compagnon tournèrent la tête. Les cavaliers s'étaient déjà remis en route et Gaenor leur faisait signe, à quelques centaines de mètres. Sans perdre de temps, Haldamir aida Sharon à monter sur Aël, s'y jucha à son tour et talonna doucement l'animal qui partit au petit trot. Sharon, assise cette fois derrière lui, se félicita soudain de ce que l'Elfe ne puisse voir son air soucieux. Il semblait qu'elle avait sous-estimé la menace que pouvait représenter l'Ondomorë. Grandement sous-estimé.

ooo

Ils atteignirent la tour d'Elostirion quelques heures plus tard, vers la mi-journée. Vue de près, elle était encore plus éblouissante mais Sharon le remarqua à peine. Depuis qu'Haldamir lui avait parlé de Morgoth, un sentiment d'urgence s'était emparée d'elle et elle avait passé tout le reste du trajet à tourner et retourner sans cesse dans son esprit les informations dont elle disposait. Tom, visiblement, ne s'était pas payé sa tête : l'Ondomorë représentait un véritable danger pour la Terre du Milieu, et d'autant plus qu'Haldamir lui avait affirmé que les ennemis de Sauron ne pourraient faire face à son pouvoir combiné à celui de Morgoth. Sharon n'avait pour l'instant pas la moindre idée du genre d'exactions auxquelles se livrait Sauron, mais elle avait eu un petit aperçu par Haldamir de celles auxquelles s'était livré Morgoth, et le second étant le maître du premier, elle s'était dit que leur façon d'agir devait être sensiblement la même. Et cette constatation était loin d'être rassurante...

De fil en aiguille, ses réflexions l'avaient amenée à se demander si elle était réellement prête à partir profaner une tombe pour sauver une terre qu'elle connaissait à peine. Du peu qu'elle en avait vu, elle l'aimait cette terre, certes. Mais elle était encore très loin de la connaître entièrement. Et puis, ce n'était pas chez elle. Pourtant, il lui répugnait de l'imaginer sous la coupe d'un génie du mal. Imaginer ça, c'était un peu comme imaginer Hitler gagnant la guerre de 40. Et là, pour le coup, elle faisait partie de ceux sur la poire de qui ça allait tomber… Certes, elle avait le choix de refuser de porter ce fardeau, comme le lui avait dit Tom, mais comme il lui avait également fait remarquer, quel que soit le choix qu'elle faisait, il allait falloir qu'elle en assume les conséquences... Etait-elle prête à condamner sans sourciller la Terre du Milieu à sombrer dans les ténèbres ? A voir des milliers de vie détruites tout en sachant qu'elle aurait pu tenter de faire quelque chose pour l'éviter ? Elle n'en était plus si sûre... Et plus elle se posait la question, plus elle doutait. Ainsi, la vue de la tour d'Elostirion, plutôt que de l'émerveiller, n'avait fait que ranimer en elle ce sentiment d'urgence. Ils n'étaient plus très loin des Havres Gris à présent, et si elle voulait récupérer l'épée de Túrin, il fallait qu'elle prenne une décision au plus vite...

- Vous avez l'air bien soucieuse, Dame Sharon.

La voix de Maeglin creva la bulle de silence dans laquelle s'était enfermée Sharon depuis quelques heures. Les Elfes avaient établi un petit campement non loin de la tour et préparaient le repas. Tous désiraient manger avant d'entreprendre l'ascension d'Elostirion, car ils craignaient que la pierre de vision ne leur demande plus d'énergie que ce qu'ils ne croyaient.

- Ce n'est rien, répondit Sharon avec un faible sourire. Une décision difficile à prendre et qui peut être lourde de conséquences.

- Désirez-vous en parler ?

« Je le voudrais oui... Je le voudrais tant... » pensa la jeune femme.

Mais elle ne pouvait se permettre de se confier. C'est pourquoi elle prit un air qu'elle voulut rassurant et répondit :

- Ca ira, ne vous en faites pas. Je finirais bien par m'en sortir.

