Le tribunal du centre était un lieu connu de tous. Le lieu était séparé en plusieurs espaces. Les spectateurs non-invités devaient s'assoir au premier étage, observant les débats depuis une forme de balcon. Au rez-de-chaussée, des bancs étaient disposés pour permettre aux proches d'assister à l'action de plus près. Hiro et tante Cassie étaient installés au premier rang. Ils étaient séparés des principaux acteurs, tel que Tadashi, par une barrière de deux mètres de haut.

Hiro était frappé par la foule qui s'était déplacée. C'était l'un des premiers procès exceptionnels d'état d'urgence tenu dans leur ville. Cet intitulé cachait en réalité une liberté prise avec la justice à cause des circonstances exceptionnelles provoquées pas la guerre. Les procédures étaient raccourcies, voir expéditives. Tadashi n'aurait pas d'avocat. Le procureur présenterait toutes les charges à sa disposition à un jury de dix citoyens. La décision de sanctionner ou non serait prise immédiatement. En bref, le procureur Sand déciderait de tout. Il choisirait les témoins qu'il souhaiter entendre. Il poserait les questions. Hiro s'acharnait sur l'accoudoir de son fauteuil avec l'ongle de son index.

Le premier témoin fut Honey Lemon. Hiro se détendit un peu en la voyant s'installer face à la grande salle. Cette amie de Tadashi pourrait témoigner en sa faveur. Le procureur Sand était debout face à elle et commença à l'interroger.

-Pouvez-vous confirmer que Tadashi Hamada vous a dit avoir signé un contrat garantissant à la Milice la pleine disposition de son invention ? Contrat que nous avons retrouvé et dont l'analyse graphologique prouve qu'il s'agit bien de l'écriture de Tadashi Hamada.

-Oui, mais il faut prendre en compte la nature de son invention qui...

Monsieur Sand coupa la parole de Honey Lemon.

-Répondez simplement à la question par oui ou par non.

-Mais c'est à prendre en compte.

Sur le visage expressif d'Honey les sourcils changèrent de position pour signifier sa déception.

-A-t-il signé sous la contrainte ?

-Bien sûr, comme nous tous.

-Voulez-vous dire qu'il a été brutalisé ?

-Non, mais ils...

-Il n'a pas été brutalisé donc. Menacé ?

-Oui, menacé. Ils étaient armés. Leur dire non pouvait nous coûter la vie.

- Avez-vous entendu les menaces en question ?

-Non...

-Vous a-t-il raconté qu'il avait été menacé ?

-Non...

-Est-il vrai que Tadashi Hamada a proposé à l'ennemi de fabriquer des micro-robots pour eux ?

Honey Lemon ouvrit grand la bouche de surprise. Elle n'avait plus repensé à cela.

-Cette proposition n'a pas abouti.

-Répondez à la question.

-... Oui il a dit cela, mais vous ne connaissez pas le contexte.

Au-dessus d'elle des voix s'élevaient à chacune des déclarations de Honey. Des voix agressives et pleine de haine. Elle cherchait sans cesse Tadashi des yeux. Elle ne voulait pas mentir mais elle ne voulait pas non plus le trahir. Elle voulut poursuivre mais le procureur fit signe de changer de témoin.

Il invita le nouveau témoin à entrer et le cœur de Hiro bondit dans sa poitrine. Le nouveau témoin portait une tenue orange de prisonnier. Il était menotté, entourait de policier. C'était Bull ! Hiro baissa les yeux. Il ne pouvait même pas le regarder.

-Qui est-ce, s'interrogea tante Cassie ? Ce doit être un milicien ?

Elle levait les yeux vers les balcons. Le personnage était conspué par les habitants. Elle remarqua par la suite l'attitude de Hiro. Elle posa aussitôt une main rassurante sur son épaule.

-Hiro ?

Aucune réaction. Elle se tourna pour observer Tadashi. Il était toujours devant elle. Elle ne voyait que son dos.

-Présentez-vous !

La voix de monsieur Sand obligea tante Cassie à reporter son attention vers le procès.

-Je m'appelle Bull.

Tante Cassie compris alors ce qui était en train de se passer. Elle détailla l'allure de cet homme. Elle était trop bouleversée pour ressentir de la haine envers lui. Hiro se cachait dans ses mains. Il ne voulait pas le voir. Réentendre cette voix était encore plus effrayant que contempler son visage. Pourtant, il ne se boucha pas les oreilles. Il devait attendre la teneur des débats.

-Un nom de famille, demanda l'orateur ?

