Chapitre 7
La belle dame sans merci
Si le corps du détective demeurait sur la frontière séparant la terre de la mer, son dos étendu sur la plage, ses jambes caressées à intervalles réguliers par le flux et le reflux des vagues venant se perdre dans le sable, son âme oscillait entre l'euphorie et la lucidité que seule pouvait apporter la sobriété se substituant progressivement à l'ivresse qui perdurait…
A défaut d'avoir capturé son Arsène Lupin, il avait recueilli sa confession, à défaut d'avoir capturé le cœur d'Irène Adler, il avait réussi à la convaincre de lui confier sa main, le temps d'y glisser un anneau en lieu et place de son Norton…
Bien éloigné de la victoire qu'il avait eue sous les yeux quand il avait commencé sa traque, sans pour autant avoir l'amertume d'une défaite… mais c'était sans doute ce qu'il pouvait obtenir de mieux avec les proies qu'ils avaient eu la sottise de convoiter…
Pendant quelques délicieuses secondes (qui avait pu franchir le cap de la minute, mais la montre qui aurait pu trancher froidement l'ambiguïté n'avait pas survécu au bain de minuit de son propriétaire), Hakuba s'abandonna à la contemplation de la créature de rêve étendue devant lui, tandis qu'elle reposait négligemment sa joue sur le dos de la main qu'elle maintenait au-dessus des flots en s'appuyant sur son coude…
Dans cette position, en arborant cette expression désabusée, avec cette robe détrempée qui lui dissimulait les jambes, et à laquelle les fluctuations de l'océan éclairé par la lune donnaient une silhouette plus adaptée aux profondeurs de l'océan qu'à la terre ferme, elle ressemblait vraiment à une sirène échouée, méditant son échec en regardant la victime qui avait trouvé le moyen de survivre à leur tête à tête…
Etait-ce la perspective de l'exil qui se trouvait à la racine de sa mélancolie ? L'exil auquel elle s'était condamnée, loin de cet océan où elle pouvait s'ébattre librement au gré de ses caprices et des proies qu'il offrait à sa fantaisie…
A moins qu'il ne faille simplement y voir l'arrière-goût amer du caprice de trop, celui qui l'avait stupidement poussé à vendre son âme, et son corps, au rabais, faute d'avoir pu les offrir à la seule personne qu'elle aurait estimé digne de l'enchainer sur la terre ferme…
Mais quitte à succomber à la tentation de poser l'éternel question qui le suivait comme une ombre, autant lui donner un tour approprié à l'atmosphère…
Ce qu'il ne manqua pas de faire, après avoir trouvé la force de se relever pour tendre la main en direction d'une reine, non pas pour lui proposer son appui, mais pour la glisser le long de sa joue, un geste qui dissipa la tristesse, sans pour autant ramener un sourire, même moqueur, sur le visage de la souveraine…
Oh ! de quoi souffres-tu malheureux,
Errant solitaire et pâle ?
Les joncs de l'étang sont flétris,
Et aucun oiseau ne chante.
Des vers qui s'étaient échappés des souvenirs d'un détective en passant par les lèvres d'un magicien, tandis qu'il se rapprochait de lui, marmonnant ses paroles sibyllines avec le même ton que la plupart des gens auraient employé pour saluer une vieille connaissance rencontré au détour de la rue.
Indifférent aux haussements de sourcils de ses spectateurs du moment, et aux reproches qui avait commencé à obscurcir les yeux qui étaient en face des siens, le nouveau venu joignit une deuxième strophe à la première.
Oh ! de quoi te plains-tu malheureux,
Si hagard et si accablé ?
Le grenier de l'écureuil est plein,
Et la moisson est rentrée.
Lorsqu'une main entama son ascension en direction du visage d'un métis, le bras de ce dernier se détendit comme un ressort pour agripper le poignet de son adversaire, avec une poigne aussi ferme que celle dont il avait bénéficié du temps où il glissait encore ses doigts dans un gant.
Et c'est un sourire bien plus railleur qu'amical qui servit de portail à la suite du poème, un sourire qui ne s'adressait plus à un détective mais à un cambrioleur, un cambrioleur qui semblait avoir oublié qu'à la fin de la partie, il fallait restituer ce qu'il avait emprunté à son propriétaire légitime.
Je vois un lis à ton front
Moite d'une rosée d'angoisse et de fièvre,
Et, sur ta joue, une rose mi-flétrie
Achève de mourir.
Kaito plissa ses traits dans l'expression boudeuse du gamin face au parent venu l'interrompre d'un air sévère au moment où son petit jeu commençait à devenir intéressant.