- Je vous le souhaite, dit sincèrement l'Elfe. L'important est d'être en accord avec votre cœur. Si tel est le cas, vous saurez que vous aurez pris la bonne décision.

Sharon eut un sourire de remerciement mais ne répondit pas. A sa droite, Amras lui fit passer le plateau de nourriture. Elle se servit puis le fit passer à Ingwë, assis à sa gauche. Les yeux fixés sur Elostirion, elle mordit dans son morceau de fromage. Autour d'elle, un silence respectueux s'était installé. Dans quelques minutes, ils entreraient dans la tour. Et Sharon n'était visiblement pas celle que cela impressionnait le plus.

ooo

« 366...367... Raaaah, mais c'est pas vrai, y'en a encore combien, des marches ? »

Pour la énième fois depuis qu'ils avaient commencé l'ascension de la tour d'Elostirion, Sharon leva les yeux au ciel pour jauger du nombre de marches qui les séparaient encore de leur but. Il devait bien en rester une vingtaine... au bas mot ! Elle n'apercevait même pas encore le palier de là où elle était ! Un geignement lui échappa tandis qu'elle levait péniblement la jambe pour poser son pied sur la marche supérieure. Elle avait mal au dos, elle avait mal aux jambes, ses muscles étaient crispés par l'effort et des gouttes de sueur perlaient sur son front. Derrière elle, quelques marches en contrebas, Haldamir la suivait, s'adaptant sans broncher à son rythme de limace neurasthénique, pas essoufflé pour un sou, ce que la jeune femme trouvait d'ailleurs proprement scandaleux.

« C'est pas juste... Pourquoi c'est moi qui suis sur le point de mourir et pas lui ? Ca les tuerait, ces Elfes, d'avoir ne serait-ce qu'un seul tout petit défaut ? »

Mais Haldamir ne sembla pas vouloir compatir, ni même faire semblant, et Sharon n'eut d'autre choix que de continuer à avancer, un nouveau juron sur les lèvres à chaque marche.

« Elles ont intérêt à valoir le coup, ces Terres Immortelles ! » pesta-t-elle à nouveau en son for intérieur.

Haldamir et elle étaient les derniers à monter, les autres ayant tous voulu faire face seuls au Palantír. Celui-ci avait d'ailleurs été prodigue de visions : tous les membres du groupe sans exception étaient redescendus un air émerveillé sur le visage et les yeux humides d'avoir aperçu les rivages de leur terre originelle, ce qui avait ravi Sharon. Du moins jusqu'à ce qu'elle passe la centaine de marches en soufflant comme une locomotive... Si elle avait su...

Son pied gauche se leva une ultime fois, puis se reposa lourdement... dans le vide, la faisant trébucher et se vautrer lamentablement sur le palier en grognant.

- Dame Sharon ! s'écria Haldamir en se précipitant vers elle. Vous êtes blessée ?

Sharon ne répondit pas. Au lieu de cela, elle se retourna sur le dos, les bras en croix comme une étoile de mer et poussa un long râle.

- Je déteeeeste les escalieeeeeers !

Haldamir eut un petit rire et lui tendit la main pour la relever, soulagé.

- Allons, c'est terminé à présent.

- Promis ? Plus d'escaliers ?

- Plus d'escaliers. Voyez, nous sommes arrivés.

Sharon termina de se relever et se retourna. Une superbe porte de bois précieux finement ouvragée s'ouvrait sur une vaste pièce circulaire très lumineuse. Sur le mur face à elle, trois grandes fenêtres en ogive offrait une vue majestueuse sur l'océan et ses rivages, et au milieu de la pièce trônait un socle circulaire sur lequel était posé ce qui semblait être une grosse sphère de verre. Le Palantír, sans aucun doute.

- Nous y allons ? proposa Haldamir, qui venait tout juste de se rapprocher d'elle.