-Non, juste Bull.

-Monsieur Bull. Quel était votre travail au sein de la Milice ?

-J'étais tout simplement chargé de faire plier les fortes têtes. Je force les gens à parler, à se soumettre ou à faire ce que l'on attend d'eux. Sans vouloir paraître prétentieux, je suis très doué dans mon domaine.

-Avez-vous forcé Tadashi Hamada à signer quelque chose ?

-Non.

-Quelqu'un d'autre était-il engagé pour les mêmes tâches que vous ?

-Oui, une personne.

-A-t-il forcé Tadashi Hamada à signer son contrat ?

-Non. Je sais qu'il ne s'est chargé que d'une seule personne : un certain Wasabi. Mais mon collègue était un incapable. Il l'a battu à mort voyez-vous ? Ne pas tuer nos clients, c'est tout de même la base. Je pense qu'on ne lui a confié personne d'autre après ça. Ce n'est pas donné à tout le monde de …

-…Répondez simplement Monsieur Bull. Avez-vous rencontré l'accusé ?

-Oui.

Bull sourit et tourna ses yeux pervers en direction de Tadashi. Il croisa son regard et apprécia la haine qu'il pouvait y lire.

-Il se souvient bien de moi on dirait.

-En quelle occasion ?

-J'étais chargé de contraindre Hiro Hamada à donner les résultats de ses recherches à la milice. Tadashi était présent lorsque Hiro a finalement cédé.

-Avez-vous entendu Tadashi Hamada dire à Hiro de donner à la Milice les résultats de ses recherches ?

-Oui, j'ai bien entendu ça.

Dans l'assistance tous parurent choqués. Tante Cassie n'y comprenait plus rien et elle s'inquiétait de plus en plus pour Hiro. Au point, de penser à le faire sortir. Pourtant, malgré sa position recroquevillée Hiro écoutait ce qui se disait. Il n'aimait pas la façon dont les choses étaient présentées, pas du tout.

-Il déforme la réalité. Il veut faire croire que Tadashi était de leur côté depuis le début, se plaignit-il.

-Ça a l'air de fonctionner, le jury commence à douter de la fidélité de Tadashi, déclara-t-elle.

Bull continuait de cracher son venin.

-Il suppliait Hiro de nous donner ce que nous voulions. Il allait dans le même sens que moi. Ça m'a bien aidé.

-Vous lui avez demandé de dire ça ?

-Non. Il l'a fait spontanément.

-Pensez-vous que c'est de la faute de l'accusé si Hiro Hamada a finalement presque fourni une arme mortelle à l'ennemi ?

-Je le pense en effet, répondit Bull qui s'amusait énormément.

Hiro n'avait pas cédé à cause de son frère. Il avait cédé pour ne pas le perdre. Sand ne demandait pas ce que Bull avait fait à Tadashi.

-Il faut lui demander ce qu'il a fait à Tadashi, marmonna Hiro contre ses genoux.

Évidemment, Monsieur Sand ne posa aucune question concernant de près ou de loin les tortures dont Tadashi aurait pu être victime. De cette façon, personne ne plaindrait le jeune homme.

Bull fut accompagné hors du tribunal, au grand soulagement de Hiro et sous les insultes de la foule. Hiro dû se remettre rapidement de ses émotions car il était le prochain appelé à la barre.

-Avez-vous signé un contrat qui garantissait à la Milice les droits de votre invention, demanda Mr Sand à Hiro ?

Le jeune garçon était concentré. Il tenait son dos droit. Il parla fortement mais sans crier. Son ton devait être déterminé.

-Oui.

-Avez-vous été contraint ?

Hiro resta imperturbable.

-Oui.

Le silence régnait dans la grande pièce. Hiro les impressionnait tous.

-Par l'homme que nous venons d'interroger ?

-Oui.

-Avez-vous signé après qu'on vous ait menacé ?

-Non.

-Quand avez-vous signé ce contrat ?

Hiro regarda sa tante puis son frère. Il répugnait à répondre à ses questions. Une douleur psychosomatique lui faisait mal aux pieds. Pourtant, il affirma d'une voix qui ne tremblait pas.

-Après que Bull ait brulé mon premier pied.

Les réactions ne se firent pas attendre. Le jury semblait choqué.

-Pourquoi Bull a-t-il continué dans ce cas ?

-J'ai signé ce contrat, mais je n'ai pas voulu faire ce qui était inscrit dessus.

-On vous demandait de fabriquer une arme ?