« Awwhhh, Saguru-chan… Tu ne pouvais pas me laisser la troisième strophe avant de reprendre la main ? Maintenant, toute ma mise en scène tombe à l'eau… »
« Et te laisser m'humilier une fois de trop avec ta petite comédie de l'amant éconduit ? C'est à tes groupies qu'il faut faire ce genre de simagrées, Kaito… »
« Mais c'est justement ce que j'étais en train de faire… »
Si le détective consentit à relâcher son ancien camarade de classe, c'était uniquement pour se pincer l'arête du nez en fermant les yeux après en avoir froncé les sourcils un peu plus.
« Permets-moi de m'exclure de ce groupe… »
« Ohhh… Dois-je comprendre que comme ce bon vieux Groucho, tu n'accepterais jamais d'entrer dans un club qui t'accepterait comme membre ? Hmm, et je dois te concéder le point… Mon fanclub doit sérieusement revoir ses standards, il mérite mieux que ça… »
Une réplique qui suscita l'échange de deux sourires railleurs tandis qu'un métis croisait les bras et qu'un magicien ramenait ses mains baladeuses derrière son dos pour les joindre l'une à l'autre.
« Le jour où ton fanclub reverra ses standards sera celui de sa dissolution… Après tout, mon problème avec tes groupies est que je n'accepterais jamais d'entrer dans un club qui te choisirait comme idole… »
Le scepticisme s'entremêla à l'amusement sur le visage blasé de Kaito.
« Ah, le Nil n'est pas seulement une rivière en Egypte… »
« Pardonne-moi de te le faire remarquer, mais l'expression proverbiale perd tout son sens quand tu la transpose de l'anglais au japonais… »
Critique qui ne suscita pas d'autres réactions que de pousser un voleur à lever le bras pour le secouer dans un geste désinvolte.
« A rose by any other name would smell as sweet… The nyl…Denial…Deni… Bleu, Blanc, Rouge… Peu importe… C'est toujours le même refrain chez mes trois admiratrices les plus acharnées… Une moue de dégoût, un froncement de sourcils ou une expression blasée en façade, des étoiles dans les yeux dès que le magicien leur tourne le dos…A se demander ce que j'ai pu faire dans une autre vie pour trainer autant de tsundere à mes basques… »
Il ne fallût qu'un instant pour que l'expression faussement blasée du prestidigitateur ne se dissipe dans un nuage de honte, tandis que le lycéen espiègle s'éclipsait derrière un adulte. Un adulte qui avait acquis assez de maturité pour comprendre que si ses plaisanteries ne suscitaient pas toujours l'amusement de leur cible, ce n'était pas nécessairement leur manque d'humour qu'il fallait blâmer…
Et même si l'ancien cambrioleur était trop têtu pour présenter ses excuses à voix haute, le regard penaud qu'il adressa à son interlocuteur sembla former un substitut acceptable à ses yeux…
Sato saisit l'opportunité au vol et profita du silence gênée des duellistes pour s'immiscer à son tour dans leur dialogue.
« Navré d'interrompre ces charmantes retrouvailles alors qu'elles virent à la querelle d'amoureux…et au risque de faire avorter les embrassades de reconciliation… »
Pique qui effaça la culpabilité du visage du compagnon du détective pour y substituer une expression goguenarde et un regard appuyé en direction d'un métis, qui n'aurait pas eu besoin d'être Sherlock Holmes pour en déchiffrer la signification.
Une invitation implicite à cesser de nier l'évidence qui fût insuffisante pour convaincre un britannique de sortir de son placard ou de sa réserve, mais égratigna suffisamment son flegme pour pousser sa tête à s'affaisser en direction de la main qu'il y avait porté.
« Hehe… Vous avez raison, commissaire… avec les jérémiades de ce rabat-joie, nous nous étions arrêtés à la troisième strophe… Un volontaire pour prendre le relais ? »
Le premier réflexe de Sato fût de rappeler au père supposé de la petite Ai que ce n'était ni le lieu ni le moment pour déclamer les poèmes d'un compatriote d'Hakuba, son second fût de l'interroger sur la manière dont il avait pu deviner son grade alors qu'ils étaient supposés se rencontrer pour la toute première fois… Sa réaction finale fût néanmoins de se prendre au jeu et de rejoindre la ronde entamée par le petit farceur, tant il était difficile de ne pas se laisser gagner par l'espièglerie qui flottait naturellement autour de sa personne.
Accessoirement, son intuition lui soufflait que le nouveau venu l'invitait à déceler l'indice dissimulé entre les lignes de sa petite pitrerie, qui ne semblait pas des plus innocentes aux yeux de son consultant vu la manière dont il les avait plissé en soupirant.
Se rappelait-il de cette affaire, lui aussi ? Si similaire à celle sur laquelle ils enquêtaient… ou fallait-il simplement y voir un écho du passé qu'il voulait garder hors de sa portée ?