- Ben tiens qu'on va y aller ! s'exclama-t-elle en faisant les gros yeux. Je n'ai pas grimpé près de quatre-cent marches pour des prunes. Si vous voulez bien vous donner la peine mon cher...

Sharon s'effaça avec une révérence comique puis reprit son sérieux en pénétrant dans la pièce avec Haldamir, qui ferma la porte derrière eux. Lentement, la jeune femme s'approcha de la pierre de vision et l'observa d'un air perplexe. Cette dernière ressemblait à une grosse boule de cristal d'un bleu sombre, marbrée de zébrures plus claires. Ainsi, c'était grâce à cela qu'elle allait pouvoir apercevoir les Terres Immortelles ? Comment était-ce possible ? La pierre fonctionnait-elle comme une sorte de jumelle qu'il fallait pointer vers l'océan ?

- Désirez-vous regarder dans la pierre en premier ? demanda l'Elfe à ses côtés.

- Non, allez-y, répondit Sharon en secouant la tête. Je verrai comment vous faites.

Haldamir hocha la tête, posa ses deux mains à plat de chaque côté de la pierre et y plongea son regard, très concentré. Durant plusieurs minutes, il resta ainsi immobile sans que rien ne se passe, et Sharon commençait à trouver le temps long, lorsqu'un léger changement dans son attitude l'alerta. Ses doigts se crispèrent légèrement sur la pierre blanche du socle, son regard s'éclaira et son corps se pencha un peu plus avant.

- Aman... murmura-t-il.

L'émotion à peine contenue dans la voix de l'Elfe serra le cœur de Sharon. Lui d'ordinaire si maître de lui-même se laissait à présent totalement submerger par l'émotion que lui procurait la vision du continent béni, allant jusqu'à oublier la présence de la jeune femme non loin de lui. Perdu dans sa contemplation, tout son être irradiait de lumière et de plénitude, et son visage était baigné d'une sérénité que Sharon ne lui avait encore jamais connue.

« Il rentre chez lui. » comprit-elle.

Et ce fut trop, soudain. La réalité de ce départ qu'elle avait toujours refusé d'admettre… L'impatience et l'émerveillement mêlés qui dansaient dans les yeux de son ami au détriment de cette amitié qui avait commencé à naître entre eux… Et ce sentiment d'appartenance à sa terre qu'elle pouvait sentir étreindre le cœur de l'Elfe… Ses yeux s'emplirent de larmes et elle se détourna, refusant de contempler plus avant cette vision qui lui faisait si mal. Accoudée à la fenêtre centrale, elle laissa son regard errer sur les flots calmes de l'océan. Se sentirait-elle jamais chez elle dans ce monde qui lui était inconnu ? Serait-elle un jour autre chose qu'une pièce rapportée, à qui l'on s'intéressait uniquement lorsqu'elle pouvait être d'une quelconque utilité ? Car c'était bien ce qui se passait, ici tout comme dans son monde auparavant. Tom ne s'était occupée d'elle que pour pouvoir la convaincre de détruire l'Ondomorë et les Elfes n'avaient fait la route avec elle que parce qu'ils n'avaient pas osé refuser ce que Tom leur avait proposé. Certes, ils s'étaient bien entendus durant ces dix jours de voyage, à tel point qu'elle avait parfois eu l'impression qu'ils l'appréciaient réellement. Mais au fond de son cœur, elle savait que tous s'en iraient sans un regard en arrière, sans un regret pour cette amitié qui aurait pu les unir tous, envoûtés qu'ils étaient par leurs Terres Immortelles…

Un froissement de tissu se fit soudain entendre qui la tira de ses sombres pensées, et Sharon sécha ses larmes d'une main habile et discrète. Il était hors de question qu'Haldamir la voit pleurer ainsi sur ses illusions perdues.

- Ma Dame ?

Un léger soupir sur les lèvres, Sharon se retourna. Haldamir se tenait debout près de la pierre qu'il désignait de la main, dans une invite à y regarder à son tour. Sans même croiser son regard, la jeune femme s'approcha du Palantír et posa ses mains à plat sur le socle, tel qu'elle avait vu Haldamir le faire.