-Oui. Ils ne sont pas les seuls à me demander ça.

-Répondez simplement par oui ou par non, Monsieur Hamada. Avez-vous cédé lorsque Bull s'est finalement décidé à bruler votre deuxième pied ?

-Non.

-Avez-vous cédé lorsqu'il a piqué vos pieds blessés à l'aide d'une fourche ?

-Non.

Hiro ne montrait aucune émotion. Il savait que ces questions étaient plus dures à entendre pour ses proches que pour lui. Il ne regarda pas Tadashi. Il ne regarda pas non plus vers sa tante, dont une larme coulait sur la joue.

-Pourquoi étiez-vous si déterminé à ne rien céder ?

-Parce que mon invention ne doit pas devenir une arme.

-Aviez-vous également deviné l'intention de la Milice de détruire la ville de San-Fransokio avec cette arme ?

-Oui.

-Donc, malgré les menaces, les tortures et le risque qui pesait sur votre propre vie, vous n'avez pas cédé à la Milice la première journée de votre emprisonnement ? Parce que vous saviez que la Milice était mal intentionnée et que donner vos micro-robots seraient la pire des trahisons.

-La pire des trahisons envers moi-même avant tout.

-Voyez chers jurés le courage dont a fait preuve cet enfant de quatorze ans, alors que Tadashi Hamada a trahis son pays avant même la première menace.

-C'est faux, protesta Hiro qui s'emportait pour la première fois depuis le début de l'entretien !

-Tadashi Hamada n'a-t-il pas dit qu'il ferait à votre place les micro-robots ?

-Si, mais c'était pour me...

-Ne vous a-t-il pas encouragé à trahir vos propres principes ?

-C'était pour moi !

-Ne vous a-t-il pas encouragé à trahir vos propres principes, répéta monsieur Sand.

-Si, pour me prote...

-N'avez-vous pas renoncé pour lui ?

-De la même façon qu'il a renoncé pour moi. Tadashi n'a jamais été du côté des miliciens.

-Ce sera tout pour moi.

Le dernier appelé fut l'accusé. Tadashi s'installa derrière la barre et fit face à Sand. Il avait parfaitement conscience que sa situation était devenue précaire. Les huées de la foule à son encontre l'effrayèrent. Apparemment, beaucoup des concitoyens de cette ville le considéraient déjà comme un traitre.

-Avez-vous signé ce contrat monsieur Hamada ?

Monsieur Sand brandissait le fameux contrat.

-Oui, répondit Tadashi.

-Etiez-vous contraint de le faire ?

-Je n'avais pas le choix.

-Pouvez-vous préciser ?

-La Milice disait qu'elle pouvait m'y contraindre si je ne le faisais pas. A ce moment là, j'étais leur otage. J'avais peur de ce qu'ils pouvaient me faire.

-Pouvez-vous préciser les menaces ? Ont-ils déclaré qu'ils vous tueraient si vous ne signez pas ?

-Ils m'ont dit qu'ils avaient les moyens de me faire signer.

-C'était donc assez vague. Pourquoi avoir pris leurs menaces autant au sérieux ?

-Pourquoi ne les aurais-je pas prises au sérieux ?

-Habile, mais répondez à ma question.

-Parce que je ne suis pas suffisamment courageux, je suppose ?

-Vous répondez encore par une question. C'est le signe que vous avez quelque chose à cacher.

-Je n'ai rien à cacher, moi ! Parlez donc au jury de la véritable raison pour laquelle je me trouve là...

-J'en ai fini avec mes questions.

-Evidemment…

Tadashi n'eut pas le temps de s'exprimer que déjà il était de nouveau mené sur le banc des accusés.

-En conclusion, cher jury, Tadashi Hamada n'a fait aucun effort pour nous protéger. Il était prêt à nous trahir et à entraîner le jeune Hiro Hamada dans cette trahison. Il prétend avoir était contraint mais tous les criminels de guerre, prétendent toujours n'avoir fait que suivre des ordres. Tadashi Hamada, s'il en avait été capable, s'il en avait eut le temps, aurait sans aucun doute fourni à la Milice une arme qui aurait conduit à la mort de chacun d'entre nous. Non seulement il mérite d'être puni pour cela mais nous devons également garder à l'esprit que s'il venait à nouveau à rencontrer nos ennemis, il pourrait signer notre perte. Ce sont les raisons pour lesquelles, en tant que procureur du tribunal exceptionnel d'état d'urgence, je réquisitionne une sanction exemplaire, la peine capitale.