Je vis une Dame par la prairie,
Elle était belle — une fille des fées,
Ses cheveux étaient longs, ses pas légers,
Et ses yeux étaient fous
Décontenancé un court instant par le tour que prenait la situation, un romancier s'extirpa de sa confusion pour adopter un sourire amusée qui aurait tout aussi bien pu signifier pourquoi pas ?, avant d'enchainer de nouveaux vers à ceux qui s'étaient envolés des lèvres d'un commissaire partageant son expression.
Je la mis sur mon coursier paisible,
Et ne vis qu'elle tout le long du jour,
Car elle se penchait sans cesse de côté, et disait
Un refrain enchanté.
A la surprise générale, ce fût un détective qui entama la manche suivante…qu'il prolongea sur deux strophes… et s'il avait fusillé un magicien du regard pour l'intimer au silence lors des premiers mots, c'était le souvenir d'une certaine nuit au bord de l'océan qui se refléta dans ses yeux vers la fin, les teintant de nostalgie accompagné de regrets… La nuit où la question qu'il avait dissimulée derrière un poème avait fait place à la description de la réaction qu'il suscitait chez une camarade de classe.
Je tressai une couronne pour ses cheveux,
Et des bracelets, et une ceinture embaumée ;
Elle me regarda comme si elle m'aimait,
Et fit entendre une très douce plainte.
Elle me découvrit des racines savoureuses
Et du miel sauvage, et de la rosée de manne,
Et sûrement son étrange langage
Disait : « Je t'aime fidèlement. »
Si les émotions qui passaient sur le visage du métis comme autant de nuages suscitaient l'intérêt de la policière, il en allait de même pour les réactions du magicien qui assistait au même spectacle qu'elle, et qui semblait avoir égaré son amusement en chemin.
Aussi frappant que soit les contrastes entre leurs deux personnalités et les étincelles qui en jaillissaient par intermittence quand ils demeuraient trop près l'un de l'autre, cela demeurait moins choquant que la manière dont il s'était dissous progressivement… Phénomène qui s'accentua lorsque le métis ravala un soupir avant d'entamer sans enthousiasme la suite de la mélopée.
Elle m'amena dans sa grotte féerique,
Et là me regarda en soupirant,
Et là je baisai ses yeux fous et tristes,
Jusqu'au sommeil.
C'était sur un sourire que le détective avait interrompu sa déclamation, le genre de sourire qui ne s'adressait à aucune personne de l'assistance en particulier…
Ou plutôt le genre de sourire qui s 'adressait à une personne qui ne pouvait plus faire partie de l'assistance, sourire qu'une policière avait croisé bien souvent dans son propre miroir, quand, en plus de son propre visage, s'y reflétait celui d'un collègue qui avait quitté la scène d'une manière pleine de bruit et de fureur et qui n'avait rien signifié, puisque cela n'avait pas contribué à l'arrestation de son assassin, du moins à court terme.
Mais le trio disparate formé par un commissaire, un détective et un cambrioleur fût extirpé de force du monde doux-amer de leur propre passé par un murmure à la tonalité blasée…
Et là nous sommeillâmes sur les mousses,
Et là je rêvai. — Oh ! malheur à moi,
Le dernier rêve que je rêvai
Sur le flanc de la froide colline.
Face aux regards éberlués de l'assistance, la petite Ai se contenta de lever les yeux vers la grisaille du ciel avant de les tourner vers le visage hébété de l'inspecteur qui demeurait à ses côtés.
« Ce n'est pas la peine de me regarder comme ça, vous savez… A défaut de votre inculture concernant l'œuvre de Keats, qui vous a maintenu à l'écart de leur sarabande, je partage votre ignorance concernant le délire que partage tout le monde ici ou presque…et comme la manière la plus rapide d'en sortir me semblait d'arriver jusqu'au bout du poème… »
L'expression maternelle qui avait plissé les traits de Sato englobait l'adolescente aussi bien que son époux.
« Et contrairement à elle, tu n'as aucune excuse… Nous avons passé des heures sur ce poème, au cours de cette affaire qui a eu lieu au moment où notre demoiselle faisait sans doute ses premiers pas…et elle s'est étalé sur plusieurs années… »
Constatant que ses paroles obscurcissaient la situation aux yeux de son mari au lieu de l'éclaircir, le commissaire se décida à relâcher la strophe centrale, celle qui contenait le titre du poème…ainsi que le surnom du tueur en série qui s'était dissimulé derrière…
Je vis des rois pâles, et des princes pâles,
Des guerriers pâles, tous pâles comme la mort ;
— Ils me criaient : « La Belle Dame sans merci
T'a pris dans ses rets. »