- Y'a-t-il autre chose à faire ? demanda-t-elle sans relever la tête.

- Gardez votre esprit ouvert, conseilla l'Elfe. Restez concentrée et détendez-vous.

- Rien que ça ? ironisa-t-elle.

- Je vous en prie…

- Pardon…

Sharon ravala son cynisme, tenta de se concentrer, ainsi qu'Haldamir le lui avait préconisé et prit une grande inspiration.

« C'est parti ! pensa-t-elle, déterminée. Voyons un peu quel genre de terre est capable de m'arracher les seuls amis que je me sois fait en Terre du Milieu ! »

Et elle plongea son regard dans les profondeurs de la pierre. De longues minutes passèrent ainsi, durant lesquelles elle resta parfaitement immobile, statufiée par la concentration, osant à peine respirer ou cligner des yeux de peur de rater quelque chose. Mais rien ne se passait, et la fatigue commença rapidement à se faire sentir : ses bras s'affaissaient sur le socle de pierre, son dos se faisait douloureux et sa vision devenait floue. Inconsciemment, elle transféra son poids sur sa jambe droite pour soulager quelque peu ses muscles, déjà mis à mal par l'ascension de la tour.

« Bon sang, mais qu'est-ce que c'est long ! » se dit-elle avec impatience.

Sa concentration se fit plus laborieuse. Cela faisait bien dix minutes qu'elle était devant le Palantír à attendre... Et dix minutes, c'était long quand il n'y avait rien d'autre à faire ! Haldamir n'avait pas tardé, lui, à recevoir une vision alors pourquoi la pierre restait-elle muette à présent ? Y'avait-il quelque chose qu'elle ne faisait pas bien ? Agacée, elle changea à nouveau de jambe d'appui. Il n'y avait rien dans cette pierre. Rien d'autre que des marbrures bleues. Elle perdait son temps ! Alors qu'elle changeait à nouveau de jambe en grimaçant, une hypothèse la frappa soudain : et si elle ne voyait rien... tout simplement parce qu'elle ne faisait pas partie de ce monde ? Il y a quelques temps, Tom lui avait bien avoué que c'était pour cela qu'elle n'avait jamais entendu chanter l'Homme-Saule. De même, c'était bien parce qu'elle était insensible à la magie de la Terre du Milieu que les Valar l'avaient choisie pour détruire l'Ondomorë. Il serait donc malheureusement logique qu'il en soit de même pour le Palantír... Déçue mais résignée, Sharon eut un profond soupir et leva les yeux vers Haldamir.

- Cela ne marchera pas, lui dit-elle en secouant la tête.

- Peut-être vous faut-il simplement plus de temps... hasarda l'Elfe.

- Non, croyez-moi, cela ne marchera pas.

- Comment le savez-vous ?

- Je le sais.

Haldamir lui jeta un regard perplexe mais renonça à demander plus d'explications.

- Bien. Dans ce cas, il est peut-être temps de rejoindre les autres, dit-il avec un air lointain, ses yeux revenants sans arrêt au Palantír.

« Il est déjà là-bas... constata tristement Sharon. Il n'aura de cesse que d'arriver aux Havres Gris à présent... »

Elle garda néanmoins ces pensées pour elle et se contenta de hocher la tête. Tandis que l'Elfe passait près d'elle pour ouvrir la porte, Sharon jeta un dernier regard à la pierre de vision.

- C'est vraiment pas de chance... se dit-elle.

Mue par une impulsion, elle tendit les mains vers la sphère pour l'effleurer. Au moment même où ses doigts entrèrent en contact avec la surface lisse de la pierre, une violente décharge électrique parcourut tout son corps, qui se cabra.

- Dame Sharon !

Mais Sharon ne lui répondit pas. Ses yeux se révulsèrent et son esprit sombra.